PRÉFACE. XXXV
Monsieur, comment faites-vous pour être si sûr de ces choses-là? a Ce mot revient involontairement à la mémoire quand on voit avec quelle assurance M. Jules Janin parle dans son discours de ce qu'aurait fait Sainte-Beuve, de ce qu'il aurait pensé, des sentiments religieux qu'il aurait éprouvés et manifestés s'il avait assisté aux catastrophes du second siège de Paris. Plus d'une personne a été choquée de ces prédictions gratuites et que rien ne rendait nécessaires, ainsi que de certains passages où le récipiendaire en prenait un peu trop à son aise avec la vie privée de son devancier. Il en est qui ont été vivement blessées, entre autres M. Troubat, qui a, comme on le sait, entouré Sainte-Beuve de ses soins filiaux jusqu'à la dernière minute, et qui veille sur la mémoire du maître avec une courageuse, une constante sollicitude. 11 m'a écrit, à propos de ces incartades de M. Janin, une lettre très-émue et très-intéressante. J'en donnerai ici la plus grande partie. Elle fait honneur à la chaleur d'âme et
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à l'intelligente fidélité de M. Troubat. Le ton est un peu vif et la pensée, sur quelques points, plus accentuée que je ne le ferais moi-même; mais on parle comme on sent, et la voix de l'affection a toujours Fart aussi bien que le droit de se faire écouter. Voici cette lettre :
Ce 6 décembre 1S71.
Mon cher ami ,
... Que M. Jules Janin regrette, comme il Ta fait l'autre jour dans son discours de réception a l'Académie française, « l'absence d'une épouse » auprès de M. Sainte-Beuve, c'est un singulier reproche, bien fait pour étonner dans la bouche d'un épicurien, disciple d'Horace. Ces questions de ménage devraient au moins rester étrangères aux Lettres. Mais, puisqu'on les remue, rien dans la vie de M. Sainte-Beuve ne saurait justifier l'insinuation charitable de son successeur, à moins que le célibat, comme la polygamie, ne soit devenu un cas pendable. M. Sainte- Beuve portait en tout, dans sa vie et dans ses écrits, le respect du prochain comme de lui-même. Ses anciens élèves de l'Ecole normale se retrouveraient au besoin pour témoigner de la délicatesse avec laquelle il évitait, dans ses cours, jusqu'aux moindres mots ou allusions qui auraient pu blesser ou alarmer leur conscience. Mais dans la vie privée, il ne croyait