Voir le Moniteur universel du 13 novembre
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Le volume qu'on va lire remplit, je l'espère,, les deux dernières conditions et ne manque pas absolument à la première r puisqu'il paraît plus de deux ans après la mort de l'illustre écrivain. Sans doute, pour Sainte-Beuve la postérité n'a pas encore commencé, mais les vivacités de la passion contemporaine — hommages enthousiastes ou récriminations amères — achèvent de jeter leur feu, épuisent leur ardeur, et le calme qui précède l'histoire, qui la rend possible, se fait chaque jour davantage autour de ce nom. L'heure est venue des témoignages sincères, réfléchis, que le soupçon de vulgaire indiscrétion oe saurait atteindre, et des jugements, exempts de prévention, Impartiaux dans leur modération sympathique, à l'aide desquels l'avenir formulera sa décision souveraine.
Les discours prononcés par MM. Iules Janin et Camille Poucet, dans la séance (\\i 9 novembre 1871, n'ont amené dans mon travail aucune modification et ne lui ont rien enlevé de son utilité. Après avoir en-
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tendu ou Iules deux orateurs, on se trouve ne rien savoir de précis sur le compte de Sainte-Beuve ; il reste une idée vague, incomplète, forcément inexacte. Ces appréciations glissantes, fuyantes, où les concessions faites aux vivants, tantôt gênent Téloge, tantôt amortissent le blâme, où Ton est invariablement poli envers le mort, sans, pour cela, toujours être juste, où Ton s'arrête au moment d'entrer dans le vif, où l*à peu près, la convention, le respect humain triomphent et dominent, n'ont jamais été considérées comme des documents sérieux. Ce n'est pas là que l'historien possédé du désir de tout connaître, de tout raconter, que le biographe animé d'une curiosité insatiable, vont chercher leurs renseignements et leurs moyens de contrôle. Les manques de touche multipliés de M. .Tanin, s'ils sont impatientants au point de vue de la délicatesse, de la justesse littéraire, sont donc peu importants au point de vue de la certitude historique, et il n'y a pas beaucoup à s'en préoccuper. J'aurai à
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en relever quelques-uns pour caractériser le genre d'inexactitude familier à cet esprit sautillant, sémillant, sacrifiant tout à la fleurette, au pompon, à la phrase, et qui ferait au besoin, lui aussi, gagner à Pompée la bataille de Pharsale si cela pouvait arrondir et embellir sa période. Ces rectifications, je le répète, ne seront que pour le principe, car les erreurs du pimpant feuilletonniste, n'ayant aucune portée, ne tromperont personne ; on n'aura point ridée de chercher dans son discours soit des détails pris sur la réalité, soit une critique sérieuse et approfondie l.
Il est du reste singulièrement difficile, si au courant que Ton soit des anecdotes contemporaines, d'être réellement bien informé sur certains points quand on n'a pas vécu dans l'intimité de l'écrivain dont on
1. Mon livre est destiné à compléter ce que L'on >ait sur S Neuve, non à répéter ce qui a été imprimé partout et que liera mêmes savent. Cependant, pour répondre à une observation qui m'a été faite, je rappellerai que Sainte-Beuve, né à Boulognesur-Mer, Le 23 décembre 180 i, est mort à Paris le L3 OCtobr 11 était de L'Académie française depuis 1845.
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parle. C'est ce qui est arrivé à un de nos chroniqueurs, M. Claretie. Son feuilleton, du G novembre 1871 , dans le journal le Soir, est de quelqu'un qui évidemment a très-peu et très-mal connu Sainte-Beuve.
Il y a dans ce feuilleton une histoire de pistolets avec lesquels Sainte-Beuve devait casser la tête à ses auditeurs du collège de France, puis se tuer lui-même, qui est, comme narration dramatisée, du plus saisissant et du plus haut intérêt; mais je crains qu'en acceptant cette légende avec trop de facilité, M. Claretie n'ait laissé surprendre sa religion. Je n'étais pas, il est vrai, à cette époque, auprès du maître en qualité de secrétaire, mais déjà je m'y trouvais à titre d'ami. Je ne l'ai presque pas quitté pendant ces jours d'épreuves, surtout au moment de cette leçon annoncée, puis indéfiniment remise. Je n'ai jamais entendu parler de ce projet de pistoletade plus digne de Bruscambille ou de Scaramouche que d un homme d'esprit, justement contristé et profondément offensé. Diverses per-
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sonnes qui vivaient sous le même toit que Sainte-Beuve à cette époque, et avec lesquelles je me suis cent fois entretenu des péripéties de cette affaire, tiennent ces pistolets pour apocryphes.
Ce qui est vrai — et ce qui n'est pas à la louange des insulteurs — c'est que vers ce moment on écrivit à Sainte-Beuve des lettres anonymes où Ton cherchait à 1" effrayer, que Ton vint heurter à sa porte, proférer devant sa maison des paroles grossières, et que pendant quelques soirées il fut ou se crut menacé. Sortant avec lui un de ces soirs-là, je le vis, avant de passer le seuil, mettre dans sa poche un poignard dont il ireùt pas hésité à se servir si on l'avait attaqué. Il ne tarda pas à renoncer à cette précaution. Le t'ait a été connu d'un petit nombre de personnes. Est-ce cela qui a donné naissance à la légende des pistolets? Je n'en sais rien: mais que ce soit cette insignifiante particularité ou quelque pauvreté du même genre, l'échafaudage dramatique pèche par la hase, ce qui prouve
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que Ton ne saurait trop se méfier, lorsqu'on est un annaliste littéraire, des témoins sujets à caution et des mystificateurs.
La nécessité pour le journaliste d'écrire vite et de communiquer sur-le-champ au lecteur ce qu'il vient d'apprendre, ne lui permet pas aussi souvent qu'il le désirerait, de contrôler les renseignements qu'on lui donne. 11 s'expose ainsi à répéter des interprétations qu'avec plus de réflexion et de sang-froid il serait le premier à écarter. Ce même article du Soir nous en donne un exemple.
Je ne crois certes pas que Sainte- Beuve eût la moindre raison d'être chaud partisan de la révolution de Février, qui interrompait sa vie littéraire et entravait dès le début sa carrière politique; je puis cependant affirmer à M. Claretie que si l'auteur de Port-Royal partit pour Liège en 1848 et y passa près d'une année, ce ne fut pas du tout comme paraît le croire le feuilletonniste, parce que Caussidière ou
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Sobrier étaient de plus grands personnages que lui sous le régime républicain. Sainte- Beuve pouvait avoir ses rancunes et ses impatiences littéraires, mais il n'éprouvait aucune jalousie à l'égard des hommes politiques. Caussidière ou Blanqui ne lui inspiraient pas plus d'envie que ne lui en ont inspiré plus tard Morny ou Billault. Il y a des écrivains pour lesquels la littérature est le moyen et la politique le but : Sainte- Beuve n'était pas de ceux-là. La littérature a toujours été son objet principal et sa passion. Il n'a fait que des excursions dans la politique.
Très-probablement, Sainte-Beuve n'eût pas quitté la France en ]SiS. sans la déplaisante algarade que lui suscita un homme de talent, pour lequel il n'avait pas été très-juste, ci qu'aujourd'hui encore, selon moi, la nouvelle école philologique traite bien trop légèrement. François Génin, prosateur excellent, esprit nn peu paradoxal, mais distingué, polémiste anticatholique plein de verve, érudit ingénieux et piquant,
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ne possédait pas précisément un bon caractère et ne pratiquait en aucune fa.;on le pardon des injures. Il profita de ce qu'au ministère de l'instruction publique, en compulsant de vieux comptes, on avait découvert une somme de cent francs au nom de Sainte-Beuve, pour mener contre celui-ci une campagne des plus actives. Sainte- Beuve n'eut aucune peine à démontrer que ces fameux cent francs ne le regardaient en rien et qu'ils avaient dû être alloués à la bibliothèque Mazarine pour faire réparer une cheminée qui fumait. N'importe, le coup était porté, la méchanceté consommée, la calomnie en route.
Ce qui blessa surtout Sainte-Beuve, ce fut le silence des hommes placés alors à la tête de l'instruction publique, tous ses anciens camarades et amis, qui, parfaitement sûrs de son honorabilité, ne soufflèrent pas mot et prirent un malin plaisir à le laisser dans l'embarras. Je ne nommerai pas ceux qui sont encore vivants et qui se repentent sans doute de ce vilain procédé, mais je ne
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saurais comprendre comment un cœur aussi noble, un caractère aussi ferme que Jean Reynaud, put donner accès aux intimidations ou aux séductions de l'esprit de parti jusqu'à tolérer ces interprétations blessantes contre un homme dont il faisait cas et qui a toujours su rester juste pour lui.
Ce sont ces raisons — ainsi que M. Claretie pourra s'en convaincre en lisant les premières pages du livre sur Chateaubriand — qui déterminèrent Sainte-Beuve à donner sa démission de bibliothécaire et à partir pour la Belgique. Le dépit, contre Causstdière et Sobrier, n'y fut absolument pour rien. Quant à la question de la jalousie littéraire, elle est beaucoup trop délicate et difficile à traiter pour que je m'y aventure. Voltaire était jaloux de Montesquieu el de Rousseau, Sainte-Beuve aurait bien pu rétre de Hugo ou de Balzac; niais quels que fussent ses sentiments intérieurs à leur égard, je ne crois pas qu'on puisse attribuer à l'envie la contrariété qui se pei-
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gnait sur son visage lorsqu'on venait à prononcer inopinément devant lui le nom d'un de ces trois écrivains.
« Il était facile de lui faire prendre sa tête de Balzac, de Hugo ou de Michelet. » Ces mots, cités par M. Claretie dans son feuilleton, sont de moi. Je les lui ai dits, il y a plusieurs années, dans la liberté d'une conversation intime, absolument confidentielle, ( i sans penser qu'ils dussent jamais avoir les honneurs de la lettre moulée. Mais enfin je les ai dits, et je ne dois pas me plaindre si je suis traité un peu en papier des Tuileries et divulgué malgré moi.
Ai-je voulu, dans ces paroles demi-plaisantes, demi-exagérées, comme il en échappe dans toute causerie amicale où Ton se tient sûr de son auditeur, insinuer que Sainte-Beuve était envieux des écrivains dont les noms viennent d'être cités? Nullement. Balzac lui avait toujours été antipathique. Il l'avait vu commencer, tâtonner, patauger dans le médiocre ou l'extravagant, quand il s'appelait Villerglé