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Décembre IStiO

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gouverner que de régler d'une manière digne et prévoyante son existence intime.

Il était impossible qu'un habile critique n'aperçût point du premier coup d'œil et s'abstînt de signaler ces lignes générales, ces sommets dominants. On devait également s'attendre à le trouver choqué jusqu'à l'irritation et révolté des disparates, des poses prétentieuses, de l'emphase ridicule, du ton exagéré, de l'affectation continuelle. C'est ce qui est arrivé, et, selon mon sentiment, trop arrivé. Correctifs, restrictions, observations, remarques, sousentendus, réticences pullulent et fourmillent. Il se produit subitement une foule de petites clartés qui prennent le sujet à revers, l'illuminent à contrejour, et vous détournent du chemin frayé que vous suiviez avec une confiante bonhomie. Ébloui par ces feux follets très-malicieux, on j foil tant et tellement qu'on n*y voit plus. Craignez aussi les notes : elles semblent innocemment dormir m des pages, et soudain, comme des pois fulminants, elles éclatent de\ ant le promeneur inoffensif qu'elles font tressauter.

Chateaubriand littérateur reçoit donc un ; grand nombre de ces menues ûèches. Quant à l'homme, étudié dans sa conduite et son caractère,

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il en csl percé, I érissé, criblé. C'eet une grêle de I rails. Adieu le Chateaubriand solennel, drapé dans son dédain et paré de sa douleur ; désormais, je le crains bien, il nous faudra, en partie du moins, y renoncer. Devant ces assertions positives, ces anecdoctes puisées à la source, ces révélations plus complètes parfois qu'on ne le désirerait, on demeure muet et désarmé. On obéirait volontiers à un vague besoin de protester quand même; malheureusement, sur ce terrain des détails, on est contraint de s'incliner en face d'allégations incontestables et de se résigner à passer condamnation sur ce que l'on ignore. C'est comme au tribunal, lorsqu'un avocat s'appuie tout à coup sur une pièce probante qu'il a jusqu'à ce moment soigneusement dissimulée, son adversaire, fût-il le plus éloquent des orateurs, Jules Favrc en personne si vous voulez, reste bouche close et retombe accablé sur son siège.

« De cette épreuve, Chateaubriand va-t-il sortir agrandi ou amoindri??) Telle est la question que nous nous posions an début d£ notre analyse. Nous sommes actuellement en mesure de fournir à cette interrogation une réponse satisfaisante. — 11 en sortira, pouvons-nous affirmer avec assurance,

limité, réduit et démasqué. Et cependant, prestige mensonger ou légitime auréole, malgré son manque de sincérité (le plus impardonnable de ses torts 1), malgré ses travers d'esprit, ses aberrations de cœur, ses vices littéraires, évidents pour tous, après l'ouvrage de M. Sainte-Beuve, l'auteur du Génie du Christianisme, de René, des Mémoires (Voutre-tombe gardera toujours le signe distinctif qui l'isole des autres hommes dans notre monde de pygmées : ce signe, c'est la grandeur.

Attachons-nous à. cette comiction et ne nous en écartons point. Le Chateaubriand de M. Sainte- Beuve m'a renseigné beaucoup plus qu'il ne m'a converti. Il n'est à aucun degré dans mes habitudes d'afficher des idolâtries de commande ; la franchise avec laquelle, en essayant de protéger les côtés élevés, j'avoue les faiblesses et les erreurs, témoigne de l'entière impartialité que j'apporte dans cette étude. Depuis le jour où, dans mon for intérieur, il m'a été possible de me prononcer sur le compte de Chateaubriand et d'arrêter mon opinion, je me suis toujours tenu envers lui à une égale distance de l'adoration puérile et de la -c\<'1rité inconsidérée, aussi loin de grossir la foule de ses disciples que de me joindre à ses détracteurs.

Et cependant j'ai souffert (d'autres comme moi souffriront !) de voir s'évanouir sous une lumière perçante et intense, quoique savamment diffuse, certaines parties, certaines obscurités grandioses de cette renommée. C'est précisément parce que je n'avais en moi qu'une image flottante et un peu indécise de Chateaubriand, — un souvenir affectueux et non un culte, — que la sensation d'amoindrissement et de regret a été plus poignante. Il y a des choses que nous ne voulions pas sa voir y que nous répugnons à connaître. Le second volume, sous ce titre : Extrait de Mémoires inédits, contient douze pages de trop. (Elles ne sont pas de M. Sainte-Beuve.) Je ne saurais plaindre la femme qui a eu le triste courage de les écrire ; elle mérite un blâme sans restriction, une condamnation absolue. Ces pages m'ont révolté ; en les lisant, les énergiques et brûlantes paroles me montaient aux lèvres. 0 René I nature ardente et insatiable, mais noble et poétique, toi qui as aimé Amélie, Céluta, Atala, C\modocée ; toi que cette admirable madame de Jieaumont a chéri jusqu'à en mourir, toi que les souveraines par le rang, la grâce et la beauté ont courtisé follement, devais-tu donc oublier que lorsqu'on a déjà un pied dans le tombeau, lorsqu'on

appartient aux pudeurs sacrées de la vieillesse, on n'attable pas aux guinguettes de la banlieue un front sillonné de douleur et une gloire de cinquante années !

On ne poursuit et l'on n'atteint la justice qu"à force de désintéressement opiniâtre. Il est aussi difficile de la manifester que de la posséder. L'entretenir scrupuleusement en soi, la réaliser dans notre conscience ne serait rien, si dans notre langage nous ne rendions visibles et lumineuses pour tous ses nuances les plus fugitives. De là bien dos précautions et des vérifications vigilantes en dehors desquelles la critique destinée aux esprits sérieux et offerte aux honnêtes gens n'existe pas. Je ne regarderai cet article comme exprimant exactement ma pensée qu'après avoir ajouté deux mots, — deux derniers mots — de redressement et d'équité large, l'un sur M. Sainte-Beuve, l'autre sur Chateaubriand.

Lorsqu'on publie en 1 8 G 0 un ouvrage composé, un cours professé de 181-8 à 1849, on s'expose à ce que l'effet produit ne réponde point rigourenflemanf à l'intention originale, ou même à oe qu'il la trahisse. Dans le cas présent, la faute est aux circonstances, non à l'auteur, la simple convenance nous

ordonne de le constater. Jeté dans la circulation morale à son moment, ce livre eût porté coup et iranrhé net le câble qui nous retenait aux débris malsains du Romantisme. Depuis trente ans on abusait de l'imagination. Les hardiesses avaient conduit aux témérités et les témérités aux folies. De ce mouvement déplorable qui se prolongeait misérablement, sans motif, sans fécondité, sans issue possible, la responsabilité remontait en ligne directe à Chateaubriand. Ses œuvres figuraient à merveille le Cheval de bois d'où sortaient et derrière lequel, au besoin,, s'abritaient le manque de mesure dans les idées et l'affectation dans le style. Plusieurs écrivains (etpas des meilleurs) invoquaient en lui une autorité. M. Sainte-Beuve, avec sa rapidité de tact et sa sensibilité de goût, comprit l'étendue, la gravité du danger et l'attaqua dans sa racine, le combattit dans son principe. Il intervint au nom de la raison, du sentiment et de la langue française.

Le courant a changé : nous étions romantiques, nous sommes réalistes ; peut-être finirons-nous par devenir raisonnables. Un plaidoyer contre l'imagination, si judicieux qu'il soit, nous semble aujourd'hui arriver trop tard. La lassitude, la soif du

nouveau, une inquiétude vague, et aussi, reconnaissons-le pour ne rien rapetisser, une nécessité impérieuse et presque providentielle, ont précipité notre nation mobile et chercheuse dans un système littéraire tout opposé à celui de la Restauration et du gouvernement de Juillet, et qui n'est à son tour, je le pense, qu'une transition. Du reste, M. Sainte-Beuve ne s'est point contenté de deviner cette disposition générale, il a essayé, avec une décision qu'on a voulu taxer d'imprudence, de la régler et de la modérer en l'encourageant. Ses Causeries du Lundi, celles qui roulent sur nus contemporains militants, ont accompli sur-lechamp et d'une manière efficace ce que son Chateaubriand n'aurait amené qu'à la longue et par un détour. Le plus terrible ennemi de l'imagination, n'est-ce pas la haute vérité humaine, interprétée et idéalisée?

Et pourtant, cette imagination, elle a ses douceurs ineffables, ses séductions, ses ravissements, ses splendeurs ; elle est capricieuse comme les fées, comme les fées elle est généreuse. Et puis, ne l'oublions jamais : muse dédaigneuse de la terre, impatiente du joug, haïssant la poussière et la fange, elle a ce qui emporte et ce qui égare, ce qui

élève et divinise : des ailes. J'en atteste Chateaubriand Lui-même. Si d'une telle envergure il a piano au-dessus de notre siècle, c'est qu'il trouvait dans son élan intérieur une ressource toujours renouvelée, une infinie puissance d'essor. Il a troublé les âmes, mais il les a lancées en avant. Il a enflammé les esprits, c'est un mal sans doute; cela vaut mieux cependant que de les éteindre. On le voit à l'origine de nos désordres littéraires ; on le rencontre également au début de nos plus sympathiques talents, des plus purs, des plus admirés. Parmi les inconnus, les obscurs, parmi ceux qui ne sont ni George Sand, ni Edgar Quinet, ni Ampère, ni Maurice de Guérin, combien ont été bercés aux riches cadences de sa belle prose, aux harmonies de son rhythme 1

Faut-il , en terminant , condamner une aussi prodigieuse, une aussi rare créature ? Qui l'oserait? La main tremblerait à écrire la sentence, le cœur manquerait pour la mettre à exécution. Qu'il soit beaucoup pardonné à Chateaubriand, parce qu'il a beaucoup souffert ! Voilons les pieds d'argile et ne contemplons que le visage inspiré. Soyons indulgents au génie. — Je crois, en m'exprimant ainsi, traduire le vœu secret et l'intime désir de M.

Sainte-Beuve. J'avais besoin de cette conviction. de cette illusion peut-être, pour résister sans faiblesse à cet homme émirent. « Sachez-le bien , me disait dernièrement encore un écrivain illustre, — conscience et lumière de notre histoire nationale, — sachez-le bien , Sainte-Beuve est le premier critique de notre temps ! »

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