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L'HOMME ET LA LÉGENDE

Chateaubriand, mort en 1848, nous semble déjà un classique, presque un ancien; Balzac, qui n'a pas tardé à le suivre (1850), reste présent à nos esprits et notre contemporain le plus actif. Il est au milieu de nous, parlant et vivant; qu'il nous inspire ou qu'il nous égare, son influence, poussée jusqu'à la domination, s'exerce encore chaque jour sur nos essais et nos tendances. Pour ces deux puissants écrivains, la gloire est venue aussi com-

1, Chateaubriand cl son groupe littéraire sous VEmpi

M. Sainte-Beuve.

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plète qu'il leur était permis de la désirer; pour un seul a commencé ce prestigieux lointain propice à l'indulgence et favorable h l'illusion. L'explication de cette apparente inégalité tient dans un mot : le mouvement qui partait de Chateaubriand et se rattachait à lui est épuisé, tandis que l'impulsion donnée par Balzac se continue victorieusement et se prolonge.

C'est en effet un beau privilège, uniquement conféré aux hommes supérieurs, que de garder, par une survivance mystérieuse, le gouvernement des intelligences, et de ne point abdiquer, même devant la tombe. On dirait qu'ils sont chargés de nous faire accomplir une évolution indispensable et de contraindre notre inertie à franchir une étape, prescrite par le cours des événements, par les besoins de l'humanité. Leur périssable existence n'ayant pu suffire à cette tâche, une Justice qui vaut mieux que la nôtre leur accorde un dernier sursis en leur attribuant une faculté de rayonner et de s'étendre, assez large pour avoir toute son efficacité, assez restreinte pour demeurer dans ses limites, sans empiéter sur la mission d'autrui. Pendant un certain temps, il- vont ainsi, guides invisibles, habiles à nous exciter, à nous diriger;

puis une ligne se rencontre soudain, une barrière où s'arrête leur course. Le monde les quitte et s'embarque avec un nouveau pilote; ils quittent le monde à leur tour, l'heure a sonné pour eux de l'abandonner définitivement. Ce jour-là ils meurent une seconde fois. Mais aussi leurs imperfections désormais ne nous frappent plus, leurs défauts s'effacent de notre mémoire, on ne voit, on ne veut voir que les qualités brillantes et le génie ; de grands hommes ils passent demi-dieux, quelquefois dieux tout à fait. Dès que la terre leur échappe, ils entrent dans l'Olympe.

Je ne crois pas trop me hasarder en affirmant que, depuis quelques années, le public observe à l'égard de Chateaubriand cette respectueuse indifférence et cette tiède adoration. Agissant avec lui à la française, nous l'avons encensé, consacré et oublié. Des publications importantes et de nature à piquer notre curiosité engourdie, — la Correspondance do madame Récamier, irritante à force do discret arrangement, et le livre très-nourri, trèsintéressant, de M. de Marcellus {Chateaubriand vt son tcmj)$), — nous ont apporté de nomhn informations et n'ont guère réussi à ra\iver L'enthousiasme* Déterminés à nous en tenir, comme

impression et comme jugement, aux Mémoires d* outre-tombe ) qui nous épargnaient la peine de bâtir nous-mêmes une biographie, et qui d'ailleurs concordaient passablement avec les récents ouvrages que je viens de citer, nous n'avons eu garde, en véritables paresseux, de soumettre à un contrôle quelconque notre admiration somnolente.

On va se réveiller, surpris et inqniet, en lisant les deux volumes de M. Sainte-Beuve. Il ne s'agit plus ici, cst-il besoin de l'indiquer? d'appréciations en gros ni de vagues h peu près. EJn esprit délicat et pénétrant, éminent dans l'ordre de la critique, rallie, à un moment donné, et concentre autour d'un sujet ses puissances d'investigation, de sagacité, de recherche patiente, de clairvoyance morale, éparses tout à l'heure et répandues sur diverses matières. Par sa prodigieuse culture, par un exercice continuel de l'art d'écrire et une incessante habitude de l'analyse littéraire, cet esprit se trouve rompu aux traditions, aux origines, aux formes, aux procédés et aux recettes. On ne lui peut rien dissimuler, rarement on le trompe, on ne l'étonné jamais. Ajoutez a cela que M. Sainte-Beuve a connu personnellement et souvent vu dans Tint;-

mité le modèle qu'il s'est proposé de peindre; qu'à plusieurs reprises déjà, attentif à ses brusques variations d'attitude, et selon que les années, en avançant, déplaçaient la lumière, il en a tracé de remarquables portraits ; et vous comprendrez de quel poids, de quelle autorité doit être pour nous ce témoignage sur Chateaubriand, lorsqu'il se manifeste à loisir, après une mûre réflexion, en pleine assurance et liberté.

La clarté sévère, l'implacable précision de ce livre empruntent à la disposition extérieure et à la gravité du ton un ascendant décisif. On se sent volontiers d'humeur à contester aux articles de journaux, même réunis en volume et remaniés, le droit de porter sur un auteur ou sur une œuvre une sentence capitale et sans appel. La vivacité de la passion, l'entraînement m< mentané, la nécessité d'une production hâtive, le courant impétueux ef partial de l'opinion publique auquel U s plus fermes ne savent pas toujours faire face : autant de raisons de se méfier et de n'accepter les rigueurs de l'arrêt que sous bénéfice d'inventaire. Ces préventions que légitiment parfois aux yeux de la foule la précipitation ou l'ignorance de journalistes versatiles sont en général fort exagérées; mais dans tous les

cas, en ce qui touche l'ouvrage de M. Sainte- Beuve, il n'y a pas lieu un seul instant à les invoquer. Un cours professé en Belgique devant des jeunes gens, dans une chaire officielle, un cours de littérature et de morale s'appliquant aux commencements et aux initiateurs de notre dix-neuvième siècle, tel est dans sa forme primitive, sérieuse, naturelle, le Chateaubriand que nous lisons aujourd'hui légèrement corrigé peut-être dans sa rédaction, très-identique et persistant quant au fond des idées.

Cette allure posée , cette marche assez semblable, par sa lenteur circonspecte, à la démonstration scientifique, sont ce qu'il y a de plus rassurant pour le lecteur consciencieux et de plus accablant pour l'écrivain mis ou remis en question. Les preuves, les détails, les exemples, les comparaisons abondent; la louange descend de haut, mais le blâme aussi. Et lorsque le critique-professeur se nomme Sainte-Beuve, sa politesse exquise, sa modération distinguée, son talent de style, son originalité de méthode déconcertent votre routine, mettent vos préjugés au pied du mur, et, sans avoir l'air d'y toucher, entament votre conviction.

J'ai résisté de mon mieux (pas autant que je

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l'aurais voulu)! et si je donne cette caractéristique minutieuse d'un livre brillant et plein d'attrait, si j'en soumets le signalement exact aux personnes que les problèmes délicats de la pureté dans le goût, de l'honneur dans la vie, intéressent et passionnent encore, c'est pour que du moins, prévenues sinon fortifiées , elles ne cèJent qu*à la dernière extrémité au chant des sirènes et retardent leur défaite aussi longtemps que possible.

Laissant de côté dès à présent ces commentaire.et ces précautions que demandait l'équité, et que je ne me crois jamais en droit de refuser à ma conscience, je vais répondre à une interrogation que mes paroles font naître nécessairement, et que je ne songe, en aucune façon, à éluder. Cette interrogation, la voici : L'ouvrage de AL Sainte- Beuve est-il, en résumé, défavorable et contraire à Chateaubriand? La réputation de cet irrésistible enchanteur dcmcure-t-ellc intacte, son attitude dominatrice, sa statue inviolée? Par un de ces revirements si fréquents chez nous, allons-voir sou nom baisser ou monter? De oe jugement, decette épreuve va-t-il sortir agrandi ou amoindri?

Avant de continuer et de nous engager dans l'intime analyse qui peut seule fournir les éléments

d'une réponse, il est bon d'exprimer une remarque préalable, suggérée par îc sens commun et la convenance. Si important que soit un travail, si complète et si considérable que soit une monographie écrite par l'auteur le mieux informé, le plus au courant, cela ne suffira pas dans une époque aussi agitée de sentiments et d'idées contradictoires, aussi remuante et troublée que la nôtre, pour changer entièrement et, en quelque sorte, retourner l'opinion générale sur le compte d'un homme accepté pendant quarante ans, et révéré en vertu d'un acquiescement unanime. Cette monographie réussira sans doute à éclairer quelques esprits sérieux, à redresser un certain nombre d'erreurs, à empêcher, grâce à. son impartialité froide, la légende de se former trop rapide ou trop grossière; mais sur la plupart des points principaux, son influence sera déjouée, son action entravée par l'attachement systématique des uns, la fidélité intéressée et opiniâtre des autres, l'inerte indifférence de la majorité. Ce ne sera qu'un témoignage de plus, excellent à recueillir, dont le moraliste fera son profit et que l'histoire ne négligera pas de classer à son rang.

Cette réserve établie, et je devais l'accuser net-

teraent pour ne rien amplifier, pour conserver aux choses leurs proportions, j'avouerai que l'impression causée par le livre de M. Sainte-Beuve, impression durable et qui s'accroît à la réflexion plutôt qu'elle ne s'atténue, est terrible et vraiment funeste à Chateaubriand. Je ne puis évidemment exposer ici que ma sensation personnelle, et je me borne à rapporter l'effet produit sur moi par cette lecture. Je l'ai entreprise dans les meilleures conditions d'appréciation équitable et calme. Pendant les deux dernières années, j'avais eu assez souvent l'occasion de revenir sur Chateaubriand et de me familiariser avec lui. Toutefois, je n'étais nullement dans une veine d'enthousiasme, ni dans une disposition chateaubrianesque (qui n'a jamais été et ne sera jamais la mienne) ; l'espoir de détailpiquants mêlés à d'ingénieux préceptes affriandait ma curiosité et m'attirait vers ces deux gros volumes. J'y ai rencontré, en effet, ce mélange, non pas dans la mesure que je rêvais, mais artistement combiné par une main de maître, insinuant breuvage, propre à ébranler les plus solides cerveaux. Tour mon compte, en un tel sujet, j'aime mieux les préceptes que les détails. Je félicite les élèves qui ont pu profiter directement de ces leçons, animées

par la chaude interprétation du geste, du regard et de l'accent ; je les félicite de leur inestimable chance. A vingt ans, à cet âge sacré où les paroles se gravent dans la mémoire docile, où l'âme croyante reçoit les enseignements avec une affectueuse avidité, avoir un Sainte-Beuve pour guide et instituteur en littérature est une de ces bonnes fortunes que les seules révolutions rendent vraisemblables, et que nous avons aujourd'hui la tentation d'envier à l'École normale l.

La partie purement littéraire du Chateaubriand est fine, judicieuse et suffisamment concluante. Les grandes beautés qui, en rompant avec la forme du dix-huitième siècle, ont renouvelé, pour ainsi dire, l'atmosphère poétique, et imprimé un généreux élan au mouvement glorieux et confus de la Restauration, sont reconnues, proclamées et saluées avec respect. M. Sainte-Beuve précise le rôle de Chateaubriand, il lui conserve son royaume et l'y affermit, seulement il en resserre les limites ; il nous montre ce noble talent dans sa haute et véritable fonction, vaillant édaireur, destiné à précéder les intelligences, mais aussi incapable de les

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