XIV PREFACE
il jeta le manuscrit clans un carton et n'y pensa plus.
A Tégard de M. Hugo et de ses productions, le silence du critique a toujours été, du moins dans son intention, de haute convenance et de stricte dignité. Il ne faut pas croire cependant que l'artiste, le poète en lui demeurât insensible ou indifférent à ce qu'il va de vraiment beau dans les Contemplations, la Légende des siècles et même, disonsle — puisqu'aujourd'hui cela ne lui peut faire aucun tort, — dans les Châtiments.
Un soir, j'avais amené chez lui un jeune homme de beaucoup d'esprit qui se destinait à écrire, annonçait un prosateur de grand talent et est devenu rédacteur poli* tique d'un des journaux du libéralisme avancé. Mon camarade (ce n'était pas un ami) joignait à une mémoire étonnante une véritable voix de sirène. 11 excellai! surtout à réciter les principales pièces des Châtiments, alors interdits en France e1 (•••unis, comme tout ce qui est défendu. 11 dit avec son charme accoutumé la Cara-
PRÉFACE. XV
vane, l'Expiation et enfin le Manteau impérial. Après l'audition de cette dernière pièce, je jugeai la dose suffisante pour Sainte- Beuve, alors engagé en plein Moniteur, et levai la séance. Le lendemain matin, je fus tout étonné de l'entendre murmurer, allant d'une chambre à l'autre et grimpant les escaliers pour consulter ses livres, quelque chose qui ressemblait fort aux stances du Manteau impérial. Je n'en pouvais d'abord croire mes oreilles. Pourtant il fallut bien se rendre à l'évidence. C'était Sainte-Beuve qui récitait en brandissant le poing d'un air formidable :
A tarnez-TOus sur lui, bronches, Et qu'il soit chassé par les mouches,
Puisque les hommes en ont peur!
Le sentiment de Fart faisait taire le parti pris ; le poète remportait sur l'écrivain impérialiste. Voilà de ces choses qui n'arriveront jamais à un homme politique confit dans ses théories et bouffi dans son infaillibilité.