PRÉFACE. XVII
L'historien de la Révolution française procède par larges touches, par des traits d'une extrême hardiesse, souvent heureux, quelquefois heurtés et saccadés. L'hypothèse lui est familière; il la manie avec une dextérité prodigieuse et parfois, grâce à elle, arrive à de surprenants résultats. 11 préfère les vastes horizons, les grandes lignes, aux incidents et aux détails ; pourtant il ne dédaigne pas, à son heure, et lorsque certaines préoccupations l'y incitent, de s'arrêter sur un petit fait, de l'examiner à la loupe, quitte à l'amplifier en le décrivant et à lui donner soudainement des proportions inattendues.
L'auteur des Portraits contemporains et de Port-Royal est un patient collectionneur de faits, de physionomies, de biographies, d'idées. Il réunit et dispose sous sa main, devant ses yeux, le plus grand nombre possible de documents authentiques. Après les avoir soumis à un contrôle sévère, à une analyse implacable, — mais seulement alors — il les interprète, les classe, leur
donne une signification. L'hypothèse lui fait horreur. Autant la fidélité historique, la couleur locale qui se dégage des faits consciencieusement étudiés (comme chez Augustin Thierry, par exemple), lui est chère et respectable, autant l'intuition, la divination fondée sur un rapprochement ingénieux, sur une rencontre fortuite, sur une lueur fugitive, lui inspire de méfiance et cTcloignement. Son procédé de peintre se ressent de sa tournure d'esprit. Au lieu d'employer les raccourcis à la Michel-Ange, les empâtements à la Rubens, les flamboiements à la Delacroix, il a recours à une précision qui n'est jamais sèche, et qui. tout e i rendant le vrai, lui conserve, quand il y a lieu, son émotion et sa teinte de poésie. Ce que ses tableaux perdent en puissance d'effet, en exubérance, ils le regagnent en exactitude indiscutable, en solidité à toute épreuve, en intensité de vie.
Les deux méthodes ont leurs partisans.
Elles onl donné lieu à des démêlés, à des controverses; on lésa, tour à tour, et avec
une égale partialité, sacrifiées Tune à l'autre. a Voilà vingt ans, disait Gœthe, que le public dispute pour savoir quel est le plus grand : Schiller ou moi. Ils devraient être bien contents qu'il y ait là deux gaillards sur lesquels on peut disputer. » C'est là un conseil dont les partisans de chaque méthode auraient eu certes besoin, et ils auraient dû se souvenir que, selon la vieille locution gauloise ; abondance de biens ne nuit pas. Au lieu de cela, des deux cotés on prit l'habitude de ne voir que les défauts du voisin et, sans éclat bien marqué, la rupture entre des écrivains d'abord personnellement sympathiques, devint peu à peu irrémédiable.
Tels articles de Sainte-Beuve, Malhurin Régnier et André Chénier, où le parallèle poussé à outrance tourne quelque peu au paradoxe, Dêsaugiers, portrait assez flatté, dans lequel le critique se donne le tort d'évoquer à propos d'une jolie et grivoise chanson, Monsieur et Madame Denis, le souvenir de la plus chaste des élégies fran-
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eaises, Philémon et Baucis. mettaient Michelet hors des gonds. Le maître n'imprimait rien et gardait ses observations pour l'intimité; mais les disciples et amis, les Génin, les Pelletan, etc. , se donnaient carrière et s'égayaient en railleries qu'ils croyaient fort piquantes. Sainte-Beuve n'était pas en reste de coups d'épingle et de pointes malicieuses. Tantôt il demandait comment un historien qu'on avait connu plus grave pouvait accorder créance à je ne sais quelle bourde de madame de Genlis, prétendant que le squelette de Pascal avait été livré au Régent pour faire de l'alchimie. Tantôt, énumérant les auteurs qu'on pouvait lire dans les soirées populaires, il conseillait Michelet dans ce qu'il a de bon, car. ajoutait-il avec une bonhomie narquoise, il en a. Une autre fois il jetait au bas d'une note cette épigramme qui visait l'écrivain autant que le système : « Méfions-nous du genre Michelet appliqué à Buffon. »
Il m'a été donné de contribuer à rétablir de meilleurs rapports entre ces deux
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grands esprits. Initié aux travaux et à la vie morale de M. Michelet, par son gendre, M. Alfred Dumesnil, et par un de ses amis, le charmant causeur rustique, Eugène Noël, j'étais plus à môme qu'un autre de plaider auprès de Sainte-Beuve la cause de l'illustre maître, et je ne m'en fis pas faute. Reçu chez M. Michelet, j'y portais le même esprit d'apaisement et de conciliation. Il y a, dit-on, des gens qui parviendraient à faire battre des montagnes; je mettais mes soins et mon amour-propre à rapprocher des sommets. Selon un mot que Sainte- Beuve m'appliquait souvent, j'ai toujours aimé à faire de bons petits paquets. Je ne réussis pas trop mal en cette circonstance. Les derniers articles de réminent critique sur le brillant et sévère historien de la royauté française sont parfaits de mesure et de courtoisie. De son côté, M. Michelet, dans l'Appendice d'un des volumes sur Louis XIV, a parlé de Port-Royal comme du « travail le plus délicat de notre époque. )) Les anciens et vaillants adversaires
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se sont salués de l'épée avant de la remettre au fourreau. Il y aurait eu mauvaise grâce à exiger davantage de personnes engagées si avant et placées dans des camps si opposés. On ne pouvait se flatter de les voir revenir au temps où M. Michelet, commençant son Histoire de France, s'en référait à l'autorité de notre Sainte-Beuve. Les irritations se calment, les injures se pardonnent : c'est tout ce qu'on peut espérer et désirer; mais l'amitié brisée ne renaît jamais avec sa confiance louchante et dans sa ferveur première. Du reste, dans ses derniers rapports avec M. Michelet, Sainte- Beuve montra beaucoup de spontanéité, de franchise d'allure. Je n'ai plus très-présents à la mémoire les détails de ces petites négociations, mais je ne crois pas me tromper en affirmant que Sainte-Beuve /// réellement des frais e1 que le plus réservé, le plus diplomate des deux partenaires, ne fut pas le critique.
Je remercie M. Claretie de m" avoir fourni l'occasion d'insister sur les rapports de