Sainte-Beuve, l'homme et le poéte (avec documents inédits)
ilprès la mort d'un homme illustre^ le public adopte envers sa personne une attitude favorable ou hostile. Cette opinion, souvent injuste, risque de s'imposer à toujours aux générations futures. Sainte- Beuve n'a pas échappé à cette loi. La légende a cristallisé certains traits de son caractère en les déformant. On a fait de lui un apôtre de l'athéisme, un satyre libertin, un railleur, un être capricieux et perfide se jouant à travers les systèmes et leurrant d'espérances les naïfs qui se laissaient tromper par son air de sincérité.
Il est de mode, depuis quelques années, de le malmener; c'est un concours à qui lui assénera les coups les plus rudes. Plusieurs des commentaires accompagnant l'histoire du conflit avec Victor Hugo sont invalidés par l'excessive sévérité des critiques envers l'auteur du Livre d'amour. Ces écrivains partent de l'idée que Sainte-Beuve joue la comédie, ils voient en lui un séducteur dissimulé, méchant et vil, profitant de sa liaison avec Hugo pour miner en secret le bonheur conjugal de cet ami. Dans leur prévention,
ils s'emparent des aveux et des remords de Sainte- Beuve pour Taccabler. Ils ne voient pas dans ces confessions le témoignage sincère d'une âme tourmentée se débattant contre elle-même et cherchant désespérément des points d'appui.
Dans maintes circonstances, sans aucun doute, Sainte-Beuve a fort mal agi, aussi ne songeons-nous pas à faire son apologie sans réserve. Nous pensons, toutefois, que son caractère n'a pas été étudié d'une manière assez approfondie. En le jugeant, nous devons veiller à ne pas nous laisser tromper par les apparences. Sainte-Beuve est, parmi la race complexe des littérateurs, une des natures les plus complexes; ceux qui le condamnent sans le connaître dans toutes les manifestations de son caractère multiple risquent de voir faux et méritent, à leur tour, un blâme pour leur manque d'indulgence.
Un jugement impitoyable est presque toujours un jugement faux; en ce qui concerne Sainte-Beuve, le changement d'attitude de plusieurs historiens est une preuve de notre affirmation. Emile Faguet, après l'avoir traité très rudement dans Amours d'hommes de lettres^ se radoucit plus tard et reconnaît que l'auteur des Consolations n'a pas un caractère vil. La rétractation de M. Séché est frappante. Dans son Alfred de Vigny, il s'écrie en parlant de notre auteur : « Celuilà a trahi ou trompé tout le monde : les vivants et les morts, l'amitié et l'amour (1). » Mais après être entré
(1) Léon Séché, Alfred de Vigny et son temps, p. 121.