‹ Sainte-Beuve, l'homme et le poéte (avec documents inédits)Chapitre 8 sur 8 · ADÈ LE GOURI ARD · texte numérisé non relu

ADÈ LE GOURI ARD

vécu en plein, à temps, par la vie du cœur. Vous ne sauriez croire comme mes horizons habituels sont bas, ordinaires. V (15 septembre 1858.)

Cette plainte de lassitude revient fréquemment dans sa correspondance avec Adèle Couriard. ce Si je suis triste, c'est peut-être, dit-il, que j'ai vu manquer plus d'une échéance sur laquelle je comptais tout bas. » (18 mai 1858.) Le reste de ma vie est k vau-Veau et va comme il peut; je n'ai près de moi ni amitié, ni conseil, ni appui; je suis surchargé de petites affaires qui surviennent, de projets qui se coupent, d'importunités, de sollicitations, de divertissements qui sont des fatigues. Enfin, il vaut mieux oublier chaque journée sitôt qu'elle est passée, et la laisser tomber à jamais dans l'abîme. La distance, le brouillard, la désespérance inévitable à de certaines heures font que je ne vois que par intervalles et toute tremblotante ma petite étoile chère et lointaine. Je suis sincère, je dis mes défaillances; je me confie en la plus indulgente amitié, w (21 janvier 1859.)

Lorsque, après vingt-cinq ans de travail, il a enfin terminé son Port-Royal, il s'écrie : et Je suis libre maintenant pour le rien, pour le néant, pour le sommeil. J'aime le sommeil, je le désire, comme d'autres aiment la veille et le réveil. (19 juillet 1859.)

Ses instincts de poète protestent contre l'asservissement du métier de critique (1). Adèle Couriard réveille en lui la veine poétique. Certains passages de ses lettres ont même, nous semble-t-il, une émotion et une harmonie plus pures que les pièces en vers de sa jeunesse. Le souvenir du lac Léman au bord duquel il a vécu quelques mois lui reste très doux; il y fait des allusions continuelles, il l'appelle mon lac. ce J'ai vu souvent ce lac tel

(i) Il e^t harassé par le surmenage auquel le contraignent les Causeries du Lundi, a J'ai été et je suis surchargé d'occupations, et dans ui^e fatigue nerveuse qui ne me quitte presque pas. » (P"- février 1860.)

que VOUS me le décrivez, avec ses belles duretés, parfois avec ses mollesses, avec ses teintes presque italiennes, et tantôt aussi, vers l'extrémité, avec ses froideurs et ses sombreurs presque norwégiennes et islandaises. Il y a de tout selon les saisons et les heures, et selon les cœurs aussi de ceux q ni les contemplent. Je Tai contemplé durant toute une année (il y a vingt ans) en exilé volontaire, en banni de Tamour, avec un cœur qui passait par toutes les nuances du sentiment, le plus souvent avec mélancolie et amertume, quelquefois aussi avec des éclaircies et des rayons d'espérance. Le miroir de mon âme n'est plus assez net, je le crains, pour accueillir et réfléchir tant d'aspects divers. Que vous dirai-je? chère mademoiselle, je vis comme un homme qui va reprendre un joug de lourde besogne auquel il n'est guère propre ét contre lequel protestent tout bas les anciens goûts mal assoupis, et ses fatigues réelles trop présentes. Les années qui me restent sont trop peu nombreuses pour ne pas devoir être employées, ce me semble, à des études et à des productions de mon choix, et je m'en vois éloigné, moi poète dans le cœur, rêveur obstiné, et qui mourrai dans l'impénitence littéraire finale. (24 octobre 1858.)

Sainte-Beuve avait admiré Wordsworth et s'en était inspiré, ce L'idéal de la vie pour moi serait de vivre doucement dans quelque beau lieu pareil aux bords de votre Lac ou aux bords du sien ; de passer des heures paisibles sous le même toit, devant une belle nature ; et le soir, d'entendre lire, de s'entendre expliquer ces poésies domestiques profondes, le livre sur la table nette et brillante où déjà la théière est dressée, et tandis que chante sur le feu la bouilloire (1). Une douce voix, un sourire aimable et bienveillant, un regard d'amitié. Voilà une soirée, une journée de TEden. Pour-

(1) De même dans Joseph Belorme, le sonnet imité de Wordsworth que nous avons mentionné à la page 21,

ADÈLE COURIARD

quoi est-il trop tard? Pourquoi en ai-je trop souvent en moi flétri l'image (1). (10 décembre 1858.)

Très vite la correspondance a pris un ton affectueux.

Que ne suis-je votre oncle! s'écrie un jour Sainte- Beuve. Ayant tardé dans sa réponse à une lettre de Mlle Couriard, il dit : « Je m'aperçois avec effroi, avec peine, que ces retards peuvent ou alarmer ou affliger ma grande amie ou ma petite amie de là-bas. « (23 novembre 1858.) Une autre lettre se termine ainsi : et Adèle a été le nom de ma première amie : c'est aussi le nom de ma dernière. ^? (10 décembre 1858.) Il pense souvent à elle et s'informe de sa santé avec une sollicitude paternelle.

Dans la joie de se sentir compris, il se livre tout entier. Il lui retrace l'histoire de ses principales phases religieuses, a Excusez-moi, ajoute-t-il, et pardonnez cette vue purement philosophique des choses à un homme qui a beaucoup vécu seul, et dont le cœur, ce grand convertisseur de l'esprit, n'a jamais été possédé bien longtemps et absolument par un autre cœur qui daignât l'incliner et le gouverner. (15 septembre 1857.) Il répète constamment son vœu de la voir venir à Paris. « J'ai un vrai désir et besoin, dit-il, de placer tant de bonnes et douces pensées sur une physionomie familière et connue. Je fais plus que de vous connaître : je vous sais^ mais je ne vous connais pas. (15 septembre 1857.)

Bientôt, dans ses confidences, un élément romanesque perce timidement : te Cette langueur et cette teinte de tristesse et même d'ennui me plaisent assez, sortout s'il s'y mêle quelque impression affectueuse, une espérance! c'est trop dire, du moins une pensée qui avertisse que toute vie morale n'est pas finie et qui prête encore à ce

(1) Cette idylle domestique est un des motifs préférés de Sainte- Beuve. Dans une autre lettre, il s'écrie : a 0 la douceur du repos, d'un entretien choisi, d'une lecture lente près de la table à thé, dans une soirée silencieuse. » (11 février 1858 )

que j'appelle rimagination du cœur, n (8 octobre 1857.)

Après avoir parlé du Livre d'amour, de la crise qui Ta inspiré et de son adieu définitif à la poésie, il dit : ce ... Il y a encore dans la vie des inconséquences, et dans le cœur aussi; il y a des velléités, des semblants de réveil, des moments qui pourraient encore donner Tidée du contentement et faire croire à des restes de beaux jours. C'en sera un si je vous vois, et si c'est bientôt. (28 janvier 1858.)

Il est heureux et tout surpris d'être encore capable de ressentir une affection aussi pure, il se sent relevé à ses propres yeux, il en est comme rafraîchi : « Vous êtes pour moi une amitié telle qu'il ne m'en reste aucune qui en approche, et telle que je n'en eusse osé espérer en cette saison aride, une de ces amitiés délicates qui devraient être les seules des dernières années où l'àme a tant de besoin de vivre par elle seule, de revivre et de se raviver, de retrouver, s'il se peut, une innocente fleur. Mon souci serait de m'en montrer digne, ma crainte est de ne l'être pas. (11 juillet 1858.)

Quand elle reste plus de trois semaines sans lui répondre, il est pris d'inquiétude (1), il craint de la voir se détacher de lui. Pourquoi lui a-t-elle « un moment fait entrevoir l'avenir , pour le lui a refermer aussitôt ?

Insensiblement, on voit naître en lui l'espoir d'une affection réciproque et complète. En songeant aux obstacles que la différence d'âge, les habitudes, le milieu, la religion mettent entre lui et son amie, il est pris de découragement, ce 0 noble et belle âme toute spiritualiste

(1) « Qu'arrive-t-il? Que devenez-vous? Que pensez-vous? Tous les termes habituels auxquels vous m'avez accoutumé dans votre aimable correspondance sont expirés, et je ne reçois de vous aucun signe. Je suis inquiet, j'ai attendu et espère de jour en jour; je n'ai pas écrit, me disant : Cela sera sans doute à demain, et rien n'est venu. De grâce, un mot, un seul mot qui me rassure, i (29 avril 1858.)

ADÈLE COURIARI)

qui ne voyez les choses que par leurs meilleurs et leurs plus purs aspects et qui y projetez la blanche vapeur de vos rêves, j'éprouve quelques-unes des petites misères de la vie d'un vieux célibataire, et je transige comme je peux.. . Je suis honteux de répondre par ces détails à vos vœux si touchants, si élevés, si bienfaisants; Plus jeune, je n'aurais pas attendu jusqu'à aujourd'hui à réaliser la présence réelle j comme vous dites, à vous voir, à vous connaître, mais je sens mieux que personne la force des choses, les obstacles, les impossibilités, ce qui s'interpose et ce qui sépare; de là les lotv spirits qui sont la fin de tout dans la vie. » (7 juin 1858.)

Par moments il croit encore à un renouveau tardif et s'écrie : 0 tendresse! 0 flamme! 0 espérance d'une âme mutuelle^ comme dit Horace, où êtes-vous? Qu'ai-je fait de vous? Et quand par miracle je rencontre cette àme, en ai-je une, ai-je songé à en garder une, pour l'offrir et pour remercier? (15 septembre 1858.)

Adèle Couriard ne comprit pas ou affecta de ne pas comprendre les vœux exprimés sous cette forme voilée. Quelques mois après, Sainte-Beuve lançait un appel nouveau : a J'ai peu à dire; je n'ai rien de bon au-dedans : je n'ai personne à qui j'ai pu dire à temps : Sauvez-moi de moi-même!... Je ne vous ai pas promis d'être gai, d'être riche de sensations et d'idées, je ne vous ai promis que d'être sincère. Dites-moi donc un bon petit mot d'amie, et consentez à prendre votre rôle, vous qui êtes la plus forte des deux. A vous de cœur et de respect. » (17 février 1859.)

Un ton si pressant effaroucha la jeune huguenote. Elle dut répondre de manière à tuer tout malentendu entre elle et son ami. Sainte-Beuve, devant ce refus, témoignera une tristesse calme et résignée, ce Le retard que vous avez mis, en effet, à me répondre, m'a montré que j'avais eu tort de vous écrire cette lettre que j'aurais voulu retirer; ou plutôt il vaut mieux qu'elle ait été

écrite, sauf à l'oublier désormais et à n'en plus faire mention. Je tiens seulement à constater que vous vous étiez fait une idole et à votre image : votre enthousiasme y allait, et je ne pouvais me Tattribuer sans mensonge. J'aime mieux avoir moins et n'obtenir que ce qui me revient de droit. Au fait, il entre presque nécessairement de l'illusion dans l'affection exaltée. Connaître à fond, et tel qu'il est, un être humain et l'aimer, c'est impossible. Toujours est-ce, ma chère enfant, que j'ai crié vers vous, et que vous n'avez pas répondu à mon cri. Parlons d'autre chose. (17 mars 1859.)

La correspondance continue comme auparavant, mais reste plus impersonnelle. Sainte-Beuve parle de Musset, du couple de Gasparin, de Pascal, de la nature. Un jour pourtant, Adèle Couriard est prise d'envie de connaître le fond de l'âme de son ami et hasarde quelques questions. Sainte-Beuve la gronde un peu, tel un maître d'école tapant sur les doigts d'une fillette trop curieuse :

ce La question que vous me faites est délicate, et difficile à traiter en toute saison. Y a-t-il quelque chose d'un peu défraîchi ? Le duvet du front est-il un peu défleuri? . . . Voilà bien des curiosités d'Ève. J'ai beau attendre, ma plume ne redeviendra jamais assez jeune et assez légère pour se jouer à ces questions de gai savoir et de tendre science qui ne veulent qu'être effleurées par un souffle du matin et du printemps... Au moral... je suis aussi pei= montrable à mes amis. J'ai regretté quelquefois de voui voir prendre les choses d'une manière si divine et si éthérée, parce que cela vous éloignait trop de moi, et que tôt ou tard il devait venir un moment où le désaccord apparaîtrait, vous demeurant trop haut, et moi retombant trop bas... Je suis donc sans illusion, sans ambition, dans la situation du sage, qui n'aspire qu'au repos; par malheur, le repos devient de l'ennui quand on n'est pas tout à fait ce sage : de là des misères qu'on garde pour soi et où l'amitié d'une belle et loin-

ADÈLE COURIARD

iaine demoiselle n'a rien à voir. (19 juillet 1859.)

Parfois les deux correspondants discutent les questions religieuses. Le critique a tout de suite avoué son scepticisme. Parlant de M. de Gasparin, il écrit : « Je sais sa chaleur d'âme, ses qualités vives, son éloquence; il en a les sources dans son cœur. Après cela, il faut bien que je me confesse à vous, avec qui je ne veux jamais feindre. J'ai pu écrire des histoires chrétiennes, avoir des veines et des inspirations chrétiennes passagères, mais, hélas! je ne suis pas chrétien ; je ne suis pas de l'Ecole de Jésus- Christ, si admirable que je la sache et que je la respecte. Voilà un grand aveu. Je ne suis qu'un observateur de la nature en alle-même, dans son immense variété, un des plus humbles et des plus indignes de la grande école de Goethe. » (31 août 1857.)

Il proteste de son respect pour les convictions des autres et de sa répugnance au prosélytisme. Il ne croit pas aux miracles, la croyance au surnaturel n'est pour lui qu'une « belle et louable illusion . ce L'espérance et la foi se paient déjà à l'avance jusqu'à un certain point par elles-mêmes, par leurs propres mains, en procurant une consolation actuelle à l'âme qui les possM^-

Malgré ses nombreuses études d'âmes religieuses, Sainte-Beuve semble n'avoir jamais pénétré l'essence du sentiment religieux, car il dit ceci : a A mes yeux (l'amour pour Dieu), c'est de l'amour transposé (et à fonds perdu). « (25 juin 1859.)

De même, il ne peut comprendre comment Mlle Couriard unit son amour de la nature et sa piété. « Vous me dépeignez avec vivacité une journée de printemps au bord de votre beau lac : mais je crois sentir que cette sensibilité avec laquelle vous la goûtez est contraire, directement contraire à la prescription qui ressortirait de l'enseignement si goûté aussi ; vous essayez de concilier des contraires... Qui sent vivement la nature en soi et autour de soi doit se mutiler pour être chrétien, pour rester chré-

tien : il n'y a pas de milieu. Je ne vous combats point, chère mademoiselle, je vous laisse seulement entrevoir une cause de peine, qui est de m'être aperçu que nous soyons, que nous devions être si peu de la même religion, laquelle ne fera probablement que s'accroître et gagner en vous (1). (18 mai 1858.)

Un jour viendra où une divergence aussi profonde sur un point capital amènera entre les deux amis un éloignement. Avec les années, Tun et l'autre devenaient de plus en plus certains de posséder la seule vraie conception de la vie. Adèle Couriard se lassera de vouloir influencer ce sceptique incurable; Sainte-Beuve, désappointé de n'avoir pas rencontré l'afiection souhaitée, se détachera d'elle peu à peu.

Le 20 juin 1860, il s'écrie : « C'est... pour moi un petit ennui que ma grande amie ne soit pas tout bonnement et naturellement philosophe; car à tout moment elle s'embarque sur des embarcations où je ne la suivrai pas. 7) Désormais la correspondance devient plus intermittente et moins intime.

Enfin, le 29 décembre de la même année, Sainte-Beuve semble las de recommencer toujours la discussion des mêmes sujets, sa lettre a le ton attristé d'un adieu. « Je regrette de ne vous avoir pas connue. Je suis dans un courant qui me roule. Ma pensée n'est pas enchaînée, et vous pouvez croire qu'elle va plus d'une fois aux bords de votre beau lac et qu'elle vous imagine... -^^

(1) Il dit dans la même lettre : * Vous êtes fervente, vous êtes religieuse, vous avez une patrie autre encore que Genève : et cette patrie n'est pas la mienne. Et c'est une patrie vers laquelle on s'achemine ou dont on s'écarte de plus en plus, à mesure qu'on avance dans la vie. Vous vous y acheminez dès la jeunesse et vous continuerez d'y tendre Je m'en éloigne, ou plutôt je ne m'en éloigne ni ne m'en rapproche, dans mes idées, puisque à mes yeux elle n'est qu'un mirage, une illusion d'optique morale, et qu'elle n'est pas. C'est là un sujet de tristesse pour celui qui aurait aspiré à un accord moral. »

ADÈLE COIIRIARD

Pendant plus de vingt mois, il n'y a entre eux aucune communication. Le critique est de plus en plus accaparé par son travail ; la vie de Mlle Couriard est transformée par une affection nouvelle. Quelques mois après le dernier message de Sainte-Beuve, elle fait la connaissance d'un ami de son père, M. Loubier, consul à Saint- Pétersbourg, auquel elle s'attache et dont elle devint bientôt la fiancée. Le mariage est renvoyé à l'été 1862; Mais un double malheur anéantit ses espérances. Le pasteur Couriard meurt au château de Bellerive, près de Genève, le 20 août 1862, durant ses congés. Peu de jours après, M. Loubier arrive de Russie, tombe gravement malade et meurt aussi (24 septembre) .

Au cours du mois d'octobre, le docteur Couriard, frère d'Adèle, passe à Paris et dans une visite raconte à Sainte- Beuve le chagrin de sa sœur. Aussitôt ce dernier écrit à son amie d'autrefois pour lui dire sa sympathie; il a toujours pour elle, assure-t-il, et un fonds de sentiments affectueux et reconnaissants qui ne changeront pas. (25 octobre 1862.)

Adèle Couriard demeura longtemps ébranlée par la perte de son père et de son fiancé. Un an plus tard seulement, elle se sentait la force d'entreprendre le voyage de Paris pour visiter la mère de M. Loubier. Les deux correspondants allaient enfin se trouver face à face. Quel serait le résultat de cette rencontre tardive? Quel jugement porteraient-ils l'un sur l'autre? Leur amitié se réveillerait-elle ou en serait-elle tuée ?

Au moment de leur pleine intimité, Sainte-Beuve redoutait déjà la surprise qu'éprouverait Mlle Couriard en le voyant. Il lui écrivait un jour : a Vous auriez trop de mécompte quand je vous verrai, si vous vous attendiez à ces beaux éclairs de conversation dont vous parlez, rien de cela. Je suis bonhomme, souvent las et disant des choses communes. « (3 novembre 1857.)

Ses craintes n'étaient que trop justifiées. En voyant ce

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gros homme un peu lourd, Mlle Couriard éprouva une aversion instinctive. Avec une intransigeance bien féminine et une vivacité d'impressions non moins féminine, elle vit en lui une sorte de u Polichinelle » , elle lui trouva

une expression cynique . Tels sont les termes dont elle se servait dans la conversation pour le dépeindre. De son côté, Sainte-Beuve dut ressentir un certain désappointement. Fort probablement la surprise se trahit sur le visage de la visiteuse et amena dans sou maintien une gêne ou une froideur que sa courtoisie naturelle ne réussit pas à dissimuler. De plus, sa tristesse, Tébranlement de sa santé la rendaient incapable de causer sur des sujets intellectuels ou littéraires.

Après cette entrevue, nouveau silence qui ne dure pas moins de six ans. Durant ces années, Mlle Couriard a cherché une diversion à sa douleur en écrivant des romans. Ces livres eurent un vif succès à l'époque où ils parurent. De nos jours ils paraissent démodés. Un ton prêcheur et certaines invraisemblances font trop oublier la valeur de ces ouvrages. Mlle Couriard elle-même reconnaissait ces défauts avec beaucoup de bonne grâce.

En 1868, elle adresse une nouvelle lettre à Sainte- Beuve. Elle était, probablement, choquée par le ton d'hostilité employé par l'écrivain envers les chrétiens et voulut lui en faire quelques reproches. Sainte-Beuve fut impatienté et répondit par une lettre assez vive. Par son mélange d'irritation et d'urbanilé, ce message est un chefd'œuvre, et J'ai été heureux de votre souvenir. Le mien va quelquefois vous chercher un peu au hasard. Je vois que vous êtes toujours fidèle à votre Léman. Etesvous à la même campagne au bord du lac? J'ai reçu votre volume et vous en remercie. Mais laissez-moi vous dire : pourquoi donc me prêchez-vous? Qu'ai-je fait pour cela? Et laissez-moi vous soumettre une singularité qui me frappe. J'ai à Boulogne-sur-Mer . une cousine, une vieille cousine de beaucoup d'esprit, qui s'était mise, il y

ADÈLE COURIARD

a deux aus, à rentrer avec moi en commerce de lettres, renouant ainsi avec mes souvenirs d'enfance Et puis, tout d'un coup, un jour, elle m'a proposé de me recommander aux prières de tout un couvent dont la supérieure, disait-elle, était une de nos parentes. En un mot, elle a fait preuve à mon égard du zèle catholique et monastique le plus intempestif et le plus déplacé. Je le lui ai dit.

ce Or, comment se fait-il aujourd'hui qu'il m'arrive de Genève, et d'un côté non catholique, la même insinuation, la même tentative de prédication? Il y a de quoi faire réfléchir un philosophe. Je sais hien la différence; vos vœux sont d'une âme tout individuelle, et il n'y a pas de communauté derrière. Mais, enfin, je vous aime mieux sans cette complication qui me parait une chose un peu acquise et qui ne se produisait pas aussi à nu dans nos précédentes relations. Soyez vous-même, telle que je vous ai connue, avec le sentiment religieux qui convient à votre nature, mais qui peut-être ne convient pas à toutes au même degré. Je ne voudrais rien diminuer chez ceux qui croient; mais pourquoi cette ingérence, — tant de ma cousine de Boulogne-sur-Mer, ultra-catholique et ultramontaine, et de ma douce et intérieure amie, calviniste ou pauliste de Genève? Voilà ma vengeance, elle est dans le rapprochement. )y (24 janvier 1868.)

Mlle Couriard lui écrivit pour s'excuser ou s'expliquer, Sainte-Beuve répondit par ce billet :

et A la bonne heure ! Je vous remercie de votre petit mot amical et de ne pas vous être formalisée de mes rudesses. Croyez que je n'en ai pas écrit autant à ma cousine. 1) (7 février 1868.) Le ton, cette fois, est amical, mais ce n'en est pas moins le dernier message, Sainte- Beuve vivra encore vingt mois et aucune lettre ne sera plus échangée. C'est une séparation à l'amiable. Depuis longtemps" le charme était rompu.

Aussi bien, une intimité prolongée paraissait impos-

sible. Dès Torigine, des obstacles considérables quoique non apparents les séparaient. Sainte-Beuve, dans les quinze dernières années de sa vie, penche de plus en plus vers la libre pensée, tandis que Mlle Couriard s'attache toujours plus à sa religion. Un malentendu tacite existait dans leurs rapports. Il est difficile parfois d'interpréter la pensée de Sainte-Beuve exprimée sous une forme si discrète, si voilée; nous pensons qu'il entretint toujours plus ou moins l'espoir de se faire aimer de sa correspondante; de son côté, Adèle Couriard, honorée de son intimité avec le grand écrivain, se flattait d'exercer sur lui une influence religieuse. Après plusieurs années de rapports épistolaires, l'un et l'autre s'aperçurent de leur illusion réciproque; à ce moment-là, ils virent que les bases de leur amitié n'existaient plus; ils se séparèrent donc, simplement et sans éclat (]).

(1) Adèle Couriard mourut à Genève le 8 juin 1918. Ses dernières années fureiit marquées par un rayonnement de bonté et par une vitalité d'esprit qui attiraient autour d'elle un cercle nombreux d'amis des deux sexes et de tout âge.

LES ce NOUVEAUX LUNDIS

A l'époque où cessait la correspondance avec Mlle Couriard, Sainte-Beuve quittait le iMoniteur et entreprenait une nouvelle série d'essais dans le Constitutionnel. Quand on lit l'œuvre du critique dans son ordre chronologique, la différence de ton entre les Causeries du Lundi et les Nouteaux Lundis est frappante. Le Moniteur, journal officiel de l'Empire (il y était entré en décembre 1852), le contraignait à une certaine réserve, et ..XaQ journal officiel où l'on est si peu chez soi, dit-il, est le journal des préfets, des maires, des évêques, etc. (1). ^ Ecrivant dans un organe plus libre, Sainte-Beuve s'enhardit. Tout en conservant la même onction et le même naturel, il devient plus ferme, plus vivant, plus affirmatif.

Il est alors au pinacle de sa renommée et de son talent; il a conquis une place très haute dans le monde intellectuel; ses jugements font loi, ses articles sont lus dans la France entière, son nom est illustre au delà des frontières.

Ses dons de critique ont atteint leur développement suprême; il possède une largeur de vision qui lui permet d'embrasser les sujets les plus divers et de les pénétrer avec intelligence; bien entendu, il donne son attention surtout aux littérateurs, poètes, romanciers, moralistes, dramaturges ou critiques; toutefois il ne se borne pas à la seule littérature, il s'assimile des œuvres d'un ordre

(1) Livre d'or, p. 241.

très différent; les Nouveaux Lundis nous parlent de personnages de toutes les sortes : femmes du monde, bourgeoises, reines, historiens, hommes d'Elat, peintres, souverains, politiciens, économistes, voyageurs, guerriers, grammairiens, architectes, jurisconsultes, diplomates, astronomes, physiciens, géographes, fonctionnaires, théologiens et philologues.

Il se considère comme un indépendant, qui marche seul et table sur l'appui des hommes sensés (1). Il accorde aux autres la liberté d'opinion qu'il revendique pour lui-même; une seule chose le fait sortir de son impartialité et le met hors des gonds : l'intolérance. Il déteste les insulteurs et, parmi eux, tout spécialement ceux qui se réclament de la religion pour injurier quiconque ne pense pas comme eux. Il reproche à Veuillot ses violences de langage envers les libres penseurs : le philosophe, dit-il, u respecte, d ailleurs, au plus haut degré à titre de sage et de modèle moral sublime, celui que vous saluez d'un nom plus divin; — et cet homme, parce qu il ne peut absolument (à moins de se faire hypocrite) admettre votre idée à vous, avec toutes ses conséquences, vous l'insulterez (2) !

Sainte-Beuve n'aime pas les protestants (3), il n'en prend pas moins leur parti quand il les voit malmenés par Veuillot : a Quoi encore? Cet autre homme, lui, est chrétien; il admet la divinité, une émanation plus ou moins directe de la divinité, une inspiration d'en haut dans la vie, Sans les actes et les paroles du Christ ; mais il se permet de rechercher quels ont été au vrai ces actes

(1) a ... Quand on marche seul, comme il convient à un esprit indépendant, et qu'on n'a pour soi que le groupe si dissiminé des gens sensés... » {Nouveaux lundis, t. IV, p. 393.)

(2) Nouveaux Lundis, t. P% p. 53.

(3) Il dit en effet : a Je ne suis pas de ceux qui regrettent que la France ne se soit pas faite protestante... : j'aime mieux, je Tavoue, uue France catholique ou philosophique d (T. II, p. 266.)

LES « NOUVEAUX LUNDIS '

et ces paroles; il étudie les témoignages écrits, les textes ; il les compare, il les critique, et il arrive par là à une foi chrétienne, mais non catholique comme la vôtre : homme pur d'ailleurs, de mœurs sévères, de paroles exemplaires; et cet homme-là, parce qu'il ne peut en conscience arriver à penser comme vous sur un certain arrangement, une certaine ordonnance, magnifique d'ailleurs et grandiose, qui s'est dessinée surtout depuis le cinquième siècle, vous l'insulterez, vous l'appellerez à première vue blafard à redingote marron (1) ! «

Il blâme les excès causés par l'esprit de parti, de quelque endroit qu'ils surgissent. « Le parti dit clérical en est un, avec son organisation, ses nombreux moyens de propagande, sa presse si bien servie, son mot d'ordre si vite accepté et répété par tous ses organes, son injure facile, aisément calomnieuse... (2).»

Son exécration de l'intolérance finit par le rendre intolérant lui-même; il a la hantise du dogmatisme; ses attaques répétées, souvent injustes, contre toute espèce d'orthodoxie, donnent à la série des Nouveaux Lundis leur cachet spécial.

Evidemment, depuis beaucoup d'années, les indiscrétions des orthodoxes lui causaient une irritation sourde. Ceux qui se croient les seuls possesseurs de la vérité ont souvent envers les personnes qui ne se rallient pas à leur système une attitude protectrice plus vexante peut-être que les insultes les plus grossières. Que d'àmes ont été à jamais aliénées de la religion par l'immixtion importune, par les insistances, par les insinuations maladroites des hommes et bien pensants ! Une lettre de Sainte-Beuve à un M. R... B... trahit l'exaspération que lui cause une offre de consolation intempestive, le

(1) Nouveaux Lundis, t. P^ p. 53.

(2) Ihid.y t. IV, p. 431. Voir aussi Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 351.

critique ne l'envoie pas dire à son correspondant (1).

Dès le premier article des Nouveaux Lundis, Sainte- Beuve découvre son jeu et entame le combat. Il examine un volume de Victor de Laprade sur les Questions d'art et de morale. Le ton d'infaillibilité employé par Fauteur le fait sourire; devant une telle assurance, il ne contient pas son mécontentement. « Poète élevé, froid et sage, dit le critique, il prend avec sincérité, j'allais dire avec une fatuité naïve, son propre patron pour le patron universel (2). Le spiritualisme excessif de Laprade lui déplaît; réduire l'art à ne manifester que l'être absolu (3) lui semble une chimère; il termine son étude en renvoyant le poète rêver dans ses bois (4).

Mme Swetchine, également, « n'a jamais douté qu'elle ne possédât la vérité absolue dans le dogme et le symbole chrétien (5) ^) . Sa manie d'apostolat trahissait en elle uni

(1) Cette lettre étant plus ou moins la répétition d'une réponse à Mlle Gouriard (voir p. 249), nous nous bornons à la mettre en note. En voici les principaux griefs : « Je vous remercie de tout ce que vous me dites d'affectueux. Alais, de grâce, laissez-moi vous le dire de mon côté, pourquoi m'adressez-vous un sermon? Est-ce que je me permettrais de vous eu adresser un, à vous? et pourquoi les choses ne seraient-elles pas égales entre nous? Vous avez pitié de moi et de mon malheur. Je vous en remercie; mais vous ai-je donc parlé de mon malheur, et qui vous a dit que j'étais à plaindre? Prenez garde que l'amour-propre, qui a tant de replis, n'aille se glisser aussi dans cette prétention à être plus heureux qu'un autre jusque dans ses malheurs mêmes. Je ne vous plains pas pour les consolations que peut vous donner la foi : laissez-moi celles que la philosophie peut me donner. Vous me souhaitez d'en venir à comprendre le christianisme. Qui vous a dit que je ne le comprenais pas? Ce ne serait pas du moins faute d'étude... Tout ceci est pour dire d'avoir de l'amitié l'un pour l'autre, sans que l'un de nous deux s'imagine de se domier vis-à-vis de l'autre de ces airs de protection morale et de prêcherie ... n {Correspondance, t. II, p. 348.)

(2) Nouveaux Lundis, t. P^ p. 10.

(3) Ibid , p. 12.

(4) Ibid., p. 20.

(^) Ibid., p. ^Td,

LES « NOUVEAUX LUNDIS

besoin d'exercer Tautorité. Les premiers mots qu'elle vous disait, et par lesquels elle croyait vous honorer, concernaient votre croyance et Tétat de votre âme : elle essayait d'un premier grapin à jeter sur vous (1). En quittant Mme Swetchine, Sainte-Beuve se donne « une douche de sens naturel et d'humble sens commun y> (2) par la lecture de Bacon et de Montaigne.

Sainte-Beuve en veut aussi au dogmatisme littéraire, et Voyez les doctrinaires, répétait-il volontiers, ils ne savent ni ce qu'ils mangent ni ce qu'ils boivent. On ferait manger un morceau de carton à M. Guizot sans qu'il s'en aperçût. Eh bien! en littérature, ces hommes-là n'ont point de goût à eux. Ils prononcent en vertu de la tradition scolastique, universitaire. Leurs jugements sont faits d'avance, non sentis ni éprouvés personnellement (3). »

De même, il ne peut admettre la méthode de Nisard qui prétend asseoir toute la littérature française sur une base classique, ce ... Je me sens choqué, dit-il, sinon dans ma science, du moins dans mon simple bon sens, d'une telle unité artificielle obtenue à tout prix. Quand la nature est pleine de variétés et de moules divers, et qu'il y a une infinité de formes de talents, pourquoi n'admettre et ne préférer qu'un seul patron? Pourquoi cette construction tout en l'honneur de l'esprit français, et dans l'esprit français tout en l'honneur du dix-septième siècle, et dans le dix-septième siècle tout en l'honneur de deux ou trois noms superlativement célébrés et glorifiés (4). )■)

De tous les systèmes religieux, le plus puissant était alors le catholicisme romain. Sainte-Beuve dirige contre

(1) Nouveaux Lundis, t. P% p. 2^4

{%) ibid., p. nr.

(3) Jules Levallois, Sainte-Beuve, p. 182. Contre les doctrinaires, voir aussi t. II, p. 324; t. IX, p. 90, 92, 96.

(4) Nouveaux Lundis, t. XIII, p. 238,

lui ses attaques les plus vives. Il lui reproche d'avoir fait obstacle à tous les progrès, quitte à s'emparer des découvertes pour son profit lorsque ces dernières s'étaient imposées à l'évidence, et Toujours, à l'origine, la foi qui ne doute de rien, la tradition qui se plaît aux habitudes, la routine encroûtée et tenace, se sont opposées à la recherche, et ont lancé d'abord injure et anathème à ceux qui la tentaient : toujours, la découverte une fois démontrée et accomplie, la foi, la tradition vaincues ont dû s'en accommoder, et, reculant un peu, elles ont réparé tant bien que mal leurs lignes rompues, déclarant, toute réflexion faite, que les derniers résultats ne changeaient rien en définitive aux antiques croyances et que, bien au contraire, celles ci s'en trouvaient confirmées et rafiermies. Grand bien leur fasse (1) !

Il est très pénétré de cette idée, car il y revient cinq ans plus tard, dans sa correspondance, ci L'Eglise et la Science sont deux ennemies, dit-il ; maisquandla Science a triomphé manifestement sur ce point, l'Eglise se retourne, s'adjuge le point démontré, n'y voit plus d'inconvénient, et elle réserve ses oppositions et ses négations pour la future découverte. C'est ainsi qu'elle procède dans cette longue et astucieuse retraite qu'elle fait depuis déjà trois siècles devent la Science et le sens commun (2).

Il se plaint du catholicisme parisien et mondain, ce agité et agitant, superficiel et matériel, fiévreux, ardent à profiter de tous les bruits, de toutes les vogues et de toutes les modes du siècle » (3).

Il compare le christianisme à un vieux chêne et constate la présence de nombreuses branches mortes. Il se demande qui fera le partage du bois vert et du bois sec. Des craquements lui font prévoir un bouleversement prochain

(1) Nouveaux Lundis, t. IV, p. 40â.

(2) Nouvelle Correspondance , p. 273.

(3) Nouveaux Lundis, t. II, p. 386,

LES NOUVEAUX LUNDIS

dans lequel la séparation des éléments morts et des éléments vivaces s'accomplira (1).

A chaque instant, au cours de ses articles, en note ou dans sa correspondance, il manifeste son antagonisme envers TEglise romaine. Son indignation devant toute oppression lui fait même perdre la mesure, il accuse Gratry, ce grand écrivain et ce noble caractère, de sournoiserie (2) ; il affirme què les prêtres, ces hommes noirs j sont odieux au fond généreux de la France. Et il ajoute : ce Us sont messagers de mal et conseillers de malheur (3). ^) Il affirme avoir toujours été, même aux heures de religiosité poétique, ce très opposé à la superstition romaine » (4) ; les années ont encore développé en lui ce le côté sensé et philosophique ^) .

Sainte-Beuve déteste les orthodoxes, catholiques ou protestants, mais quand il aborde Tétude du christianisme dans son essence, il demeure invariablement respectueux. Un article des Nouveaux Lundis est consacré aux Saints Evangiles. Après avoir dépeint avec admiration le souffle généreux, la fraîcheur de sentiments, l'abnégation et la bonté qui animent le Sermon sur la Montagne j il envoie un coup de revers imprévu aux savants qui prétendent amoindrir la personnalité du Christ : ce Quoi! ne sentez-

(1) Nouveaux Lundis, t. III, p. 260.

(2) Lettres à la princesse, p. 331.

(3) Ibid., p. 336, 337. Ailleurs, il est plus âpre encore :« « On peut laisser avec leurs airs de dédain tous ces esprits disciples et superficiels qui se flattent de tenir la clef des choses, parce qu'ils ont dans la main quelques bibelots chrétiens, païens ou autres, qu'ils adorent. Au diable les fétiches, de quelque bois qu'on les fasse! » {Correspondance, t. II, p. 102.) « Il est vrai, cher ami, que ce sont de grands hypocrites ! De tous ces catholiques de salons et d'assemblées, on pourrait faire un élixir et on n'y trouverait pas assurément l'âme d'un seul bon chrétien. » {Correspondance, t. II, P 155)

(4) Correspondance, t. Il, p. 340.

258 SAli\TE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POÈTE

VOUS pas la réalité, la personnalité vivante, vibrante, saignante et compatissante qui, indépendamment de ce que la croyance et Tenthousiasme ont pu y mêler en surplus, existe et palpite sous de telles paroles? Quelle démonstration plus sensible de la beauté et de la vérité du personnage tout historique de Jésus que ce premier sermon sur la montagne (1) !

Le critique renouvelle plusieurs fois son hommage au saint héroïsme du Christ, et Pureté, désintéressement, dit-il enfin, douceur, esprit de justice, esprit de paix etde miséricorde; guerre aux hypocrites et aux menteurs, aux pharisiens de tout bord et de toute robe ; besoin de s'immoler pour tous ceux qui souffrent, de racheter et de sauver tous ceux qui croient en la promesse; dites : ne le voilà-t-il pas encore une fois défini (2)?

Quand parut la Vie de Jésus de Renan, Sainte-Beuve trahit un léger embarras ; évidemment, l'ouvrage de son ami ne lui plaisait qu'à moitié, et cependant il ne voulait pas jouer le jeu de leurs ennemis communs en disant toute sa pensée. M. Renan, dit-il, il faut bien le reconnaître, ne plaît guère plus, par ce livre extraordinaire, aux sceptiques et incrédules qu'aux croyants (3). ^5 II se tira de difficulté en donnant successivement la parole à des représentants fictifs des divers partis qui tous se montraient mécontents. Il termine l'article en félicitant Renan d'avoir mis la Vie de Jésus à la portée des masses et en louant l'art et la subtilité de l'écrivain (4).

A M. Buisson qui lui demandait de participer au mouvement du Christianisme libéral, Sainte-Beuve répond : ce Quantité de vrais philosophes et de sages ne trouvent pas que le Sermon sur la Montagne soit le code le plus parfait de morale; il renferme à leur sens trop de pieuse

(1) Nouveaux Lundis, t. III, p. 249.

(3) Ibid., t. VI, p. 15.

(4) Ibid., p. 14, 19.

LES « NOUVEAUX LUNDIS

folie et de divin ou d'humain délire. J'en puis parler d'autant plus à mon aise que, personnellement, et par ma propre sensibilité, je pencherais volontiers du côté de cet admirable Sermon; mais d'autres plus sévères et plus raisonneurs résistent et veulent plus de logique jusque dans la morale (1). y>

Dans Por/-/îoy«Z^ il avait déjà dit: a Prenez les plus grands des modernes antichrétiens, Frédéric, Laplace, Goethe ; quiconque a méconnu complètement Jésus-Christ, regardez-y bien, dans l'esprit ou dans le cœur il lui a manqué quelque chose (2).

Au milieu des querelles contemporaines, Sainte-Beuve manque parfois d'équité envers les hommes, mais envers les idées il reste plus objectif. On sait sa haine des coteries; bien qu'il eut son cercle de relations, qu'il fût un hôte assidu des dîners Magny, il ne se gêna pas pour dire des vérités à ceux de ses amis dont les œuvres lui déplaisaient. A cet égard, son attitude envers les naturalistes fut remarquable. Une étude très élogieuse de Madame Bovary dans les Causeries du Lundi avait ouvert la célébrité à Flaubert. A la louange il avait mêlé quelques conseils au jeune romancier, l'exhortant à éviter les détails scabreux (3) et à apporter quelque clémence dans sa peinture de l'humanité (4). Or, peu d'années plus tard, Flaubert publiait un nouveau roman, dans lequel les défauts de l'œuvre précédente reparaissaient avec une évidenî^e décuplée. Dans un article magistral, Sainte-Beuve ne ménagea pas les critiques au réaliste intransigeant qui avait écrit Salammbô.

Il regrette que l'auteur ait resserré son sujet entre un petit nombre de personnages tous éminents par leur bas-

(1) Nouvelle Correspondance, p. 343.

(2) Port-Royal, t. III, p. 451.

(3) Causeries du Lundi, t. XIII, p. 360,

(4) Ibid., p. 362.

sesse, leur platitude ou leur perfidie. Flaubert s'acharne à peindre des horreurs, un préjugé puéril d'artiste ennemi de la médiocrité et de réaliste ennemi de la fadeur le rend aveugle à toute humanité : ce La peur de la sensiblerie, dit le critique, de la pleurnicherie bourgeoise Fa jeté, de parti pris, dans Texcès contraire : il cultive Tatrocité. 1) Et Sainte-Beuve qui connaît Flaubert personnellement, et Taime, ajoute : ^ L'homme est bon, excellent, le livre est cruel. Il croit que c'est une preuve de force que de paraître inhumain dans ses livres (1).

Parmi tous ces hommes de guerre, ces magistrats et ces femmes qui défilent devant nos yeux, pas un être qui trahisse quelque étincelle d'idéal (2) ! Par la monotonie de son réalisme, Tauteur s'est refusé un beau contraste d'ombre et de lumière. Sainte-Beuve, écœuré par l'entassement des spectacles grossiers, finit par s'écrier : a Montrez-nous gens et choses tels qu'ils sont, pas plus beaux qu'ils ne sont, mais aussi pas plus laids ni pires qu'ils ne sont (3).

Le bon sens dicte à Sainte-Beuve cette phrase qui est la condamnation de la théorie de l'art pour l'art : tç L'art dans sa pratique n'est pas une chose purement abstraite, indépendante de toute sympathie humaine : et je prends le mot de sympathie dans son acception la plus vaste (4).

Sainte-Beuve signale les enfantillages de Flaubert qui met en avant le vrai et rien que le vrai. Dans sa foHe de réalisme, le romancier accumule *les descriptions ; pour se donner une semblance d'exactitude scientifique, il affecte de fournir des chiffres rigoureux, il écrit des chapitres qui ne relèvent pas de la littérature mais bien plutôt du métier d'archéologue, d'antiquaire ou de

(1) Nouveaux Lundis y t, IV, p 71.

(2) Ibid., p. 76.

(3) Ibid., p. 90.

(4) Ibid., p. 84,

LES ÏVOUVEAUX LUNDIS "

commissaire-priseur. Il manque d'envolée, il est trop ingénieux, trop artificiel, trop théâtral, trop peu logique pour être vrai dans le sens profond du mot.

Sainte-Beuve n'a pas rendu pleine justice à certains tableaux admirables qui éclairent par moments la désespérante monotonie de Salammbô ; Tartiste délicat qui était en lui a été froissé exagérément parrabsence d'idéalisme qui dépare ce roman; ses critiques, toutefois, sont pénétrantes; après soixante ans, le goût moderne peut y ajouter, mais il n'a rien à y retrancher.

Les Causeries du Lundi avaient déjà accusé certains défauts inhérents à la méthode de Taine. Sainte-Beuve avait apprécié chez le jeune critique l'art de situer les personnages dans leur époque (1); il regrettait que sa force ne fût pas tempérée par plus de grâce et de douceur; il lui administrait, en passant, une légère semonce pour son manque de respect envers le philosophe Maine de Biran (2).

Les Nouveaux Lundis examinent V Histoire de la littérature anglaise. Sainte-Beuve débute par une comparaison entre sa propre génération et celle qui l'a suivie. Les écrivains qui, en 1864, sont les jeunes, ont été formés par les livres et par les sciences, ils ont trop vécu seuls ; n'ayant pas hérité de la tradition successive, ils ont dû tout recommencer à nouveau pour leur compte ; n'ayant pas eu le contact habituel avec la société, ils n'ont pas acquis les nuances, les correctifs qui atténuent les contrastes trop durs ; de fait, a ils sont tranchés et crus (3) » . D'autre part ils n'ont pas, comme les romantiques, perdu des années « dans les regrets stériles, dans les vagues désirs de l'attente, dans les mélancolies et les langueurs qui suivent le plaisir. Leur force active cérébrale est restée intègre « (4).

(1) Causeries du Lundi, i. XIII, p. 283.

(2) Ibid,, p. 280.

(3) Nouveaux Lundis, \. VIII, p. 79.

(4) Ihid., p. 81

Taine, un des représentants les plus illustres de cette génération, en a les défauts. Dans son zèle déjeune théoricien, il étudie les écrivains trop exclusivement dans leurs rapports avec le milieu natal et ignore cette chose imprévue qui s'appelle l'individualité du talent. Il ne jette pas sur les personnalités un regard calme et désintéressé. Ses préférences Tentraînent fréquemment à fausser les valeurs et caricaturer ses modèles, ce Rien n'est plus injuste, dit Sainte-Beuve, que de prendre d'excellents esprits par leurs défauts uniquement et par les petits côtés ou les côtés faibles de leur nature (1).

A propos des frères Concourt, le vieux critique renouvellera son exhortation au bon sens et à la sympathie humaine : « Eh bien! dit-il, l'art, parce qu'il doit surtout satisfaire les artistes, c'est-à-dire les connaisseurs, doit-il donc se condamner ainsi à ne plaire qu'à eux, à eux seuls, à déplaire nécessairement aux bourgeois (ce mot va loin), à la moyenne du public, à l'ensemble d'une société, à nos semblables (2)?))

Sainte-Beuve vécut assez pour connaître les débuts de Zola. Une année avant sa mort, il lui écrivait une lettre où les défauts de l'auteur futur de la Terre étaient critiqués. A force de réduire l'art à n'être que la seule vérité, Zola s'emballe dans le laid comme un romantique s'emballait dans le sublime; dans Thérèse Raquin, sa description du passage du Pont-Neuf atteint le fantastique, il lui donne une noirceur profonde et des teintes à la Rembrandt qui manquent à ce coin banal de Paris, ce A vrai dire, ajoute le critique, si peu idéaliste que je sois, je me demande bien si le crayon ou la plume ont nécessairement pour objet de choisir des sujets vulgaires, sans nul agrément (je me le suis même demandé déjà au sujet de Germinie Lacerteux de mes amis les Concourt) ;

(1) Nouveaux Lundis, t. VIII, p. 104.

(2) îbid., t. X, p. 462.

LES « NOUVEAUX LUNDIS

je suis persuadé qu'un peu d'agréable, un peu de touchant, n'est point entièrement inutile, ne fût-ce que sur un point ou deux, dans un tableau même qu'on veut faire parfaitement triste et terne (1). »

Zola se complaît dans les termes lourds, les mots vautrer et brutal reparaissent avec une insistance déplaisante ; des fautes de psychologie affaiblissent son œuvre ; si, comme le prétend Zola, le vice et la vertu ne sont que des produits comme le vitriol et le sucre, pourquoi déploie-t-il tout un appareil de remords chez ses personnages? Malgré ces reproches, Sainte-Beuve laisse percer une certaine admiration pour l'écrivain qui a bousculé l'opinion publique avec tant d'audace, ci Vous avez fait un acte hardi, dit-il, vous avez bravé dans cette œuvre et le public et aussi la critique. Ne vous étonnez pas de certaines colères ; le combat est engagé; votre nom y est signalé (2). Et il souhaite que Zola produise une œuvre nouvelle, hardie aussi, mais un peu détendue. Qu'aurait pensé Sainte-Beuve de l'évolution postérieure de Zola?

L'auteur des Nom^eaux Lundis dit carrément son opinion à ses jeunes amis. Il n'en éprouve pas moins une sympathie marquée pour leurs tentatives. Ses propres tendances s'accordent avec celles des naturalistes. Ce transfuge du romantisme partageait le soin du détail précis, le souci d'appliquer aux lettres la méthode scientifique et l'opposition au traditionalisme qui caractérisent le mouvement littéraire après 1850. La génération nouvelle a envers lui une forte dette. Il est assez frappant que Taine et Flaubert ne lui aient pas gardé rancune de ses gronderies ; l'un et l'autre sont restés en termes afi'ectueux avec lui jusqu'à sa mort. Au lendemain de l'article mentionné ci-dessus, l'auteur de la Littérature anglaise,

(1) Correspondance, t. II, p. 315.

tout en défendant son point de vue, écrivait au « cher maître > cette phrase pleine de déférence : « Pour les objections littéraires, je crois que vous avez raison, et je tâcherai, je tache d'apprendre et de me corriger... (1). »

Ils acceptaient les réprimandes de leur aîné parce qu'ils connaissaient ses dispositions amicales. Il se faisait un point d'honneur de découvrir des talents ignorés. Plus d'un écrivain aujourd'hui célèbre lui doit sa première renommée. Avec l'aide éclairée de Sainte-Beuve, Taine, Flaubert, les Concourt atteignirent d'emblée et d'un seul bond une réputation qu'ils auraient dû, sans lui, conquérir longuement. « Grâce à la sagacité du maître, dit un critique, ils ont brûlé les étapes intermédiaires et touché le but presque dès le départ (2).

Une anecdote plaisante, racontée par Jules Levallois, nous montre la bienveillance du maître envers les débutants et son désappointement lorsqu'il les voyait s'écarter du bon goût, u Un de nos modernes romanciers, dit Levallois, pour le talent duquel Sainte-Beuve s'était pris d'un goût très vif, et dont il avait lancé le premier livre par un de ses plus brillants articles, accourt, un jour, rue Montparnasse, dans tout le feu de la reconnaissance, force la consigne, fait invasion dans le cabinet de travail, apportant sous son bras, devinez quoi? — son portrait. — Cher ami, dit le maître, quelle excellente idée vous avez eue là ! Je vous remercie de cette délicate attention. Voilà un cadre qui va désormais me tenir compagnie. — Le romancier s'en va joyeux, enchanté, aux anges. On accroche le portrait entre les deux fenêtres, à la place d'honneur, tout près de la table. Au bout de quelque temps, l'homme au portrait écrit un second livre moins réussi que le premier. Les objections, les plaisanteries pleuvent de toutes parts sur le .malheureux

(1) H. Taine, Sa vie et sa correspondance, t. II, p. 308.

(2) J. Levallois, Sainte-Beuve, p. 252.

LES « NOUVEAUX LUNDIS

auteur. Le portrait, du coup, descend au rez-de-chaussée. Au troisième roman, il était, si je m'en souviens bien, dans une cliambre d'ami. On m'a dit, et la chose est probable, qu'on l'avait retrouvé, en dernier lieu, dans quelque endroit près duquel le grenier serait un séjour aristocratique (1) . »

Les Nouveaux Lundis conservent toujours une tenue irréprochable. Sainte-Beuve, bien qu'assez bohème dans sa vie privée, attache une grande importance au décorum littéraire. Sa correction ne l'empêche pas de sourire lorsque le hasard de ses études l'amène devant une situation grotesque. Racontant la collaboration de Lamennais avec Liszt et George Sand, il dit : u C'étaient assurément tous nobles esprits ou talents, pris chacun en soi et individuellement; mais l'alliance, il faut en convenir, était étrange. Ce trio surtout de noms marquants, Liszt et Sand, Lamennais en tête, faisant la chaîne, avait de quoi renverser. Ce pas de trois dansé en public de l'air le plus sérieux avait du bouffon... (2). ^)

Son effort d'objectivité ne le rend pas indiff'érent. Si son tempérament excitable lui suggère parfois des jugements injustes, il maintient par contre en lui la faculté d'indignation. La méchanceté et la vilenie le révoltent. Il flétrit ainsi la conduite de Hudson Lowe envers Napoléon : « Je crois qu'il faut dire de lui, « le misé-

ce rahle Hudson Lowe » . Il importe de garder aux gens connus leur vrai nom. Quand on a eu de telles occasions uniques dans la vie et dans les siècles de se montrer et qu'on les manque, c'est irréparable. Il n'existe pas de circonstances atténuantes, et l'on n'est pas admis à dire d'un pareil être : « Il fera mieux une autre

a fois (3). »

(1) J. Levallois, Sainte-Beuve, p. 70.

(2) Nouveaux Lundis, t. XI, p. 364.

(3) Ihid,, t. III, p. 184.

Celte sévérité frappe par son contraste avec le ton généralement discret et onctueux de son style.

S'il sait sourire ou stigmatiser, il sait aussi s'attendrir. Les portraits de femmes sont plus rares dans les Mouveaux Lundis que dans les Causeries. Il a cependant consacré une série d'articles à la vie et à l'œuvre de Mme Desbordes-Valmore. Il a parlé d'elle avec une émotion aflfectueuse. La bonté, la fragilité, la carrière douloureuse de cette amie lui inspirent une tendre commisération, a Pourquoi, dit-il, regarderait-on à quelques pages de plus ou de moins, quand il s'agit de ces êtres d'élite qui ont habité et véritablement régné dans la sphère spirituelle, dans le monde du cœur, et qui n'ont cessé toute leur vie de cultiver et de cueillir la fleur des meilleurs sentiments; êtres innocents et brisés, mais qui parlent par leurs blessures et qui apprennent ou rappellent de douces choses, — ou des choses amères, exprimées avec douceur, — aux hommes leurs semblables (1)?»

Depuis de nombreuses années, Sainte-Beuve n'écrit plus que de la prose, il verse dans ces essais l'émotion poétique qui ne trouve plus son épanchement dans les vers. Cette émotion lyrique, alliée aux scrupules du savant, donne à ses causeries leur valeur unique.

(1) Nouveaux Lundis, t. XII, p. 181.

DERNIÈRES ANNÉES

Dans la dernière moitié du second Empire, la lutte entre le cléricalisme et la libre pensée était parfois très âpre. Sainte-Beuve rompt alors avec ses habitudes d'homme de cabinet et se laisse emporter par la fièvre du combat. De sceptique résigné il devient sceptique militant. Il ne cesse de revendiquer pour lui et pour les autres le droit de libre examen. Il est indigné qu'on ne reconnaisse pas à chacun la liberté de rester dégagé de toute confession religieuse, a II faudra qu'on en vienne à accepter, écrit-il, à faire accepter cet état de la plupart des esprits qui est la noncroyance et Texamen plus ou moins libre, plus ou moins approfondi, avec tous ses résultats et ses conséquences... Il est d'habitude d'injurier cette disposition d'esprit dans toutes les assemblées publiques et de la dépeindre comme un malheur, comme une infériorité morale déplorable, tandis qu'à la bien prendre, c'est une supériorité, et, j'ajouterai, une tranquillité (1).

En 1865, âgé de soixante ans, il se lança pour la première fois dans l'arène politique. Son zèle en faveur de la libre pensée lui fit postuler un siège au Sénat. Dès sa nomination, il passa du côté de l'opposition. Il sortit plusieurs fois de sa timidité habituelle pour défendre son point de vue. Dans la séance du 25 mars 1867, un orateur lança des insinuations contre Renan qu'il accusait d'athéisme. Sainte-Beuve, n'y tenant plus, se leva et l'interrompit en plein discours, a II protesta, nous raconte

(1) Correspondance, t. II, p. 63.

M. d'Haussonville, contre des imputations blessantes à l'adresse d'un homme dont il avait Tlionneur d'être l'ami, et dont il défendait les doctrines au nom de la liberté de penser. Le scandale fut grand : a C'est la prea mière fois, s'écria-t-on, que l'athéisme trouve dans le

Sénat un défenseur. Les interruptions les moins courtoises fondirent sur Sainte-Beuve de tous les côtés, et, comme il tenait bon et faisait tête à Torage, il fut menacé d'un rappel à Tordre. L'incident eut beaucoup de retentissement et valut à Sainte-Beuve de nombreuses lettres de félicitations (1).

Peu de semaines après cet événement, Sainte-Beuve ayant reçu quelques amis à dîner le jour du vendredi saint, le parti clérical transforma ce repas inoffensif en une orgie sacrilège. Sa maison devint en quelque sorte le centre de l'opposition, des étudiants manifestèrent sous ses fenêtres et lui adressèrent un message de félicitations.

Un catholique pratiquant lui écrivit à cette occasion une lettre à laquelle Sainte-Beuve répondit dans les termes suivants : « J'ai avant tout à vous remercier de l'intention bienveillante du sentiment de charité qui a inspiré votre lettre. Nous sommes peu accoutumés ici à de tels procédés de la part des coryphées du parti clérical, que je n'ai garde d'ailleurs de confondre avec les vrais chrétiens.

Sainte-Beuve ne peut comprendre que sou correspondant lui ait attribué le désir d'une démonstration irréligieuse. Ses ouvrages ne sont-ils pas remplis de marques de respect envers le christianisme? Tous les détails qu'on a répandus sur ce prétendu banquet sont controuvés et inventés. Quand il en vient à l'accusation d'athéisme, \e\ critique s'échauffe : a De quel droit me qualifiez-vous du titre d'athée? C'est une accusation mobile que les ortho-

(1) D'Hausson VILLE, C.-A, Sainte-Beuve, sa vie et ses œuvres y p. 291.

DERNIÈRES ANNEES

doxes de tous les temps se sout plu à prononcer successivement et à faire planer sur toutes les têtes qui les gênaient (1). ^)

Insensiblement, Sainte-Beuve prenait les allures d'un homme de parti. Dans les deux dernières années de sa vie, il en vint à glorifier la recherche scientifique pardessus toute autre discipline, car à ses yeux, elle seule était dépositaire de la vérité. En mai 1868, son discours sur la liberté de renseignement fit sensation. Des étudiants vinrent Tacclamer à la rue Montparnasse, un après-midi, tandis qu'il travaillait. Il les pria d'entrer chez lui afin d'éviter tout conflit avec la police et leur adressa quelques exhortations, n La seule garantie de l'avenir, dit-il, d'un avenir de progrès, de vigueur et d'honneur pour notre nation, est dans l'étude, et surtout dans l'étude des sciences naturelles, physiques, chimiques et de la physiologie. C'est par là que bien des idées vagues ou fausses s'éclaircissent ou se rectifient ; que dans un temps prochain et futur bien des questions futiles et dangereuses se trouveront graduellement et insensiblement diminuées, et qui sait! finalement éliminées. Ce n'est pas seulement l'hygiène physique de l'humanité qui y gagnera, c'est son hygiène morale. A cet égard, il y a encore beaucoup à faire. Etudiez, travaillez, messieurs, travaillez à guérir un jour nos malades de corps et d'esprit. Vous avez des maîtres excellents : évitez surtout de donner à vos ennemis aucune prise sur vous (2).

Il importe de distinguer : Sainte-Beuve est alors apôtre de la libre pensée, mais non pas de l'incrédulité. 11 reste sceptique avant tout. Il partage les idées de son temps qui croyait à la toute-puissance bienfaisante de la science, mais il ne nie ni n'affirme l'existence de Dieu.

(1) Correspondance, i. II, p. 301, 302.

(2) Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au seizième siècle, p. xLvi.

« Si tu te rappelles nos longues conversations sur les remparts ou au bord de la mer, écrit-il à l'abbé Barbe, je t'avouerai qu'après plus de quarante ans, j'en suis encore là. Je comprends, j'écoute, je me laisse dire, je réponds faiblement, plutôt par des doutes que par des arguments bien fermes (I).

Il s'est définitivement détaché de toute forme extérieure. En 1855, il désirait encore que son enterrement fût accompagné d'une messe basse; en 1861, il déclarait à Troubat : « Veillez bien à mes funérailles, je veux un enterrement civil (2) .

Les femmes, nous le savons, jouèrent un rôle important dans la vie de Sainte-Beuve. 11 est presque comique de constater de nos jours, tous les quatre ou cinq ans, l'apparition d'une nouvelle muse ignorée, inspiratrice de l'écrivain à une certaine période de sa carrière. En 1904, M. G. Simon dévoilait la passion de Sainte-Beuve pour Mme Hugo; la même année, M. Séché nous révélait son amitié pour Mme Olivier; en 1911, M. Troubat publiait dans la Revue un article intitulé : « Encore une inconnue^) ; l'année précédente, il avait raconté l'affection de son ancien maître pour une autre inconnue ; enfin, en 1919, la Revue des Deux Mondes faisait connaître à ses lecteurs une correspondance intime du critique avec une jeune fille de Genève. Vraisemblablement, nous ne devons pas désespérer de voir encore surgir une ou plusieurs inconnues.

En 1861, le critique avait cessé de correspondre avec Adèle Couriard. Peu d'années après, un nouveau roman épistolaire assez semblable au premier s'ébauchait. Une jeune dame de la province, avide des choses de l'es-

(1) Nouvelle Correspondance, p. 207.

(2) L. SÉCHÉ, Sainte-Beuve, t. I", p. 317, et Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 349.

DERNIÈRES ANNÉES

prit, lisait les articles de Sainte-Beuve. L'inconnue nous raconte elle-même, et de façon charmante, ses rapports avec Técrivain. et J'attendais le lundi avec impatience, dit-elle. Aussitôt Tarrivée du facteur, je prenais mon journal, je mettais mon chapeau et je m'échappais dans les champs... Là j'étalais le Constitutionnel sur mes genoux, et quelle fête pour mon esprit! Sainte-Beuve peignait ses contemporains, et sa manière si fine, si spirituelle et que je sentais en même temps si exacte, me transportait d'admiration!... et dès lors, je fus envahie par le désir impérieux d'entrer en correspondance avec lui.

Elle se hasarde à envoyer au critique le récit naïf de ses impressions de fiancée et de jeune épouse. Sainte- Beuve remercie de la niarque de confiance, mais demande trois mois de délai avant de prendre connaissance du manuscrit. Au mois de novembre, apprenant qu'une réponse s'est égarée, elle écrit de nouveau à Sainte-Beuve qui la gronde de son inquiétude, et Mais permettez-moi de vous dire familièrement que vous êtes une enfant, ditil... La lettre n'a rien de confidentiel. Ainsi ne vous perdez point en conjectures (1). » Il l'engage, si elle vient un jour à Paris, a lui rendre visite.

L'idée de rencontrer le grand écrivain en tête à tête effrayait la jeune femme. Elle était attachée à sa demeure par deux enfants et par un mari dévoué. Mais des aspirations et des pensées la travaillaient, ce J'avais besoin de consulter là-dessus, dit-elle, et il me fallait un médecin des esprits, ce qu'on appelle un moraliste. Je crus le trouver en Sainte-Beuve... Il me semblait qu'il me comprendrait et qu'il ne rirait pas, comme le fait le commun des hommes, de ce qu'on nomme aujourd'hui « féminisme et qui... ne réclamait, de ma part du moins, qu'un peu plus de justice et d'équité dans la

(1) J Troubat, la Salle à manger de Sainte-Beuve, p. 230.

répartition du domaine intellectuel des deux sexes (1). »

Enfin elle se décide, et par un beau matin de mai, elle prend le train pour Paris. Aussitôt arrivée, un rendezvous est pris. Avec quelle émotion elle sonne au n^ 11 de la rue Montparnasse, avec quel intérêt elle considère la demeure du critique! « Nous montâmes, raconte-t~elle, par un escalier assez étroit, et, à chaque marche, je sentais une émotion intense s'emparer de moi; mes jambes tremblaient et mon tempérament sanguin s'en mêlant était en train de me jouer le plus mauvais tour! Il avait passé sa palette de pourpre sur mes joues et, sans pitié, l'appuyait de plus en plus. Sur le palier, qui n'était pas très haut, au bout d'un petit couloir, M. Troubat frappa légèrement et ouvrit la porte. Alors je vis Sainte-Beuve ; il était assis à sa table de travail. A mon approche, il se leva vivement, me regarda et spontanément m'ouvrit ses bras!... Ainsi je ne m'étais pas trompée. Sainte-Beuve aurait pour moi les sentiments d'un père... A soixante ans, il avait l'auréole des vieillards; de petits cheveux roûx, à reflets dorés, teintés de blanc, encadraient légèrement sa calvitie, qui lui faisait un très beau front, et II a sera aussi, pensai-je, un ami, l'ami sûr que je désirais, a qui déversera un peu sur moi de son esprit et de son Ci cœur!... « Ce fut donc sans hésitation que j'allai à lui et avec bonheur que je reçus sur mon front un paternel baiser.

Le critique l'installe près de la cheminée dans le fauteuil de la princesse Mathilde.

tt — Pauvre enfant, dit Sainte-Beuve, vous êtes venue de bien loin, et cela uniquement pour moi?...

— Paris, répondit la jeune femme, en balbutiant un peu, ne m'intéresse nullement, et dans Paris, personne ne m'attire que Sainte-Beuve ! . . .

« — C'est très aimable, et vous m'en voyez ravi; seule-

(1) J. Troubat, la Salle à manger de Sainte-Beuve, p. 232.

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ment vous êtes venue un quart d'heure trop tôt, car je pensais, pour vous recevoir, mettre ma belle robe de chambre, et vous ne m'en avez pas donné le temps...

Un silence suivit, la visiteuse se sentait heureuse, émue; enfin le rêve de son enfance était réalisé; enfin le vide béant que lui causait Tabsence de toute personnalité supérieure était comblé. Ses yeux erraient dans la pièce, remarquant les moindres détails de Tameublement et les livres qui chargeaient la table de travail.

Sainte-Beuve s'informait de son voyage, du pays qu'elle habitait, des relations qu'elle y entretenait ; il s'efforçait de la mettre à l'aise, tachait d'entraîner le silencieux Troubat dans la conversation, a Parlez, parlez sans crainte, disait-il à la jeune dame, pour que je vous entende penser.

Ci Le fait est que c'était à moi à parler, ajouta-t-elle, ...mais j'étais trop timide; les pensées que je voulais exprimer affluaient... les paroles ne venaient pas !... Combien je maudissais en cet instant la sotte éducation qui faisait de ma vie un éternel silence !

Au moment du départ, le critique Tinvite à, dîner chez lui pour le lendemain. Mais elle s'effraie à l'idée de rencontrer la gouvernante et le secrétaire. Une légère grosseur au cou la rend farouche aux regards inconnus. Aussi, quand Sainte-Beuve lui propose de dîner seule avec lui au restaurant, accepte-t-elle avec plaisir.

Le lendemain, Sainte-Beuve, qui lui avait envoyé un bouquet, vient la prendre à son hôtel. La jeune femme est moins gênée que la veille ; elle est sûre de la sympathie de l'illustre académicien, il lui pardonnera ses bévues de langage, ses hésitations à la recherche des mots. Il lui témoigne du reste une indulgence qui la tranquillise. Arrivée au restaurant, au moment d ôter son chapeau, elle est obligée d'avouer son mal.

— Oh! que vous êtes enfant! dit le critique, quoi! cette misère vous désole à ce point ! ...

— Oui, répond-elle, elle me désole, et ce dont je rougis le plus, c'est d'en être désolée!...

Il la persuade de se soigner, de faire une cure à Salins, puis, tandis qu'ils entamaient le potage, il s'écrie :

— Et vous pensiez que ce léger bobo allait vous nuire à mes yeux!... Comme vous vous trompiez!... Il me semble qu'au contraire je vous en aime davantage; car je vous aime, je vous aime beaucoup.

— Vous m'aimez beaucoup?... Mais comment m'aimez-vous?

— Comme... comme... comme on aime une femme.

— Oh! s'écria-t-elle; ce n'est pas cela que je veux... Oh ! mais pas du tout!... Votre âge me promettait l'affection paternelle que vous m'avez témoignée jusqu'à présent; et vous vous trompez, ô Sainte-Beuve!... C'est bien là l'affection que vous éprouvez pour moi, et non pas une autre?...

ce J'attendais une réplique, continue la jeune femme dans son récit; mais Sainte-Beuve, la tête dans ses mains, gardait le silence. Alors, je me lève, je vais à lui, je lui prends affectueusement la main, je l'écarté sur la mienne... et je la porte pieusement à mes lèvres, lui disant :

— 0 vous que je cherche, depuis mes premiers pas dans la vie, que j'ai enfin trouvé et placé si haut dans mon admiration que nul homme ne peut vous atteindre, restez grand, au moins pour moi; car, de tout ce qui est vous, je n'aime que votre génie,., et celle main qui a écrit de si belles pensées, pour lesquelles je suis venue !. .. Faites comme moi, je vous en prie, faites abstraction complète de mon corps de femme; et si vous ne voulez pas m'aimer comme un père, aimez-moi comme un ami, comme Sénèque aimait Lucilius... v

A ces mots, Sainte-Beuve lève vivement la tète et proteste qu'il n'est pas un Sénèque, que les belles pensées contenues dans ses livres sont suggérées incidemment

DERNIÈRES ANNÉES

par les sujets étudiés. Il tient à sa nouvelle amie le langage qu'il tenait à Adèle Couriard. a Dans le courant de la vie, dit-il, je ne suis qu'un homme, un homme très terre à terre, qui ne voit au monde qu'une chose aimable et désirable : la femme!... J'aime la femme et ne puis m'en passer...

Sa figure s'assombrissait et prenait une expression de colère, ses lèvres remuaient comme s'il voulait parler et ne le pouvait pas.

ce Qu'avais-je fait? raconte-t-elle. Dans ma cruauté de jeune femme, j'avais été impitoyable; moi si ignorante de la vie, et qui ne connaissais rien des agents secrets qui guident l'humanité!... J'avais sans doute élargi une plaie que d'autres avaient faite avant moi!...

— Oh! m'écriai-je, Sainte-Beuve, pardonnez-moi; gardez-moi votre sympathie, je vous en prie; dites, dites que vous ne m'en voulez pas!... Vous savez bien que je suis une inconsciente, une sauvage, une échappée des bois ! . . .

H me regarda, et sa bonne physionomie ayant repris le dessus, il me dit :

— Moi, vous en vouloir, mon enfant!... Oh! non, vous pouvez me dire tout ce qu'il vous plaira ; sans le vouloir, vous me ferez peut-être encore de la peine; mais certainement je ne vous en voudriai jamais!... (1). ^)

Elle lui demande alors la permission de lui écrire, de lui raconter ses plaisirs, ses peines, ses espérances; il y consent, et la conversation prend un tour plus impersonnel. Elle est heureuse, et après bien des années elle s'écrie en songeant à cette heure : «J'avais trouvé un ami! Après quelques velléités de galanterie bien vite réprimées, j'étais sûr d'avoir un noble ami; j'avais désormais un conseiller en matière de goût; je ne

(1) J. Troubat, la Salle à mander de Sainte-Beuve, p. 250 et suivantes.

devais pas demander plus. Plus aurait été trop beau, et le beau, dans la nature humaine a ses limites (1).

Sainte-Beuve tint parole, malgré la crampe dont il souffrait il lui écrivit souvent. Quand sa nouvelle amie fut rentrée chez elle, il s'enquit de sa santé, lui donna des conseils sur ses lectures, s'intéressant aux petits événements de sa vie de famille, aux relations qu'elle fréquentait, aux soucis qui Toccupaient (2). Parfois il avait des accès de franchise, et Je savais bien, lui dit-il un jour, que vous m'aviez trouvé tout autre que vous ne vous Tétiez figuré; j'ai fort déchu, à la simple vue, de l'idéal rêvé; mais peu m'importe si vous daignez m'accepter sous ma vraie forme et me conserver quelque amitié : l'essentiel est de ne point mentir (3). ^) — et Je reste très matérialiste,: vous le voyez, dit-il ailleurs, très terre à terre, trèj homme à femme.,, y* — ce Vous me demandez où en son mes faiblesses. Je les gouverne le plus doucement possible. Je vis avec elles, jé gagne du temps, des jourSj des semaines, des saisons, j'ai en effet le temps pou] moi, c'est un allié. A la fin, la force d'inertie triomphen de tout, et je serai sage, faute de ne pouvoir être autri chose (4). »

Elle a confiance en lui. < Il n'était pas homme de! sens, dit-elle, et voulait le paraître. J'aurais voulu h guérir de ce travers, et le défendre contre lui-même de tort qu'il faisait à sa personne morale (5). ^7 De son côté Sainte-Beuve s'attache à elle; les termes d'amitié qu'i lui adresse deviennent de plus en plus cordiaux avei les années, il l'appelle : « ma chère ambitieuse, ma chèri stoïcienne, chère et noble amie, chère et excellente amiq chère et aimable amie. «

(1) J. Troubat, La Salle à manger de Sainte-Beuve, p. 259.

(2) Id., ihid., p. 273.

(3) Id,, ihid., p. 270, 271, 272, 278.

(4) Id., ïhid., p. 271.

(5) Id., ibid., p. 265. \

DERNIÈRES ANNÉES

Ils se revirent deux fois, mais très rapidement. Mme X..., en 1910, par !a publication de ses lettres inédites, déclare vouloir rendre hommage à la bonté de Sainte-Beuve.

Le récit très vivant qu'elle nous a laissé de son aventure porte, jusque dans les détails, la marque de Fautlienticité. L'attitude, les paroles de Sainte-Beuve, comme elle nous les raconte, concordent point pour point avec son attitude et ses paroles dans d'autres cas précédemment examinés.

Cette histoire montre une fois de plus les principes bizarres du grand écrivain sur Tamitié entre hommes et femmes; elle nous montre aussi que, sous ses allures de libertin, il était, somme toute, assez inoffensif.

Une autre amitié féminine, toute platonique, adoucit la fin de la vie de Sainte-Beuve. La princesse Mathilde Bonaparte venait souvent le surprendre à sa table de travail et le distraire dans sa solitude. Le lendemain de sa première visite, elle lui exprimait ainsi son enchantement : « J'ai emporté de ma journée d'hier le plus charmant souvenir. J'ai découvert un délicieux petit nid; j'y ai trouvé de fraîches odeurs, de l'isolement, pas trop de lumière; dans une pièce longue, une très longue table surchargée de livres, du papier, des plumes; pas une. tache d'encre; au milieu de tout ce matériel vit un esprit éminent, fin, caustique, insinuant, indulgent, par bonté de cœur, par habitude de la vie... (1).^' Elle aimait à combler son ami de petites gâteries. C'étaient une pendule, une couverture, ou encore une aquarelle, un tapis, des fruits, un fauteuil... Le critique, devenant plus casanier avec l'âge, allait pourtant dîner chez elle une fois par semaine et la recevait souvent à sa propre

(1) L. SÈCHE, Sainte-Beuve, i. II, p. m.

table. Gomme de juste il lui faisait ses confidences, il lui disait ses tristesses. « C'est avec les souvenirs que je vis, écrit-il un an avant sa mort, quand je fais ma ronde solitaire le long de mes boulevards et que je me reporte aux bonnes et brillantes heures où le cœur et l'imagination trouvaient leur délicate jouissance (1).

Au milieu de ses dégoûts, il a parfois le langage apaisé d'un vieillard, a II est inconcevable, dit-il, comme l'idée et la certitude qu'on ne fera plus jamais certaines choses, certains voyages, certaines promenades, des choses mêmes qu'on n'eût peut être jamais faites, vous calme au fond jusqu'au point de vous glacer... (2).

Un jour pourtant un orage s'éleva et amena la brouille. Sainte-Beuve s'étant retiré du Moniteur pour entrer au Temps, journal hostile au régime bonapartiste, la princesse en éprouva une violente colère et surgit comme une trombe dans le cabinet du critique, et Elle monta l'escalier quatre à quatre, sans rien demander à personne, frappa à la porte et, sans attendre qu'on lui dit d'entrer, elle parut debout, les bras croisés, devant Sainte-Beuve qui, pendant quelques minutes, s'entendit traiter comme un laquais sans pouvoir placer un mot pour sa justification (3). « Déjà très gravement atteint dans sa santé, il éprouva un malaise et dut sortir de la chambre. Pendant son absence, la princesse continua à vociférer devant le malheureux Troubat qui assistait ébahi au déchaînement de l'ouragan. Tout à coup elle s'écria : a Monsieur Sainte-Beuve était \xï). vassal l'Empire , après quoi elle sortit en faisant claquer la porte.

Quand son émotion fut un peu calmée, Sainte-Beuve lui envoya le message suivant :

(1) Lettres à la princesse, p. 362.

(2) Md., p. 363.

(3) L. Sèche, Sainte-Beuve, i. II, p. 234.

DERNIÈRES ANNEES

« Ce 17 janvier 1869.

a Princesse, Cl Quinze jours se sont écoulés.

Cl J'arbeau chercher et m'interroger, je ne puis découvrir que j'aie eu aucun tort personnel envers Votre Altesse.

ce Vous m-aviez accoutumé, Princesse, à une amitié toute différente, si différente que je n'ai pu considérer Tentrevue de lundi que comme un accident extraordinaire, quelque chose qui n'était pas de vous, mais d'un autre.

et Pour moi, j'ai mis le signet après la visite du dimanche. Le livre se ferme pour moi ce jour-là à cinq heures et demie du soir, se rouvrira-t-il jamais un jour ?

et Je sais ce que je dois à tant de bontés, à tant de souvenirs, à tant d'avances d'amitié dont les témoignages m'environnent et ne cesseront de m'entourer. L'étonnenement dont j'ai été saisi lundi et dont j'ai eu peine à revenir passera. Tout ce qui a précédé vit et vivra. En ceci du moins je garderai la foi qui me manque si souvent ailleurs : même lorsque je ne pourrai plus espérer, j'attendrai encore, et une voix du dedans murmurera tout au fond de moi : NoUj ce n'est pas possible !

Cl Je mets à vos pieds. Princesse, Thommage de mon respectueux et invariable attachement (1)

Ils ne se revirent jamais; en octobre de la même année, apprenant que Sainte-Beuve était à l'agonie, la princesse lui envoya plusieurs messages amicaux et lui assura l'oubli de ses griefs.

Depuis de longs mois, Sainte-Beuve était souffrant. Les médecins, contrairement à son propre pressentiment, lui

(1) Lettres à la princesse, p. 365.

affirmaient qu'il n'avait pas de calculs biliaires. L'autopsie prouva l'exactitude de ses soupçons, car elle révéla la présence de trois pierres. Les docteurs prétendirent alors lui avoir caché la vérité afin de ne pas l'effrayer, a C'est ainsi, remarque M. Troubat, que les oracles de Delphes avaient toujours raison (1) .

Vers la fin de 1868, il lui devint impossible de sortir en voiture, le mouvement du véhicule étant pour lui une cause de souffrances.

Il n'assistait plus aux séances du Sénat, mais continuait à s'intéresser aux événements. Un mois avant sa fin, jour pour jour, il écrivait cette phrase qui semble la parole d'un oracle si l'on songe à la catastrophe imminente de 1870 : et C'est politiquement que je juge que jamais la situation ne fut plus grave, plus précaire, et ne laissant que le temps à peine d'y pourvoir (2). Il avait déjà, dans une lettre, prévu les défauts de la mentalité de guerre, a L'inconvénient des guerres, disait-il, c'est de ne point permettre à la sagesse individuelle d'avoir tout son cours et tout son espace : il y a deux camps tracés, et le bon sens qui supprime souvent les nuances vous porte, si vous avez en même temps un certain sentiment de l'action, là où est le point stratégique et le danger (3). »

A mesure qu'avançait l'année 1869, son état s'aggravait. En mai, il écrivait à son amie de province : et Je n'ai plus à espérer de bien-être ni de mieux, je ne puis qu'empirer, non guérir. De là une tristesse que j'ai laissé échapper, en vous disant que je n'irai jamais là où il m'eût été si doux d'aller. Pas autre chose (4).

Au commencement d'octobre, les souffrances devien-

(1) Correspondance, t. II, p. 171. Nouvelle Correspondance, p. 327.

(2) Ibid., t. II, p. 385.

(3) Ihid,, t. II, p. 319.

(4) J. Troubat, la Salle à manger de Sainte-Beuve, p. 289.

DËIINIÈRES A\j\lÉES

nent atroces (1). Dès juillet, il avait cessé ses articles du lundi. Jules Troubat, sorte de fils adoptif et légataire universel, veillait auprès du malade resté sans famille, a La conversation affable et douce, raconte le fidèle secrétaire, l'intérêt pris encore aux choses de la vie, de la littérature et de la politique, le visage qui avait acquis une grande sérénité, qui empruntait à une sorte de rayonnement, puisé dans la souffrance, une nouvelle et haute expression de bonté, de douceur, la grande pâleur en harmonie avec le reflet du costume (2), tout cet ensemble impressionnant et navrant d'un grand malade aux prises avec la douleur aiguë, et parvenant un moment à la surmonter, pour faire fête et tenir tête à ses amis, jusqu'à la fin avec son esprit, inspirait un sentiment poignant de respect et d'affection (3) . »

Sainte-Beuve s'éteignit le 13 octobre 1869, à une heure et demie de l'après-midi, Comme il était seul au monde, dit M. Séché, qu'il n'avait d'autre famille que l'humanité, dont nous sommes tous membres au même titre, il ne prit conseil .que de sa conscience et s'en alla, par un matin brumeux d'automne, rejoindre sa mère au cimetière Montparnasse, sans De profundis et sans absoute, accompagné seulement d'une foule d'admirateurs et d'amis (4) . »

(1) Correspondance, t. II, p. 389.

(2) J. Troubat nous décrit ainsi l'apparence du critique sur son lit de malade : a Le grand critique abattu était couvert de flanelle blanche, de la tête aux pieds : un mouchoir blanc, sa seule et vraie coiffure dans l'intérieur, couronnait son front, i

(3) Sainte-Beuve, Souvenirs et indiscrétions, p. 315, 316.

(4) L. Séché, Sainte-Beuve, t. P% p. 318.

L HOMME ET L^ECRIVAIN

Le vagabondage de la pensée est le reproche le plus généralement adressé au génie de Sainte-Beuve. Il s'intitulait lui-même a un philosophe intelligent, ondoyant et bienveillant (1). Cinq semaines avant de mourir, il s'écriait : et J'ai beaucoup erré autrefois dans le fond de mes doctrines et aussi dans leur expression... Pourquoi sommes-nous si fragiles, si mobiles et n'avons-nous pas su imprimer à notre vie intellectuelle une seule et même teneur (2) ?

Ce trait de caractère provenait chez lui d'une rare sou plesse d'intelligence. Sainte-Beuve avait une sympathie toujours en éveil pour toutes les formes de vie; esprit éminemment réceptif, il aimait toute vérité; il cherchait de tous côtés son aliment spirituel de manière à se constituer un ensemble d'idées capables de déterminer sa vie intérieure. Sainte-Beuve est,, pour employer une image familière, un gourmet de la littérature et de la pensée. Il n'embrasse pas la vie de face, nettement et carrément, mais de biais, indirectement et à travers le miroir de l'intelligence. Il n'a pas assez le contact sain avec la réalité, il entrevoit les choses à travers les livres et de son cabinet de travail. Il n'aime pas la nature pour elle-même, et ne la goûte qu'à traversées souvenirs littéraires.

(1) J. Troubat, Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve ^ p. 310 (en note).

(2) Nouvelle Correspondance, p. 370. Voir aussi Portraits littéraires, t. ÏII, p. 545.

L HOMME ET L'ÉCRIVAIN

Cette curiosité Ta poussé à s'étudier lui-même, à surprendre et enregistrer les mouvements de son âme; sa pénétration propre, la connaissance de ses manquements feraient de lui un sage, s'il suffisait, pour être sage, de bien concevoir et s'il ne fallait pas transformer en principes vitaux les résultats de l'introspection. L'analyse propre devient un danger quand l'homme qui s'y livre n'a pas la force suffisante pour se dégager des pensées qui font l'objet de cette analyse et les dominer. Sainte- Beuve a été esclave de l'analyse, comme on est esclave d'une passion ; la vivacité et la variété des images qui traversaient son esprit l'ont habitué à jouir d'elles comme d'un spectacle qu'il pouvait s'offrir à toute heure et gratuitement (1) .

Dans le domaine religieux, il a cherché son point d'appui au dehors et non en lui-même. Sa piété n'a jamais été que de seconde main, il ne s'est adressé à Dieu que par des intermédiaires. De même que certaines peisonnes connaissent la vie seulement par le théâtre et le cinématographe, de même Sainte-Beuve ne connaît les vérités de la religion que par ouï-dire.

Les aspirations et les émotions religieuses sont de nobles choses, mais pour atteindre leur pleine valeur, il est nécessaire qu'elles ne demeurent pas confinées dans le domaine de l'imagination et de l'intellect purs; pour devenir viables, elle doivent s'enfoncer dans la sensibilité, dans le cœur par des actions, c'est-à-dire par des mouvements de l'âme qui opère sur elle-même. Sainte-Beuve n'a pas mis en œuvre ces idées belles qu'il caressait; des actes (extérieurs ou intérieurs, peu importe), des actes

(1) Et pourtant, et bientôt cette nature immense

Laisse un grand vide au cœur et le tient à distance...

A Liège, en 1849, il avouait avoir joui pour la première fois de la naissance d'avril et des premières fleurs du printemps {Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 199).

284 SAIMTE-BEUl E. — L'HOMME ET LE POÈTE

ont manqué dans sa vie; dans la religion comme dans les affections humaines, les émotions ne suffisent pas à fonder une réelle intimité; sans un don de soi, sans un mouvement décisif et généreux, la substance de tout sentiment ou de toute vérité s'éi^anouit dans le rêve.

Il a compris le sentiment religieux, mais il n'a jamais pratiqué le vrai mysticisme, cet élan de Famé qui se prosterne et s'anéantit devant TEtre suprême avec une joie, une reconnaissance et une adoration infinies.

Ce manque de volonté qui Tempêche de demeurer fidèle à un idéal entrevu a sa contre-partie dans Fintelligence. Malgré sa vivacité et sa réceptivité, Sainte-Beuve a un certain manque d'envergure. Il ne parvient pas à étreindre tous ces systèmes goûtés au passage et à créer une synthèse vigoureuse. Il disperse ses forces. Il est ce rhomme des vallées , de la " mi-côte ^) , des ce coteaux modérés . Les sommités Feffraient. Il a une prédilection pour les personnages secondaires et n'aime guère à s'attaquer aux grands génies; les Dante, les Shakespeare, les Gœthe occupent une place insignifiante dans son œuvre.

Sauf dans Port-Royal, ce psychologue clairvoyant ne descend pas jusqu'au fond ultime de l'être humain. Il pousse rarement l'étude de ses personnages dans ses retraites dernières.

Bien qu'il ait connu la passion, il n'est pas un passionné. Les violents connaissent les désespoirs dans lesquels l'àme aux abois accomplit les sacrifices les plus exorbitants afin d'échapper au supplice qui la tenaille. Sainte-Beuve a beaucoup souffert, mais sa souffrance n'a jamais atteint une acuité qui le contraigne à faire le saut dans le vide et à se jeter dans les bras des puissances éternelles. Plusieurs fois dans sa vie, il a omis le geste nécessaire au moment opportun. Il en fut pour lui du mariage comme de la foi, il les désira toujours, mais

L'HOMME ET L'ÉCRIVAIN

il n'y parvint jamais. D'aucuns affirment que nous créons notre destinée par nos propres pensées. Sa vie confirme cette théorie. Dès sa jeunesse, Sainte-Beuve craignait la solitude du cœur et se déclarait incapable de conquérir Taffection d'une jeune fille.

Doutant de lui-même, il se croyait trop faible pour résister aux sollicitations de la volupté. La sensualité tua en lui le sentiment religieux ; elle dressa un voile opaque entre son âme et les vérités spirituelles, elle tarit en lui la source cachée et fut la malédiction de son existence, tt Oh! non, s'écria-t-il un jour, ceux qui ont une fois goûté au poison ne s'en guérissent jamais (1). ^)

L'obsession de la femme a usé sa santé morale et physique; elle l'a replié sur lui-même, l'empêchant d'exprimer sa vraie nature et de réaliser son rêve d'une vie simple partagée entre le travail intellectuel et les joies de la famille.

S'il avait vécu d'une existence vraiment religieuse, vraiment champêtre, il aurait peut-être donné sa pleine mesure comme poète; il aurait peint l'ombre auguste des cathédrales, le silence des cloîtres, les joies du foyer; il aurait raconté les expériences de l'àme recueillie. Ce quelque chose de discret, d'atténué, ce parfum subtil qui se dégage de sa poésie aurait été excellemment approprié à l'évocation de la vie intérieure dans toutes ses nuances. Mais il s'est éloigné de plus en plus de l'idéal mystique de sa jeunesse; vers la fin de sa vie, il déclarait que le platonisme l'agaçait (2) .

Sainte-Beuve a les défauts communs aux artistes : il souffre d'un excès de sensibilité nerveuse, ou, si l'on préfère, d'une sensibilité mal dirigée. Son àme est un mécanisme extraordinairement délicat, un instrument de pré-

(1) Causeries du Lundi, t. II, p.

(2) J. Levallois, Sainte-Beuve, p. 180.

cision d'une exactitude inouïe que le moindre souffle démonte, que le plus petit changement d'atmosphère affole. Apte à saisir les nuances les plus fugitives, il est influençable et s'ouvre sans réserve aux idées de son entourage; par la même cause, il est trop accessible aux excitations passionnelles, des crises de mélancolie ou de susceptibilité maladive s'abattent sur lui, il prête l'oreille aux suggestions de la méfiance, de la tristesse et du découragement; il devient alors injuste; sa nervosité explique ses manques d'équité (1).

Ses accès de susceptibilité sont fréquents; un jour il ce remouche î> Philarète Ghasles qui a fait rire un auditoire à ses dépens (2) ; il tance vertement Villemain qui s'est plaint de lui à un tiers (3) ; à Victor Cousin, qui lui coupe l'herbe sous les pieds, il envoie une lettre-bombe, a Permettez-moi, lui dit-il, de rompre un silence que j'ai trop gardé sur des procédés que les obligations que je vous ai ne peuvent m'empêcher de trouver peu aimables, peu convenables, et que vous ne vous seriez pas permis à l'égard de vos vrais et égaux confrères. C'est la troisième fois depuis un an que vous étendez la main pour prendre devant moi directement le plat dont j'allais me servir et que je me croyais réservé par une sorte de droit des gens et de civilité qui, en effet, n'existe plus... w Après lui avoir reproché ses études sur Pascal, sur Domat, sur Mme de Longueville, Sainte-Beuve parle à son ainé avec une vivacité qui confine à l'insolence : ce Voyez-vous, quand je dis que l'homme n'est pas libre et que je ne crois pas à la liberté, c'est que je sais bien que vous n'êtes pas libre de ne pas faire ces choses

(1) Parlant de Th. Gautier, Sainte-Beuve dira : « Il ne fait pas comme nous en certains moments où les nerfs nous prennent et sont les plus forts : il n'éclate jamais. » (Nouveaux Lundis, t. VI, p. 327.),

(2) Nouvelle Correspondance, p. 20^.

(3) Correspondance, t. I", p. 98,

L'HOMME ET L'ÉCRIVAIN

et de résister à rentraînement de votre appétit (1).

Lne telle sensibilité n'est pas nécessairement une tare; malgré ses effets malheureux, nous sommes enclin à y voir le germe d'une humanité supérieure, plus intuitive et plus riche d'impressions. Un régulateur lui est indispensable pour coordonner le chaos des images et des pensées; sans une vision nette des choses de Tâme, sans un idéal ferme, l'individu s'égare; de là ces ondoiements, ces défaillances de la volonté, qui causent tant de souffrances aux natures d'artistes et à ceux que la médecine appelle de nos jours les névrosés.

A cette délicatesse de sensations et à cette mobilité nous devons la riche galerie de portraits laissée par Sainte-Beuve. Les tendances qui entraînèrent les erreurs de sa conduite firent de lui un critique éminent. Un même objet ne peut posséder à la fois la fermeté d'un cube et la mobilité d'une boule; de même un seul être unit rarement la stabilité d'un caractère fort et la grâce d'une nature flexible.

Sainte-Beuve, par intuition, a devancé sur plusieurs points nos critiques contemporains; il a parfois deviné des conclusions obtenues après lui par les recherches des spécialistes ou par la publication de documents inédits. Malgré le perfectionnement de la critique, ses jugements font encore autorité.

Ennemi des tendances extrêmes, Sainte-Beuve est épris de mesure; parmi les romantiques et les naturalistes, il est, de beaucoup, l'esprit le plus apparenté au classicisme. Dans la vie privée, cet amour de la mesure, s'il n'est pas contrarié par un grief personnel, lui inspire des paroles pleines de tact. Nul, mieux que lui, ne posséda le don d'atténuer les vérités. Avec une incomparable virtuosité il transpose, il suggère, il enveloppe sa pensée. Quelques exemples ne sont pas superflus; il y a, aussi

(1) Correspondance, t. I", p. 116, 117, 118.

bien, tant de grâce dans les fragments cités que nous regretterions de ne pas les communiquer.

Un père lui demande un jour son opinion sur des poésies laissées par une fille morte prématurément. Le critique estime ces vers assez insignifiants et emploie mille ménagements pour dissuader son correspondant de les publier, a Puisque vous me faites Thonneur de me consulter, dit-il, je ne crois pas que la communication doive s'étendre au delà du cercle des amis. Le parfum de cette jeune fleur n'eu sera que mieux senti. Mademoiselle votre fille avait pris pour premiers sujets de ses inspirations ce qui devait naturellement attirer une âme tendre, pure, généreuse, la Vierge d'abord, la Grèce, cette patrie de toute poésie, Jeanne d'ilrc et la France. Elle a touché tous ces sujets avec sincérité, harmonie el; candeur... Prétendre jusqu'au public serait, ce me semble, offenser la délicatesse et la pudeur de cette àme virginale. Ce serait déplacer aussi le point de vue en obligeant le lecteur plus ou moins indifférent à se rappeler que ces mêmes sujets ont été traités par les Byron, les Lamartine et même Delavigne. On entrerait dès lors dans les rapprochements et les comparaisons, c'est-à-dire qu'on entrerait dans la littérature proprement dite, et l'on sortirait du foyer domestique, de l'enceinte de l'oratoire et de la chapelle funéraire où doit être placée, selon moi, cette urne blanche dont je parlais, toute remplie des plus suaves souvenirs et des plus heureuses promesses si amèrement ravies (1) . »

Dans son portrait de Mme^Guizot, il aborde un cas épineux, difficile entre tous à traiter. La première femme du célèbre écrivain était plus âgée que son mari. Durant sa dernière maladie, elle fut soignée par une jeune parente. Avec douleur, elle s'aperçut bientôt de l'affection non avouée qui naissait dans les cœurs de ses deux gardes-

(1) Correspondance y t. Il, p. 76.

L'HOMME ET L'ÉGRIVAIIV

malades; elle pressentit Tunion future que faciliterait sa mort et connut (les luttes poignantes. Sainte-Beuve tenait à tout dire, mais M. Guizot était vivant; il fallait donc éviter de le froisser. Voici comment le critique exposa la situation : Cette sensibilité à qui elle dut tant de pures délices, fut-elle toujours pour elle une source inaltérable; et, en avançant vers la fin, ne devint-elle pas, elle, raison si forte et si sûre, une àme douloureuse aussi? Sa santé altérée; au milieu de tant d'accords profonds et vertueux, le désaccord enfin prononcé des âges; ses vœux secrets (une fois sa fin entrevue) pour le bonheur du fils et de Tépoux, avec une autre qu'elle, avec une autre ellemême; il y eut là sans doute de quoi attendrir et passionner sa situation dernière plus qu'elle ne l'aurait osé concevoir autrefois pour les années de sa jeunesse (1).

Sainte-Beuve n'a pas toujours employé sa subtilité d'écrivain avec autant d'égards, souvent il se sert de sa plume déliée pour insinuer des critiques. Il excelle dans l'art de blâmer tout en ayant l'air de louer. Son article sur Balzac, dans le second volume de^ Portraits contemporains, est, à cet égard, très significatif. Il mêle si adroitement a dans sa pelote chatoyante une foule de fines aiguilles, qu'il faut un œil exercé pour les découvrir ^r.

Nous savons par J. Sandeau l'effet de cet article sur l'auteur visé. Quand Balzac en prit connaissance, il commença par avaler avec délices les éloges que le malicieux critique lui débitait d'un air bonasse. Il glissa sans trop de grimaces sur quelques réserves rapidement émises; mais bientôt, agacé par ces pointes répétées et méticuleuses, il jeta de dépit la brochure et s'écria : « Il me le paiera! Je lui passerai ma plume au travers du corps. Six ans plus tard, en effet, il déchargeait sa bile dans une attaque féroce.

(1) Portraits de femmes, p. 245.

Mme Louise Colet le harcelait pour avoir de lui un article. Le critique, impatienté, la remit à sa place : « Je ne vous demande qu'une seule chose, de vous admirer en silence, sans être obligé d'expliquer au public le point juste oii je cesse de vous admirer. Cette demande est modeste, madame, et je ne puis croire que vous insistiez pour m'en faire départir. Ce serait d'ailleurs inutilement, car je suis sans loisir, et déterminé à choisir de moi-même mes sujets d'étude...; je vous supplie encore une fois, madame, de m'accorder la paix que je n'ai jamais violée à votre égard et de me permettre d'être un critique silencieux et un admirateur de société pour vos œuvres (1).

Une autre femme de lettres, Mme Delphine de Girardin, subit les taquineries noyées dans l'eau bénite de cour du critique. L'article qu'il lui consacre dans les Causetnes du lundi est fort amusant par son ironie (2).

Sainte-Beuve aime et comprend la femme parce qu'il a une nature féminine. Il a besoin de s'appuyer sur l'autorité d'un autre, d'écouter la parole d'un esprit plus puissant sur lequel il se modèle et devant lequel il abdique. Il possède aussi, de la femme, la bonne grâce et la coquetterie. Dans son désir de plaire, il cherche les paroles qui lui attireront l'approbation.

Dans sa correspondance avec M. et Mme Olivier il professe un tendre attachement pour leur pays, affirmant son souhait d'y venir terminer ses jours ; il fait les mêmes déclarations à Collombet, ainsi qu'à un compatriote de Boulogne; successivement et selon le correspondant au-^ quel il s'adresse, il veut se retirer à Lausanne, à l'ile Barbe ou à Boulogne.

Son secrétaire, Jules Levallois, qui le juge avec indépendance et quelquefois avec sévérité, nous parle de ses a bouffées d'une alTectuosité ardente, de ses vifs élans

(1) Correspondance, t. P% p. 187.

(2) Causeries du lundi, t. IIÎ, p. 384- à 406.

L'HOMME ET L'ÉClUVAlIV

de sociabilité)) (1). Troubat nous dit que la politesse était innée en lui )) (2).

Si, par certains côtés de sa nature, Sainte-Beuve tient de la femme, il possède, de l'homme, Fintelligence vive et étendue, lapuii^ance de travail et le don de saisir dan^^ tous sujets le point essentiel. Il apporte dans sa critique une application, une persévérance toutes viriles. Malgré ses attitudes de disciple il est, dans le fond, très indépendant et a le sentiment de sa valeur propre; de là son besoin de se reprendre et ses brusques révoltes envers ceux qu'il considérait naguère comme des oracles. A vingt-six ans déjà, on le voit tout à coup se ressaisir; craignant d'avoir été aveuglé par son amitié pour Victor Hugo, il réagit, et, comme tous les réactionnaires, il dépasse la mesure; longtemps retenu dans le camp romantique Il par l'effet d'un charme )) , il se libère subitement. Les soubresauts de son caractère s'expliquent par la lutte de l'élémént masculin et de l'élément féminin mal harmonisés et cherchant tour à tour à dominer.

Autre trait masculin : Sainte-Beuve a le culte de la vérité. Il refuse de plaire en haut lieu en écrivant un article sur la Vie de César ^ de Napoléon III; car il ne veut pas être obligé de déguiser son opinion sur une œuvre médiocre.

Sa sincérité le rend modeste. Lorsqu'un lecteur lui exprime son admiration avec trop d'enthousiasme, il tient à ramener ses sentiments à des proportions raisonnables. Autant il est susceptible quand on manque de considération envers lui, autant il se montre modéré devant les louanges. Un correspondant l'ayant appelé le premier écrivain de son temps, Sainte-Beuve lui répond . a Je ne saurais admettre qu'on dise que je suis \e premier en

(1) J. Levallois, Sainte-Beuve y p. 142.

(2) J. Troubat, la Salle à manger de Sainte-Beuve y p. 20.

quoi que ce soit, et à titre d'écrivain surtout : ce n'est pas une chose qui puisse s'admettre, et ces façons de classer les gens choquent. Vous ne faites pas à M. Villemain la part qui lui est due : il a des facultés personnelles, merveilleuses, phénoménales (1). Tout en revendiquant le titre de poète, il reconnaît n'avoir été qu'un ce ruisseletde ces beaux lacs poétiques, mélancoliques et doux (2), de la poésie anglaise, ce L'absence absolue de charlatanisme domine en lui et dans tous ses actes )^ (3), dit Troubat. u In jour... un homme du peuple, passant près de lui, murmura quelques mots de respectueuse admiration, qui lui firent hâter le pas. Dans l'église Saint-Germain-des- Prés, à l'enterrement d'Eugène Delacroix, il pria de se taire deux amis qui parlaient de lui assez haut pour qu'il les entendît. Cet encens l'offusquait. Il n'aimait pas le boniment, ni la réclame, et se fâcha contre un directeur de revue qui avait affiché son nom eu grosses lettres, pour donner du retentissement à l'une de ses publications en cours (4) . )>

Un souci d'exactitude le poursuivait, a Si j'avais une devise, disait-il, ce serait le irai^ le vrai seul (5). Dans la préparation de ses articles, il n'avait de repos qu'il n'eût fait appel à toutes les sources et employé tous les moyens possibles pour atteindre le maximum de vérité. a Le démon de l'exactitude et du détail littéraire, écrit-il en 1836, est un démon aussi harcelant qu'aucun... j'irais au bout du monde pour une minutie (6).

Quand il publie une étude sur un écrivain, il n'admet aucun contrôle de la part de la famille. Malgré le charme et l'autorité de la duchesse de Broglie, il refusa de lui

(1) Correspondance, t. V% p. 218.

(2) Ibid., t. 1", p.- 274.

(3) J. Troubat, la Salle à manger de Sainte-Beuve, p. 211.

(4) Id., ibid., p. 30.

(5) Correspondance, t. Il, p. 41.

(6) Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collomhet, p. 168.

L'HOMME ET L'ÉCRIVAIIV

communiquer son manuscrit sur Mme de Staël; il prévoyait qu'elle exigerait la suppression de certains détails indispensables au portrait de sa mère (1).

Il évite les généralisations. Cette façon de jeter dans une même catégorie des individus aux caractéristiques innombrables lui est antipathique (2). Quoiquie libre penseur j il ne s'abandonne pas au fanatisme, il diffère en cela des hommes qui, souvent, usurpent ce beau titre; il respecte la liberté individuelle, a J'ai pu constater parfois son irritabilité nerveuse, dit M. Emmanuel des Essarts, envers ceux par lesquels il se croyait blessé, mais le plus souvent j'ai reconnu sa rare tolérance et son respect de la liberté d'autrui. Ainsi jamais il ne me fit un grief de mes relations avec ses ennemis politiques, ni même un reproche momentané de l'ode que je composai sur les bancs de l'école en l'honneur de son adversaire Victor de Laprade, au lendemain de l'odieuse révocation du poète de Lyon (3) .

Par son amour de la vérité pure, par son esprit toujours en éveil, par son hostilité envers les généralisations, par sa tolérance, Sainte-Beuve est l'opposé d'un dogmatiste.

Il se montre vraiment homme dans son attitude chevaleresque envers les femmes. Il a souvent manqué de générosité envers les hommes; devant le beau sèxe, il demeure désarmé. ^ Il est des jurés, dit Faguet, qui ne peuvent pas condamner une criminelle ; Sainte-Beuve a été le juge inépuisablement indulgent pour les crimes littéraires des femmes (4?) . w

Malgré tout ce qu'il a souffert par elles, il leur reste dévoué jusqu'à la fin de ses jours. Sa conduite envers Mlle Couriard et sa jeune amie de province en "fait foi.

(1) Correspondance j t. P'^, p. 74.

(2) Nouvelle Correspondance, p. 321.

(3) Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 224,

(4) Emile Faguet, la Jeunesse de Sainte-Beuve, p. 327.

Quoique nerveux, il sut faire preuve de courage; dans son duel il agit avec sang-froid. L'indignation lui inspirait quelquefois des actes nobles. Du temps où il étudiait la médecine, il vit un jour une pauvre femme renvoyée par le boulanger parce qu'elle n'avait pas de monnaie. Sainte-Beuve, qui ne brillait pas par la patience, cassa la vitre de la boutique avec la pièce que le boulanger refusait de changer. Il faudra bien que vous en rendiez de la monnaie maintenant, dit-il; payez-vous du carreau sur ces trente sous, et donnez du pain à cette femme (1) .

Sainte-Beuve répandait les aumônes libéralement autour de lui; il se plaisait à soutenir les misérables, a Jamais je ne vis de sympathie plus universelle, dit un de ses secrétaires: il compatissait d'un cœur si ému aux affections humaines, que l'on peut dire sans exagération qu'il avait mal à la douleur d'autrui, ne pouvant rencontrer un pauvre sans le secourir. Une telle tendresse le fit pendant toute sa vie se dépouiller au profit des malheureux. Aussi, malgré ce travail persistant et fructueux de cinquante années, malgré les avantages d'une réputation toujours croissante et un état de fortune qui, vers la fin, était devenu quasi brillant, il n'a, de fait, augmenté l'héritage de ses parents que de deux mille francs de rente (2). m

Dans une des nombreuses confessions dont son œuvre critique est parsemée, il nous dit le regret de ses fautes et sa joie à faire du bien. « C'est, dit-il, une règle bien essentielle dans la conduite, de ne jamais tirer raison d'une première faute pour en commettre une nouvelle, comme un désespéré qui le sait et qui s'abandonne. Quelqu'un voyait Mme de Montespan fort exacte aux rigueurs du carême et paraissait s'en étonner : a Parce qu'on

(1) Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au seizième siècle, p. xLviii.

(2) A.-J. Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues, p. 308.

L'HOMME ET L'ÉCRIVAIN

Cl commet une faute, faut-il donc les commettre toutes , disait-elle. Je ne m'empare que du mot. Hier, vous méditiez une vie pure, dévouée, honorée de toutes les vertus, semant de chaque main les bienfaits. Ce matin, parce qu'un tort, une souillure grave a, depuis hier, obscurci votre vie, à rheure du bienfait que vous projetiez, le ferez-vous moindre, comme quelqu'un qui déserte le combat, qui a perdu Tespoir de s'honorer lui-même? Oh! faites le bienfait comme si vous étiez resté pur; faites-le, non pour vous honorer (ce n'est pas de cela qu'il s'agit), mais pour soulager le souffrant! Que le pauvre ne s'aperçoive pas de votre tort, de votre souillure survenue envers vous-même ; c'est le moyen d'ailleurs qu'elle disparaisse, qu'elle s'efîace un peu... Tendez, tendez votre main à celui qui tombe, même quand vous la sentiriez moins blanche à offrir (1). «

Maints portraits, bustes ou photographies du critique donnent de lui une notion fausse. On le voit habituellement sous les traits d'un railleur, au sourire ironique, ressemblant à un a Voltaire gras w . Son extérieur lui portait préjudice auprès de ceux qui ne le connaissaient pas. Ne disait-il pas lui-même : « Lorsqu'on paraît caustique, on est bon (2).

M. Jules Lemaître l'a ainsi jugé : a Mon impression, dit-il, est que, somme toute, Sainte-Beuve ne fut point un méchant homme, et qu'il fut parfois un bon homme (3) . i)

Le ton de ses articles est habituellement sérieux, l'ironie n'y paraît qu'occasionnellement et toujours gazée. Nous aimons à nous le représenter, non pas comme un ricaneur, mais sous l'apparence d'un homme grave, à l'expression mélancolique.

(1) A.-J. Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues, p. 309.

(2) Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 9. -

(3) Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 73.

296 SAIWTE-BEIJVE. — L'HOMME ET LE POÈTE

A tout prendre, Sainte-Beuve était, par sa nature première, porté vers Tindulgence plus que vers l'agressivité. Il était désireux de découvrir des talents ignorés et de les aider à atteindre la lumière. Il nourrissait envers de jeunes amis des sentiments paternels. Son affection pour Baudelaire partait d'un cœur tendre, a Vous avez pourtant souffert, lui écrivait-il, vous vous êtes rongé à promener et à caresser vos ennuis, vos cauchemars, vos tortures morales ; vous avez dû beaucoup souffrir, mon cher enfant (1). ^)

Malgré son attachement pour Troubat et le besoin qu'il avait de lui, il l'engageait à chercher une autre situation afin de n'être pas entravé dans sa carrière par un perpétuel secrétariat (2). A la mort de Sainte-Beuve, Troubat recevait de nombreuses lettres rendant hommage à la bonté du défunt (3).

Sainte-Beuve surmontait fréquemment les répugnances de son amour-propre et intercédait auprès des grands en faveur des pauvres et des persécutés (4). Mme Desbordes-Valmore disait de lui : te Je ne crois pas qu'on oblige mieux que lui, ni qu'on oublie plus noblement... J'ai vingt lettres de bénédiction de malheureux que je lui ai fait secourir dans leur liberté compromise, rendue par lui à force de courir et de prier, et puis donnant, donnant toujours... Et dans les temps politiques, que de pensions conservées, grâce à la chaleur de ses protestations! J'en sais plusieurs, sans me compter (5). ))

(1) Correspondance, t. p. 220.

(2) Ibicl., p. 331.

(3) On peut lire quelques-uns de ces témoignages dans les Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve, p. 374 et suivantes.

(4) Correspondance, t. II, p. 89, 236, 245, 380. Nouvelle Correspondance, p. 308, 312. Voir aussi les Lettres à la princesse, où les demandes d'intervention sont constantes.

(5) Saïnïe-Beuite, Souvenirs et indiscrétions, p. 349.

L'HOMME ET L'ÉCRIVAIN

Sainte-Beuve est un des plus actifs créateurs de ce merveilleux instrument de connaissance qu'est la critique moderne. Classique par goût et par tempérament, romantique par les circonstances, naturaliste par la méthode, il est éminemment qualifié pour comprendre et interpréter les beautés les plus diverses de la littérature.

Malgré des erreurs, malgré de mauvaises habitudes, des faux pas, de nombreux manques d'équité, il se dégage de l'ensemble de sa vie une beauté incontestable. Cet immense labeur, ce souci de vérité, cette finesse de perception, ce sens de la mesure, cette horreur des coteries et des préjugés, ce besoin d'affection toujours viuace et jamais comblé accusent une nature supérieure.

La complexité de son caractère a troublé beaucoup de lecteurs. Quel était le fond de son àme? Doit-on le compter parmi les mystiques égarés ou parmi les positivistes héritiers de 1' ce Encyclopédie )^ ? Selon nous, la question est vaine. Fort probablement les deux tendances vivaient en conflit chez lui, également sincères. Par l'influence de l'époque, le scepticisme remporta la victoire finale (1). Le culte de la science qui régnait au milieu du dix-neuvième siècle étoufî'a les aspirations spiritualistes dans Pâme de Sainte-Beuve. Le besoin religieux était réel en lui ; V Imitation de Jésus-Christ fut longtemps son livre de chevet; la nostalgie de la vie intérieure le saisissait devant toutes les images de pureté qui s'off'raient à lui (2); sa philosophie dépassait de beaucoup le rationalisme étroit du dix-huitième siècle, il possédait trop le sens de l'évolution pour se rattacher au matérialisme (3).

(1) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 266.

(2) Voir la belle étude consacrée à Sainte-Beuve poète par M. Paul BouRGET dans le Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 20.

(3) Livre d'or de Sainte-Beuve, étude de M. J. Bourdeau, p. 98.

Il a, en fin de compte, renoncé à la foi, non pas, pensons-nous, parce que le fond de son cœur était antichrétien, mais parce qu'il croyait plus à la réalité des joies intellectuelles ou sensuelles, qu'à la réalité des joies spirituelles.

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