‹ Sainte-Beuve, l'homme et le poéte (avec documents inédits)Chapitre 7 sur 8 · AS.-B · texte numérisé non relu

AS.-B

Que dit~on? on m'annonce un libelle posthume

De toi? C'est bien. Ta fange est faite d'amertume;

Rien de toi ne m'étonne, ô fourbe tortueux.

Je n'ai point oublié ton regard monstrueux,

Le jour où je te mis hors de chez moi, vil drôle,

Et que sur Fescalier te poussant par l'épaule,

Je te dis : « N'entrez plus, monsieur, dans ma maison ! »

Je vis luire en tes yeux toute ta trahison,

J'aperçus ta fureur dans ta peur, ô coupable.

Et je compris de quoi pouvait être capable

Ta lâcheté changée en haine, le dégoût

Qu'a d'elle-même une âînie où s'amasse un égout

Et ce que méditait ta laideur dédaignée !

Car on pressent la toile en voyant l'araignée (1) î

La scène de l'escalier semble être une simple forme poétique. Hugo désigne par là le moment où il pria son

es Guêpes y le 1" avril 1845, Karr n ayant appris T existence du Livre d'amour que deux ans après son impression. 1) L. SÉCHÉ, Sainte-Beuve, t. II, p. 71.

ami de ne plus fréquenter sa maison ; en effet, aucune lettre ne fait allusion à un incident d'une nature aussi violente.

Les années passaient et Sainte-Beuve, malgré son naturel volage, ne pouvait se résigner d'avoir perdu l'affection d'Adèle. Une demande en mariage refusée, un attachement naissant, mais sans espoir, pour une dame de la société contribuèrent à raviver la blessure mai cicatrisée. Ces regrets, joints à des sentiments moins excusables d'inimitié envers Hugo, l'empêchèrent de saisir l'occasion d'une réconciliation. En cette même année 1843, Léopoldine Hugo mourait dans des circonstances tragiques. Victor Pavie engagea le critique « à rentrer dans les bonnes grâces » du malheureux père « par cette large blessure » . Sainte-Beuve refusa, donnant les raisons suivantes :

« Non, je ne suis point rentré par cette large blessure ^ comme vous dites si éloquemment; je ne l'ai pas dû, je n'ai pas cru le devoir. Trois foiSj depuis une année fatale, trois fois la liaison réclamée, suppliée, reprise à grand'peine, a manqué et les trois fois sans qu'il y eût de ma faute... Deux fois sur les trois, la liaison s'est brisée avec injures par lettres contre moi, injures non méritées. La dernière fois que la trame s'est pour jamais déchirée, c'a été à la suite d'une visite qu'il avait réclamée de moi pour le pauvre enfant Toto bien malade. J'y suis allé, il y avait du monde, des visites. J'y ai été ce qu'on est quand il y a des étrangers et qu'on n'est pas très sûr du parquet glissant. Cette pauvre enfant, alors si charmante, si rayonnante, Didine^ était là, discrète, prudente, mais regardant! Je croyais avoir été très simple, un mois après j'ai reçu une lettre de rupture violente!... Longtemps après, lui, sur un cadeau par moi fait à ma filleule (Dédé), m'invite brusquement à dîner; je refuse. Pourquoi y retournerais-je après cet affreux malheur? En voilà pour l'éternité ! C'est horrible à penser, mais c'est vrai. Le

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plus charmant, le plus pur, le plus innocent témoin de ce bonheur passé vient de disparaître et de s'engloutir. Image trop fidèle de la réalité (1) !

Ce n'est donc pas par indifférence que Sainte-Beuve n'alla pas vers son ancien ami dans le deuil, mais par susceptibilité et par crainte de se heurter à un mauvais accueil.

Deux ans plus tard, en 1845, éclatait un nouveau scandale concernant la vie privée de Victor Hugo. Devant cette seconde infidélité, Adèle pardonnait, comme la première fois. Sainte-Beuve ressentit vivement ce coup qui frappait son amie. Il écrivait à Mme Juste Olivier : « Jugez, chère madame, de mon chagrin et de mon trouble en tout ceci, avec tout ce que vous savez (2).

A cette époque, la brouille avec Mme Hugo n'était plus complète. L'article d'Alphonse Karr avait été l'occasion d'un rapprochement.

A la lecture des reproches sanglants adressés à l'auteur du Livre d'amour on se demande ce que pensa la personne intéressée. L'attitude de Mme Hugo peut nous aider à juger la conduite de Sainte-Beuve. M. Louis Barthou a publié tout récemment des documents nouveaux qui nous éclairent sur ce point. « A mon sens, dit M. Barthou parlant du livre incriminé, il n'y a pas de doute qu'elle l'ait connu et approuvé (3). ^) Apprenant le scandale créé par l'article d'Alphonse Karr, Sainte- Beuve s'émeut en songeant à son amie, il lui écrit alors une lettre pour la tranquilliser et lui suggérer une manière d'agir propre à bannir les méchants propos. « Je n'ai droit de dicter aucun sentiment, aucune parole, mais si vous pouviez dire ce qui suit ou quelque chose d'approchant, il me semble qu'il n'y aurait rien de

(1) Th. Pavie, Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires ,

(2) Correspondance avec M. et Mme Juste Olivier, p. 385,

(3) Revue de Paris, i'' août 1918, p, 506.

leur part à répliquer; vous diriez donc, ou quelque chose dans ce sens qui me semble celui de la vérité : Tout ce (c qui est là dedans, je le connais^ je le connais depuis ce longtemps, vous ne m'apprenez rien, cela a été écri!; et dans des temps anciens, accomplis; cela peut n'avoir Cl aucun inconvénient dans des temps éloignés, très éloict gnés; mais dans le présent, dans des temps rapprochés et il y a tout danger, et vous qui êtes mes amis, vous et faites ce danger... «

ce Voilà le sens de mes réflexions, madame; pardon de me risquer ainsi à vous les adresser, mais l'importance m'a fait passer sur les inconvénients. En un mot, si les gens sont sincères, il importe qu'ils sentent bien qu'on ne trouve nulle haine là où ils en voient, qu'ils s'abusent en voyant une vengeance là où il n'y a qu'un désir de durée et de consécration à distance, qu'eux-mêmes et eux seuls peuvent faire le mal et ils le font contre deux à la fois. Il y a des situations dans lesquelles, par égard et par garantie pour le passé, par prudence comme par souvenir, on n'aurait jamais dû cesser de se donner la main tant qu'on est en cette vie. Quand on voit deux personnes n'avoir pas cessé d'être unies, cela désarme et décourage les ennemis de l'un ou de l'autre; quand une fois la séparation s'est marquée, les ennemis se jettent à la traverse, et tout ce qu'ils essaient de faire ici : frapper l'une par l'autre, c'est-à-dire frapper les deux (1). «

En juin 1848, Mme Hugo courut de grands dangers, de violentes batailles se livrèrent à sa porte, elle fut contrainte de se réfugier chez un ouvrier fumiste avec ses enfants. Sainte-Beuve angoissé lui écrivit ce billet dès que le calme fut rétabli : et Au milieu de cette horrible crise où vous venez de passer, comment êtes-vous, vous et les vôtres? J'ai bien pensé à vous dans ce cercle de fer où vous étiez enfermés. Comment vont vos fils? Un mot, un

(i) Revue de Paris, i"' août 1918, p 509.

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simple mot : hien ou assez hien^ jeté à la poste, me donnerait une vraie joie. Votre mari a-t-il pu être avec vous (1)? ))

De Liège, en mars 1849, il lui adressait une longue lettre dans laquelle il protestait de son invariable amitié. Nous y relevons les phrases lés plus significatives : ce Je vous ai donc écrit, mon amie, une lettre bien maussade et bien ennuyeuse ; je vous jure que je ne m'en doutais pas, ou que du moins, je n'y ai rien mis de ce qui pouvait ressembler à de l'irritation... Mais à qui se plaindrait-on, sinon auprès de l'amitié?... Vous me dites sur la solitude des choses sévères et qu'il ne tiendrait qu'à môi de trouver dures... Mon amie, je mets le plus haut prix à votre affection, à nos bons rapports, le contraire m'a été une douleur profonde, une cause de déchirement et de souffrance : voilà le vrai. J'ai été touché de vous voir avec bonté revenir à ces sentiments dans lesquels je n'ai rien tant à cœur que de voir s'établir la certitude et l'égalité... Je serai franc; j'aimerai mieux moins de votre part et que cela durât, i\\ie plus avecrde nouveaux tiraillements et des orages... Ce qui est toujours possible, c'est l'estime, le doux souvenir, l'intérêt vrai, les bons témoignages, un fonds de confiance... (2). :»

Ainsi donc, peu à peu, l'ancienne amitié ressuscitait, Mme Hugo avait pardonné le Livre d'amour^ Sainte- Beuve oubliait ses souffrances passées. Elle nourrissait l'idée fixe de le réconcilier avec son mari. Il y avait eu, par moments, entre les deux écrivains des éclaircies. La brouille n'avait pas toujours été complète. Bien que ses lettres à Olivier contienilent quelques critiques acerbes contre Hugo, de temps à autre Sainte-Beuve était pris d'un regret en songeant à l'amitié perdue et subissait alors le prestige d'autrefois. En 1866, il écrivait à

(2) G. MicHAUT, le Livre d'amour de Sainte-Beuve, p 266. (1) Revue de Paris, 1"'' août 1918, p. 511 et suiv.

Baudelaire : « Je suis persuadé que, de lui à moi, si nous nous rencontrions directement, les vieux sentiments se réveilleraient dans leurs fibres secrètes : il ne m'est jamais arrivé de le revoir sans que nous nous entendissions au bout de quelques secondes, tout comme autrefois (1). »

En 1841, au moment de la nomination de Victor Hugo à r Académie, Sainte-Beuve avait fait un pas vers son ancien ami et lui avait exprimé le désir d'assister à sa réception. Après la cérémonie, il lui écrit : ce Je voulais vous remercier Tautre jour, après cette belle solennité, de votre amabilité pour moi; mais vous étiez trop entouré pour que je Taie pu faire. Maintenant que le flot est moins pressé, laissez-moi vous dire combien j'ai été reconnaissant et pour tout le plaisir que vous m'avez procuré et pour la façon que vous y avez mise. Votre billet, que je garde, est pour moi un jeton très honorable de présence qui pour longtemps me suffit (2). »

Lorsqu'il fut candidat, en 1844, Sainte-Beuve échoua une première fois grâce à l'opposition de Victor Hugo. A la candidature suivante, le critique alla rendre visite au poète pour le prier de ne pas lui être hostile. ^ Hugo, écrit-il, je dois le dire, a été parfait et il a accepté franchement une proposition qui était faite de même (3). >» Le 14 mars, il était élu.

Le jour de sa réception, par une coïncidence ironique, Hugo fut chargé de souhaiter la bienvenue à Sainte- Beuve. Le public afflua, attiré par le caractère piquant de la situation. Hugo fut généreux et couvrit d'éloges son camarade du Cénacle. Ce dernier le remercie par le billel suivant :

(1) Correspondance, t. II, p. 46.

(2) Reme de Paris, 1905, t. F, p. 745.

(3) G. MiCHAUT, le Livre d'amour de Sainte-Beuve, p. 239.

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26 février 1845.

(c Le flot du monde m'a empêché hier de vous atteindre. J'ai couru le soir pour vous chercher. Recevez mes remerciements pour ce que vous avez écrit et proféré sur moi avec l'autorité que j'attache à vos paroles, pour ce que vous avez pour ainsi dire écrit deux fois puisque vous l'avez maintenu. Quand je m'occuperai de Port- Royal, j'aurai désormais en vue le grand tableau que vous en avez tracé comme fond de perspective, et quant à ma poésie, ce que vous avez bien voulu en dire restera ma gloire.

Vicfor Hugo répondit : Votre lettre me touche et m'émeut. C'est du fond du cœur que je vous remercie de votre remerciement.

Quand son discours fut imprimé, Victor Hugo en ofirit un exemplaire à sa femme sur lequel il écrivit :

A ma femme.

Double hommage de tendresse parce qu'elle est charmante, de respect parce qu'elle est bonne.

Sur la première page, il épingla la lettre de remerciement de Sainte-Beuve (1).

Quand l'auteur des Châtiments s'exila, toute rencontre devint impossible. L'éloignement matériel empêcha définitivement un rapprochement. Au moment de quitter Paris pour suivre son mari à l'étranger, après avoir liquidé sa maison et vendu ses meubles, Mme Hugo se rendit chez Sainte-Beuve et au nom de l'amitié passée le pria de ne plus jamais parler de l'exilé dans ses articles. Sainte-Beuve promit et tint parole. En 1856, il répondait à un correspondant qui lui demandait la raison de

(l) Revue de Paris, 1905, t. P% p. 746,

son silence : ce Je n'ai... pas à écrire sur lui... et je ne^ saurais le faire, comme il convient à un critique indépendant, sans paraître méconnaître et violer une ancienne amitié, ou sans avoir Tair d'y vouloir remonter et de m'y reprendre (1) . v

Durant l'Empire, Mme Victor Hugo ne vint jamais à Paris sans rendre visite à Sainte-Beuve, il allait la voir à son hôtel et la comblait de cadeaux pour sa filleule Adèle (2).

Leur correspondance, bien qu'espacée, est cordiale et respectueuse. Parfois, il parle avec sollicitude du mari, de sa santé, de son œuvre lyrique. Il s'inquiète de l'avenir de sa filleule, la chère enfant que sa mère voudrait marier.

En apprenant la mort de Mme Hugo, en août 1868, il passa la main sur ses yeux mouillés afin de cacher son émotion.

Sainte-Beuve mourut en 1869, avant le retour de Victor Hugo; ils ne se sont jamais revus. Malgré leur silence réciproque, malgré les différences d'opinions politiques, malgré les causes de dissentiments intimes, nous: pensons que, tout au fond, le critique restait attaché;; au poète.

Lors de la reprise d'/^^raâ^m^ en 1867, il s'associait la gloire de Hugo : « Au milieu de toutes les félicitations qui vous arrivent, écrit-il à sa femme, la mienne ne peut manquer : voilà une éclatante consécration des admirations et des amours de notre jeunesse. C'est ainsi que le] génie a son heure, et qu'il est de toutes les heures : il a» plus d'un plein midi. Un de mes amers regrets, cloué comme je suis à mon fauteuil, est de n'avoir pu assister, ne fût-ce que par une visite au foyer, à cette fête, à ce/Mhïlé de la poésie, entendre de près ces applaudissements

(1) Correspondance, t. P^ p 212.

(2) L. SÉCHÉ, Sainte-Beuve, t. II, p. 69.

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sympathiques qui réveillent en nos cœurs tant d'échos, et marquer que je tiens à ne pas perdre mon rang parmi les vétérans d'Hernani

Quoiqu'il arrivât, Sainte-Beuve était toujours attiré vers son ancien chef par une force irrésistible. Comme Frédéric II avec Voltaire, Sainte-Beuve ne parvenait pas, malgré des blessures d'amour-propre, à oublier celui qui avait reçu le culte de sa jeunesse. Il aurait pu, tout comme le roi de Prusse, écrire à son ami : a ... Si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie... (Lettre du 12 mai 1760).

La nature complexe de ce sentiment explique ses dépits, ses fluctuations, ses alternatives de tendre abandon et de soupçonneuse jalousie. Sainte-Beuve n'est pas faux; quand il dit à Hugo son affection, il ne ment pas, son tort n'est pas dans le manque de sincérité mais dans son incapacité à maîtriser les soubresauts de sa sensibilité.

Dès le début de leur liaison, Sainte-Beuve s'était mis, envers son ami, dans une attitude de dévouement et de sujétion excessive. Seul un saint aurait pu s'y maintenir. Sainte-Beuve, avec sa susceptibilité et son indépendance, devait un jour éprouver un besoin de libération. On Ta

! souvent blâmé d'avoir lâché ses amis romantiques ; le reproche n'est pas sans fondement; toutefois, il ne faut pas oublier la modestie, le zèle et l'abnégation avec lesquels Sainte-Beuve proclamait la gloire de ces amis à l'aurore du romantisme. Les services rendus par ce néophyte à

I ses aînés sont immenses et incontestables. Nous étudie-

i rons plus loin les causes profondes de son abandon.

Dans ses^ rapports privés avec Victor Hugo, Sainte- Beuve est de beaucoup le plus faible, le plus pauvre des

I deux. Cette faiblesse et cette pauvreté expliquent ses erreurs. Par défaillance de volonté, il se laisse entraîner

(1) Correspondance, t, II, p« B71.

dans une situation équivoque et manque à F honneur. Tandis que Victoj* Hugo s'efforce d'agir avec noblesse, Sainte-Beuve se montre gêné et fugace/ Victor Hugo écrit des lettres qui, malgré quelque emphase romantique, sont très belles et valent, dans leur genre, les plus éloquentes de ses poésies ; Sainte-Beuve, par contre^ n'a pas la force de dompter sa passion et s'aigrit de plus en plus contre l'ami qui entrave ses désirs (1).

Victor Hugo est encore jeune, fort, franc, viril et confiant; il n'est pas encore le patriarche saturé de gloire et assoififé de louanges.

Avant de condamner Sainte-Beuve, il est juste de considérer les circonstances atténuantes. Rarement, un homme fut exposé à une tentation aussi forte. Cette intimité de tous les jours avec une jeune femme très belle et qui l'aimait, l'influence de son milieu, un organisme sensitif extraordinairement délicat mais dépourvu d'énergie régulatrice, une admiration pour le mari tenant de la passion et par conséquent d'autant plus ombrageuse, telles sont les forces composées qui exercèrent sur Sainte- Beuve leur poussée, le tiraillèrent jusqu'à l'afïbllement et l'acculèrent dans l'impasse d'où il sortit amoindri et appauvri. Que ceux qui ont traversé les mêmes épreuves^ et en ont triomphé s'érigent en juges!

Dans cette longue crise, tous les acteurs du drame souffrent, et le plus coupable est bien le plus malheureux; tous sont atteints du mal romantique et se débat-^ tent contre lui. Ils avaient rêvé une amitié à trois, désin-téressée, exaltée, surhumaine; par une fatale ignorance des réalités, ils s'étaient imaginé pouvoir vivre cet idéal; pendant quelques mois, ils avaient entretenu cette belle illusion; la réalité, un jour, se vengea de ce dédain;

(i) Dans Port'Royaly t. VI, p, 97, Sainte-Beuve écrira : «Malheur à ceux, quels qu'ils soient, que l'on rencontre dans le travers de sa passion principale, quand elle a hâte de sortir! ils ont tort, d

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bientôt la méfiance et la jalousie se glissèrent dans leurs rapports; ils voulurent ne pas lâcher leur rêve; longtemps ils cherchèrent à demeurer fidèles à Tidèal entrevu ; ils s'humilièrent, reconnaissant leurs fautes, demandant pardon, Fun et Fautre, à Tami offensé; ils se cramponnèrent à Timage d'une noble amitié jusqu'au jour où ils durent s'avouer vaincus ; l'esprit mortel reprit alors ses droits, aux grands élans généreux succédèrent l'amertume, le doute, la haine ; ils retombèrent brutalement dans la vie terrestre ; Sainte-Beuve, plus profondément atteint que les deux autres, en resta blessé jusqu'à la fin de ses jours.

Tous trois furent victimes de la folie romantique. Ils commirent les mêmes erreurs que Musset, G. Sand, Vigny. Tous, ils s'égarèrent par excès d'idéalisme, confondant l'enivrement et l'affection vraie, prenant l'exaltation pour de la générosité.

De 1830 à 1837, Sainte-Beuve subit une évolution intellectuelle et religieuse importante : jusqu'à 1830, l'influence de Victor Hugo avait été dominante. A partir de cette année et parallèlement au dépérissement de son amitié, le critique se libère de la tutelle du poète.

Dès l'origine, Sainte-Beuve, quoique dévoué corps et âme à son maître, avait été clairvoyant. Dès 1827, son sens de la mesure démêlait quelques disparates chez l'auteur de Cromwell [\) . Avec les années, les contrastes de goûts s'accuseront. Les causes de rupture furent littéraires autant que privées. ^ Sainte-Beuve..., malgré la sincérité passionnée de son premier zèle romantique, n'était pas un romantique sans réserves. Il avait l'intelligence tipp nette et le sens critique trop pénétrant, l'imagination trop peu puissante et la sensibilité trop peu violente, la raison trop éclairée et le goût trop sobre pour

(1) Voir p. 43.

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que toute illusion sur le système et sur les œuvres tardât beaucoup à s'évanouir en lui... Du jour où Sainte-Beuve s'était dépris de la séduction du premier moment, il devait revenir à son goût véritable, à son tempérament véritable, qui n'étaient ni le goût, ni le tempérament d'un vrai romantique (1) .

Sur la fin de sa vie, dans Port-Royal^ Sainte-Beuve fera retour au temps de sa jeunesse; avec une nuance de i mélancolie, il dira son regret d'avoir été amené à renier ses premières idoles, ce Rien n'est plus sensible et plus déchirant que ces ruptures, quand elles arrivent entre élèves et maîtres. L'élève croit avoir si fort raison, il sent si bien les torts, les exagérations du maître, ses prétentions outrées! Il veut être modéré, lui, il veut être sage, et il ne voit pas que cette mesure même qu'il affecte, ces coups réservés qu'il porte, ce ton calculé d'expérience et d'indifférence qu'il usurpe et dont il se donne l'avantage, composent sa plus grande aigreur et sont le plus vif assaisonnement de son ingratitude (2) .

1830 avait marqué le déclin de l'influence de Victor Hugo. Avec son besoin d'appui, Sainte-Beuve dut chercher ailleurs une intelligence directrice. Il crut trouver son étoile dans Saint-Simon. La révolution de 1830 avait réveillé en lui l'esprit républicain et la méfiance envers le catholicisme. Quelques apôtres de la religion nouvelle lui adressaient des appels pressants auxquels il ne résista pas longtemps (3) .

Son passage à l'école saînt-simonienne fut encore plus court que son passage au catholicisme légitimiste ; celuici avait duré quelques années, celui-là ne dura que quel- I

(1) G. MiCHAUT» Sainte-Beuve avant les & Lundis t), p. 221. Les M considérations des pages qui suivent ne sont qu'un résumé emprunté fl à l'étude si solide et si détaillée de l'évolution intellectuelle de H Sainte-Beuve par M. Michaut. 9

(2) Port-Royal t. VI, p. 108. M

(3) G. Michaut, Sainte-Beuve avant les « Lundis p. 237. 9

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ques mois. Bien vite, il fut choqué des prétentions sacerdotales, des discussions intestines et des élucubrations érotico-mystiques chez les chefs de la secte (l).

De nouveau vagabond parmi les systèmes, à l'heure où sa passion le traquait et où il se voyait banni de la maison qui avait été son refuge depuis quatre ans, Sainte-Beuve cherchait une corde de sauvetage à laquelle s'accrocher. C'est alors qu'il rencontra Lamennais. Il nous a raconté lui-même, dans un article de 1832 sur cet écrivain, la crise qu'il traversait à cette époque. L'homme du siècle nouveau, nous dit-il, a a étudié, appris, compris beaucoup de choses, et beaucoup de façons ; mais il n'a plus osé, ni pu, ni voulu vouloir . Rien de plus difficile à trouver qu'une volonté unie à une forte intelligence et une foi solide. La plupart des contemporains sont « de vastes âmes déployées à tous les vents, mais sans une ancre quand elles s'arrêtent, sans boussole quand elles marchent. Cette excroissance démesurée de la faculté compréhensive constitue une véritable maladie, et va jusqu'à la dépraver ou à l'abolir... Les plus vifs, les plus passionnés tirent de cette succession mobile une sorte de plaisir passager, enivrant, qui réduit sur eux l'impression de chaque idée nouvelle au charme d'une sensation... c'est une manière d'épicurisme sensuel et raffiné de l'intelligence...; Page venant, cette vertu du choix, cette énergie de volonté qui, se confondant intimement avec la sensibilité compose l'amour, et avec Tintelligence n'est autre chose que la foi, dépérit, s'épuise, et un matin, après la trop longue suite dressais et de libertinage de jeunesse, elle a disparu de l'esprit, comme du cœur (2) . . .

L'abbé de Lamennais, nature de feu et de passion,

(1) G. MicHAUT, Sainte-Beuve avant les « Lundis », p. 244. Sur le passage de Sainte-Beuve au saint-simonisme, voir aussi Livre d'or, p. 240.

(2) Portraits contemporains, t. P% p, 199.

lU SAINTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POÈTE

poète et apôtre, fascina Sainte-Beuve. Ce dernier fit de fréquentes retraites chez son nouveau maître.

Il se tournait vers Lamennais et attendait de lui la î force et la lumière, ce Si les paroles veulent dire quelque chose, dit M. G. Michaut, si le ton surtout dont elles sont prononcées veut dire quelque chose, avec des scrupules, ; des hésitations, des retours en arrière, il a eu, non point la curiosité, mais bien le désir passionné de croire ; il ] n'en a pas eu, il n'en a pas pu, en définitive, avoir la volonté, mais il en a eu certainement des velléités nom- . breuses, émues, ardentes, profondes, sincères (1).*'^ '

Il est alors dans la situation où il sera plus ou moins ; durant toute sa vie : il ressent un vif besoin de croire et 1 il est incapable de saisir fermement une doctrine définitive. I

Quatre ans plus tard, il dépeindra encore le même 1 dilemme dans sa lettre à Barbe : « Religieusement et spi- i rituellement, je soufire aussi de Tabsence de foi, de règle fixe et de pôle; j'ai le sentiment de ces choses, mais je n'ai pas ces choses mêmes, et bien des raisons s'y oppo- ! sent... C'est là une souffrance... Une foi bien fondée serait une guérison à tout (2) . )^

11 se rapproche de Lamennais dans la proportion oii il ^ s'écarte du romantisme. En littérature comme en politique, l'individualisme lui inspire la méfiance; pas à pas, î sans scandale, il s'éloigne de l'école romantique et glisse, dans ses articles, des réserves sur l'influence exercée par V. Hugo. Ses lettres privées expriment la déconvenue^ que lui cause la faiblesse du théâtre contemporain. Il ' cherche une conception de la vie plus ferme et plus sûre | que la doctrine romantique. Chaque année accentuera i cette lente désaffection. Sainte-Beuve quitte le roman- | tisme, non point par caprice ou par dépit, mais parce |

(1) G. MfCHAUT, Sainte-Beuve avant les « Lundis », p. 252.

(2) Nouvelle Correspondance, p. 41-

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que sa pensée aspire à une religion stable, non exposée aux fluctuations de Findividualisme.

Il renonce alors à la critique panégyriste pour adopter une forme plus objective. Il abordera Fétude des œuvres, non plus dans le but de proclamer rexcellence de certains talents, mais dans Tespoir d'y trouver quelque lumière capable de dissiper ses perplexités religieuses.

Son erreur consista, selon nous, à ne pas savoir aborder les doclrines directement et face à face. Toujours il lui fallut un intermédiaire, jamais il n'étreignit aucune religion par un franc corps à corps. Il exigea des hommes qu'il érigeait en apôtres une fermeté d'âme qu'il ne possédait à aucun degré. Ainsi dépendant d'un interprète, il s'exposait à des déceptions inévitables. En 1836, quand Lamennais se tourna contre Rome, Sainte-Beuve sentit comme un écroulement dans son cœur. Dans un article intitulé Affaires de Rome^ il lançait une interpellation à celui qui avait été son apôtre :

« Rien n'est pire, disait-il, sachez-le bien, que de provoquer à la foi les âmes et de les laisser là à l'improviste en délogeant. Rien ne les jette autant dans ce scepticisme qui vous est encore si en horreur, quoique vous n'ayez plus que du vague à y opposer. Combien j'ai su d'âmes espérantes que vous teniez et portiez dans votre besace de pèlerin, et qui, le sac jeté à terre, sont demeurées gisantes le long des fossés (1) .

Bien des années plus tard, dans une édition nouvelle de ses Portraits contemporains ^ il dit le désappointement que lui causèrent les défaillances de ses anciens chefs (2).

(1) Portraits contemporains, t. I^, p. 265.

(2) « J'avoue mon faible et ma chimère : j'avais conçu pour tous ces grands hommes, ces grands esprits et talents de ma génération, ou de la génération immédiatement antérieure, un idéal de caractère et de carrière qu'ils n'ont pas rempli ou qu'ils ont vite dépassé et traversé d'outre en outre. J'aurais voulu, par exemple, un Lamen-'

116 SAINTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POÈTE i

En politique, il éprouve un désenchantement semblable. Un sentiment d'amour pour les humbles l'avait jeté dans les rangs des saint-simoniens; après la révolution de 1830, le régime bourgeois s'établit et toute velléité de réforme disparaît (1). Devant ces effondrements successifs, Sainte-Beuve est désorienté, il se Mok dans la nécessité de faire son chemin tout seul, et un tel effort l'effraie. La défection de Lamennais le rejette dans le scepticisme contre lequel il luttait depuis des années (2) .

De tous côtés il cherche un point d'appui. Ses lectures l'amènent à l'étude de Port-Royal. La foi inébranlable des ascètes jansénistes apporte uije certitude à son esprit vacillant. La simplicité robuste de ces âmes le subjugue. De son propre mouvement, il se déclare leur acolyte. Il appartient à la catégorie de ces natures ce vouées envers les autres au rôle de suivantes affectueuses ou de compagnes » (3) .

tt Comme j'enviais à mon tour, s'écrie-t-il, d'être le secrétaire et le serviteur des grands hommes!... Après mon désappointement dernier dans les guides turbulents de ma vie extérieure, j'étais plus avide encore de me créer des maîtres invisibles, inconnus, absents ou déjà morts, humbles eux-mêmes et presque oubliés, des ini-

nais devenu catholique et libéral, comme au lendemain de l'Avenir^ mais ayant la force de demeurer tel sous le coup même des encycliques et malgré l'appel et l'attrait de la démocratie : je l'aurais désiré s'enfermant pendant quelque temps dans un religieux silence, et n'en sortant depuis qu'à de rares intervalles par des écrits de réflexion et d'éloquence où il aurait tout concilié, tout maintenu du moins, où il n'aurait rien sacrifié, où il serait resté opiniâtrement le prêtre de la tradition antique et des espérances nouvelles;... il aurait fini, sans la chercher, par retrouver son heure d'action et d'influence, et il n'aurait pas eu à l'acheter au prix de la considération d {Portraits contemporains, t. p. 374 et 375).

(1) G. MiCHAUT, p. 277.

(2) G. Mtchaut, p. 309.

(3) Volupté, p. 314.

VICTOR ET ADÈLE HUGO

tiateurs sans bruit à la piété, et des intercesseurs; je me rendais leur disciple soumis, je les écoutais en pensée avec délices. »

Il s'atlaclie alors à l'exemple de M. Hamon qu'il souhaiterait pouvoir imiter (1).

Les années 1830 à 1835 sont l'époque la plus troublée dans la vie de Sainte-Beuve. Son cœur, son âme, son intelligence sont dans un égal désarroi. Son cœur est tyrannisé par un amour coupable ; son âme tâtonne pour trouver un soutien et le cherche vainement parmi les hommes; son intelligence, enfin, quitte avec regret ses anciens errements et travaille à construire une méthode nouvelle, plus scientifique et plus impersonnelle.

(1) Le 18 décembre 1834, il écrit à Ampère : « Pour moi, cher ami, j'ai tout à fait embrassé Tétude et les saints solitaires de Port- Royal. C'est une Rome à ma portée, et je l'aime déjà autant que vous votre Vatican )? {Correspondance ^ t. 1"% p. 29).

ce VOLUPTÉ

Ce roman est une étude des effets de désagrégation intérieure produits par la pratique des plaisirs sensueU et par l'abdication de la volonté devant la tyrannie de Tanalyse.

Volupté fut précédé par Arthur, simple ébauche doni il y a peu à dire. On y retrouve certains éléments de Touvrage définitif, mais incertains et imprécis encore.

Comme Joseph Delorme et les Consolations, Volupté est une œuvre personnelle. Sainte-Beuve y décrit le mécanisme de ses habitudes mentales; les événemenis sont fictifs dans leur détail, mais la situation du héros esl identique à celle de Taut^ur. Sachant le drame raconté dans les précédents chapitres, nous reconnaîtrons aisément dans Volupté un commentaire d^S événements qui troublèrent la vie de Sainte-Beuve entre 1830 et 1834.

Le roman prend la forme d'une confession. Ln homme d'âge mûr raconte à un jeune ami ses expériences de jeunesse et veut lui épargner les bouleversements qu'il a traversés.

Le héros, Amaury, a vécu à la campagne jusqu'à dix-^ sept ans, u étudiant et rêvant beaucoup; grave, pieux ei pur 1) (1). Il se prête à l'espérance d'une union avec une jeune fille habitant un château voisin-, Amélie de Liniers;^ Mais une fatale tendance à l'hésitation, jointe à des rêveries sensuelles, ajourne l'heure de sa déclaration. Amélie pourtant est bien charmante dans sa simple bonté; un

(1) Volupté, p. 7 (Edition Charpentier, 1877). j

« VOLUPTÉ

jour Amaury lui dit toutes les causes de timidité et de découragement entravant sa carrière : sa laideur, son absence de relations et surtout son manque de patrimoine; la jeune fille trahit alors son amour par un cri de sympathie : Oh! bien, nous l'aurons (1) ! dit-elle, inconsciente du secret qu'elle laisse échapper. Amaury est touché de cette marque spontanée d'afTection, mais au moment de saisir Tamour qui lui est offert, il recule, pris d'effroi.

A cette même époque, il entre en relations avec un seigneur des environs, M. de Couaën, pour lequel il éprouve une amitié mêlée de respect. Sa situation envers la jeune femme du marquis rappelle à s'y méprendre celle de l'auteur envers Adèle Hugo dans les premiers temps de leur connaissance, a Je*me trouvais encore, dit-il, après six mois de liaison, dans un grand vague d'opinion sur elle, dans une suspension de sentiments, qui, bien loin de tenir à l'indifférence, venait plutôt d'un raffinement de respect et de mon scrupule excessif à m'interroger moi-même à son égard. Présent, je la saluais sans trop lui adresser la parole, je lui répondais sans presque me retourner vers elle, je la voyais sans la regarder : ainsi l'on fait pour une jeune mère qui allaite son enfant devant vous (2) . ))

L'image de Mme de Couaën chasse le souvenir d'Amélie, mais sans régner seule dans les pensées d'Amaury, car le jeune homme se laisse captiver par toutes les femmes qu'il rencontre. « Pour ne pas aimer d'objet déterminé, je ne les désirais tous que plus misérablement... î) (3), dit-il. Au lieu de conserver fidèlement son engagement d'affection envers Amélie, il imagine mille projets d'union avec les jeunes filles entrevues aux châteaux d'alentour.

(1) Volupté, p. â6.

(2) Ibid., p. 37.

(3) Ibid., p. 42.

Il raconte à la marquise ses velléités amoureuses et prend tout doucement l'habitude des confidences. Le spectacle du bonheur conjugal de ses amis ne laisse pas de lui être amer. Un jour, voyant le marquis embrasser sa femme, Amaury se sent frappé d'un coup violent. Il saisit alors l'immense abîme qui sépare l'amitié de l'amour. Ses nuits sont tourmentées, il subit le châtiment de son ce amitié indiscrète » , il ne peut plus se dérober à l'évidence cruelle : désormais il aime Mme de Couaën.

ce Autant j'évitais de la regarder auparavant, autant j'étais devenu avide de la contempler alors; je couvais curieusement ce noble et doux visage; je pénétrais cette expression ingénue, d'une rareté singulière, et qui ne m'avait pas parlé tout d'abord; j'épelais, en quelque sorte, chaque ligne de cette grande beauté, comme un livre divin, un peu difficile, que quelque ange familier m'aurait tenu complaisamment ouvert.

ce Elle restait calme, sereine, patiente sous mes regards, de même que mon regard descendait inaltérable et pur sur son front (1). ^

Bientôt il oublie tout à fait Amélie et suit les Couaën à Paris. La vie de la capitale avec ses multiples et troublantes attractions lui est néfaste. Il est obsédé par des pensées charnelles et finit par s'abandonner à ses penchants libertins.

Il a pourtant cherché la diversion dans une activité extérieure, il s'est affilié à un complot dirigé contre le Premier Consul (le roman se passe dans les premières années du siècle). Mais en dépit de tout, il reste un intellectuel et un rêveur.

Un jour vient où il est ce las à l'excès de l'amitié sans la possession, et de la possession sans amour w (2). Le marquis, s'étant compromis dans une conspiration, est

(1) Volupté, p. 61.

(2) Ibid., p. 170

* VOLUPTÉ

obligé de s'exiler avec les siens à Blois. Amaury songe à profiter de cette occasion pour rompre une chaîne qui cause le désarroi de son existence. Comme Mme de Couaën marque de Tétonnement et du chagrin de cette décision, il lui en avoue la vraie cause. « Vous ne voyez, lui dit-il, dans mon incertitude de vous rejoindre qu'une preuve qu'on vous aime moins; n'y pourriez-vous lire plus justement une crainte qu'on a de vous aimer trop (1). "

Pour mettre fin à toute hésitation, il écrit à M. de Couaën pour lui donner à entendre les vraies causes de son projet; il redoute les passions toujours promptes de la jeunesse et les inconvénients d'une union trop étroite avec un couple marié. Avec une franche cordialité, l'ami lui répond qu'il comprend ses scrupules, mais qu'il n'en compte pas moins sur sa présence à Blois. Amaury, ce ému de cette tendresse de l'homme fort « , lui serre la main et cède à son désir.

Mais son séjour à Blois sera de courte durée. Plus que jamais il se sent inutile à ses amis, le mari est absorbé par ses passions politiques, l'épouse ne songe qu'au soin de ses enfants, Quel don inutile de mon être, s'écrie Amaury, et à quoi leur serais-je bon avec mes délicatesses comprimées, mes susceptibilités jalouses, et ces ressources variables d'intelligence et de cœur qui ne sauraient en tout point qu'orner et adoucir (2) . »

11 quitte alors Blois avec un mélange de joie, de soulagement et de colère. Sa susceptibilité exagérait l'indifférence de ses amis. Il avoue ailleurs lui-même son caractère ombrageux et variable, ce 0 misère, cette maison où vous allez soir et matin, qui vous semble la vôtre et meilleure que la vôtre, et pour laquelle toute précédente douceur est négligée, si l'idée de Dieu n'intervient au seuil et ne vous y accompagne, cette maisop soyez-en sûr, aura

(1) Volupté, p. 190.

122 SAINTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POl.TÈ

tort un jour; elle sera évitée de vous comme un lieu funeste... Et le sentiment de la fuite et du déplacement inévitable des liaisons purement humaines, lorsqu'on a déjà éprouvé deux ou trois successions de ce genre, devient tel en nous que, souvent, jeunes encore et avides d'un semblant d'aimer, nous n'avons plus assez de foi pour nous livrer sérieusement à des essais nouveaux (1) . »

Durant un bref séjour des Couaën à Paris, Amaury, pour la première fois de sa vie, marquera de F hostilité à son ami. Depuis son départ de Blois, il ne subit plus l'empire du marquis ; il lui en veut pour sa longue et vaine sujétion. Un jour, M. de Couaën parle de l'Empire avec un redoublement d'àcreté; Amaury, au lieu de courber la tète sous l'aquilon comme autrefois, trahit son irritation par une contradiction ouverte et répond u d'un ton contrariant, d'un air d'impatience et de révolte » (2).

M. de Couaën se montre peiné, mais non irrité de cette attitude nouvelle et dit : u Combattez-moi, réfutez-moi à extinction, pourvu que vous nous aimiez! w

Amaury sent qu'en dépit de tout, cet homme possède encore une large part de lui-même, il souffre du mal qu'il lui fait, a Je lui laissai dans le fond du cœur un lambeau saignant du mien, comme Milon laissa de ses membres dans un chêne. Et j'emportai aussi des éclats de son cœur dans ma chair (3) . »

A partir de ce jour, le marquis devient jaloux. Après avoir accueilli avec magnanimité l'aveu de son ami, il l'empêche maintenant de rencontrer sa femme en tête à tête et laisse percer son mécontentement quand le jeune homme prolonge ses visites. Evidemment, les liens si étroits qui unissaient Amaury à ses amis se délient, une brouille semble imminente.

(1) Volupté, p. 102.

« Volupté »

Dans ces conjonctures une ligne de conduite s'impose : la raison et les convenances indiquent un retour vers la jeune fille qu'il a délaissée. Mais et trop de corruption a entamé son cœur w , il n'a plus la force de nourrir et de mener à fin un projet de vie chaste et régulière, et Le plus misérable vice auquel mes yeux ne savaient pas se fermer perdait en un moment tout Tefiort d'une journée d'examen sincère, et ruinait l'équilibre supérieur, s'il eût été près de s'établir. C'est que, malgré toutes les velléités de conscience, tous les élans et les soupirs d'en haut, rien de suivi, de désintéressé et de pur n'était praticable avec cette secousse de l'abîme, avec cet écroulement fréquent et caché. Qu'importe de veiller et d'observer au front des tours, et d'interroger les étoiles, si le traître et le lâche livrent à chaque instant la porte souterraine par où pénètrent les eaux (1) ? »

Pour oublier son amour malheureux, il entreprend auprès d'une jeune femme honnête mais coquette, Mme R..., une tentative de séduction. Après les chutes coutumières, il va chez cette dernière pour réparer et Tinfraction brutale à l'aide d'une autre espèce d'infraction moins grossière, quoique perfide, et qui se passait dans l'esprit plutôt que dans les sens « (2). Il cherche ainsi à se tromper lui-même, à se persuader qu^il ennoblit le dérèglement de sa vie.

Aux heures de lassitude et de sincérité, il est contraint de s'avouer l'horreur que lui inspirent ces allées et venues infructueuses, cette existence fébrile qui s'épuise dans de grisâtres intervalles (3). Il compare sa vie au supplice de ce personnage de Dante condamné à errer parmi des ravins et des fondrières et atteignant toujours trop tard le but de son voyage (4) .

(1) Volupté, p, 204.

(3) Ibid., p. 265.

(4) Ibid., p. 266.

Il ne cesse pourtant de méditer ce quelque grande réforme, une fuite, une retraite loin de cette cité de péril (1); quand il est épuisé, il attend que la vigueur de la jeunesse lui soit revenue afin de l'offrir à Dieu, mais dès que la vitalité renait en lui, il ne songe plus qu'à ses plaisirs.

Un incident vient mettre en relief la misère de ses incertitudes et de ses lâchetés. Arrivant chez Mme de Couaën, il y rencontre Amélie, peu d'instants après survint Mme R... Les trois femmes qu'il a involontairement abusées se trouvent ainsi réunies en sa présence. Loin de se rengorger dans sa fatuité, il fait une assez sotte figure. Bien qu'orgueilleux et fugace, Amaury n'est pas cruel ni fanfaron. Sa sensibilité lui inspire l'horreur de sa conduite, son système nerveux perçoit la souffrance, le tiraillement pénible qui fait palpiter et saigner les quatre personnes en présence.

Il a négligé Amélie et renoncé à Mme de Couaën, il essaie maintenant de se libérer de son esclavage envers MmeR..., mais en la revoyant, sa résolution fléchit. Il lui coûte d'abandonner une entreprise pour laquelle il a consacré un temps et des efforts considérables. Mme R. . . , sans jamais lui accorder une seule faveur, ne craint pas de laisser croy^e au monde un mal qui n'a pas été consommé; tout en désirant conserver son honnêteté, elle entretient chez Amaury des espérances vaines. Elle inspire au jeune homme, non pas de l'amour, mais un attrait physique mêlé de cruauté. Elle a toujours eu avec lui des réserves étranges sur son passé, il s'use à vouloir pénétrer cette femme frêle et déconcertante.

Un jour il laisse éclater la colère accumulée et lui reproche brutalement ses manèges. Elle reste impassible devant l'ouragan ; ce silence redouble la fureur d' Amaury qui saisit alors la chevelure de la jeune femme et lui

(1) Volupté, p. 288«

« VOI UPTÉ i>

lance à la face ses invectives. Quand, à la fin, de fatigue et de honte, il lâche prise, elle lève les yeux au ciel, et s'écrie : ce Amaury, Amaury, est-il bien possible? Est-ce vous qui me traitez ainsi (1) ? "

Le jeune homme se jette aux pieds de Mme R... pour implorer son pardon. De telles scènes ne peuvent se renouveler sans produire une usure profonde chez celui qui s'y livre. Amaury, de plus en plus écœuré de son existence déréglée, cherche dans les choses divines un antidote. 11 cesse de voir Mme R. . évite même de fréquenter son quartier.

11 entre en rapport avec des prêtres et ambitionne rhonneur de croire et le privilège d'aimer les hommes. Peu après sa rupture avec Mme R..., il a comme une révélation intérieure, ce Je sentis tout d'un coup... une source profonde se délier et sourdre en moi ; mes yeux s'épanchèrent en ruisseaux. Les pures scènes de Couaën, les commencements de la Gastine et les blondes abeilles qui s'envolaient à mon approche, aux haies du verger; mon enfance surtout, la maison de mon oncle, ma fenêtre en face des longs toits rouillés de mousse, et les visions dans l'azur, tout ce qu'il y a eu de virginal et de docile à travers mes jours, me fut rendu. J'eus l'avantgoùt de ce que peut être l'éternelle jeunesse, l'enfance perpétuée d'une àmedans le Seigneur (2). w

Il connaît alors les luttes de l'homme qui veut rester fidèle à un idéal ; certains jours sa volonté trébuche dès le matin, des désirs insensés le sillonnent, « l'àpre et aride saveur ^) des formes voluptueuses le harcèle. Il tâche à se guérir de l'égoïsme des sens par le spectacle des misères des autres ; par ses lectures et ses réflexions, il se pénètre de la beauté et de la vérité du christianisme. Cette religion est innée en lui, il l'a absorbée comme le

(1) Volupté, p. 280.

(2) Ibid., p. 298.

SUC du premier allaitement. Après ces retours de Tancien mal, subitement son âme rentre dans le calme. Son besoin d'appui trouve un grand soutien dans la' pratique de la religion. La prêtrise l'attire, car s'il aime à se confesser, il sent aussi en lui le génie du confesseur, de l'analyste des âmes qui démêle les nuances et remonte aux racines des intentions. Il comprend la beauté d'une vie qui s'édifie et interprète toute chose par la spiritualité. Il s'excite à une perpétuelle vigilance et illumine de mystère divin chaque démarche de la vie quotidienne.

Après quelques mois de cette existence nouvelle, les mauvais accès deviennent plus rares, il retrouve même du bonheur; un dernier pas reste à accomplir; pour couper tout retour possible vers Mme deCouaën,il met entre elle et lui un obstacle infranchissable : il se fait prêtre.

Après les années de séminaire et d'ordination, un voyage l'amène un jour au château de Couaën. La marquise est mourante, Amaury se trouve en face d'elle en sa qualité nouvelle de prêtre et lui donne l'extrême onction. Devant la mort de celle qui fut cause de leur brouille, les deux amis d'autrefois s'embrassent. Amaury cherche à consoler le mari désolé et l'ambitieux désappointé, et Le complément universel de toutes nos insuffisances, le correctif de toutes les inflictions, la concordance . de tout ce qui jure et crie, la lumière dans le chaos, c'est de vouloir en un sens et non dans un autre, c'est d'accepter; oui, c'est de vouloir la douleur, la mort, et, ce' qui est pire pour certaines âmes, l'obscurité, l'injustice, i la méconnaissance. Tous ces maux n'existent véritablement plus dès qu'on les veut, ou du moins ils n'existent que pour devenir des sources guérissantes dans leur^ amertume (1). »

Amaury ne s'appartient plus, les devoirs de sa vocation l'occupent tout entier ; évitant de regarder en arrière,

(i) Volupté, p. 373

« VOLUPTÉ

il se donne au soin des âmes et s'expatrie. Le roman se termine sur son arrivée dans les eaux de New- York, où une mission l'appelle.

Les qualités de ce roman sont d'ordre tout intérieur. Volupté n'est pas un livre populaire; aucun librettiste ne s'avisera jamais de le transcrire au cinématographe! L'action y manque, les événements sont rares, les caractères ne sont pas vivants. Malgré ces lacunes, l'œuvre a sa valeur. L'auteur y a déployé une grande richesse de pensée et d'observation. Dans l'étude des caractères, il a apporté la pénétration qui immortalise sa critique. Bien que dépourvue de vie, les pérsonnages de Volupté ont des individualités nettement marquées. Mme de Couaën, telle Adèle Ihigo, est une femme un peu indolente, raisonnable et romanesque à la fois (1). Cette mère si tendre, cette épouse modèle s'égare parfois dans des rêveries ; par moments elle devient distante sans que personne puisse pénétrer le mystère de son indifïérence. « Elle confessait ai/oir toujours eu un monde en elle-même, un palais brumeux, enchanté, une verte lande sans fin, peuplée de génies affectueux et de songes... (2). « Cernélange de sens commun et de romanesque est présenté avec beaucoup de vraisemblance. Plus ou moins consciemment, Sainte-Beuve, en faisant ce portrait, lui donnait les traits d'Adèle Hugo.

Le marquis de Couaën est une des meilleures créations du roman. L'auteur nous présente le type du gentilhomme bon et généreux, mais ambitieux et intransigeant dans ses passions politiques. Amaury subit auprès de lui une sorte d'envoûtement. Il ne peut résister à la volonté de son ami; quand ce dernier le prie de rester auprès de lui et de sa femme et de ne pas les fuir, Amaury

(1) (( ... Elle m'offrait l'image d^une nature à la fois romanes(|ue et sensée » {Volupté, p. 60).

(2) Volupté, p. 258,

abandonne aussitôt ses résolutions d'éloignement. ce J'étais trop mal à Taise en pareille matière, trop ému de cette tendresse de Thomme fort, pour y répondre au long; j'aurais craint d'ailleurs, en levant les yeux, de surprendre une rougeur à sa sévère et chaste joue. Je lui serrai vite la main en murmurant que je m'abandonnais à lui, et nous changeâmes de sujet (1).

Comme Sainte-Beuve entrant dans l'intimité de Victor Hugo, Amaury est déconcerté par les contrastes trop durs du caractère de M. de Gouaën : ce Quel chaos! Que d'énigmes! Quelles mers peu navigables que ces âmes des grands bommes! On heurtait sur un rocher absurde, et voilà que tout à côté on retrouve la profondeur d'un océan. On en désespérait et soudain forciment on les admire. Leurs plus grandes parties gisent près de défauts qui sembleraient mortels. A tout moment, si on les serre de près, il faut revirer d'opinion sur leur compte. On ne s'accoutume à cela que plus tard; car d'abord on veut et l'on se crée des hommes tout entiers (2).

Enfin, Mme R..., dans ses demi-teintes et ses complications, est une figure très réelle. Cette coquette a de la sensibilité; silhouette fragile et légère, elle veut être aimée mais n'a pas la richesse d'âme ni la force suffisantes pour donner de l'amour en retour de l'afiection qu'elle provoque.

Dans le personnage d'Amaury, Sainte-Beuve déploie ses qualités d'analyste. Chez Amaury, l'orgueil, joint à la faiblesse de la volonté, engendre un caractère compliqué et incertain. Il a besoin de donner et de recevoir de l'affection, mais toujours la vanité vient gâter ses meilleurs mouvements (3). Une telle impuissance attire à l'âme

(1) Volupté, p. 197. I

(2) Ibid., p. 261.

(3) a Malheureuses sont les âmes que cette démangeaison (là vanité) appauvrit et ronge!... Elles veulent aimer, elles veulent se faire croire Tune à l'autre qu'elles s'aiment, et elles ne le peuvent. » à (Volupté, p. 238.) I

« VOLUPTÉ

qui en est victime de perpétuels mécomptes. Un être mobile comme Amaury poursuit sans cesse un bonheur fugitif, sans cesse il est ballotté d'une résolution à une autre.

Cette impuissance s'aggrave d'un mal très subtil, très répandu au dix-neuvième siècle et d'autant plus perfide qu'il est plus subtil. Nous emprunterons le langage théosophique et l'appellerons : l'abus du mental. La nature a sur l'homme des droits; celui qui s'écarte de la réalité pour vivre dans le domaine de l'intelligence ou de l'imagination pures, perd le contact bienfaisant av^c la source normale de toute vie. Le mythe d'Antée illustre cette loi, vieille comme le monde. Amaury est trop délicat, trop intelligent, trop imaginatif. Il se connaît trop bien lui-même. Sa curiosité intellectuelle le pousse à étudier et surprendre les moindres mouvements de son cœur; la vivacité des images qui traversent son esprit Ta habitué à jouir d'elles comme d'un spectacle qu'il peut s'ofi'rir à toute heure et gratuitement. Il n'envisage plus la vie de face, franchement" et nettement, mais de biais, indirectement et à travers le miroir du mental. Habitué à sonder les origines des sentiments et à surveiller leur mécanisme, il assiste perpétuellement aux actions et réactions, aux naissances et aux développements de ses propres passions.

tt Rien n'àtfaiblit et ne détrempe l'esprit, ne lui ôte la faculté de vraie foi, et ne le dispose à un scepticisme universel, comme d'être ainsi témoin, dans sa conviction, d'actes contraires plus ou moins multipliés. L'intelligence s'énerve à contempler les défaites de la volonté, comme un homme à une fenêtre qui aurait la lâcheté de contempler quelque assassinat dans la rue, sans accourir à la défense de l'égorgé qui est son frère (1). «

Ce perpétuel repliement sur lui-même use son âme et

(1) Volupté, p. 334.

tue en lui toute spontanéité, ce Passé un certain nombre très petit d'images premières, le cœur devient un miroir tout rayé où les objets les plus heureux ne se réfléchis sent plus qu'à travers un réseau ineffaçable (1). y)

Son être sensible est trop réceptif, il vibre à trop d'impressions diverses, u Tels, les cœurs des hommes : plus ils sont tendres et délicats, plus ils sont vite émoussés, dégoûtés et à bout (2).

A force d'analyse, sa volonté se fatigue, il y a en lui une fatale déperdition de forces; au lieu d'agir, il s'adonne aux sollicitations malsaines de son imagination.

a C'était toujours la même façon ruineuse de pousser à bout au dedans, de mûrir, de pourrir presque en moi la pensée du mal avant l'acte, d'amonceler mille ferments mortels avant de rien produire (3).

A une telle gymnastique, il débilite non seulement sa volonté, mais, ce qui est plus grave, l'honnêteté même de sa pensée, ce L'âme humaine, sujette à cette fatale habitude, au lieu d'être un foyer persistant et vivant, devient bientôt comme une maciiine ingénieuse qui s'électrise contrairement en un rien de temps et au gré des circonstances diverses. Le centre, à force de voyager d'un pôle à l'autre, n'existe plus nulle part; la volonté n'a plus d'appui. Notre personne morale se réduit à n'être qu'un composé délié de courants et de fluides, un amas mobile et tournoyant, une scène commode à mille jeux; espèce de nature, je ne dis pas hypocrite, mais toujours à demisincère et toujours vaine (4).

Il a honte des discours et à demi mensongers qu'il débite aux femmes ^) (5) . Il arrive aisément à feindre des^

(1) Volupté, p. 229.

(2) Ibid., p. 121.

(3) Ibid., p. 123.

(4) Ibid., p. 126.

(5) Ibid., p. 188, 192.

c< VOLUPTÉ »

transports amoureux et à a se créer au cerveau de fausses ardeurs par caprice forcé et à coups d'aiguillon (1) .

Tous ces maux ont leur origine dans la volupté. Il est incapable d'affection vraie parce qu'il a livré son cœur à la volupté. Tout jeune déjà, les questions sexuelles l'obsédaient (2). La pratique des plaisirs sensuels, bien loin de calmer cette hantise, l'a encore exaspérée. De plus en plus il perçoit l'abîme qui sépare l'amour vrai de l'amour sensuel. Il y a entre eux un divorce, a A mesure que les uns avancent et se déchaînent en un endroit, l'amour vrai tarit et s'en retire (3) .

Il constate les progrès destructeurs de cette passion (4) . Elle le rend ivrogne et gourmand (5), une bête féroce est en lui; le voluptueux n'a jamais qu' « un semblant de compassion 17 (6) ; après une nuit de plaisir il est d'une humeur farouche, sa volonté vacille, son épuisement est tel qu'il ne peut prendre aucune décision, il erre de porte en porte, par pure veulerie, ne sachant chez quel ami entrer (7) .

Sa colère a une malignité toute particulière, il est ce chatouilleux et vulnérable au moindre trait , son âme ressemble à a une chair trop palpitante et délicate « (8) .

Amaux7 lutte en vain contre l'esclavage, il ne s'appar-

(1) Volupté, p. 193.

(2) (( J'avais fini par être d'une telle susceptibilité sur ce point que la crainte de perdre contenance, si la conversation venait à effleurer des sujets de mœurs et d'honnête volupté, m'obsédait perpétuellement... D {Volupté, p. 12).

(3) Volupté, p. 44.

(4) (L Couvés ainsi, fondus sourdement par une pensée échauffée, les sens et l'amour entraînent dans un obscur mélange nos autres facultés et tous nos principes » (Volupté, ip. 49).

(5) Volupté, p. 129.

(6) Ibid., p. 285.

(7) Ibid., p. 286.

(8) Ibid.:^. 278.

tient plus, la vue d'une beauté troublante lui dérobe toute maîtrise. «... Du plus loin que se dénonce une telle beauté, comme on tremble! comme on pâlit! la sueur m'inonde : vais-je m'élancer, ou vais-je défaillir (1)?«

Il n'ignore pas Faction délétère de la sensualité sur Têtre spirituel. « Qui dira combien dans une grande ville, à de certaines heures du soir et de la nuit, il se tarit périodiquement de trésors de génie, de belles et bienfaisantes œuvres, de larmes d'attendrissement, de velléités fécondes détournées ainsi avant de naître, tuées en essence, jetées au vent dans une prodigalité insensée? Tel, qui était né capable d'un mouvement grandiose coupera, chaque soir, à plaisir, sa pensée, et ne lancera au monde que des fragments. Tel, en qui une création sublime de l'esprit allait éclore sous une continence sévère, manquera l'heure, le passage de l'astre, le moment enflammé qui ne se rencontrera plus. Tel, disposé par la nature à la bonté, à l'aumône et à une charmante tendresse, deviendra lâche, inerte ou même dur. Ce caractère, qui était près de la consistance, restera dissipé et volage. Cette imagination, qui demain aurait brillé d'un mol éclat velouté, ne le revêtira pas. Un cœur, qui aurait aimé tard et beaucoup, gaspillera en chemin sa faculté de sentir. L'homme qui fût resté probe et incorruptible, s'il se disperse à vingt-cinq ans aux délices, apprendra à fléchir à quarante et s'accommodera aux puissants (2) . w

Amaury s'élève contre l'opinion qui invoque des raisons d'hygiène pour excuser l'amour illégitime. « Mais ce qu'il y a de plus subtil et de plus vivant dans la matière, ainsi jeté, tué à mauvaise fin, et n'étant plus là en nous, comme la riche étincelle divine, pour courir, pour remonter en tous sens et se transformer, cette âme du

(1) Volupté, p. 127.

(2) Ihid,, p. 133.

« VOLUPTÉ

sang dont il est parlé dans TEcriture, en s'en allant, altère riiomme et l'appauvrit dans sa virtualité secrète, le frappe dans ses sources supérieures et reculées (1). »

Quand quelque événement solennel vient par contraste éclairer les bas-fonds où il se complaît, une nausée le saisit, ...Si tout d'un coup à travers les grilles des soupiraux s'exhalait une infecte bouÉFée des égouts de nos grandes villes, l'effet ne serait pas autre que celui des plaisirs et de la volupté, quand ils nous reviennent en ces moments où la douleur sévère, la mort, l'amour en ce qu'il a d'éternel, triomphent et nous retrempent dans la réalité des choses de Dieu (2).

Il désire alors changer de vie et cherche un remède à ses passions. L'amour divin lui servira d'auxiliaire et d'appui ; son corps sera pour lui comme le temple de l'Esprit saint; il atteindra la guérison à force d'activité désintéressée, de prière et de vigilance, « ...si l'on suppose les aigreurs, la corruption des sens, l'envieuse pauvreté d'un exclusif amour combattues, vaincues par degrés à force de piété, de vigilance, de recours à l'autre vie, d'activité généreuse dépensée pour l'être aimé, et de bienfaits répandus à toute heure autour de lui, en son nom, on aurait certes, sur la terre une ombre du grand Amour qui règne au delà et de cette amplexion unanime dans l'ordre de Dieu (3) . ^>

(1) Volupté,^. 134.

(2) Ibid., p. 95.

(3) Ibid., p. 169. Souvent il revient sur cette idée, a Le plus direct remède, le seul, aux passions invétérées, c'est l'amour chrétien des hommes. La miséricorde et l'amour sont le redressement des deux excès contraires, la guérison souveraine de tout orgueil corome de toute volupté s (Volupté, p. 294). s ... Je tâchais surtout de me guérir de l'égoïsme des sens par le spectacle des misères vivantes, sachant que rien n'est plus opposé au génie de la volupté que l'esprit de l'aumône yi {Volupté, p. 303). a Tournons-nous donc, mon ami, en toute assiduité, au nettoiement et à la clarté du dedans... Tâcher de se guérir intimement, c'est déjà songer aux

Amaury se débat contre le mal et s'élance de toutes les forces de son être vers le .bien idéal : ^ • tant que nous n'aurons pas pour le bien, dit-il, les mêmes élancements de cœur... que nous avions dans le mal... nous ne serons pas des hommes selon la sublime folie de la Croix... (1).

Des obstacles nous séparent-ils de la femme aimée, il faut les accepter et les bénir, il faut renoncer à Tunion terrestre et élever notre affection jusqu'à Dieu, cherchant le lien sur un plan plus haut, a Fixez le rendez-vous habituel en la pensée de Dieu, c'est le lien naturel des âmes (2). »

Sainte-Beuve n'a jamais nié le caractère autobiographique de Volupté. Il a raconté dans ce roman ses réflexions et ses expériences (3). En écrivant son ouvrage, dit-il, ce qui est très peu un roman, je peignais d'après des caractères vrais, d'après des situations observées et senties, puisque même dans la transposition de l'époque et du milieu, je m'attachais à être rigoureusement vraisemblable. Les âmes que je décrivais et montrais à nu étaient des âmes vivantes, je les connaissais, j'avais lu en elles. Mme de Couaën n'était pas une invention... (4) ^) .

Parla bouche d'Amaury, Sainte-Beuve nous a présenté une confession parfois émouvante de ses luttes intérieures. Après avoir avoué toutes ses erreurs, exagérant même sa propre versatilité, il s'est plu à rendre son héros plus énergique dans son efîbrt moral qu'il ne le fut lui-même. Sainte-Beuve ne parvint jamais à se libérer. Amaury, par

autres, c'est déjà leur faire du bien, ne fût-ce qu'en donnant plus de vertus aux prières du cœur qu'on adresse pour eux » ( Volupté ^ p. 206).

(1) Volupté, p. 279.

(2) Ibid., p. 283.

(3) « ... Le roman de Volupté, qui n'est pas précisément un roman et où j'ai mis le plus que j'ai pu de mon observation et même de mon expérience » (Nouveaux Lundis, i, IV, p. 449).

(4) Port-Royal, t. P% p. 550 (en note).

« VOLUPTÉ

contre, trouve la paix dans un complet abandon aux vérités spirituelles.

Le style de Volupté ne ressemble pas à celui de ses autres ouvrages. L'influence de Chateaubriand y est évidente. Une grande phrase ample s'y déroule régulièrement, paisiblement, avec la majesté onctueuse convenant au récit d'un prêtre. C'est la phrase de René avec moins d'éclat et de déclamation, avec une souplesse et une insinuation propres à Sainte-Beuve.

Quelques images et quelques tableaux sont d'un vrai poète. Dans une page célèbre il compare son amie à un de ces beaux lacs d'Irlande, purs, gracieux, graves, tandis que l'époux ressemble au rocher gigantesque et immuable qui surplombe la nappe d'eau. Les ruisseaux figurent les enfants d'Adèle. Il nous dit, par cette allégorie, son plaisir à fréquenter la famille Hugo. « Moi, j'aimais naviguer sur le' lac, côtoyer le rocher immobile, le mesurer durant des heures, me couvrir de l'épaisseur de son ombre, étudier ses profils bizarres et sévères, me demander ce qu'avait été le géant, et ce qu'il aurait pu être s'il n'aidait été pétrifié. J'aimais m'avancer, ramer au large lentement dans le lac sans zéphyr, reconnaître et suivre sous sa masse dormante le mince courant des deux jolis ruisseaux jusqu'à l'endroit où ils allaient s'élancer au dehors et s'échapper sur les gazons (1). »

Le phrase émue de Volupté obéit au sentiment et non à la logique, les images s'y entassent avec une abondance et une mélodie toutes romantiques. On y sent passer le frisson de tristesse des Saint-Preux et des Werther. Comme ses devanciers, Amaury a l'exubérance de la jeunesse et la désespérance de l'âme déçue.

Le propre du poète est de percevoir l'âme cachée des choses. Sainte-Beuve abandonne parfois l'analyse pour évoquer le cadre où vivent ses personnages. Il nous peint

(1) Volupté, p. 112.

le château tranquille et ensoleillé de Couaën au fond de la province. Quand Amaury se transporte dans la capitale, nous voyons surgir le vieux Paris du quartier des Feuillantines, coin silencieux et grave bien approprié au roman d'un prêtre. Le soir, il va rendre visite à son amie qui loge au couvent; quand tous se sont retirés, il s'attarde à causer avec elle très avant dans la nuit, près delà cendre éteinte. Enfin il la quitte et sort doucement pour ne pas déranger les autres habitants du couvent. « Le bruit de cette porte que je fermais et de ma clef dans la serrure, le retentissement de chacun de mes pas au dehors, le long de ces murs solitaires, se réveillent et vibrent, hélas! en ce moment, au dedans de moi, comme ferait une montre familière sous le chevet. Dans ce court intervalle du petit couvent à mon logis, quelquefois une heure du matin sonnait aux horloges du Val-de-Gràce et de Saint-Jacques, heure pénétrante et brève, plus solennelle encore à entendre, et plus nocturne que celle de minuit (1).

Ailleurs Fauteur fait mouvoir devant nous le Paris bigarré et miroitant du Consulat (2).

Ce roman est tombé de nos jours dans un oubli presque complet. L'indifférence de la postérité s'explique par diverses raisons. L'action languissante, la rêverie stérile du héros replié sur lui-même ont fait à cette œuvre une réputation d'ennui exagérée. Il s'est produit à l'égard de Volupté le même phénomène qui se produit dans les familles lorsqu'une cadette brillante éclipse les charmes plus discrets de ses aînées. L'incontestable attrait des ouvrages critiques de Sainte-Beuve a rejeté dans l'ombre les œuvres premières : les Lundis ont fait oublier les Consolations et Volupté. L'opinion publique aime les étiquettes; quand l'étiquette de critique fut définitive-

(1) Volupté, p. 114.

(2) Ibid.^ ^, m.

« VOLUPTÉ y>

ment accolée au nom de Sainte-Beuve, son œuvre d'imagination fut vouée à Toubli. Nous ne saurions souscrire à ce verdict; Volupté se distingue par une profondeur d'analyse, une émotion, une éloquence poignantes qui manquent à maint roman plus célèbre (1).

(1) Il est curieux d'opposer la célébrité d'Adolphe à l'oubli dont Volupté est victime. Le roman de Benjamin Constant n'a pas eu à souffrir la concurrence de productions plus attrayantes du même auteur. Il reste isolé dans la vie de B. Constant, et ressort avec une évidence d'autant plus accusée

ce PENSÉES D'AOUT .

• Nous retrouvons dans ce dernier recueil poétique les motifs de Joseph Delorme et des Consolations^ mais revêtus d'une teinte plus sombre. La tristesse native du poète s'est accentuée. Des désillusions dans les domaines du cœur et de l'esprit l'ont rendu plus sceptique, plus hésitant, plus désespéré.

Ecrites entre 1830 et 1837, ces pièces contiennent des allusions aux événements qui brouillèrent l'auteur avec Victor Hugo. On y voit combien Sainte-Beuve souffrit de ce lent mais implacable refroidissement. Au souvenir de ce sentiment si ardent et si doux, il s'écrie :

Oh ! quand, après le charme de ces belles années, L'amitié, déjà vieille, en nos âmes tournées S'ulcère et veut mourir, oh! c'est un mal affreux!

L'ami qui de nous-mêmes, hélas ! faisait partie.

Cet ami qu'on portait, frappé d'un coup mortel (J'en parle, ayant souffert quelque chose de tel), Est comme un enfant mort dans nos flancs avant l'heure (1) .

Sainte-Beuve, vieilli prématurément, sent la jeunesse lui échapper; il se retourne pour jeter un regard sur le passé et cherche le senâ de la vie. L'existence n'a de prix à ses yeux que si elle s'appuie sur une affection solide et mutuelle, sur une conviction vigoureuse capable d'ins-

(1) Poésies, t. II, p. 195.

« PENSÉES D'AOUT

pirer quelque acte de dévouement (1). Mais Tamitié Ta trahi, la foi s'est dérobée, sa pauvreté lui interdit de I songer au mariageg il ne se croit plus capable de ressentir et d'inspirer Tamour ; il ne sait où diriger sa pensée et ses efforts (2). A quoi, à qui se raccrocher? Quel but donner à son existence? Une révolte s'élève en lui quand il , se rappelle les souffrances que les femmes lui ont infligées :

L'une, ardente, vous prend dans sa soif, et vous jette Comme un fruit qu'on méprise après l'avoir séché. L'autre, tendre et croyante, un jour devient muette. Et pleure, et dit que l'astre, en son ciel, s'est couché (3).

Un jour, dans une conversation, il parle à une amie:

Du mal que fait à l'âme un amour délaissé. Un amour sans espoir, l'irrévocable absence, La mort ; si l'homme aimant, en son cœur, a puissance

1) Rêvant donc, j'interroge, au tournant des hameaux, La vie humaine entière, et son vide et ses maux; Si peu de bons recours où, lassé, Ton s'appuie; Où, la jeune chaleur trop tôt ëvanouie, / On puise le désir et la force d'aller.

De croire au bien encor, de savoir s'immoler Pour quelqu'un hors de soi, pour quelque chose belle...

{Poésies, t. n, p. 136.)

(2) Et quel sens a la vie en ce triste danger? Surtout le premier feu passé de la jeunesse, Son foyer dissipé de rêve et de promesse. Après l'expérience et le mal bien connu, Que faire? Où reporter son effort soutenu? Durant cette partie aride et monotone Qui, bien avant l'hiver, dès le premier automne, Commence dans la vie, et quand par pauvreté. Malheur, faute (oh! je sais plus d'un sort arrêté), Tout espoir de choisir la chaste jeune fille Et de recommencer sa seconde famille Dont il sera le chef, à l'homme est réfusé. Où se prendre? Où guérir son cœur trop vite usé?

{Poésies, t. II, p 136.)

(3) Poésies, t. II, p. 239.

D'aimer comme la femme, et s'il peut en souffrir Comme elle, bien souvent, jusqu'au point d'en mourir, Vous doutiez; j'affirmais... (1).

On saisit dans ces deux citations Fallusion à Mme Hugo Le poète a pensé au mari d'Adèle dans les vers suivants

. . .je reconnais coquettes Nos grands hommes du jour, écrivains et poètes. Qui, dès qu'ils ont tiré ce qu'ils veulent de vous, La louange en tous sens, sur les tons les plus doux. Vous laissent, vous jugeant la plume trop usée (2).

A cette époque de la vie où Thomme encore vigoureu pressent néanmoins Tapproche du déclin, des ambitions, des espérances le saisissent, des besoins d'étreindre les joies terrestres, de conquérir sa place dans la société:

Pourtant la solitude a ses heures amères;

Des cités, je le sais, parfois un vent vous vient.

Une poussière, un cri, qui corrompt les chimères

Et relance au désir un cœur qui se retient.

Alors tout l'être souffre! On aspire le monde,

On y voudrait aussi sa force et son emploi.

On dit non au désert, à la verdure, à Ponde;

Et les zéphyrs troublés ne savent pas pourquoi (3) .

N'est-il pas étrange que cet homme fréquentant sur un pied d'égalité les écrivains les plus illustres de Theure et célèbre lui-même se plaignît de son obscurité et de son insignifiance? Quelque favorable que soit notre destinée, un instinct obstiné nous montre toujours les biens qui nous manquent et ferme nos yeux aux privilèges que noiis possédons.

(1) Poésies, t. II, p. 263.

(2) Ibid., t. II, p. 247,

(3) Ibid., t. II, p. 224.

« PEIVSÉES D'AOUT ))

Au moment de terminer son poème, il se ravise pourtant et dit son plaisir à recevoir des marques de bienveillance :

Alors, tout refusant ce qui n'est point possible,

On est touché du moins, et, d'un cœur non jaloux.

On reprend son sentier à la pente insensible,

Et pour longtemps les bois et Toubli sont plus doux (1).

Les Pensées d'Août portent maintes traces de ressemblance avec Volupté^ dont elles sont contemporaines. Derrière le poète, le psychologue apparaît, Sainte-Beuve s'analyse comme dans son roman. Dans une pièce adressée à son confident, Tabbé Barbe, le critique reprend son thème favori, Tamour de la vie campagnarde et de la retraite. Il envie cet resté dans la ville de province et vivant encore dans la maison où il est né. Ce sage n'a pas « tour à tour de tout astre essayé « ; chaque vent ne Ta pas Cl tour à tour balayé ^) (2),

Sainte-Beuve songe à l'heureuse époque de sa jeunesse, aux promenades avec Barbe sur les falaises de Boulogne, dans le vallon du Denacre, ou à Rupenbert pour la récolte des fruits. Comme Amaury, il dévoile ses propres défauts : une curiosité intellectuelle portée à l'excès, une versatilité constante, une paresse qui l'empêche de se fixer :

Je vais donc et j'essaie, et le but me déjoue,

Et je reprends toujours, et toujours, je t'avoue.

Il me plaît de reprendre et de tenter ailleurs.

Et de sonder au fond, même au prix de douleurs;

D'errer et de muer en mes métamorphoses ;

De savoir plus au long plus d'hommes et de choses,

(1) Poésies, t. II, p. 225.

(2) /ftaU, t. II, p. 245.

Dussé-je, au bout de tout, ne trouver presque rien : C^est mon mal et ma peine, et mon charme aussi bien. Pardonne, je m'en plains, souvent je m^en dévore, Et j'en veux mal guérir... plus tard, plus tard encore (I) !

Sainte-Beuve, médecin des âmes, sait les remèdes appropriés à son mal; ailleurs, il dit son besoin d'une discipline morale :

Ce qu'il faut, c'est à l'âme un malheur, un devoir!

Une épreuve contre laquelle il aurait à lutter exercerait sur lui une purification, elle le guérirait de ses mauvaises habitudes et de sa susceptibilité maladive.

Un malheur bien reçu, quelque douleur sévère Qui tire du sommeil et du dessèchement. Nous arrache aux appâts frivoles du moment. Aux envieux retours, aux aigreurs ressenties; Qui mette bas d'un coup tant de folles orties Dont avant peu s'étouffe un champ dans sa longueur. Et rouvre un bon sillon avec peine et sueur (2) !

La sagesse est dans une résignation courageuse.

Sans plus chercher au bout la pelouse rêvée, Acceptons le chemin qui se brise au milieu ; Sans murmurer, aidons à l'humaine corvée, Car le maître, c'est Dieu (3) !

Au milieu des doutes, devant la perte des illusions, sous le coup des méchancetés du monde, une retraite suprême nous est réservée, un ce cloitre intérieur « , où

(1) Poésies, t. II, p. 247.

(2) Ibid., t. II, p. 137.

(3) Ibid., t. II, p 176.

« PENSÉES D'AOUT

nous trouvons un refuge ; entretenons dans notre cœur Tamour du prochain, la croyance dans la bonté de Dieu.

Même dans les erreurs, même dans les combats, Même au sein du grand doute où s'empêchent nos pas, Un esprit de pardon, d'indulgence et de larmes, Une facilité de prier sous les armes (1).

Avec les Pensées d'Août^ Sainte-Beuve évolue de plus en plus vers Tamour des vies humbles. Il nous dit les principes de son art poétique. Le génie des grands romantiques reifarouche, il n*ose suivre la voie glorieuse qu'ils ont frayée avant lui : Lamartine a régné, « chantre ailé qui soupire, il plane sans effort ^) ; Hugo, lutteur énergique, tel un baron féodal, a combattu sous Tarmure et tenu haut sa bannièi^e, tandis que a Vigny, plus secret,

Comme en sa tour d'ivoire, avant midi rentrait » (2).

Devant ces maîtres, le cadet s'efface :

Venu bien tard, déjà quand chacun avait place, Que faire? Où mettre pied? En quel étroit espace? Les vétérans tenaient tout ce champ des esprits. Avant qu'il fût à moi, l'héritage était pris (3).

Il ne veut donner son attention qu'aux aspects plus tranquilles de la nature; au lieu de peindre les vastes sentiments et les visions grandioses, il s'attachera à considérer les détails inaperçus :

Je ne vis qu'une fleur, un puits demi-creusé, Et je partis de là pour le peu que j'osai (4).

(1) Poésies, i. lh p. 203.

(2) Ibid., t. II, p. 231.

(3) Jbid.,[i. II, p. 231.

(4) Ihid , i.m, p. 232.

Il veut racheter l'idéal par la i/érité de ses tableaux. Son horizon est borné par une modeste chaumine, demeure d'un artisan dont on entend fonctionner le marteau ; tout le jour la forge adossée au coteau lance son bruit et sa fumée à travers la pensée embaumée du poète.

Dans sa recherche d'une forme nouvelle, Sainte-Beuve s'égare hors de la vraie poésie. Il dit, en effet :

Plus est simple le vers et côtoyant la prose, Plus pauvre de belle ombre et d'haleine de rose Et plus la forme étroite a lieu de le garder (1).

Conformément à son programme, Sainte-Beuve nous ofire en un style dénué de toute poésie quelques portraits de persounalités obscures. Marèze, esprit élevé et sans prétentions, se contente d'un gain minime et mène une existence paisible :

Il tenait, comme on dit, un cabinet d'affaires; De finance ou de droit il débrouillait les cas. Et son conseil prudent disait les résultats (2) .

Enfin un héritage lui permet de se retirer à la campagne dans un et frais pavillon au volet entr'ouvert ^) . Quelques livres, des tableaux, le travail des vers suffisent à le rendre heureux. Mais une sœur sans ressources lui demande l'hospitalité; une cliente ruinée par un ancien clerc recourt à sa protection. Aussitôt Marèze renonce à ses aises; pour soutenir sa sœur et dédommager la veuve, il prend dans un bureau une place de commis, et là emprisonné :

Sans verdure à ses yeux que le vert du rideau, Il vit, il y blanchit, régulier, sans murmure. Heureux encor le soir d'une simple lecture

(1) Poésies, t. II, p. 233.

(2) Ibid., t. II, p. 138.

a PENSÉES D'AOUT »

A côté de sa sœur, — un poète souvent Qu'un retour étouffé lui rend trop émouvant, Et sa voix s'interrompt;... — lecture plus sacrée A Tâme délicate et tout le jour sevrée (1) .

Doudun est un homme doux et sans ambition, telle une fleur dont le parfum échappe à qui ne se baisse pas vers elle. Il donne toute sa tendresse à une mère infirme. Quand il ne Ta plus, habitant deux mansardes en plein faubourg, il fait de ce logis un temple en mémoire de la chère défunte; il met sa joie dans le fauteuil où elle s'asseyait, dans une tasse où elle buvait, dans le livre d'heures où elle priait. Un maigre pot de fleurs, une vieille chatte sont ses seuls compagnons. Pour se distraire, il fredonne quelque chanson vieillotte, aimée de sa mère, ou copie de la musique afin de rembourser une dette. Quand ses chefs veulent lui donner de Tavancement, il se dérobe, si grand est son besoin d'effacement.

Ramon de Santa-Cruz, ancien soldat portugais, a connu les passions et combattu héroïquement dans maintes batailles. Usé par les orages de l'existence, il s'est retiré à Paris avec sa vieille mère qu*il entoure d'une adoration chevaleresque. Ces deux exilés au cœur amer s'adoucissent mutuellement par la piété de leur affection ; le rayonnement d'amour et de respect dont ils s'éclairent l'un l'autre guérit les blessures de leurs cœurs ulcérés.

« Monsieur Jean ^) remplit les fonctions de maître d'école dans un village. Il apporte dans sa tâche un esprit idéaliste et s'efforce d'éveiller chez ses élèves l'étincelle divine. L'àme de chaque enfant est pour lui une chose sacrée. Ce modeste instituteur est un enfant trouvé, élevé par les soins d'une dame noble. Une douce camaraderie

(1) Poésies, t. II, p. 140.

le lie à la fille de sa protectrice. Mais l'âge de la puberté arrive, il doit renoncer à cette affection; au jour de sa majorité, la présidente de ... lui révèle son origine : il est un des fils abandonnés par Jean-Jacques Rousseau à la charité publique. Il a hâte de connaître son père et accourt à Paris, plein d'émoi. Rousseau le reçoit fort mal ; Jean n'ose avouer le motif de sa visite et s'enfuit, péniblement atteint par cet accueil rébarbatif. Il consacre de longs mois à de pieux pèlerinages, afin de guérir son double chagrin; il veut oublier la jeune fille qu'il ne peut épouser et le père qui l'a répudié. Revenu au pays, il s'établit auprès de sa nourrice et entreprend l'instruction des enfants du village. Une fois par an seulement, il va dîner chez celle qu'il a aimée. Son existence est toute d'abnégation.-' Un mois avant sa mort, à la Saint- Jean d'été, il mène ses écoliers au parc d'Ermenonville. On part à l'aurore. Les enfants accrochent au passage les branches pendantes dont la fraîche rosée se répand sur le bon vieillard. Une messe est dite en mémoire de Rousseau. Monsieur Jean pleure et tressaille d'espérance en songeant à celui pour lequel prient ces jeunes cœurs. Il assiste avec joie aux ébats des enfants, puis sur l'herbe se met à leur parler de la vie éternelle, les exhortant à une vie noble. Bientôt il les quittera pour un autre monde, de là-bas il les suivra encore avec amour. < Cl Heureux par le vieux maître, aimez-vous tous pour i lui (1) ! w s'écrie-t-il en terminant. La nuit tombe déjà, une étoile brille au ciel. Le vieillard, assis sur un tertre^ et montrant les beautés de la nature environnante, \ semble un second vicaire savoyard parlant le langage du Sermon sur la montagne.

Rousseau, dans les sphères supra-terrestres, le reconnaît comme son fils et le montre avec orgueil aux Sagesses célestes. Par sa vie de sacrifice, Jean a racheté les fautes

(i) Poésies, t. Il, p. 17%

« PENSÉES D'AOUT

de son père; tous deux délivrés, ils montent au ciel ensemme.

Ces personnages présentés dans les Pensées a'i^<..i/ ont en commun quelques traits de caractère : tous ils se distinguent par une tendresse dévouée et une douce résignation, tous ils trouvent une compensation aux échecs de Texistence dans une grande afTection et dans le renoncement aux ambitions terrestres. Sainte-Beuve a aimé ces êtres déshérités, il a compris la beauté de leurs existences sacrifiées et s'est efforcé de communiquer son admiration à ses lecteurs. Il se sentait lui-même comme Tun d'eux; depuis sa jeunesse, il luttait contre la pauvreté et vivait modestement avec une vieille mère. Et pourtant cet essai, si intéressant, si original soit-il, est avorté. Malgré sa sincérité, le poète n'a pas réussi à nous émouvoir. Trop souvent il semble poussé par un principe abstrait, comme un travailleur cherchant à remplir un programme; ce style, à force de poursuivre le naturel, finit par ne plus être naturel du tout; on y sent un parti pris de simplicité qui paralyse Télan poétique.

Deux poètes contemporains s'essayèrent dans le même genre. Une comparaison avec Wordsworth et Lamartine révèle les défauts Ae^ Pensées d'août. Sainte-Beuve n'a pas su jeter sur son œuvre l'étincelle qui fait vivre et qui émeut. Ses habitudes et son âme n'étaient pas assez conformes à celles de ses personnages. Wordsworth, dès sa jeunesse, vécut retiré à la campagne avec sa sœur et dans la compagnie de quelques intimes, menant une existence des plus modestes et en contact habituel avec les gens du peuple. Ses distractions consistaient en promenades, en travaux champêtres, en méditations. Il vivait dans cette âélicieuse région des lacs anglais, au milieu des montagnes et des vallées. Ses yeux ne rencontraient que des spectacles paisibles : de fraîches nappes bleues parsemées d'îles verdoyantes, des sommets, escarpés en apparepce,

mais facilement accessibles, des chemins ombragés aux courbes gracieuses suivant les si*r»i^--i*«^o des colUnes. Wordswortb +»'^— J^i^ dans des causeries avec les ^ttybans et dans l'observation minutieuse des détails du monde visible : les nuages, les mille incidents amenés par les heures, par la température ou par les saisons; sa poésie porte le reflet de l'ambiance harmonieuse où elle a pris naissance.

Lamartine a donné dans Jocelyn un rival redoutable aux Pensées ctaoût. Jocelyn a toute la flamme et tout l'élan qui manquent à Monsieur Jean et à Doudun. En raconiant la vie du curé de Valneige, il s'est un peu raconté lui-même; l'ingénuité, la foi, la sensibilité, qu'il attribue à son héros, il les possédait en propre, quoique à un titre moins pur. De plus, il a passé la meilleure partie de son enfance et de sa jeunesse à la campagne et a vécu l'existence idyllique qu'il dépeint.

Sainte-Beuve n'a pas cette simplicité d'àme ; si, par sa situation modeste, il est qualifié pour apprécier la valeur d'un Marèze ou d'un Doudun, il ne possède pas toutefois ce calme contentement devant l'infortune qu'il attribue à ses héros. Il ressent pour les humbles une sympathie sincère, mais il ne se donne pas à eux; ce sentiment n'est en lui que passager, mental. Cet homme de lettres trop nerveux et influençable subit malgré lui la fascination du monde, il est loin d'avoir dépouillé toute ambition ; la gloire littéraire, les succès de salon exercent leur mirage sur lui; de plus [Volupté nous l'a bien montré), la fréquentation de dames peu austères et très complaisantes le retient à Paris et nuit à la sérénité de son âme.

Le recueil des Pensées d'août nous raconte un voyage en Suisse. A part quelques absences en Angleterre, aux bords du Rhin ou de rapides séjours à la campagne, Sainte-Beuve n'a pas eu de contact avec la nature. Une visite en Suisse, pays romantique par excellence, aurait dû,

semble-t-il, éveiller un sens nouveau en lui. Il a fait des excursions, il est vrai, mais en intellectuel et en homme de cabinet, c'est-à-dire sans plaisir et avec essoufflement.

La vue du lac de Genève l'émeut. Il décrit un orage et note les teintes des vagues; une paix se dégage poiîr lui de ces étendues azurées :

ô Léman, vers toi j^enfreviens plus heureux;

Ta clarté me suffit ; apaisé je sens mieux

Que tu tiens en douceur tout ce qu'un cœur demande (1).

Pendant plusieurs saisons, il a contemplé avec une admiration craintive les montagnes de Savoie qui bordent le lac :

De ces monts tout est beau, chaque heure en a ses charmes. Chaque climat y passe et s'y peint tour à tour ; Et Tétranger lui-même, y vivant plus d'un jour, A les trop regarder, se sent naître des larmes. . .

Oh ! pour le cœur amer aux pensers obscurcis

Et pour tout exilé qui resonge à sa joie.

Oh ! qu'ils sont beaux encor, ces grands monts de Savoie,

Vus des bords où, rêveur, tant de fois je m'assis (2) !

Des préoccupations d'historien se mêlent à ses peintures, les souvenirs littéraires dominent dans sa pensée, chaque instant d'une promenade en bateau amène un nom illustre : Coppet où vivait Mme de Staël, Lausanne, Vevey, Clarens immortalisés par Rousseau.

Aux montagnes escarpées il préfère les plaines tranquilles qui conviennent mieux à ses goûts modérés ; les séjours dans le pays de Vaud chez ses amis Olivier lui ont inspiré de jolis vers :

Paix et douceur des champs! simplicité sacrée!

(1) Poésies, t. II, p. 322,

(2) Ibid., t. II, p. 325, 326.

Arrivé d'hier à Eysins, il ressent déjà l'effet bienfaisant de la campagne vaudoise, des pensées plus saines lui prennent Tàme et le pénètrent :

Point de merveille ici ni de haute contrée,

Point de monts, de rochers^ si ce n'est aux confins;

Mais des vergers, des prés l'un de l'autre voisins.

0 doux chemins tournants! ô verte haie en fleur (J) !

Malgré quelques souvenirs émus, la nature n'est pas pour lui une amie, il la regarde parfois même avec une sorte d'inquiétude :

Et pourtant, et bientôt, cette nature immense

Laisse un grand vide au cœur et le tient à distance (2).

Pour être content, en quelque lieu où il se trouve, il lui faut la présence ou le souvenir d'un aîni. La nature seule ne lui est pas une compagne, il ne la goûte qu'à travers l'homme et non par un contact direct; toujours il a besoin

De ressaisir au cœur l'écho du cœur sorti.

De chercher au sentier ce qu'un autre a senti (3) !

Devant un paysage grandiose qui l'intimide, il veut prendre un guide, un détail familier qu'il puisse rattacher à une personne connue ou aimée :

Un banc au bord du lac, un ombrage, une allée Où d'avance l'on sait qu'une âme, un jour voilée, S'est assise en pleurant (4) .

(1) Poésies, t. II, p. 327.

(2) Ibid., t. II, p. 256.

(3) /èiU, t. II, p. 256.

(4) Ibid., t. II, p. 256.

« jPENSÉES D'AOUT >'

Les Pensées d'Août furent le dernier essai poétique de Sainte-Beuve. Les critiques adressées à ce recueil le découragèrent. Aussi bien il sentait que sa -veine était épuisée, l'inspiration, dès lors, lui manqua; sa voie, décidément, se trouvait ailleurs.

Toutefois, ses prétentions au titre de poète n'étaient pas pure présomption. Maints articles des Lundis^ certaines lettres dans lesquelles il s'épanche nous montrent une âme émotive, qui saisit et qui rend avec grâce mille nuances dans la vie des hommes et des choses. Les circonstances développèrent en lui des tendances directement opposées à l'épanouissement de ses dons. Ami de la vie champêtre, il a vécu enfermé parmi les livres à Paris ; ami des humbles, il a fréquenté les salons et les célébrités de la capitale; admirateur de la religion, il a laissé son esprit se disperser à toutes influences ; bien que pauvre, il n'a pas mené l'existence habituelle, réelle, intérieure de ses héros. Ce poète des simples avait une âme subtile, curieuse et diverse; il ne trouva pas la note familière et émae, mais il s'égara dans des obscurités, et tomba dans la prose, employant des métaphores fausses et un style entortillé. Trop souvent sa poésie trahit l'efiFort d'un écrivain qui entrevoit la beauté mais n'a pas le souffle assez puissant pour l'atteindre et s'y maintenir.

ce PORT- ROYAL (1837-1848)

L'année 1837 marque une étape importante dans la vie de Sainte-Beuve. Après une longue agonie, sa liaison avec Mme Hugo prend fin. Pour adoucir ce déchirement, il quitte Paris et accepte de donner à Lausanne un cours sur Port-Royal. Écrivant à M. et Mme Olivier qui ont contribué à son invitation, il se dit malade de cœur et d'âme (1).

Il arrive au bord du Léman en octobre 1837. Très vite il se sent apaisé par Tatmosphère d'affection dont ses amis suisses l'entourent; la solitude et l'étude le consolent (2) . Ses lettres rendent un témoignage à la sollicitude dont il est l'objet. L'intérieur des Olivier est pour lui te un trésor de poésie, d'affection, de toutes les vertus aimables » (3). L'exemple de leur piété, de leur vie de famille le rafraîchit et le purifie; après avoir vécu auprès d'eux, il croit encore :

Aux vertus de dedans, partout, toujours possibles.

Au bonheur résigné, sobre et prudent trésor,

Au devoir modérant les tendresses sensibles... (4).

Ils ont tt la paix du cœur et le saint contentement des biens trouvés îj; ils incarnent l'idéal rêvé par Sainte- Beuve : poètes, tous deux, et tendrement unis, ils joi-

(1) Correpondances avec M. et Mme Juste Olivier y p. 41.

(2) Ibid., t. P% p. 41.

(3) Ibid,, t. I^ p. 86.

(4) Poésies, t. II, p. 261.

PORT-HOYAL î> (1837-1848) 15^

gnent les plaisirs de la vie domestique à la ctilture de la poésie; ils ont le privilège de vivre dans un pays admirable, au bord d'un lac, comme Wordsworth, et dans une constante communion avec la nature.

Juste Olivier^ homme aimant, a voué à Sainte-Beuve une amitié virile; sa femme Caroline, caractère fier et ardent, possède le double prestige du talent et de la beauté. Le couple a pour lui une atfection fraternelle qui se manifeste par de nombreux témoignages.

Ils le laissent organiser son existence quotidienne à son gré. Dès le début, il les a initiés à ses habitudes de travailleur. Une entière indépendance lui est nécessaire, tt Mes vieilles habitudes, leur écrit-il, et mes caprices et pensée sauvage et absolue, me sont revenus, et je me suis mis à craindre de ne pouvoir travailler réellement que dans les mêmes conditions auxquelles je me suis condamné à Paris depuis des années. Ces conditions sont celles d'un isolement, d'une réclusion entière et absolue et certaine pendant des heures, et d'une sévérité à cet égard (je vous le répète) presque farouche et sauvage. Ma pensée, je le crains, n'a de ressort qu'à ce prix. Avoir un endroit où je sois dans mon atelier, comme une taupe dans son trou; comme Han d'Islande dans son antre* Ainsi j'ai fait à Paris durant des années. Je crains qu'ici c^ ne soit de même, et que je ne puisse pas changer mon procédé pour un plus doux. Mon imagination m'a tellement représenté et peut-être exagéré cela avant-hier et toute la nuit, que je me suis résolu à m'en ouvrir à vous (1). «

Son existence est donc réglée avec une méthode stricte. Pour le public, il est censé loger chez ïes Olivier; maib en réalité, il occupe des chambres à l'hôtel et y passe la plus grande partie de son temps. Jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi, il reste tapi dans son domicile

(1) Correspondance avec M, et Mme J> Olivier^ p. 46.

secret, travaillant d'arrache-pied. Dans la seconde partie de la journée, il se rend auprès de ses amis chez lesquels il dîne, cause et reçoit des visites.

Il a fait venir de Paris une caisse contenant plusieurs centaines de volumes. Ainsi outillé, il rédige ses leçons qui ont lieu à l'Académie trois fois par semaine. A sa demande, les dames ont été admises; tous les lundis, mercredis et vendredis ses auditrices l'attendaient à la sortie de son hôtel, s'inclinaient à son passage et le suivaient à distance tandis qu'il montait les escaliers du Marché, enveloppé d'un grand manteau (]). Son auditoire était composé d'étudiants, de dames, de demoiselles et d'hommes de tout âge. Sainte-Beuve écrivait ses leçons mais il ne s'astreignait pas à lire chaque ligne de son texte. Il faisait une sorte d'improvisation d'après les papiers qu'il avait sous les yeux (2) .

Sainte-Beuve n'était pas orateur, son organe manquait de puissance; toutefois son cours obtint un vif succès. «La nouveauté du sujet, raconte M. Rambert, la parole du professeur, spirituelle, familière, riche en traits pittoresques, en mots incisifs et profonds, l'intérêt personnel qu'on lui portait, l'espoir de sa conversion : tout se réunissait pour fixer l'attention et piquer la curiosité (3). «

La réunion, au pied de cette chaire, de la jeunesse des deux sexes ajoutait à la popularité du cours. Les jeunes filles donnèrent à leurs voisins du sexe fort des surnoms empruntés aux personnages de Port-Royal; quelques mois plus tard, des mariages en résultèrent.

Un banquet lui fut ofiert; des vers de bienvenue lui furent adressés ; la Société d'étudiants Zojingue chanta une sérénade en son honneur. Il était reconnaissant pour la sympathie intelligente qu'on lui témoignait, et J'ai con-

(1) Léon Séché, Sainte-Beuve, i. ^^ p. âl8.

(2) Lettres de Sainte-Beuve à Collombet, p. 195.

(3) E. Rambert, Alexandre Vimt, p. 362.

tracté ici, écrit-il, au cours de Thiver 1838, de grandes obligations pour Taccueil et la bienveillance sérieuse et si soutenue (1). Quelques années plus tard, de Paris, il dira le souvenir ému que lui laissent ces mois de Lausanne. « Je me laisse aller parfois à regretter de n'être pas resté teut à fait dans le séjour d'études, de rêve, de solitude entremêlée d'amitié, que le pays de t/aud semblait m offrir (2). .

Parmi la bienveillance dont il était l'objet à Lausanne, quelques mécontents élevèrent des réserves; on lui reprocha d'être trop esclave de ses notes; on blâma le choix du sujet, trop sérieux pour un auditoire mondain; on lui objecta sa méthode fragmentaire et détaillée (3). Le soir, dans les cafés, des railleurs parodiaient la leçon du jour, imitant l'accent picard et les gestes de Sainte-Beuve. Tou tefois ces notes discordantes se perdirent dans la masse et l'écrivain n'en fut guère troublé.

Une amitié précieuse embellit son séjour à Lausanne. Dès son arrivée en Suisse, Olivier lui avait fait lire la Chrestoînathie de Vinet. Enchanté de l'œuvre du critique vaudois, Sainte-Beuve avait sur-le-champ écrit un article pour la Revue des Deux Mondes à son sujet. Il admirait la concision, la fermeté logique du style de Vinet, il appréciait chez lui un mélange d'onction et de vivacité, la précision atténuée par la douceur et la modestie. Indépendant comme toujours, quoique sympathique, Sainte- Beuve signalait certaines duretés de mots et d'images, le style de Vinet lui paraissait doctrinaire et rationnel; malgré son sens littéraire délicat et une certaine élégance dans l'expression, le théologien était accoutumé à mettre les idées morales et religieuses au-dessus des opinions purement -littéraires, les habitudes rigoureuses du

(1) Nouvelle Correspondance ^ p. 44.

(2) Ibid., p. 64.

(3) G. MicHAUT, Sainte-Beuve avant les a Lundis », p. 376.

156 SAINTE-ÈEUVE. — L'HOMME ET LE POÈtË

devoir lui interdisaient de s'abandonner à la flamme intérieure (1).

Bientôt Sainte-Beuve fit la connaissance personnelle de Vinet. Il y avait quelque chose de piquant dans la rencontre de ces deux hommes si divers; Tun, théologien au cœur tendre mais aux principes stricts; l'autre, critique raffiné et mobile. Il semble bien que tous, à Lausanne, avaient escompté la conversion de Sainte-Beuve au christianisme protestant ; les regards se tournaient avec curiosité vers ces deux grandes intelligences, attendant les résultats de leur conjonction. Sainte-Beuve, par son attitude, encouragea ces espérances. Toujours accessible à des influences nouvelles, il était tout prêt à se mettre sous la direction du saint penseur.

Vinet suivait les leçons sur Port-Royal; il exprime parfois sa reconnaissance et son admiration. Dans ses carnets intimes, il rédige après chaque cours des observations telles que les suivantes : « Belle leçon sur Jansénius » , « Très belle leçon sur les Provinciales » ; d'autres jours il se borne à indiquer le sujet traité. En janvier 1838, après la publication Ae Madame de Pontivy dans la Revue des Deux Mondes^ Vinet écrit un article sur cette nouvelle dans un journal vaudois. Il reproche à Sainte-Beuve « de laisser notre intérêt se distraire vers une afi'ection illégitime, qu'il environne de Je ne sai» quelle trompeuse auréole de vertu et d'innocence » (2).

Avant de publier ces lignes, Vinet avait eu soin de les communiquer à Sainte-Beuve afin de ménager sa susceptibilité. Le critique français lui sut gré d'une telle prévenance, a Laissez-moi vous remercier de votre attention ii délicate, si affectueuse, répond-il. Je sens, croyez-le, tout le prix de cette affection en laquelle j'ai confiance pluis

(1) Portraits contemporains, t. III, p. 12, 17, 19, 20, 22, 23, 27, 29.

(2) Lettres d'Alexandre Vinet, t. II, p. 51. Cité par L. Sjéché, Sainte-Beuve f t. I*", p, 203.

arxeorc tjjueje ne le témoigne et que je ne la cultive. La meilleure façon de répondre à ces sortes d'affections serait, Je me le dis, d'entrer dans les sentiments tout sérieux qu'elles vous souhaitent pour votre bonheur; et tant qu'on en est bien plus loin qu'on n'ose l'âvouer, il semble alors qu'on doive mettre, par respect même, une discrétion extrême à ces amitiés qui seraient si précieuses, et qui le sont puisqu'on croit déjà les posséder. Mais, je vous le répète, le respect même du fond fait qu'on est plus discret dans les témoignages (1 ) .

Sainte-Beuve avouait se sentir trop peu sérieux pour devenir l'ami intime de son correspondant ; la haute i^aleur morale de Vinet l'intimidait et l'attirait tout à la fois. Si le penseur vaudois ne parvint pas à convertir le critique parisien, il exerça cependant une forte influence sur lui. Après l'échange d'idées que nous venons de citer, Sainte-Beuve se rend chez Vinet fréquemment ; la bonté et l'intelligence de cet ami le séduisent; son àme endolorie par son récent chagrin se détend; il confesse ses fautes. A la date du 25 février, Vinet écrit dans son journal : tt Visite de M. Sainte-Beuve » , et fait suivre ces notes d'une phrase en caractères chiffrés : « Qui me laisse lire dans son cœur (2) !

Mais Sainte-Beuve était obsédé par le souvenir de son amour déçu, trop absorbé par la préparation de son cours, trop désireux aussi de sauvegarder sa liberté de pensée, et trop ondoyant pour se laisser imposer une conception de la vie définie et définitive. Malgré ses coquetteries répétées envers le christianisme, le scepticisme avait pris racine en lui. Vingt ans plus tard il racontera à une amie suisse l'histoire de son àme depuis sa jeunesse et lui expliquera pourquoi il ne se laissa pas conquérir par Vinet. Le récit, bien qu'un peu long, vaut d'être cité en entier :

(1) L. SÉCHÉ, Sainte-Beuve, t. P% p. 207,

(2) ÏD., ibid., i, ¥\ p. 205.

« Voici, autant que mon souvenir peut le l'histoire de mes phases religieuses. Élevé simplement, moralement et dans une religion modérée près de ma mère, en province, je suis venu à Paris à Tâge de treize ans et demi, déjà assez avancé pour Tesprit et pour les études, et très vierge de cœur. Pendant une année, Tidée religieuse s'est plutôt développée en moi et exaltée par suite du chagrin de Fabsence et de Tennui du foyer natal. Mais Tannée d'après, le courage humain a pris le dessus, je me suis fait homme comme je Tentendais et je me suis initié de moi-même par toutes sortes de lectures aux idées philosophiques : je n'ai pas tardé à les pousser très loin, au moins quant aux résultats, et il n'^n était aucun qui m'effrayât, même par ses absolues négations. Cet état resta le mien pendant des années et m'est devenu fondamental. J'y ai joint des études de médecine et d'anatomie dirigées d'après la même inspiration purement positive. Toutefois, ayant beaucoup souffert vers l'âge de vingtcinq ans, j'éprouvai pendant six mois une sorte de maladiède la sensibilité qui prit un caractère mystique, plus poétique que religieux sans doute, mais qui affecta aussi la forme chrétienne. C'est alors que je fis un petit recueil de poésies intitulé les Consolations qui, depuis, ne s'est plus réimprimé séparément : sans quoi je vous l'enverrais, et il vous plairait, et il vous referait illusion encore, malgré tout ce que je pourrais ajouter de contraire. C'est simplement un rêve céleste de six mois dans ma vie. Mais il m'en est resté longtemps quelque chose, notamment la faculté de comprendre la tendresse chrétienne et d'y entrer, lorsque je rencontrais des personnages qui en étaient imbus et pénétrés. C'est ainsi que j'ai pu aborder le sujet de Port-Royal; mais auparavant j'avais comme épuisé la poésie et le roman du genre, dans un livre assez singulier, intitulé Volupté, dont le nom est plus léger qu^ le fond, et que je ne vous conseillerais pourtant pas de lire. Il est résulté de cette série de composi-|

tions et d'études dans cette direction, que je sais tout ce qu'on peut dire en faveur et en l'honneur d'une certaine doctrine, et qu'au besoin je le dirais moi-même; mais les doctrines fondamentales dont je vous ai parlé et qui tendent à tout expliquer par l'organisation et par la nature, n'ayant fait que gagner en moi sous main, j'ai acquis cette disposition sceptique définitive qui me range dans la moins bonne classe de ceux que vous dépeignez. Il est d'ailleurs si loin de ma pensée de jamais détourner personne d'une autre voie et de me faire prêcheur, que vous avez pu lire plusieurs volumes de moi sans trop voir éclater ces sentiments et qu'il faut, pour que je vous les expose ici avec cette franchise, le besoin que j'ai d'éviter aucune dissimulation, aucun malentendu entre nous. Excusez-moi, chère Mademoiselle, et pardonnez cette vue purement philosophique des choses à un homme qui a beaucoup vécu seul, et dont le cœur, ce grand convertisseur de l'esprit, n'a jamais été possédé bien longtemps et absolument par un autre cœur qui daignât l'incliner et le gouverner. Quand je suis allé dans le canton de Vaud, j'ai trouvé d'aimables prêcheuses, notamment Mme Olivier, dont vous avez pu lire le livre de poésies qu'elle a publié de concert avec son mari (les Deux VoixJ; j'ai surtout rencontré en M. Vinet l'homme qui était le plus fait peut-être pour inspirer un respect tendre et un désir de conciliation dans l'ordre des idées et des espérances. J'ai écouté, j'ai goûté, j'ai admiré et senti. Vous savez bien que ce n'est pas là croire (1) .

Quand on s'aperçut à Lausanne que Sainte-Beuve ne répondait pas aux espérances de prosélytisme que sa docilité avait éveillées, on éprouva un désappointement. Malgré la tranquillité dont il avait joui dans cette ville, il ne se fixa pas à Lausanne. Peut-être redoutait-il une emprise sur ses idées.

(1) Lettres de Sainte-Beuve à Adèle Couriard (15 septembre 1857).

Dans une lettre adressée à un ami en 1839, il écrit : ce Lausanne m'a charmé... Du calvinisme j'en suis très peu fou; mais je pourrais l'être, sans inconvénient, de Vinet, qui est si peu calviniste, lui, et qui veut écrire une vie de saint François de Sales avec amour (1). »

Auprès de Vinet et de ses amis lausannois, Sainte- Beuve s'initia à une forme nouvelle de la religion chrétienne, il enrichit le trésor de ses expériences intellectuelles,^owf^ï^ admira et5^w^f^Vlavaleurdu protestantisme; il n'en revint pas moins à Paris désabusé et sceptique, comme il en était parti.

Le milieu lausannois favorisa l'étude de Port-Royal; le sérieux, l'élévation de pensée des personnes qu'il fréquentait le mettaient en harmonie avec les personnages dont il cherchait à évoquer les figures. L'atmosphère de bonté et de tendre sympathie dont l'enveloppaient M. et Mme Olivier et Vinet amena dans son àme une détente tout à fait propice au travail. Sainte-Beuve doit donc beaucoup à Lausanne; il ne faudrait pas toutefois exagérer la part de ces amis dans la composition de Port- Royal. Sainte-Beuve a revendiqué lui-même son indépendance sur ce point dans une lettre à M. Saint-René Taillandier. Parlant de Vinet, il dit : a II ne s'agit pas de savoir si j'ai profité de sa connaissance particulière et de sa conversation, mais si j'ai été initié far lui et si j'ai allumé ma lampe de Port-Royal à ses lumières. Permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas mesuré sur ce point la portée de vos paroles, lesquelles, consciencieuses et bien motivées qu'elles sont dans l'habitude, ont de l'autorité. Vous pouvez sans doute user et abuser contre moi des éloges que je me suis plu en toute occasion à donner à M. Vinet... J'ai droit de demandera un critique aussi ami, aussi élevé, aussi savant que vous, entière justice et exactitude sur le point le plus délicat

(1) L. SticHÉ, Sainte-Beuve, t. P% p. 210.

et le plus cher à tout homme de pensée et d'innovation, Imitiative et Toriginalité en ce qui est de mon œuvre capitale (1) .

Depuis plusieurs années déjà, il se tournait avec intérêt vers les solitaires jansénistes; M. Michaut place en 1830 le début de ses études sur Port-Royal, Dans Volupté^ écrit en 1834, il donne une place importante aux écrivains du fameux couvent; le 18 décembre de la même année, il écrit à Ampère : ^ J'ai tout à fait embrassé l'étude et les saints solitaires de Port-Royal (2).

Lé sujet Tattirait pour des raisons diverses : il avait, nous le savons, une prédilection pour les personnages humbles, vivant à l'ombre d'une existence tranquille, dans la méditation et dans la régularité des occupations champêtres; déplus, il aimait les analyses, les confessions, les examens de conscience; enfin, dans sa mobilité excessive, il admirait ces hommes si différents de lui, ces âmes fortement trempées et retranchées dans une foi inébranlable, qui renonçaient aux situations brillantes pour se vouer à la retraite et qui jamais ne déviaient de la ligne rigide adoptée. Dans les Pensées df août ^ il disait déjà :

Dans les récits qu'on lit des hommes d'autrefois. Des meilleurs, des plus saints, de ceux en qui je crois, Ami, ce que j'admire et que surtout j'envie, C*est leur force, un matin, à réformer leur vie; C'est Dieu les délivrant des nœuds désespérés (3).

Il avait un perpétuel besoin de se raccrocher à des natures plus fortes, il les considérait avec envie, cherchant à leur dérober le secret de leur fermeté. -

Dans le premier volume de Port-Royal^ il nous parle

(1) Correspondance de Sainte-Beuve, t. I'^ p. 364.

(2) Ibid., p. 29.

(e3) Poésies, t. II, p, 177.

de ces êtres fragiles, a natures secondes... qui ont besoin de suivre et de s'attacher )^ . Il y a dans ce passage comme un cri d'angoisse, c'est la confession d'une intelligence qui a longtemps cherché et qui se désespère de n'avoir pas trouvé. Sainte-Beuve répète ici ce qu'il nous avait dit dans Volupté, Ces hommes-là « sont des Elisée en peine qui cherche leur Elie et qui, sous lui, si elles le trouvent, dirigent les moindres. Mais combien elles sont loin souvent de le trouver ! Comme elles deviennent souvent malheureuses, ces âmes doucement et fermement acolytes, par le choix qu'elles font, si Dieu ne s'en mêle, s'il ne noue et ne soutient incessamment leur lien ! Comme elles restent à la merci des âmes plus fortes et volontiers tyranniques qui les possèdent, qui les exploitent comme on dit et en font leur proie! Et quelles douleurs, et quelles aigreurs, ces mécomptes de l'admiration apportent tôt ou tard dans la sensibilité! Hier, sous nos yeux, n'avons-nous pas vu de chers et tendres disciples rompant après douze ans de communauté avec le prêtre le plus éloquent? J'en puis parler : cela a été public; les blessures ont saigné et crié devant tous. Lancelot n'eut rien de tel à souffrir... C'est que M. de Saint-Cyran était un directeur véritable et selon l'esprit. M. Arnauld était un grand docteur et un controversiste ; M. de Lamennais aussi était un écrivain polémique ardent : ni l'un ni l'autre n'étaient des directeurs (1). »

M. G. Michaut, à qui nous empruntons ce passage, ajoute : et Quelle émotion dans ces lignes, quel trouble encore dans ce souvenir, quelle véhémence dans cette brusque et décisive condamnation de Lamennais! Ce n'était pas, comme il l'avait cru, un directeur; c'était à peine un prêtre : ce n'était qu'un écrivain. Voilà qui en dit long sur sa plaie ; voilà qui nous fait pénétrer jusqu'au fond la blessure des désillusions qui ont suivi a ces mo-

(1) Part-Royal, t. P', p. 440.

« PORT-ROYAL » (l837-l848)

a menis qu'il n'a pu oublier « . Comme on sent qu'il a vu se briser la branche où il se cramponnait désespérément ! Et comme on comprend qu'au fond du cœur il n'est pas encore résigné à ne plus jamais redevenir chrétien (1) ! w Sainte-Beuve a consacré trente années de sa vie à ce livre qu'il appelle ce son œuvre capitale . Port-Royal a un caractère personnel, lyrique même, parfois. On en peut juger par les fréquentes citations que nous y empruntons au cours de notre étude. Au début, il proclame son admiration pour la force d^àme des jansénistes, et particulièrement pour cette famille Arnauld, soulevée par un magnifique élan de foi. Il' écrit à leur sujet une des plus belles pages de son œuvre; après avoir fait surgir devant nous d'une manière saisissante la scène dite du guichet, Sainte-Beuve nous énumère les conversions successives de ces croyants frappés par une contagion de sainteté (2) .

a Car, se figure-t-on bien, ajoute-t-il, non pas aux jours solennels, mais à chaque jour, à chaque heure monotone de cette vie contrite et recueillie, tout ce qui devait sortir, émaner en amour, en prière, en élancements, et déborder, s'efiectuer au dehors en aumône, en bienfaisance, en sacrifice de soi pour tous; ce qui devait incessamment rayonner et s'échanger entre tous ces cœurs de mère, d'aïeule, de filles, de petites-filles, de sœurs, de fils, de neveux et de frères, entre tous ces êtres unis dans un seul sentiment de fidélité repentante, d'immolation et d'adoration? Voyez-les tous un peu dans notre idée, rangés devant nous, agenouillés à la lampe du matin, sur ce parvis qu'ils usent et sous ces voûtes qu'ils font nuit et jour retentir; figurez-vous, tachez de vous figurer par des chants, par des rayons, par tout ce qu'il y a de plus éthéré et de plus pur, cette inénarrable et invi-

(1) G. Michaux, Sainis-Beuve avant les •. Lundis », p. 388, {%) Port-Royal, t. V\ p. 129.

sible communication de pensées, de sentiments, d'âme enfin, d'âme perpétuelle sous Toeil du Seigneur; et demandez-vous après s'il fut, depuis les jours anciens, depuis la tige de Jessé, depuis l'olivier des patriarches et dans toutes les postérités bénies, un plus beau spectacle sur la terre (1) !

Plus loin, il nous raconle le désespoir de Pascal et de sa sœur Jacqueline lorsque les religieuses de Port-Royal furent contraintes par Louis XIV à signer un formulaire qui offusquait leurs convictions.

ce Étrange effet de la même cause sur le frère comme sur la sœur! s'écrie Sainte-Beuve. Laissons la question de détail, et si décriée, du formulaire; allons au fond, jugeons de l'esprit même, c'est-à-dire de cet amour sans bornes pour la vérité. Quelle grandeur morale! Et qu'ils sont heureux ceux qui peuvent souffrir à ce point pour l'intégrité de la conscience, jusqu'à défaillir, jusqu'à mourir ! Agonie sainte ! Conçoit-on rien de plus admirable que cette si vive, si délicate et si vulnérable tendresse pour la vérité, au cœur de si fermes et si invincibles intelligences? La sœur en meurt, le frère en tombe à terre sans connaissance. Fontenelle, Gœthe et M. de Talleyrand n'ont pas de ces syncopes-là (2). >^

Et comme la hauteur d'âme de Pascal lui rappelle Vinet, il ajoute un témoignage d'affectueuse estime à son ancien ami, mort depuis plusieurs années (3) .

Sainte-Beuve ne se borne pas à admirer les personnes,

(1) Port-Royal, t. P^ p. 131.

(2) Ibid., t. III, p. 356.

(3) a Un homme de qui (aujourd'hui qu'il n'est plus) on a droit de dire qu'il fut de la postérité et de la race de Pascal, M. Vinet, parlant de ces douleurs étouffées et contenues des hommes de Port- Royal, a remarqué que ce qu'il y a en eux de tendre et d'humain se' décèle comme à regret, mais n'agit que plus fortement : « Des

<c liens déchirés les font mourir ; ils ne pleurent qu'au dedans, mais leur vie s'écoule avec des larmes profondés î » Et n'est-ce pas ainsi que lui-même est mort comme eux? >•> {Port-Roy al ^i. III, p. 356.)

il admire et comprend les aspirations et les sentiments. Dans son enthousiasme pour les sublimités du mysticisme, il se mêle souvent une tristesse; même à l'époque où il se sera définitivement rallié au scepticisme, il aura encore la nostalgie de la foi.

u Et toutefois, dit-il, il y a dans les sentiments de religion, comme dans Tordre des afifections naturelles, un moment où l'analyse est déjouée, où, avec les pleurs, la tendresse se déclare, où Toubli de soi, Tabandon involontaire et le touchant sacrifice commencent : c'est Theure de la passion, de Tattente amoureuse, de la sainte folie au pied de la croix, de cet héroïsme unique, inénarrable des Madeleine et des sainte Thérèse.

tt Je sais ce qu'un esprit d'observation comparée et de science sévère pourrait avoir à ajouter encore; mais une telle opiniâtreté d'analyse serait ici fastidieuse et presque inconvenante; arrivé à ce point, je ne veux que relire l'admirable chapitre de saint Paul sur la charité, et celui de \ Imitation ^nv l'amour (1). «

L'énigme de la mort et de la séparation lui arrache un aveu. M. Hamon, perdant une amie chère, élève cette prière à son créateur : ce Mon Dieu, si elle a besoin de secours, faites que nous la secourions; si elle n'en a plus besoin, faites qu'elle nous secoure. » Admirable prière! s'écrie Sainte-Beuve, malheur et tristesse à ceux qui ont perdu des êtres chers et qui ne trouvent point chaque soir dans leur cœur assez de foi, ni assez d'ardeur à leurs lèvres, pour la proférer (2) ! ^)

Il s'identifie avec ses personnages et avec leurs idées ; il oublie par moments son point de vue et se tourne vers des adversaires imaginaires de Port-Royal pour réfuter leurs arguments.

«La prière était donc pour eux, dit-il, cet auxiliaire

(1) Port-Royal, t. V, p. 133.

(2) îbicL, t. IV, p. 319.

166 SAliVTË-BEtJVË —

puissant, tout intérieur, toujours agissant, sur lequel ils comptaient pour vivifier l'œuvre, comme d'autres comptent près des enfants sur l'aiguillon extérieur de la louange. On peut aujourd'hui juger ces Messieurs bien simples d'avoir cru ainsi trouver dans la prière un équivalent, et mieux qu'un équivalent du ressort humain. Je demanderai seulement à ceux qui seraient portés à juger de la sorte, ce que c'est que croire en Dieu, si l'on ne croit pas très vivement à la prière (]) ? «

Par moments, la crédulité naïve des religieux lui arrache un sourire : un des solitaires, tout perclus, a subitement retrouvé l'usage de ses membres en baisant les pieds du cadavre de M. de Saint-Cyran. ci Merveilleux effet, à coup sûr, dit Sainte-Beuve, de la vénération fortement éprouvée (2) .y)

Racontant le miracle de la sainte'Epine, il ne se bornera plus à sourire, il aura un mot sévère pour un enthousiasme qui lui paraît de l'enfantillage : « Les jansénistes y voyaient le triomphe de leur cause; j'y vois surtout l'humiliation de l'esprit humain (3). v

Dans les derniers volumes, il est toujours plus frappé des inconséquences et de l'obstination des jansénistes. Ces religieux s'étaient, dès l'origine, placés dans une situation équivoque vis-à-vis de l'Eglise. Hérétiques et indépendants, ils réclamaient hautement leur titre de fidèles catholiques et proclamaient leur soumission aux autorités. Même lorsque le pape se prononçait contre aux, ils trouvaient moyen d'ergoter et insistaient sur l'excellence de leurs idées, tout en prétendant ne pas désobéir. A partir d'Arnauld, ils s'obstinent à savoir mieux que les papes ce que ceux-ci pensent, et interprètent à leur manière les sentences pontificales (4). Ils résistent opiniâtrement sur

(1) Port-Royal, t. III, p. 498.

(2) Ibid., t. II, p. 205.

(3) Ibid , t. III, p. 177.

(4) Ibid., p. 92.

certains points, alors que, sur d'autres points aussi essentiels, ils s'en rapportent aux décrets de TÉglise.

Les persécutions subies ne les rendent pas indulgents envers les protestants ; bien loin d'être en sympathie avec des chrétiens qui, comme eux, souffrent pour leurs convictions, ils sont aussi sévères envers eux que les orthodoxes les plus fanatiques. Arnauld, proscrit et malheureux, approuve les mesures violentes contre le calvinisme (1). ce Quant à la révocation de Tédit de Nantes, dit Sainte- Beuve, et aux rigueurs qui suivirent et précédèrent, Arnauld, sans tout approuver, est en somme pour la politique du roi ; il est catholique et royaliste plus que chrétien. Il a de ces duretés et de ces aveuglements du sens moral qu'on a peine à se figurer et à comprendre chez un si noble persécuté (2) .

L'historien avoue à ses lecteurs les désappointements que lui cause l'attitude des jansénistes ; selon sa coutume, il prend son lecteur comme confident, a J'aime mon sujet, dit-il au livre III, je le révère, mais j'y habite depuis des années et j'ai eu le temps d'en faire le tour : j'en sais les côtés faibles et bornés, et comme rien ne m'oblige à les dissimuler, je les dénonce (3).

La première génération, celle de Saint-Cyran et de Pascal, avait de la grandeur; la supériorité morale et la portée intellectuelle de ces hommes étaient remarquables ; la seconde génération, malgré la vigueur d'un Arnauld et la finesse d'un Nicole, a bien des limites et des étroitesses.

Au livre V, Sainte-Beuve continue ses confessions. Malgré son désir d'impartialité, mille pensées contraires se partagent son esprit à la lecture des récits écrits par les religieuses durant les persécutions de 1661 à 1665.

(1) Port-Royal, t. III, p. 310.

(2) Ibid., t. V, p. 320.

(3) Ibid., t. III, p. 94.

S AIIVTE-BEUVE. —

« L'impatience, dit-il, je Tavouerai, est un de ces premiers sentiments (.1). » Pourquoi ne pas montrer quelque docilité, puisqu'elles se prétendent bonnes catholiques? Pourquoi cet esprit frondeur qui va jusqu'à tourner en ridicule un homme qui se met en quatre pour les tirer d'affaire par une transaction (2)? Enfin, à la dernière heure, au moment où Port-Royal est à l'agonie, pourquoi une vingtaine de filles, vieilles, infirmes et ignorantes, vont-elles compromettre à toujours leur cause par un acte de méfiance (3) ?

En 1846, déjà, une certaine lassitude se trahit; il se plaint que son sujet lui ait été dérobé par Victor Cousin, il donne des éloges au célèbre philosophe et historien, a un des plus grands esprits de ce temps-ci , qui soulève ses lecteurs par l'entrain de sa verve et l'éclat de sa plume, qui présente ses personnages avec un magnifique talent et une plénitude de langage assez au niveau des hauteurs du grand siècle pour justifier l'intérêt excité et le retentissement universel . Puis, très habilement, et selon un procédé où il est passé maître, Sainte-Beuve glisse à la faveur de ces témoignages d'admiration quelques critiques assez vives, bien qu'indirectes. « Il est résulté pour moi de ces diverses circonstances, et des autres complications fortuites dont la vie ne manque iamais, bien des délais involontaires, un ralentissement . inévitable, et pourquoi ne pas le confesser? un certain dégoût, non pas certes pour mon cher et intime sujet, mais pour cette publicité bruyante à laquelle, portion par portion, je le voyais s'en aller en proie. J'y reviens aujourd'hui, à mon heure, dans une disposition d'esprit qui s'y retrouve conforme; j'y reviens légèrement mortifié, ne souhaitant plus qu'une chose, achever dignement

(1) Port-Royal, t IV, p. 136.

(2) Ibid., p. 200.

(3) Ihid., t. VI, p. 184.

de le traiter, en étant de plus en plus vrai, sincère, indépendant, indépendant même du sentiment profond qu'il m'inspire (1) . «

En 1857, Sainte-Beuve, après avoir terminé son grand ouvrage, y ajoute un post-scriptum. Il constate avec tristesse que sa longue intimité avec les gens de Port-Royal ne lui a pas apporté la paix. Il avait entrepris cette étude avec enthousiasme, il Ta terminée à force de travail et par devoir, a Jeune, inquiet, malade, amoureux et curieux des fleurs les plus cachées, je voulais surtout à Torigine, en pénétrant le mystère de ces âmes pieuses, de ces existences intérieures, y recueillir la poésie intime et profonde qui s'en exhalait. Mais à peine avais-je fait quelques pas, que cette poésie s'est évanouiè, ou a fait place à des aspects plus sévères : la religion seule s'est montrée dans sa rigueur, et le christianisme dans sa nudité. Cette religion, il m'a été impossible d'y entrer autrement que pour la comprendre, pour l'exposer... J'ai eu beau faire, je n'ai ' été et je ne suis qu'un investigateur, un observateur sincère, attentif et scrupuleux. Et même, à mesure que j'ai avancé, le charme s'en étant allé, je n'ai plus voulu être autre chose (2) . »

Son secrétaire, Jules Levallois, nous raconte la pénible impression qu'il éprouva lorsque Sainte-Beuve, un matin d'août 1857, lui dicta ^ cet éloqueat et désolant jt?05/scriptum ^5 (3). Sur ses instances, le critique attendit plusieurs années avant de joindre ce fragment au dernier volume de Port-Royal.

Dans ses lettres, Sainte-Beuve reconnaît la modification graduelle de son point de vue. a Mes idées n'ont pas été sans varier pendant les longues années que j'ai suivi ce travail. La sincérité m'obligerait pourtant à dire où j'en

(1) PorURoyal, t. III, p. 4.

(2) Ibid., t. VI, p. 243, 245.

(3) Jules Levallois, Sainte-Beuve i p. 85.

étais en le terminant. C'est plutôt vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres que j'ai tenu à constater Tétat, triste ou non, mais non embelli, de ma conviction et de ma conscience (1). )v

Jules Levallois, et d'autres critiques à sa suite, ont quelque peu exagéré le changement d'attitude de Sainte- Beuve vis-à-vis de Port-Royal. Si, comme l'auteur le reconnaît lui-même, l'esprit critique s'est peu à peu tt infiltré au bas des pages « , l'ouvrage n'en garde pas moins son unité. Il y a eu dans son esprit une évolution, mais non une contradiction. Jamais il n'a renié son admiration première pour les grands jansénistes. A la fin de l'ouvrage, il rend un dernier hommage à leur vigueur et à leur intégrité : u Oh ! que si jamais il y avait un moyen pour la France, pour ce pays d'honneur et de folie, de devenir un pays de force et de légalité... c'eût été à condition que l'élément janséniste, si peu aimable qu'il fût..., n'eût pas été tout à fait évincé, éliminé, qu'il eût pris rang et place régulière dans le tempérament moral de la société française, qu'il y fût entré pour n'en plus sortir (2). ^?

Si Port-Royal avait vécu, il aurait donné à la nation la solidité et la consistance; ces hommes étaient des gens « avec qui l'on savait sur quoi compter; caractère quia surtout manqué à nos mobiles et brillantes générations françaises îî .

Quelques-uns des plus beaux passages sur la prière et l'adoration se trouvent dans les derniers volumes.

(1) Nouvelle Correspondance, p. 305. De même dans une autre lettre, il dira : a ... L'ouvrage n'a peut-être pas été conçu et exécuté tout entier dans un seul et même esprit. La philosophie s'y est infiltrée de plus en plus au bas des pages et comme dans le soussol, c'est la note qui exprime le plus souvent ma pensée de fond et de derrière, n (J. Troubat, la Salle à manger de Sainte-Beuve,

{%) Port-Royal, i. XI, ^

ITl

. En dépit de son impatience, Sainte-Beuve conserve toujours un fond de sympathie pour ces religieux persécutés. II ne cache pas son indignation devant Todieuse intransigeance de Louis XIV; penseur libre, il prend intérêt aux souffrances de ces indépendants. Il a expliqué lui-même son point de vue dans une lettre à un catholique qui lui reprochait ses variations. « Sans prétendre à plus d'unité et d'homogénéité qu'il ne convient dans ma vie littéraire, je ne crois nullement être en contradiction avec moi-même autant que vous le supposez, et mon ouvrage de Port-Royal notamment, que j'achève en ce moment de réimprimer, après l'avoir complété, en sera la preuve. C'est, après tout, la défense des convictions persécutées, ces convictions ne fussent-elles pas les miennes (1) . »

L'effort d'impartialité accompli par Sainte-Beuve apparaît dans la manière dont il a traité les jésuites. Désireux de ne pas se laisser influencer par les sévérités de Pascal, il consulta son ami Collombet, avocat moral des jésuites, qui lui communiqua tout ce qu'on pouvait alléguer en faveur de cette congrégation. 11 entendit donc les deux parties tour à tour et forma son opinion en toute indépendance (2). Il relève les inexactitudes, les injustices, de Pascal, il cite une page éloquente d'un jésuite racontant le dévouement héroïque des Pères missionnaires. Après avoir rappelé tous les arguments ignorés des lecteurs des Provinciales j, après avoir rendu un respectueux hommage aux vertus et aux talents des jésuites, Sainte-Beuve dit enfin sa propre opinion. Son verdict a un poids d'autant plus grand qu'il a fait preuve d'impartialité et qu'il n'a pas ménagé les reproches à Pascal, a Les individus, dit-il, peuvent être généralement bons, c'est le corps et l'esprit de ce corps qui est détestable (3). Les jésuites,

(1) Nouvelle Correspondance, p. 242.

(2) Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collomhet, p. 85.

(3) Port-Royal, t. III, p. 131.

n2 SAINTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POÈTE

eu s'efforçant de demeurer fidèles aux vérités chrétiennes ] dans leur conduite privée, défigurent ces mêmes vérités par des ^ophismes lorsque leur emprise sur les âmes est en jeu. u ... Ils ont introduit l'adresse humaine sous l'Evangile, et installé le machiavélisme à l'ombre de la croix (1) . M

Sainte-Beuve montre ensuite les conséquences de la " dévotion superstitieuse et absolue w envers le supérieur, dévotion qui favorise une ambition démesurée dans les rapports de la u Société - avec les hommes du monde. Par une aberration de jugement, u la terre entière paraît, du premier jour, une conquête naturelle à Loyola )^ (2). Enfin, l'historien résume en une phrase cinglante sa définition de Tesprit jésuitique. « Au reste, pour le reconnaître vrai, cet esprit dénoncé et décrit par Pascal, cet esprit caressant, câlin, énervant, qui tente toujours et chatouille à l'endroit de Fintérêt, cet esprit diabolique et calomniateur, et qui en même temps ne sait pas haïr d'une haine honnête et vigoureuse... qui vous ofire toutes les facilités et toutes les dispenses, mais seulement si vous lui donnez des gages et si vous êtes à lui; esprit adultère de l'Évangile; tout à soi et aux siens; qui est comme un petit souffle demi-parfumé, demi-empesté. . . et qui, sous air de douceur et en l'adulant, convoite éternellement le royaume de la terre — tous ceux qui ont vu cet esprit à l'œuvre à notre époque, ce lui sauront dire, eu le démêlant dans son essence et en le détestant jusqu'au bout dans sa moindre haleine : Toij toujours toi! (3).

Tout dilettante qu'il était, Sainte-Beuve savait, à l'occasion, s'indigner. Port-Royal est une œuvre remarquable, autant par la solidité de l'érudition que par la puissance d'émotion qui l'anime. Malgré ses dimensions

(1) Port-Royal, t. III, p. 133.

m Ibid., p. 138.

i3j Ibicl , p. 140, 141.

exagérées, malgré des longueurs, des citations fréquentes, cette vaste étude est Tœuvre d'un poète. C'est le poète, encore plus q^e Thistorien, qui fait surgir devant nous ces figures graves, pâlies à Tombre du couvent; c'est le poète qui nous empoigne par le récit de la journée du guichet, c'est le poète qui entre avec tant de pénétration dans les aspirations de ses personnages.

La rupture avec Mme Hugo entraîna un bouleversement profond dans la vie de Sainte-Beuve. Obligé de renoncer à Faffection de son amie, il renonce en même temps à la poésie, a Je ne fais plus de vers depuis un certain jour, écrira-t-il en 1858. Ce n'est pas tant Taccablement des travaux et l'invasion de la prose qu'il en faut accuser. Chanter, pour moi, c'était la même chose qu'aimer et être aimé, le désirer ou l'espérer. Tout cela, à un certain jour, s'est tu dans mon cœur.

II fait allusion blu Livre d'amour qu'il avait relégué dans le secret d'une armoire. ^ J'ai des vers bien anciens et non publiés. C'est l'histoire vraie, le récit saignant et cru de mes attaches et de mes déchiremens de cœur. Comme cela ne s'adresse ni à une Iris en l'air, ni à une nuageuse Elvire^ mais à un être fort réel et fort existant, cela n'est pas publiable, et ne le sera peut-être jamais convenablement. Celui qui exécutera après moi mes volontés sera juge souverain, dans sa délicatesse. Le deuil intérieur définitif est la mort du chant (1).

Bien qu'il n'écrive plus en vers, la veine poétique subsiste en lui, il déclare fréquemment son regret de la poésie et sa reconnaissance envers ceux qui voient en lui autre chose qu'un pur critique (2) .

(1) Lettres à Adèle Couriard, 18 janvier 1858.

(2) Il écrit à Kdmond Scherer pour le remercier d'un article : « Il m'était impossible de désirer quelque chose de plus agréable et de plus consolaïit pour l'ancien poète qui vit, à demi enseveli, tout au fond de moi. Vous avez su toucher tous les points les plus déli-

Après Tidylle de Lausanne, il rentre à Paris, assez triste. Au chagrin de cœur s'ajoute une désillusion intellectuelle. Sa connaissance du christianisme protestant et sa longue intimité avec les héritiques jansénistes ramènent à une douloureuse conclusion : il doit s'avouer incapable de se rattacher à la religion chrétienne. Il marquera dorénavant envers le christianisme une attitude attristée, parfois respectueuse et reconnaissante, parfois hostile et ironique. Quelques années plus tard, il écrira à Vinet : u Votre lettre m'a touché, honoré; mais je me trouve toujours sans parole devant vos éloges, m'en sentant si peu digne, passé que je suis à l'état de pure intelligence critique et assistant avec un œil contristé à la mort de mon cœur. Je méjuge et je reste calme, froid, indifférent; je suis le mort et je me regarde mort sans que cela m'émeuve et me trouble autrement (i).

j , A son retour à Paris, il est repris par le tourbillon et retrouve bientôt les préoccupations qui l'en avaient chassé. Il jette un regard de regret vers les mois écoulés à Lausanne. Dans cette existence de fatigues et de dispersion, il est incapable d'envoyer à Juste Olivier ce aucune fleur, aucun sourire ) pour l'année nouvelle (2). Toutefois, il se fixe dans la capitale, car malgré son amour pour Lausanne, il sait bien que la grande ville est pour lui le meilleur lieu d'études. Où trouver les ressources offertes par les grandes bibliothèques? Peut-être est-il ramené

cats et les plus décisifs, ceux que bien peu de critiques avaient daigné discerner jusqu'ici, n {Correspondance, t. p. 288.) De même, en 1869, quelques' mois avant sa mort : a Quoique les vers m'aient depuis longtemps abandonné, et que ce que j'appelais un peu orgueilleusement mon chant soit éteint, il y a beaux jours, les sentiments qui m'inspirèrent me sont toujours présents, ne fût-ce que comme regrets; et ceux qui, comme vous, daignent m'y reporter en idée sont sûrs de toucher en moi une fibre toujours vivante. )i (Nouvelle Correspondance , p. 351.)

(1) Correspondance, t. P% p. 130.

(2) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 125.

malgré lui et par une pensée instinctive vers Tendroit où habite Mme Hugo?

L'article sur La Rochefoucauld reflète son désenchantement. Il dit adieu aux espérances de sa jeunesse et coule ses pensées dans des maximes imitées du grand désabusé. Sa jeunesse d'âme a disparu, emportant ses amours et ses admirations (1), il est a un célibataire aigri ; pour lui la vie devient plus difficile... et et se complique davantage à mesure qu'elle avance et qu'elle se dénué ^ (2). Il n'a pas encore pris son parti d'avoir perdu l'affection de son amie, par moments s'ouvre en lui « comme une plaie qui saigne et ne veut pas se fermer (3).

Sa désillusion s'étend à toutes les branches de l'activité humaine, il se méfie de la philosophie systématique, il ne croit pas à la solidité de l'édifice social, il doute même de la vérité. Au milieu d'un scepticisme aussi radical, il trouve un calme relatif dans la résignation; puisque l'homme est voué à l'incertitude sur toute la ligne, le mieux est de s'accommoder de son sort, avec la consolation de n'être pas dupé (4).

Sainte-Beuve revient alors à son fonds de croyance d'avant le romantisme. La vraie philosophie ne prêche pas et ne discute pas, elle se borne à constater les phénomènes, à extraire du spectacle de la vie des leçons de sagesse (5) . Il n'est pas un apôtre et ne combat pas ceux qui ont une religion, il croit seulement trouver le repos dans la certitude de sa propre clairvoyance.

Sa conception littéraire se constitue peu à peu et se modèle d'après sa conception philosophique. Jusqu'alors sa critique avait été un instrument de propagande ou le

(1) Portraits de femmes, p. 317, pensées XXVI et XXVII.

(2) Ibicl., p. 316, pensée XXIV.

(3) Ibid , pensée XXV.

(4) G. MicHAUT, Sainte-Beuve avant les k Lundis ^, p. 448 et suivantes.

(5) Id., ibid,, p. 463.

LES AFFECTIONS (l837-1850)

miroir des influences subies; il entrevoit maintenant une critique plus modeste, simplement explicative, impartiale et ouverte à tous (1). Il sera prêt à étudier toute forme de vie et à la présenter à ses lecteurs avec une égale sympathie, mais il refusera d'engager sa personnalité.

Votre conclusion, écrira-t-il h" un critique, est celle à laquelle mon ambition d'écrivain, dans un tel sujet, avait aspiré le plus; ne pas seulement comprendre, mais sentir, mais aimer jusqu'à un certain point et par le fond rester libre toutefois et être souverainement détaché de croire (2). «

Il cherchera, par la fréquentation des hommes, par l'observation, par la lecture attentive des œuvres, à enrichir sa connaissance du cœur humain. Cette gymnastique de psychologue le consolera des mécomptes de sa vie sentimentale ou des dégoûts de la vie quotidienne, ce Moi, depuis mon retour de Lausanne..., écrit-il à Tabbé Barbe, je me suis laissé reprendre aisément à la vie de Paris. Je travaille, mais surtout je regarde, je vis en me dissipant, en tâchant toutefois de faire tourner à Texpérience des hommes et des choses ces perpétuels écarts (3) . w

Aux doctrines abandonnées, il n'en substitue aucune ; sa critique n'a plus de but en dehors ni au-dessus d'ellemême (4), elle ne cherche pas les grandes théories historiques, elle est avant tout une analyse et une explication (5). Sainte-Beuve se donnera pour tache de recueillir des renseignements nombreux et précis, de sonder les origines des âmes et des intelligences. A son lecteur d'utiliser ces données et d'en tirer des conclusions. Il assumera le rôle modeste de guide, se refusant à dégager

(1) G. MicHAUT, Sainte-Beuve avant les « Lundis % p. 325.

(2) Correspondance y t. II, p. 280.

(3) Nouvelle Correspondance, p. 58.

(4) G. MicHAUT, Sainte-Beuve avant les « Lundis », p. 327.

(5) Id., ihid., p. 34-3.

des principes généraux, afin d'éviter de faire fausse route (1). Il croit bien à une force supérieure reliant les événements, mais il est convaincu de notre insuffisance à saisir la loi qui régit les conflits eîitre hommes et nations (2).

Il s'écarte, mais sans rupture violente, du romantisme qui est une doctrine. Il relève tontes les promesses que cette école n'a pas tenues. Elle n'a pas donné de poème épique; au théâtre, elle n'a rien ajouté qui vaille les pièces classiques; elle s'est abandonnée à un débordement d'imagination; elle a faussé l'histoire, faussé les sentiments, et n'a pas pris la peine d'étudier les sujets qu'elle traitait (3).

Par réaction, il se retourne avec une sympathie nouvelle vers les classiques qu'il regrette d'avoir méconnus. Les fautes de goût commises par ses contemporains l'aident à apprécier la discrétion du siècle de Louis XIV. Les disparates de Victor Hugo, qui le choquaient déjà en 1827 ei qui, depuis lors, se sont encore accentués, confirment la justesse de l'idéal entretenu par les Racine et les Boileau. Par tempérament, Sainte-Beuve redoute les teintes heurtées; sa poésie, nous le savons, affectionne les couleurs adoucies ; l'accalmie de Tàge mûr et une évolution graduelle développent en lui ce serts de la mesure. Il loue Louis XIV et son temps et rétracte certaines critiques d'autrefois. Il cherche à ramener ses contemporains à l'admiration de l'antiquité. La culture grecque et latine est « la patrie première , le point fixe et lumineux pour s'orienter dans les écarts comme dans les retours (4).

Cette tendance vers l'ordre et la règle a son contrecoup dans l'attitude de Sainte-Beuve en politique. Il

(1) G. MiCHAUT, Sainte-Beuve avant les il Lundis » , p, 513. {%) ID., ibid., p. 537.

(3) ÎD., ibid , p. 477, 478. .

(4) Id.. ibid., p. 481. . I

LES AFFECTIONS (l837-1850)

oublie ses velléités démocratiques de 1830 et s'accommode du gouvernement établi. En 1840, il devient fonctionnaire et accepte la place de conservateur à la Bibliothèque Mazarine. Il est satisfait de voir son mérite consacré officiellement et son avenir matériel assuré.

Malgré ee ralliement à la monarchie, Sainte-Beuve entend ne pas compromettre son indépendance et sa dignité. Conscient de sa valeur, il a des moments d'humeur lorsqu'il voit d'autres écrivains occuper dans l'Etat des postes éminents. Il affecte une certaine hauteur visà-vis des hommes puissants afin de leur montrer qu'il s'estime leur égal. Il reproche à Villemain les plaintes que ce critique a émises sur lui à des tiers, et Les années plus encore que les voyages m'apprennent à me passer ^ d'autrui, lui écrit-il, même quand cet autrui est fertile en grâces; à croire moins que jamais aux amitiés effectives, aux choses désintéressées... (1). »

Envers Cousin, il prend parfois un ton de raideur excessif. Exaspéré de voir le brillant historien s'aventurer à propos de Pascal sur le terrain de Port-Royal, il lui dit son irritation avec une franchise âpre (2). S'efforçant d'obtenir une pension pour la belle-sœur du poète Delille et rencontrant de la malcomplaisance auprès d^'un personnage haut placé, il adressera à ce dernier la plainte suivante : et Monsieur, votre résistance à l'œuvre que je croyais si possible et qui a paru telle à presque tous nos confrères à qui j'en ai parlé en particulier me pousse vraiment à bout; vous êtes toujours le même, monsieur ; vous affectez en vain une bienveillance personnelle que vous n'avez jamais eue... (3).

Sainte-Beuve, définitivement installé à Paris, organise son existence. Son poste de bibliothécaire fait de lui un

(1) Correspondance, t. I^, p. 100.

(2) Ibid., p. 116.

(3) Ibid., p. 149.

homme établi; de nombreuses relations dans la meilleure société apportent une diversion à ses travaux. Après quelques années, comme tout espoir de regagner Tamour de Mme Hugo est perdu, il songe à se fixer dans le mariage. Il nous dit dans Port-Royal la crise que subit rhomme placé au milieu de la vie. « D'anciens goûts refoulés qui se vengent, des tendresses naturelles non employées qui murmurent, Tapproche de Tàge de quarante ans qui fait crise si souvent dans les organisatio^ns sensibles, une sorte de premier courage de la jeunesse dont le ressort se brise et qui ne retient plus les craintes fébriles continuelles d'une imagination que Tinjustice du monde a blessée... (1). i)

Tous ces troubles qu'il définit si bien, il dut les éprouver. A cette époque, il écrivait à ses amis Olivier : a Vous prendrez idée de tout ce que j'agite d'extrême en ma détresse quand je vous dirai que le mariage! lui-même s'est présenté à mon esprit avec ses chances et n'a pas été tout d'abord anéanti et que je me suis demandé s'il n'y avait pas de ce côté un port, un gazon où l'on échoue (2) .

Parmi les salons qu'il fréquentait, celui du général Pelletier était un des plus hospitaliers. Sainte-Beuve se prit d'amour pour la plus jeune fille du général. In soir, après qu'elle avait joué une sonatine de Mozart, l'écrivain s'approcha d'elle et laissa errer^raconte-t-il, a une main distraite et ignorante sur le clavier d'un piano encore tout frémissant. . ;/rainée vint à lui et dit avec un sourire : ce Essayez, qui sait? Les poètes savent beaucoup d'instinct. Peut-être savez-vous jouer sans l'avoir appris. — Oh! je m'en garderai bien, dis-je; j'aime mieux me figurer que je sais et j'aime bien mieux pouvoir encore mé dire : peut-être! » La cadette était là,

(1) Port-Royal, t. VI, p. 18.

(5) Correspondance avec M. et Mme Juste Olivier, p. 138.

LES AFFECTIONS (l837-1850)

entendit et ajouta avec cette naïveté fine et charmante : et C'est ainsi de bien des choses, n'est-ce pas? Il vaut mieux ne pas essayer pour être sûr... — Oh! ne me le dites pas, je le sais trop bien, lui répondis-je avec une intonation tendre et un long regard. Je le sais trop et pour des choses dont on ose se dire : peut-être. Elle comprit aussitôt et se recula et se réfugia toute rougissante auprès de son père (1). a La demande de Sainte- Beuve, raconte Mme Louise Colet, fut repoussée avec des ménagements de sensitive qui s'effarouche elle-même d'avoir la hardiesse de refuser un homme de tant d'esprit, un mari qui placerait sa femme dans une sphère si haute, si attrayante. Un instant elle hésita, mais, en le regardant, son courage s'affermit: elle eut un ineffable sourire et trouva des paroles fraternelles pour adoucir son refus (2) .

Sainte-Beuve essaya encore pendant quelques mois de maintenir les mêmes rapports amicaux avec le général; mais il souffrait trop d'une situation qui lui rappelait à chaque minute son désappointement. Il finit par s'excuser de son absence. « J'ai essayé, depuis votre départ, écrit-il, de cultiver, comme par le passé, des relations bien précieuses, mais auxquelles le plus grand charme du passé était ravi. J'ai cru un moment y avoir réussi, avoir triomphé assez de moi, ou plutôt de m'être assez complètement remis à mon penchant, pour ne ralentir qu'à peine une assiduité aussi désirée que combattue. Mais, vous l'avouerai-je? si je dissimulais au dehors, je le payais trop au dedans. Vous le comprendrez sans que je l'étalé ici. D'une part, être reçu avec toute la bonne grâce du monde et même de ce qu'on appelle amitié; de l'autre, étouffer et irriter en soi un sentiment désavoué,

(1) Cité par le comte d'Haussonville dans C.-A, Sainte-Beuve, sa vie et ses œuvres, p. 177.

(2) G. Michaux, le Livre d'amour ^de Sainte-Beuve, p. 193 (en note).

une souAVance qui tout bas s'ulcère, et remporter un long trouble qui se prolonge bien avant à travers les seuls remèdes possibles de Tétude et de l'isolement : je n'ai pu y suffire, et, à partir d'un certain jour, je me suis dit, avec la seule force que je retrouvais en moi, de m'abstenir désormais et de fuir dans mon ombre (1). >7

Ce ne fut pas la dernière occasion de mariage qu'ait rencontrée Sainte-Beuve. Il était lié d'une amitié très douce avec Mme Desbordes- Valmore, la poétesse. Cette amie avait une fille, surnommée Ondine, âgée de dixsept ans à l'époque où le critique dut renoncera Mlle Pelletier. Il l'a ainsi dépeinte dans les Nouveaux Lundis : tt Cette charmante Ondine avait des points de ressemblance et de contrasté avec sa mère. Petite de taille, d'un visage régulier avec de beaux yeux bleus, elle avait quelque chose d'angélique et de puritain, un caractère sérieux et ferme, une sensibilité pure et élevée. A la différence de sa mère qui se prodiguait à tous, et dont toutes les heures étaient envahies, elle sentait le besoin de se recueillir et de se réserver : ces réserves d'une si jeune sagesse donnaient même parfois' un souci et une alarme de tendresse à sa mère qui n'était pas accoutumée à séparer l'affection de Tépanchement (2). »

La jeune fille étudiait beaucoup. Elle remplit pendant plusieurs années un poste de surveillante dans un pensionnat. Sainte-Beuve allait la visiter souvent, a Combien n'ai-je point passé auprès d'elle de doux et salutaires moments! s'écriera-t-il plus tard. C'étaient mes bonnes journées que celles où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures, et où je la trouvais souriante, studieuse, prudente et gracieusement confiante (3) .

(1) Correspondance y t. I®"*, p. 111.

(2) Nouveaux Lundis, t. XII, p. 168.

(3) Correspondance, t. P', p. 183.

LES APPECTIONS (î837- 1850)

Us travaillaient ensemble, prenaient quelque livre latin ou traduisaient des poésies anglaises. Sainte-Beuve subissait le charme de cette enfant sérieuse et si compréhensive des choses littéraires. Car Ondine, comme sa mère, avait le don de la poésie. En automne 1840, elle adressait une pièce à Sainte-Beuve pour Tinviter.

Elle l'evint à Paris au moment où ce dernier avait besoin de consolation, à Theure où la porte du général Pelletier se fermait pour toujours derrière lui. Sainte-Beuve s'abandonna à la douceur de cette affection nouvelle. Peut-être même songea-t-il à épouser Ondine. Le passage suivant d'une lettre à Mme Bascans semble le suggérer : Cl II m'est survenu toutes sortes de mécomptes dans mes affaires privées, et je me trouve hors d'état de suffire, pour le moment, à l'engagement que j'ai pris de concert avec vous.. . Tout cela m'a donné bien de l'ennui et du travail de tête, mais la partie la plus sensible pour moi est l'impossibilité où cela me réduit, pour le moment, de faire face à une dette, la plus sacrée pour moi et la plus douce (1 ) .

Toutefois, leurs rapports restèrent purement amicaux et quelques années plus tard Ondine épousait M. Jacques Langlais, avocat et député.

Il est étrange que Sainte-Beuve, avec ses rêves de vie domestique et ses besoins d'affection, ait laissé échapper cette dernière occasion de fonder une famille. Fut-il effrayé par les dix-sept années d'âge qui le séparaient de Mlle Valmore? Craignait-il de s'unir à une personne de santé délicate? Sainte-Beuve n'étaitplus un jeune homme depuis de longues années; accoutumé à peser les actes et les sentiments, la réflexion s'était développée en lui. au détriment de la volonté. De plus ses habitudes de célibataire le poussaient à chérir sa liberté chaque année davantage. Fort probablement il s'attacha à Ondine d'un

(1) Correspondance, t. 1", p. 140.

amour tendre, à demi sentimental, à demi paternel, comme Tamour qu'il éprouvera plus tard pour Adèle Couriard; le temps passa et il ne put prendre sur lui de s'engager irrévocablement. Du reste, son cœur était occupé dans ces années par un sentiment destiné à devenir bientôt dominant et passionné.

Sainte-Beuve avait fait la conn^aissance de Mme d'Arbouville chez le comte Molé, son oncle. Très vite une sympathie réciproque les lia. Pour obtenir les bonnes grâces de sa nouvelle amie, il se montra câlin et timide et s'employa auprès des revues pour obtenir la publication des nouvelles qu'elle avait écrites. Il établit pendant plusieurs années un siège en règle autour de Mme d'Arbouville sans jamais parvenir à une victoire complète.

Il avait, en amour et en amitié, des notions singulières, u Posséder, dit-il, vers l'âge de trente-cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu'une seule fois, une femme qu'on connaît depuis longtemps et qu'on a aimée, c'est ce que j'appelle planter ensemble le clou d'or de l'amitié (1). ^^

Le sens psychologique de Sainte-Beuve est ici en défaut. Dans le cas particulier, son égoïsme masculin l'égara et fut pour lui une cause de soufifrances.

Mme d'Arbouville avait alors une trentaine d'années. A défaut de beauté, elle possédait le charme de la distinction, de l'intelligence, delà bonté. Sainte-Beuve la range dans la classe des femmes qui auraient dû être belles, mais et qu'un simple accident a voilées, et en qui tout révèle la première intention naturelle v .

En dépit de ses principes, il avait le cœur tendre, ses lettres trahissent une constante sollicitude pour son amie : « Croyez bien que je sens la délicatesse et la vérité de certaines choses que vous me dites, lui écrit-il ; aussi n'en suis-je que plus précipité dans le non-espoir! Oh! que je

(1) Clou d'or, p. 14.

LES AFFECTIONS (l837-1850)

voudrais au moins que rien pour vous ne se mêlât d'amer à tout ceci (1) !

Bientôt il se plaint de sa position ambiguë auprès d'elle, ce Jamais, dit-il, je ne pourrai supporter avec la moindre douceur cette situation mitigée que vous m.e faites; jamais, malgré tous mes désirs et mes vœux. N'y a-t-il donc, de votre part, rien autre chose de possible (2)?.)

Mme d'ilrbouville, nous dit Sainte-Beuve, ce est un charmant mélange de bon sens, de légèreté, de coquetterie et de vertu ^) (3). « Sous tous ces airs de raison, elle est plus fière que tendre, plus glorieuse que passionnée , s'écrie-t-il à une heure de dépit.

Avec beaucoup d'habileté, Mme d'Arbouville maintient son ami à une distance respectueuse sans toutefois le décourager entièrement, a On traite ainsi les prisonniers qu'on veut conserver pour un certain temps, lui écrit-il; on leur donne juste assez de nourriture pour qu'ils ne meurent pas (4).

Humilié par son esclavage, il a quelquefois des mots amers. « Voyez-vous, chère madame, vous ne savez pas les paroles qui touchent, qui apaisent, quelque chose qui ne soit pas écrit en vue de votre gloire (5). «

L'acuité de sa passion lui rappelle tout ce qu'il a souffert par la femme depuis son enfance et les moyens employés pour étourdir sa souffrance : a J'ai compris qu'il fallait être philosophe et aussitôt j'ai hardiment porté la pierre infernale aux racines trop tendres de mes senti-

(1) Clou d'or, p. 16.

(2) Ibid., p. 51.

(3) Ibid., p. IV. .

(4) Ibid.y p. 66. De même ailleurs : « Je sais maintenant ou jamais la mesure de cette affection; je sais ce que c'est que défaire dépendre son bonheur unique de vous, d'une parole de vous. » {Clou d'or, p. 33.)

(5) Ibid., p. 56.

186 SAllVTE-BEUVK. — L'HOMME ET LE POÈTE

ments, j'ai brûlé, brûlé, j'ai en bonne j3artie détruit. Je ne sais pas tout à fait comment on abolit les senti ments; mais je sais des recettes sûres pour les arrêter, les ravager en moi, les empoisonner. Ils ne servent qu'à troubler la vie. Vous voyez que je n'aurais pas dû vous écrire : mais vous autres, pauvre chère madame, vous autres belles dames du monde, vous ne savez pas ce que vous faites en jouant ainsi sans cesse avec les lions et les ours (1).

Certains passages de ses lettres ont le même accent douloureux que nous avons rencontré dans les confessions de Volupté (2). Si son amour pour Mme d'Arbouville fut pour Sainte-Beuve une cause de désenchantement et de tristesse, il ne lui en apporta pas moins beaucoup de douceurs. Sans être au même diapason, l'affection de cette dame était réelle et profonde. Elle était pour lui à la fois l'ennemi qui envoie les blessures et l'infirmière qui les panse. Il y avait chez elle, comme souvent chez les femmes, un mélange d'égoïsme et de bonté : tandis qu'elle s'ingéniait à le consoler, il ne lui déplaisait pas de voir son ami souffrir par elle. Elle était peinée quand il parlait des échecs qu'il subissait auprès d'elle (3), ou qu'il se disait malheureux (4). Elle

(1) Clou d'or y p. 43. Ce passage est à rapprocher du fragment suivant : « Je suis tenté de demander à la première femme facile Tombre des plaisirs désormais séparés de Famour. » {Clou d'oi\ p. 29.)

(2) » Je n'ai plus de printemps : ce qu'ils me font éprouver de douloureux est impossible à dire. Le désir lui-même me devient une douleur insupportable; j'aime mieux la tristesse unique, habituelle, m'y enfoncer et m'y abreuver. « (Clou d'or, p. 50.)

Ou encore : a Je me retrouve donc seul, sans illusion, et je lutte à nu et à cru avec ma morsure : qu'y a-t-il d'étonnant que je ne trouve point de parole pour vous! Je me tourne et me retourne sur le flanc, appuyant sur mon mal et me demandant s'il n'y a pas moyen de guérir et d'échapper. • (Clou d'or, p. 62.)

(3) Léon SÈCHE, Mme d' Arhouvîlle, p. l70.

(4) ÏD., ihid., p. 30.

LES AFFECTIONS (l837-1850)

protestait de tout son attachement pour lui et du besoin ' qu'elle avait de lui. a Vous êtes aimable, vous êtes bon, vous êtes ami. Soyez content de tout cela » , lui écritelle (1). Ses témoignages sont fréquents et parfois émus, a Vous êtes le plus affectueux et le plus durable des amis, vous êtes un exemple unique, vous êtes cet aloès qui fleurit tous les cent ans ~ partout où je passe, le parfum de votre amitié charme tout le monde — et moi, je compte sur cette amitié comme si les biens de ce monde étaient de fer et qu'on n'eût jamais vu un anneau se rompre (2) . w

Ailleurs, elle rend hommage aux qualités aimantes de Sainte-Beuve : a Vous savez aimer, vous! C'est là le meilleur don que Dieu vous ait fait. Conservez-le précieusement (3).

Mme d'Arbouville aimait son mari et se sentait sûre de son propre cœur. Elle ne craignait pas de recevoir Sainte- Beuve tous les jours, dans son salon, à une heure qui lui était réservée; en été, il venait séjourner auprès d'elle au château de Champlàtreux.

Cette femme était digne du culte qu'elle inspirait à l'écrivain. Par son intelligence, par ses dons poétiques et par le charme de sa conversation, elle était une amie précieuse.

Outre ces talents, elle avait une âme très élevée. Sans être aucunement prêcheuse, elle ne pouvait s'empêcher de regretter le scepticisme de son ami. Elle aurait aimé le voir s'abandonner à l'amour de Dieu. Etant entrée un jour dans une chapelle pour se recueillir, elle écrit, à son retour : u Le souvenir de vos paroles amères contre moi, et surtout contre les plus

(1) Léon SÉCHJÉ, Mme d'Arbouviile, p. 129.

(2) Id., ihid., p. 222.

(3) Id., ibid., p. 258. De même à la p. 276: & Vous m'avez écrit de bonnes, de douces lettres qui me font le plus grand plaisir à lire et qui me donnent du courage dans mes maux. »

188 SAIWTE-BEIJVE. — L'HOMME ET LE POÈTE

graves croyances, m'est tellement resté dans le cœur que, revenant de Téglise, je ne sais quel instinct me pousse à vous écrire... J'ai demandé avec larmes à Dieu de donner au cœur de mes amis deux croyances : l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu. J'ai demandé aux larmes d'arracher de ces mêmes choses l'amertume, le vide, le désordre des pensées. Oh! si vous eussiez été là auprès de moi dans cette chapelle, dans ce silence, dans cette obscurité, au pied de ce tombeau, dans ce grand calme, si j'avais pu vous regarder au moment où mes larmes coulaient, je crois que votre cœur aurait senti aussi un peu de l'émotion qui vient de la foi. Ah! monsieur, vous soumettez votre croyance à votre raisonnement, et jamais à votre cœur! Il est des choses qu'il faut comprendre par l'émotion. Esprit borné, nous voulons analyser l'infini, et quand notre vue myope ne perce pas les nuages, nous nous drapons avec orgueil et sécurité dans notre aveuglement, comme César dans son manteau pour mourir! Ah! Venez donc être ému, un jour! Cela tue tous les raisonnements (1) !

Sous l'empire de sa passion, la muse de Sainte-Beuve eut un court réveil. Pour fléchir Mme d'Arbouville, il exalta les charmes d'un amour partagé. A cette époque de la vie où bientôt la jeunesse va nous quitter, il est doux de s'abandonner à l'affection.

Amie, il faut aimer quand le feu couve encore.

Amie, il faut aimer pour qu'à Theure où tout passe, A l'âge où toutes fleurs quitteront le chemin, Dans les landes du soir, en entrant tête basse, Nous nous serrions la main (2) .

(1) Léon SÉCHÉ, Mme d'Arbouville, p. 58, 60. *

(2) 1d., ibid., p. 281.

LES AFFECTIONS (l837-1850)

Sainte-Beuve compare raffection de Mme d'Arbouville au parfum d'une fleur :

Parfum léger qui dit d'abord : Cest elle! Petit parfum qu'on distingue entre tous, Qu'à chaque brise on sent venir vers nous, Qu'on voit sortir de la tige fidèle :

L'air s'en embaume et connaît l'Immortelle (1).

Quand elle lui a signifié les strictes limites de leurs raporls, il s'est plaint :

En me voyant gémir, votre froide paupière M'a refermé d'abord ce beau ciel que j'aimais. Comme aux portes d'Knfer, de vos tours de pierre ' Vous m'avez opposé pour premier mot : Jamais ! (2) .

Alors il a soupiré après Theure de la libération.

Osons tout et disons nos sentiments divers : Nul moment n'est plus doux au cœur mâle et sauvage Que lorsqu'après des mois d'un trop ingrat servage, Un matin, par bonheur, il a brisé ses fers.

Mais cette heure n'est pas encore venue, plus que jamais il est esclave de la femme :

Otez, ôtez bien loin toute grâce innocente, Tous regards où le cœur se reprend et s'enchante ; Otez l'objet funeste au guerrier trop meurtri! Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme. Ces airs, ces tours de tête, ô Femmes, votre charme. Doux charme par où j'ai péri (3) !

Après ce dernier jet de flamme, la veine poétique de

(1) Léon SÉCHÉ, M?ne d'Arboiwille, p, 285.

(2) Id.. ibid., p. 292.

(3) Jd., ibid., p. 292, 293.

Sainte-Beuve s'éteignit pour toujours; irrévocablement, il se cantonna dans la prose.

Sainte-Beuve, depuis sept années, soupirait aux pieds de Mme d'Arbouvilie quand survint la Révolution de 1848. Las d'une situation sans issue, il décida de s'éloigner et accepta de donner à Liège pendant deux semestres un cours sur Chateaubriand. Ce départ fut un vif chagrin pour son amie qui voyait de douces habitudes se briser. Elle lui écrivit le 15 octobre : et ...Je reçois une lettre de vous qui m'a été au cœur et je cède à l'entraînement de vous le dire sous l'impression du premier moment. Mon ami, j'y sens votre tristesse, elle semble me rappeler quelque chose que j'ai senti. J'y reconnais ce vrai que j'aime. En la lisant, j'ai pardonné, j'ai effacé toute récrimination, j'ai été triste avec vous, comme si nous n'avions rien pu, ni l'un ni l'autre, pour nous épargner le regret. Croyez-le bien, quand le temps a tant-* passé sur une affection, il ne dépend guère de ceux qu'elle a laissés purs de la rompre et de chercher ailleurs. Ce sont les remords qui brisent. J'ai été une des meilleures pages de votre vie (1).

A la fin de décembre, Sainte-Beuve revenant à Paris trouva Mme d'Arbouville très malade. Il hésita à retourner à Liège. Elle Ty contraignit, l'encourageant à ne « pas trop ballotter sa vie ni trop déménager son àme (2) .

Mais le mal s'aggravait; en février 1849, les médecins déclarèrent l'état désespéré. Un cancer à l'estomac la minait. A deux reprises, aux vacances de Pâques et en août, Sainte-Beuve fit le voyage de Liège à Lyon pour la visiter. Dans les derniers jours, à l'heure de l'agonie, pour lui épargner le spectacle de ses souffrances, ou pour

(1) Léon Séché, Mme d'Arbouville ^ p. 247. {%) Id,, ihid.,^. 106.

mieux se recueillir, elle refusa de le recevoir (1). Elle mourut le 22 mars 1850.

Bien qu'elle n'ait pas modifié d'une manière marquée l'orientation intellectuelle de Sainte-Beuve, elle occupa néanmoins une place considérable dans sa vie. Par sa distinction, par son intelligente sympathie et par l'atmosphère plus pure dont elle l'enveloppa, elle accentua en lui le goût de la mesure, elle affina son sens déjà très délicat des nuances. Ce contact habituel avec une nature aristocratique développa les dons d'analyse de l'écrivain qui savait dessiner les portraits de femmes d'un crayon si léger et si subtil.

En 1845, une brouille momentanée avait séparé Sainte-Beuve de Mme d'Arbouville. Durant une année, ils avaient cessé de correspondre. En dépit de désappointements répétés, le poète sommeillant en lui se réveillait toujours. Une nouvelle flamme ne tarda pas à occuper son cœur. M. J. Troubat a publié en 1911 des fragments du journal intime de son maître sous le titre de : Encore une inconnue de Sainte-Beuve (2) .

Le critique-poète, à la date du 30 mars, s'adi^sse en pensée à une dame qu'il a rencontrée dans le monde et qui l'a charmé. Tel un jouvenceau à son premier amour, il a erré sous les fenêtres de son idole dans l'espoir de la rencontrer, a II s'agite en moi tant de choses, dit-il. C'est la troisième fois que je vais à votre porte, sans oser entrer, — depuis que j'ai le bonheur de vous connaître. Je crains tant de paraître importun et indiscret (3) .

Il lui appartient sans réserve : u Disposez de moi. Daignez me diriger. Vos pensées soupçonnées seront pour moi des ordres. Faites-moi entendre combien de fois

(1) Léon SÉCHÉ, Mme d'Arbouville, p. 106.

(2) La Revue, U LXXXIX, p. 3, 1911.

(3) Ibidem.

192 SAIWTE-BEIJVE. — ■ L'HOMME ET LE POÈTE

je puis VOUS aller voir, c'est mon seul bonheur (1). »

Il écrit pour décharger son cœur tout rempli d'Elle; deux jours sans la voir lui semblent bien longs, a Oui, chère madame, s'écrie-t-il, je vous aime comme on aime à vingt ans, avec tendresse, avec pureté, avec flamme et en étant tout entier à vous à chaque instant du jour et de la nuit (2) . )î

Jl raconte comment il Ta connue; à chaque rencontre il a admiré chez elle une nature bonne, franche, une grâce simple qui le pénétrait. Il y a en elle un Etre pour qui il lui serait doux de vivre. Après avoir approché de sa demeure à plusieurs reprises et s'être enfui tout effrayé de son audace, il a pris courage et a monté Tescalier. L'accueil aimable qu'il a reçu lui a fait du bien. Il lui retrace les principales lignes de sa vie sentimentale, sa liaison avec Mme Hugo, son amour pour Mme d'Arbouville. ce Depuis 1837, dit-il, je n'ai pas eu un instant de bonheur, et toutes les tentatives que j*ai faites pour me reprendre à un cœur ont échoué. Je n'ai jamais rencontré ce que je rêvais, ce que je croyais encore possible,.. 1) ce Je suis libre, je suis seul, — seul au monde j, — sans un être à aimer, hors ma vieille mère qui a quatre-vingt-un ans. Oh! chère madame, me le permettez-vous, je veux vous aimer... Je suis déjà loin de la jeunesse, mais j'ai le cœur jeune ; il a eu si peu d'occasions d'appliquer cette sensibilité dont il est doué; soyezen l'objet, daignez en recevoir l'hommage. Si vous saviez comme les moindres témoignages de vous me touchent, me ravissent (3) ! y)

A d'autres moments, il se raisonne; après une nuit où le souvenir de son amie l'a tenu éveillé, il énumère toutes les causes qui lui enjoignent de ne pas espérer. Ce serait

(1) La Revue, t. LXXXIX, p. 3, 1911.

(2) Ihidein.

(3) Ibid., p. 5, 1911.

LES AFFECÏIOAS (l837-1850)

folie à lui que de prétendre Tintéresser, elle le connaît à peine. . . « Elle ne sait pas à quel point, s'écrie-t-il, ce que j'ai à lui offrir est sérieux, profond, unique ; à quel point ce n'est pas un délassement, une distraction que je demande à sa connaissance charmante, mais toute une vie de cœur, tout un but à ma vie qui n'en a aucun (1) . w

11 imagine le doux bonheur dont il jouirait s'il gagnait son affection : a Etre assis l'un près de l'autre, en sachant que les pensées sont d'accord, que les cœurs s'entendent, savoir cela en se le disant, en se le rappelant de temps en temps d'un regard silencieux et doux à travers une conversation où d'autres prennent part, n'est-ce pas un charme (2) ?

Il traverse des alternatii;es d'espérance et de tristesse, selon la manière dont elle agit envers lui. A-t-elle une aimable attention pour lui, il est transporté de joie; se montre-t-elle indifférente, il s'épuise en regrets, a Quoi? Se peut-il bien? écrit-il un jour. Ai-je rêvé et tout n'existerait-il que dans mon imagination ! Quand je courais à elle, hier soir, si plein de pensées, comme elle m'a reçu froidement, en s'excusant presque d'être seule, sans trouver un mot encourageant à me dire! Ma timidité a redoublé. Je n'ai rien dit de ce dont j'étais rempli. Lorsque nous n'avons plus éié seuls, elle n'a rien témoigné non plus; quand je suis sorti, elle ne m'a point dit : à bientôt. Je suis revenu triste et sentant encore une fois que je suis seul au monde et que ma vie ne peut se suspendre à rien : on n'en veut pas. On ne veut pas de ce cœur qui s'offre, qui se donne, qui brûle de dire humblement : Je suis à vous. Mes larmes n'ont plus qu'à couler obstinées. Désert du cœur (3).

Un jour, enfin, il lui a laissé deviner son amour, elle

(1) La Revue, t. LXXXIX, p. 6, 1911.

(2) Ihidem.

(3) Ihid., p. 9, 1911.

ne l'a pas rebuté, elle lui a parlé avec un certain abandon de la jeunesse mélancolique qu'elle a vécue. De bonheur, le poète se réveille au grand matin pour penser à elle, a Je suis dans un état de bonheur doux, continu, et à la fois inespéré; c'est ma première. pensée au réveil... Je suis si touché, si reconnaissant, si heureux d'être accueilli de vous avec cette tendresse, qu'il me semble que j'ai besoin de savoir que je n'en perdrai rien... Oh! quand pourrai-je vous dire ma F... ! Ma vie est désormais bien simple et je n'y compte plus que deux moments : les jours où je la vois et ceux où je ne la vois pas. Et les jours où je ne la vois pas, je les passe à me souvenir de l'avoir vue et à désirer de la voir (1). ^5

Le journal se termine le 3 mai par des paroles d'espérance : ce Qu'elle a été charmante pour moi, l'autre soir! Lorsque je suis ainsi près d'Elle, je reste, les instants passent, je ne puis plus me détacher.

u A ce soir, à bientôt (2) !

Qu'advint-il de cet épisode? Que signifie la brusque interruption de ce roman? Qui était l'héroïne? Autant de questions qui demeurent sans réponse. Jules Troubat n'a pas jugé bon de nous donner de plus amples détails. Peutêtre n'en savait-il pas davantage?

Quand on songe que ces fragments étaient écrits par Sainte-Beuve dans la plus secrète intimité et pour luimême seulement, que vraisemblablement les ignora, on demeure étonné de la jeunesse de cœur de^ ce quadragénaire. Ce célibataire endurci est sentimental comme un adolescent. On serait tenté d'admirer sa fraî^ cheur d'impressions si l'on ne savait que ces confidences! s'adressaient en pensée à une femme mariée. On se trouve donc devant une tentative de séduction assez banale (3) .

(1) La Revue, t, LXXXIX, p. 13-14, 1911.

(2) Ibid., p. 15, 1911. j (3j On peut remarquer dans cette ébauche de roman le mélange

de religiosité et de sensualité qui est propre à Sainte-Beuve. L'au-

LES AFFECTIONS (l837-1850)

Après la mort de Mme d'Arbouville, Sainte-Beuve se retira du monde et devint le travailleur solitaire de la dernière étape. Aussi bien les salons qu'il avait fréquentés sous le règne précédent s'étaient-ils dissous.

Sa correspondance avec M. et Mme Olivier nous renseigne sur son genre de vie dans les années qui précédèrent la Révolution. Il avait eu alors une crise de mondanité qu'on ne rencontre à aucune autre période de sa carrière. En 1841, il acceptait toutes les invitations (1). Il allait chez Mme Récamier, chez George Sand, chez Thiers, chez Mme d'Agoult... Il observait les visages et les âmes,' parfois il passait ses journées à rêver, à dormir, à a émietter quelque livre (2). Malgré les agréments de la vie de Paris, ses crises coutumières d'hypocondrie le ressaisissaient; à certains jours il se sentait découragé, maussade, voire méchant. Des soucis d'argent le tiraillaient, ses désirs non apaisés et devenant plus encombrants avec l'âge l'inquiétaient (3). Il craignait que son cœur n'eût sombré et il n'avait pas le courage ni le temps de plonger dans l'abîme pour tenter de le retrouver (4). Il était sans défense contre les obsessions du monde et se débattait dans une situation fausse (son amour pour Mme d'Arbouville).

teur de Volupté, on le sait, a toujours été attiré vers les femmes graves et un peu austères : « Gomment ne l'aurais-je pas aimée, dit-il le 22 avril, lorsque je l'ai vue si simple, dans sa toilette un peu puritaine, avec ce petit collet élégant et blanc, ces beaux bandeaux blonds, sa physionomie attestant une âme saine et grave, ses yeux bleus où Ton voudrait tant lire la tendresse! d {Lsl Revue ^ t. LXXXIX, p. 12, 1911.)

(1) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 254.

(2) Ibid., p. 224.

(3) Je vous avoue que l'avenir .commence à m'inquiéter; car les désirs se font plus vastes en des cœurs vieillissants, quand ils n'ont pas été apaisés à temps, ni réglés jamais. » {Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 137.)

(4) Correspondance avec M, et Mme Olivier, p. 246,

Ses déclarations d'attachement au pays de Vaud sont le refrain habituel de ses lettres (1). Il caresse toujours le projet de quitter Paris pour se retirer au bord du lac de Genève et vieillir en face des montagnes (2). Le canton de Vaud se présente à lui comme un coin de refuge, un nid sûr (3). Son affection pour ses amis lausannois a augmenté avec les années. Comme Mme d'Arbouville, Mme Olivier a pour lui une tendresse fraternelle. Sainte- Beuve possédait décidément le don de se faire aimer des femmes supérieures. Il lui a rendu un témoignage discret dans un article sur Mme Necker.

ce Et moi, dit-il, je dirai et tous ceux qui ont coiinu et habité ce pays diront : Oui, cherchez-y sinon des Julie Qi des Saint-PreuXj du moins des femmes du genre de Claire; j'entends par là un certain tour d'esprit mêlé de sérieux et de gaité, naturel et travaillé à la fois, très capable de raisonnement, d'étude, de dialectique même, vif pourtant, assez imprévu et non du tout dénué d'agrément et de charme. ^5 [Causeries dit Lundis t. IV, p. 184.) Sainte-Beuve profitait ainsi de la publicité pour envoyer parfois un message par-dessus la tête des lecteurs à l'ami ou à l'ennemi qu'il ne voulait pas viser directement.

Comme Mme Hugo, comme Mme d'Arbouville, comme plus tard Adèle Couriard, Mme Olivier a l'espérance d'amener Sainte-Beuve au bonheur par la religion, a ... Si vous sautiez par-dessus l'abîme, yeux fei^és, comme

(1) a Je suis vaudois et très vaiidois ; je croyais faire plaisir à Lausanne même par ces petites pointes contre les antipathies d'à côté (Neuchâtel et Genève). » (Correspondance avec M. et Mme Olivier y p. 149.) Dans une conversation, quelqu'un se tourne vers Sainte-Beuve, faisant appel à sa connaissance du pays de Vaud, le critique en est tout flatté : • Mon orgueil vaudois s'est redressé et j'ai souri et rougi. (P. 218; voir aussi p. 256, 319, 353, 358, 360, et Nouvelle Correspondance, p. 86.)

(2) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 236.

(3) Ihid., p. 255.

LES AFl-'ECTIONS (l837-1850)

VOUS aurez peut-être la force de l'essayer, vous verriez peut-être combien le gazon de l'autre rive vous recevrait mollement w , lui écrit-elle au début de leurs relations (l) .

Quand le critique accepte son invitation, Mme Olivier est tout heureuse, et voudrait remplacer pour lui ce sa mère ou tous ceux dont dépend sa vie quotidienne et matérielle» (2).

Parfois le mari et la femme écrivent en commun, a Une lettre de vous, disent-ils dans un message signé de leurs deux initiales, est une joie de cœur et d'esprit qui nous fait, au moins, une bonne journée (3). «

Parlant du bonheur de sa vie conjugale, Mme Olivier est presque effrayée d'un privilège aussi exceptionnel, elle est troublée en songeant à ceux qui, comme Sainte-Beuve, ne possèdent pas cette plénitude de félicité. « Une telle chose est presque comme ces enfants dont on admire la surnaturelle beauté. A vous quelquefois de voiler d'un nuage cet azur transparent, car nous vous aimons tant et nous pouvons si peu pour vous (4) !

Le passage de Sainte-Beuve a laissé des traces ineffaçables dans le cœur de ses amis ; ils vivent encore de son souvenir et l'associent à toutes leurs émotions poétiques.

II y a certains aspects du lac le soir, lui écrit Mme Olivier, certains effets de brouillard violet qui succède à l'orage vers l'horizon des montagnes, certains enchantements particuliers du paysage, desquels je ne m'accoutume pas à séparer votre souvenir (5). ■>•>

Le spectacle du printemps rappelle à Mme Olivier le temps où Sainte-Beuve était à Lausanne; elle le gronde de n'être pas revenu ainsi qu'il l'avait promis, u Vous y

(1) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 43*3 .

(2) Ibid., p. 439.

(3) Ihid., p. 445.

(4) Ibid., p. 453.

(5) Ibid., p. 460.

198 SAINTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE P 0 ii T E

êtes bien pour quelque chose dans ce printemps-là, car j'aime que vous nous aimiez et que vous récriviez souvent; cela me donne de la gaité en général et même de la résignation pour aller sans vous €n pèlerinage dans les sentiers où vous aviez promis, menteur! de revenir chaque année (1). w

Elle n'a jamais cessé d'attendre son retour, u Figurezvous que je suis assez folle pour regarder souvent de ma fenêtre si vous n'arrivez point. C'est tout le remède que je sais imaginer à des maux qui nous affligent vivement et à votre disposition d'esprit abattue, qui nous fait souhaiter autant que vous, et pour nous aussi, un moment où vous puissiez respirer hors de votre chaîne (2).

Elle s'ingénie à trouver des paroles pour lui rendre un peu de joie et lui insuffler la confiance en lui-même.

Prenez donc courage pour travailler. Vous le faites avec succès, avec avenir, avec gloire. C'est pourtant quelque chose dans une carrière entravée que de sentir qu'on réussit, que de voir incontestablement sa place toujours plus haute et pour le présent et surtout pour la sévère et calme postérité... (3) »

Sainte-Beuve apprécie une telle sollicitude. A Noël 1843, il envoie ses vœux au couple de Lausanne : a Ma pensée vole vers vous. Soyez heureux avec la part inévitable de tristesse; soyez heureux comme vous le méritez, puisque de penser à vous donne du bonheur, un éclair de bonheur aux plus assombris (4). Après une lettre où il s'est épanché il ajoute : u Cette lettre est écrite ; deux jours se sont passés, je suis moins triste, moins désespéré, et je ne sais si je dois vous l'envoyer. J'ai peur de vous affliger, je voudrais que vous n'y vissiez plus qu'une eff^usion, un élan vers vous, une marque de confiance. A

(1) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 462.

(2) Ibid., p. 464.

(3) Ihid., p. 465.

(4) lùid., p. 345.

LES AFFECTIONS (l837-1850)

ce titre, je ne veux pas la supprimer. Qu'elle aille donc et vous dise que dans le plus profond de mes ennuis, je me tourne et crie vers vous (l).

Un jour vint où une si charmante harmonie fut troublée. Le caractère ombrageux du critique et la vivacité de Mme Olivier obscurcirent pour quelque temps leurs rapports. Sainte-Beuve, d'habitude si caressant, a parfois des réveils agressifs, pénibles pour ceux qui Tout toujours connu confiant. Dans Thiver 1846, M. et Mme Olivier séjournèrent à Paris. Faisant visite à Madame, le critique prononça quelques paroles aigres contre Olivier. Elle prit le parti de son mari avec une certaine violence et Sainte- Beuve s'en alla fort mécontent. Les deux époux lui écrivirent des lettres de reproches dans lesquelles il recevait plus ou moins son congé (2). Pendant plusieurs semaines, il ne donna aucun signe de vie et ne revit pas Olivier avant son départ pour la Suisse. A la fin, Mme Olivier souffrant de ce silence invita Sainte-Beuve à revenir. Le critique, dans sa réponse, promit sa visite mais ne cacha pas son chagrin. En comparant sa solitude au bonheur de ses amis il était pris d'amertume. Il se sentait faible en face de deux personnes aussi étroitement unies. Ce regrettable incident l'avait profondément ébranlé, appauvri, de longtemps il ne pourrait se remettre delà perte subie. De Lausanne, Olivier le suppliait d'excuser sa propre vivacité et celle de sa femme. Le nuage se dissipa. Quand le couple vaudois revint à Paris, l'ancienne amitié jaillit à nouveau entre eux. Cependant les divergences d'opinion en matière religieuse étaient trop marquées pour que l'intimité fut aussi complète qu'autrefois.

(1) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 355.

(2) Ibid., p. 393.

LES « CAUSERIES DU LUNDI

Sainte-Beuve avait été sympathique à la révolution de 1830; les années modifièrent son opinion. Les troubles entraînant la chute de Louis-Philippe en 1848 causèrent un bouleversement dans son existence. Les combats sanglants auxquels il assista Témurent d'horreur profonde. Travailleur recueilli et paisible, il avait besoin de tranquillité pour se livrer à son labeur quotidien. Toute sa vie il garda le souvenir et la crainte des soulèvements populaires. Son hostilité envers certains écrivains, tout particulièrement ses attaques contre Lamartine, ont leur origine dans ce sentiment. Il ne pardonna jamais à l'auteur des Méditations d'avoir contribué à déchaîner les événements de février 1848 (1).

Un incident futile le décida à s'éloigner de Paris. Après le renversement de la monarchie, on publia une liste des pensions accordées par celle-ci à diverses personnalités. Par une erreur singulière le nom de Sainte-Beuve se trouvait parmi les protégés. Le critique protesta et fit une enquête pour découvrir l'origine de cette fausse nouvelle. Il se trouva qu'une réparation insignifiante avait

(1) Les Causeries du Lundi contiennent de fréquentes allusions aux émotions éprouvées en 1848 par leur auteur. Ainsi, étudiant l'œuvre de Montesquieu, il reproche à ce, dernier d'avoir vécu trop ignorant des réalités de la vie. u II aurait eu besoin, dit Sainte- Beuve, je le répète, d'une révolution (ne fût-ce que d'une Fronde comme en vit Pascal) pour lui rafraîchir l'idée dé la réalité humaine, cette idée qui se recouvre si aisément durant les temps calmes et civilisés. » (T. VII, p. 68.)

LES « CAUSERIES DU LUNDI

été faite à une cheminée de la bibliothèque Mazarine sur sa demande.

La somme de cent francs représentant ce travail avait été inscrite à son nom dans les livres de comptes officiels. Soit qu'un point d'honneur exagéré lui interdît Tapparence même d'une dépendance servile, soit qu'il désirât mettre fin à son amour malheureux pour Mme d'Arbouville, Sainte-Beuve donna sa démission de bibliothécaire et partit pour Liège» Ainsi, comme le dit M. Séché, son livre sur Chateaubriand doit son existence à une cheminée qui fumait!

Son séjour à Liège ne fut pas une idylle comme l'hiver passé à Lausanne. Il ne trouva pas dans cette ville l'accueil chaleureux qu'il avait reçu jadis de Vinet et de ses amis Olivier. Un critique belge, Michiels, contribua à prévenir les esprits de ses compatriotes contre lui. Blessé de n'avoir pas rencontré en Fiance un succès éclatant, il s'obstinait à voir en Sainte-Beuve l'artisan de cet échec et le poursuivait d'une haine aveugle. Malgré les services rendus et la bienveillance témoignée par le critique, Michiels lança contre lui les attaques les plus violentes et les plus mesquines. Sainte-Beuve, du reste, dédaigna toujours de répondre aux méchancetés de cet ingrat (1).

Sainte-Beuve fit donc à Liège, pendant l'hiver 1849, un cours qu'il réunit plus tard en deux volumes sous ce titre : Chateaubriand et son groupe littéraire. Il s'est montré sévère pour l'auteur de René. Sa clairvoyance dévoila sans pitié l'égoïsme, la fatuité et la vanité qui s'étalent dans l'œuvre de Chateaubriand. Sainte-Beuve était trop fin psychologue pour ne pas démêler les petitesses de son modèle. Sa méthode ne lui permettait pas de séparer l'homme de l'écrivain. Quand il appelle Chateaubriand Ci un épicurien à l'imagination catholique ^5 ,il rend assez exactement l'impression laissée par la lecture des

(i) G. MiCHALT, Étude.s' sur Sainte-Beuve, p 15 et suivantes.

â02 SAINTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POÈTE

Martyrs et des Mémoires (ï outre-tombe. A tout prendre cependant, il est demeuré dans les limites de la justice, car Tadmiration qu'il a refusée à Thomme, il Ta largement accordée à Tartiste. Son livre rend un hommage éclatant aux qualités picturales de Tauteur à'Atala. Son impatience devant les manquements du caractère s'est arrêtée au seuil de la littérature pure et ne Ta pas aveuglé sur les merveilles du style inauguré par Chateaubriand.

A son retour en France, Sainte-Beuve se rallia au gouvernement de Napoléon. Par horreur du socialisme révolutionnaire il accepta le coup d'État. Celte a mesure de police un peu vude ^ lui semblait nécessaire pour garantir la sécurité du pays (1).

Après son professorat de Liège et se retrouvant à Paris dans des conditions toutes nouvelles, Sainte-Beuve fut quelque peu désorienté. Malgré la célébrité dont il jouissait, sa situation financière était plus que modeste. Une activité s'ouvrit pour lui bientôt et le lança dans une voie qu'il devait suivre jusqu'à sa mort. Le docteur Véron lui demanda d'écrire chaque semaine un article littéraire destiné à paraître le lundi. Sainte-Beuve accepta cette offre ; son avenir était ainsi assuré et les fameuses Causeries du Lundi prirent naissance. Une autre circonstance, moins heureuse, vint modifi,er son existence à celte même époque. Le 17 novembre 1850 il perdit sa mère. Il en hérita une petite rente et une maison à la rue du Mont- Parnasse.

(1) Voici comment il a 'défendu son adhésion a l'Empire dans les Causeries du Lundi : a Tournez et retournez vos souvenirs comme il vous plaira, c^était un naufrage, et le plus humiliant des naufrages; la France entière était sur un radeau; elle avait besoin, après trois années d'expédients et de misères, de se retrouver voguant à pleines voiles sous le plus noble pavillon. L'acclamation universelle par laquelle la France a salué son président en 1852 et l'a sacré empereur a été, entre autres choses, ain acte de haut bon sens. . (T. XV, p. 315.)

i.ES CAUSERIES DU LUNDI »

Cette mort créa un grand vide dans le cœur de Sainte- Beuve. Pour distraire son chagrin, il sç remit au travail avec acharnement. Sa solitude ne lui en fut pas moins fort lourde (1). On a prétendu qu'il n'aimait pas sa mère. Cette assertion est inexacte. L'affection de ces deux personnes, bien que toujours réservée, était cependant très réelle. Quand il séjournait à Liège, il abandonnait de temps à autre son travail pour venir la voir à Paris. Pour ne pas lui faire de peine il renonça, en 1848, à émigrer aux Etats-Unis. Ils étaient très vifs l'un et l'autre, de petits oragess'élevaient quelquefois entre eux et retombaient aussi rapidement qu'ils étaient nés. Mme Sainte-Beuve était méticuleuse, sévère, un peu autoritaire et son fils regimbait parfois cantre l'aiguillon (2). Elle constituait pour lui toute sa famille; il lui rendait visite régulièrement et marquait une vive inquiétude des moindres altérations de sa santé. Le 4 juillet 1850, il écrivait à Collombet : et J'ai eu ma bonne mère malade; elle l'était encore quand votre lettre et vos présents sont venus la réjouir, car elle est heureuse dès qu'elle voit qu'on pense à moi. Elle va mieux heureusement, et voilà encore un écueil de tourné. Hélas! chaque jour de plus en est un (3).

Sainte-Beuve parle de sa mère avec quelque détail dans une lettre à Mlle Couriard. u Vous me demandez de vous parler de ma mére, dit-il. Oserai-je vous dire que là encore, hélas! nos impressions diffèrent un peu. Je n'ai pas été heureux, quoique très aimé de ma mère; je n'ai jamais été un heureux enfant. Vous dire pourquoi, ce se-

(1) Le 22 décembre, il écrivait à GoUombet : « Vous avez vu que je me suis remis au travail avec acharnement : c'est nécessité encore pour le moment;, à bien des égards, et aussi pour m'absorber l'esprit qui, sans cela, se retournerait contre lui-même. Me voilà bien seul. i> {Lettres à Collombet, p. 253.)

(2y Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues, p. 26&, 267.

(3) Lettres à Collomhet, p. 251.

rait trop long et inutile. Ma mère, qui a vécu jusqu'à Tâge de quatre-iingt-sept ans et que j'ai perdue il y a sept ans, m'aimait on ne saurait plus et avait fait pour mon éducation tous les sacrifices possibles avec la plus chétive fortune. J'y ai répondu de mon mieux ; on dit que je lui ressemble beaucoup, même au physique; vous en dire du bien serait donc une manière trop peu indirecte de vous en dire de moi. Elle habitait la petite maison où je suis; mais de son vivant, je n'y demeurais pas; elle m'aimait trop pour que nous pussions habiter ensemble, elle m'aurait trop voulu envelopper, et j'étais indépendant et rebelle. Je venais la voir presque tous les jours, je dînais souvent avec elle, elle venait chez moi malgré son grand âge. Elle ne me flattait pas en face, mais aimait beaucoup causer de moi avec les autres et qu'on lui en dît du bien. En un mot, elle et moi, avons été aussi heureux l'un par l'autre que le comportaient nos caractères (1).

Il s'installa donc dans la petite maison à la rue du Mont-Parnasse. Le modeste revenu hérité de sa mère, joint aux honoraires du Constitutionnel, suffit à ses besoins. Il prit un secrétaire et commença une vie de labeur intense. Il possédait déjà une réserve de matériaux accumulés depuis sa jeunesse; il avait toujours eu une faculté de travail exceptionnelle, mais jamais encore sa production ne s'était développée avec une régularité aussi imperturbable. Aussi vécut-il désormais comme un bénédictin, se retirant du monde de plus en plus et ne se permettant que de rares absences. Nous verrons plus loin comment il organisa sa méthode de travail. Sa vie fut désormais dépourvue d'événements saillants.

En 1855 pourtant, il se laissa tenter hors de son cabinet d'étude par un essai de professorat. Le ministre le nomma professeur de poésie latine au Collège de France.

(1) Lettre à Mlle Couriard du 3 novembre 1857.

LES « CAUSERIES DU LUNDI

La tentative fut aussi courte que malheureuse. Sainte- Beuve rencontra dans son auditoire des manifestations tellement injurieuses que force lui fut de suspendre son cours dès la seconde séance. La jeunesse parisienne, une certaine jeunesse parisienne, amie du bruit et des insultes, ne lui pardonnait pas son ralliement à la cause bonapartiste et tenait à lui marquer son mécontentement. Déplus, quelques auteurs froissés saisirent cette occasion de prendre leur revanche de critiques formulées par Fauteur des Lundis. Sainte-Beuve fut violemment ébranlé par cet incident qui lui laissa des souvenirs cruels. L'indifférence du gouvernement le blessa au vif (1).

Ces insultes, si grossières fussent-elles, s'expliquent en partie par une grave faute de tact commise par Sainte- Beuve peu d'années auparavant. En 1852, il avait publié dans les Lundis un article intitulé les Regrets et fort regrettable assurément. Le jour où il l'écrivit, ses nerfs furent de mauvais conseillers. Depuis longtemps, la disposition frondeuse du parti renversé l'impatientait. Ci Qu'est-ce donc, disait-il, que ce mal dont est visiblement atteinte... une partie de la société brillante et pensante? C'est l'ironie, c'est le dépit, moins encore le regret de ce qui n'est plus, que l'étonnement, la surprise, la colère d'assister à ce qui est, et à ce qui est sans nous. On n'en revient pas de n'avoir plus à gouverner le monde (2). Il blâmait les bouderies, les susceptibilités des hommes évincés : « Votre faible a été, de tout temps, de vous croire privilégiés; ne vous y fiez pas trop; vous êtes hommes aussi, vous êtes dans une époque critique; ne vous fixez pas dans le dépit (3) . «

Sainte-Beuve montra, dans cet article, une âpreté assez déplacée; ses pointes, en effet, s'adressaient à des vaincus

(1) Voir la lettre à Adèle Couriard du 31 août 1857.

(2) Causeries du Lundi, t. VI, p. 397.

(3) Ibid., p. 403.

dont le mécontentement était, pour le moins, compréhensible. Trois ans plus tard, il payait chèrement cette sortie intempestive.

En dépit de quelques exceptions, les Causeries du Lundi se caractérisent par un ton de prudence. Au lendemain d'une grande révolution, Sainte-Beuve se sentait sur un terrain mouvant. Il se contraignit à une certaine solennité, parla des hommes du régime déchu avec modération et de la famille royale exilée avec respect. Il ne marchanda pas son hommage aux talents de Villemain, de Guizot et de Cousin, bien qu'une fine ironie perçât parfois dans les éloges accordés. Il étudia de préférence des historiens, des hommes politiques des temps passés et des femmes.

Dans les Lundis^ Sainte-Beuve ne prend pas position comme il le fera plus tard dans les Nouveaux Lundis. Son attitude modérée dans les problèmes religieux contraste avec la vivacité des dernières années. Il formule souvent des critiques contre les philosophes du dix- Jiuitième siècle dont il blâme le matérialisme fanatique; dans un article sur Condorcet, il dénonce les lacunes de pensée chez ces encyclopédistes qui proclamaient avec tant de morgue Texcellence de leur système. « Condorcet, dit-il, restera... le plus manifeste exemple de ce que peuvent engendrer de funeste un coin d'esprit faux et d'esprit de système opiniâtrement logé au sein* des plus vastes connaissances et de ce qu'on appelle lumières, un germe de fanatisme et de malignité développé au cœur d'une nature primitivement bienveillante, Tapplication indiscrète et outrée des méthodes mathématiques transportées dans les sciences sociales et morales, l'abus de l'analyse et une crédulité, une superstition abstraite, d'un genre ^ tout nouveau chez ceux même qui se proclament le plus aflranchis de toute illusion et de toute croyance (I). )5

(1) Causeries du Lundi, i. III, p. 358.

i,ES « CAUSERIES DU LUNDI

Racontant la correspondance de Saint-Évremond avec Ninon de Lenclos, il dit le malaise que lui inspire Tabsence d'idéal chez ces deux amis. « En parcourant ces pages, déclare-i-il, on se prend à désirer entre ces deux vieillards aimables un ressort, un mobile de plus, ne fût-ce qu'une illusion. Leur morale terre à terre désole; leur horizon baisse à chaque pas. Saint-Evremond ne croit en rien à Tavenir, et toutes ses espérances, comme tous ses bonheurs, se terminent pour lui au moment prochain ou présent (1).

L'esprit de parti qui s'étale chez Voltaire et chez d'Alembert est repris par lui avec sévérité, ce Toute celte correspondance est laide; elle sent la secte et le complot, la confrérie et la société secrète; de quelque point de vue qu'on l'envisage, elle ne fait point honneur à des hommes qui érigent le mensonge en principe, et qui partent du mépris de leurs semblables comme de la première condition pour les éclairer (2). a D'Alembert, comme tout homme de parti, sans examiner, sans discuter, entre dans la prévention de son chef et confrère. Leplus.grand crime aux yeux de toute confrérie et de tout parti est de ne pas en être (3) . »

Si Sainte-Beuve a renoncé à toute religion définie, il a, cependant, conservé dans son âme un idéal intact : il a le culte de la vérité. Il est indigné des mensonges de Voltaire. Le philosophe de Ferney avait monté une cabale contre le président de Brosses et ne reculait devant aucune vilenie pour discréditer cet ennemi, a II dénaturait les faits, il les falsifiait à sou gré, et mentait hardiment selon la facilité détestable qu'il en avait contractée (4) .

Enfin, pris de dégoût, Sainte-Beuve s'écrie : « J'abrège

(1) Causeries du Lundi, i. IV, p. 142.

(2) Ihid.^i. VII, p. 108.

(3) ibid., p. m.

(4) Ibid., p. 118.

ces ignominies... >î La mémoire du président de Brosses a resterait entachée de ces odieuses imputations de dol, insinuées avec tant d'impudeur par Voltaire, si la correspondance mise au jour ne montrait nettement de quel côté est riionnête homme, de quel côté le calomniateur et le menteur (1) .

Et il conclut : « ... Ma morale, c'est qu'en ayant tous nos défauts, le pire de tous encore est de ne pas être sincère, véridique, et de se rompre à mentir (2). :»

Sainte-Beuve a conservé sa sympathie d'autrefois pour le théosophe Saint-Martin; il admire son haut spiritualisme, tout en souriant de ses puérilités. Il l'oppose au siècle railleur dans lequel il a vécu et au milieu duquel il a eu le courage de proclamer sa foi (3).

Sainte-Beuve sort de sa modération accoutumée quand il aborde un sujet touchant à la révolution récente. Lamartine est la ce tête de Turc contre lequel il ne cesse de lancer des attaques. Les inconséquences et les naïvetés du poète l'agacent. En 1842, écrivant à Olivier, il dit l'inquiétude et l'impatience que lui causent les légèretés de Lamartine : Nous n'avons rien de bien gai ici pour cette année qui commence. La chose sociale s'en va toujours de plus en plus à vue d'œil. Lamartine vient de faire des bêtises avec sa candidature; le détail de tout cela est affligeant pour l'intelligence humaine. Se peut-il que le génie politique soit affligé d'une niaiserie si flagrante, d'une candeur d'intrigue si bête (4). ^) En mai 1858, il écrit à Mlle Couriard qui s'étonnait de l'ingratitude de la France envers le grand orateur : a Sur Lamar tine, vous êtes dans une illusion que vous portez avec votre belle àme en bien des choses. Il ne mérite pas plus d'intérêt qu'il n'en inspire aujourd'hui à la France. Il a

(1) Causeries du Lundi, t. VII, p. 123.

(2) Ibid., p. 125.

(3) Ibid,, t. X, p. m, 269.

(4) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 284.

LES CAUSERIES DU LUNDI

abusé de tous les dons, il a accumulé en lui toutes les contradictions, se jouant de la parole pour faire croire à des alliances impossibles entre des incompatibles. Royaliste et encore partisan de Polignac à la veille de juillet 1830, conservateur quasi philippiste huit ou neuf ans plus, tard, et aspirant alors à devenir président de la^ Chambre ou ministre, puis révolutionnaire en publiant les Girondins, et le 24 février jetant la société à Teau, pour se donner Thonneur de la repêcherie lendemain, et ne la repêchant qu'à demi. On lui en veut aujourd'hui qu'on en est revenu, et Ton n'a pas tort. Ceux qui l'insultent (tels que les rédacteurs de l'Univers) manquent de pudeur et de délicatesse, mais ceux qui l'exaltent encore et qui veulent en faire un grand citoyen sont dupes. Le vice profond de Lamartine est de n'avoir jamais senti qu'il y a incompatibilité entre le oui et le norij entre le blanc et le noir^ entre le vrai et le Jaux : il n'y voit, lui, que des nuances. Il n'est pas sûr qu'il fasse la moindre distinction entre le bien et le mal; ce ne sont que des nuances aussi. Grand talent, parole de sorcier, magicien fini, mais aussi gâté et corrompu qu'une nature angélique peut l'être, il a la hâblei'ie divine (1). «

Les Causeries du Lundi débutent par un article sur les Confidences .Encore exaspéré parles souvenirs de la révolution, Sainte-Beuve fonce sur le malheureux poète. «Le livre commence par une préface sous forme de lettre adressée à un ami; cette préface apologétique a pour objet d'excuser l'auteur, qui sent, malgré tout, l'inconvenance d'une publication romanesque dans les circonstances graves où il s'est placé et où il a tout fait pour placer son pays . Le poète a le don des larmes ; il en verse quelques-unes pour essayer de nous attendrir (2) . Et le critique relève avec une joie féroce toutes les fautes de

(1) Lettre à Adèle Gouriard du 18 mai 1858.

(2) Causeries du Lundi, t. P^ p. 21.

210 SAllVTE-BliUVE. — L'HOMME ET LE POÈTE

goût de Lamartine dans ses confidences. « ...Son amourpropre, on va le^voir, n'est pas le moins du monde en souffrance dans tout le livre... Il nous expose lui-même avec complaisance toutes les qualités et les grâces dont il était revêtu (1) . w

Son éducation fu-t trop uniquement de tendresse et pas assez soumise à la règle. Lamartine, choyé par sa mère, a ensuite été choyé par la fortune, u Le monde Ta traité d'abord comme Tavait traité sa famille : il avait été Tenfant gâté de sa mère, il le devint de la France et de la jeunesse (2). Parmi tant de beaux dons qu'il reçut au berceau, un seul lui fut refusé : le bon sens (3). Certaines notions nécessaires à la vie réelle lui manquèrent toujours, de là ses imprudences en politique, et certains manques de tact en littérature. Tel ce portrait si détaillé des charmes physiques de sa mère et ce récit trop complaisant des amours de ses parents, ce II semble avoir complètement oublié qu'il est fils, s'écrie Sainte-Beuve, et qu'il s'agit de ses père et mère. Tout cela est choquant au dernier point, et tellement indélicat, que c'est presque une indélicatesse à la critique elle-même de venir le relever (4) .

Comme avec Victor Hugo, Sainte-Beuve a parfois des retours d'affection envers le poète des Méditations qui reste, malgré tout, un des initiateurs les plus aimés de sa jeunesse : ^ ...Entre les influences d'alors, dit-il, il a exercé la plus pénétrante assurément, la plus vive et la plus chère, la plus sympathique de toutes (5) . . . . Les grands poètes de notre âge... sont de grands fleuves, et M. de Lamartine est le plus large et le plus beau de tous (6).

(1) Causeries du Lundi, i. I", p. 21, 22.

(2) Ibid., p. 24.

(3) Ihid..^. 26 {k) Bld., p. 28.

(5) Ibid., l. IV, p. 308.

(6) Ibid., p. 295.

LES « CAUSERIES DU LUNDI

Dans une lettre à Mlle Couriard, il dit ses propres faiblesses, son manque d'envergure, son absence d'envolée et se compare à Lamartine à son détriment. « ...Je n'ai jamais bien pu nager ou voler au large, dit-il... Lamartine, dans le cours de littérature qu'il exécuta si à la hâte, où il prodigue tant de couleurs diffuses et délayées, a pourtant de grands dessins, des conceptions d'artiste que je lui envie; iL remplit imparfaitement ses cadres puisqu'il ne sait pas assez les détails et qu'il ne se donne pas le temps d'étudier; mais quels beaux tracés d'ensemble, quelles lignes premières hardiment jetées et qui sentent le peintre à fresques (1) ! » Dans Regrets, Sainte-Beuve épargne Lamartine et oppose la dignité de son attitude à la mauvaise humeur du parti orléaniste : a II est un exemple qui, dit-il, depuis quelque temps me frappe, et dans lequel il est impossible de ne pas reconnaître de l'élévation native et de la force : je veux parler de celui de M. de Lamartine. Il y a des années queje ne suisguère accoutumé à le flatter; pourtant, depuis qu'il a perdu le pouvoir sans en avoir fait l'usage qu'il pouvait, et bien qu'il en gémisse tout bas peut-être, il n'en laisse rien percer dans ses écrits; il produit avec l'abondance qu'on sait, mais sans amertume, sans y mêler de ressentiment personnel, et sans s'écrier à toute heure que les temps sont changés,' que le monde va de mal en pis (2). «

Avec le temps, son irritation passa tout à fait; à une compatriote de Mlle Couriard il avoua avoir été injuste : ce J'ai d'abord admiré et aimé Lamartine autant que vous, si ce n'est plus... ; mais avec les années Lamartine s'étant gâté, et moi peut-être aussi, j'ai été sévère, je vous permets de dire injuste; maintenant, le tour des choses achevé, je suis revenu avec lui aux respects et aux tendresses (3). >5

(1) Lettre à Adèle Couriard du 6 décembre 1857.

(2) Causeries du Lundi y t VI, p. 411.

^?>) Correspondance y t. II, p 189. Troubat nous affirme que

Dans les dernières années, les rapports entre les deux écrivains étaient excellents; voici comment Sainte-Beuve remercie Lamartine pour un article qu'il lui a consacré : ce Vous avez choisi, dans mes écrits, avec une intelligence amie, ce qui pouvait !e plus faire aimer le poète. Vous avez glissé sur les défauts et voilé avec délicatesse les parties regrettables chez celui qui s'est trop abandonné en écrivant aux sentiments éphémères et au courant des circonstances. En choisissant et indiquant les points élevés et lumineux, vous avez obéi à cette noble nature qui va, comme le cygne, se poser à tout ce qui est limpide, éclatant et pur; et vous m'avez ainsi, rien que par le bonheur amical de vos citations, élevé à la fois et idéalisé à votre exemple... (1).

Dans les Lundis, Sainte-Beuve, de nouveau, prend Chateaubriand à partie. Il renouvelle l'accusation déjà formulée dans ses cours de Liège : et Et le chrétien! s'écrie-t-il, où est-il, et sommes-nous bien sûrs de l'avoir rencontré en M. de Chateaubriand, et de le tenir? ...Le plus souvent on trouve en lui « tantôt une imagination sombre et sinistre comme celle d'Hamlet, et qui porte le doute, la désolation autour d'elle, tantôt une imagination épicurienne et toute grecque, qui se complaît aux plus voluptueux tableaux, et qui ira, en vieillissant, jusqu'à mêler les images de Taglioni avec les austérités de René (2) .

Voyant l'esprit théâtral de Chateaubriand, ses accès d'amour-propre blessé et sa désinvolture envers la morale chrétienne, Sainte-Beuve est dérouté, il cherche en vain l'unité de caractère et la vérité de nature. Les Mémoires (ï outre- tombe trahissent trop souvent l'humeur massa- Racine et Lamartine étaient ses poètes préférés. {Salle à manger de Sainte-Beuve, p. 211.)

(1) Nouvelle Correspondance, p. 194.

(2) Causeries du Lundi, t. I", p. 445.

LES « CAUSERIES DlJ LUNDI »

crante de leur auteur devant les succès des autres, ail voudrait être tout, et toujours, et partout. Le reste ne lui est rien (1).

Il a envers la vie des exigences exorbitantes et se vexe (|uand le monde n'est pas à ses pieds; en 1814, à la rentrée des Bourbons, il déclare qu'il veut se retirer au l)ord du lac de Genève et renoncer à toute grandeur : « Oh ! que voilà bien le poète, le René que nous connaissons, lequel, au moindre obstacle, au moindre retard dans Taccomplissement de son désir, se dégoûte, fait le dédaigneux et le superbe, et menace de s'en retourner, comme devant, au Canada ou dans les Florides!... Aux moments les plus critiques et les plus décisifs, il fait le désabusé et le rêveur. . . . (2) . «

Chateaubriand manque de modestie et de sens du ridicule; mais il y a chez lui un autre défaut plus grave encore : il est dur, Sainte-Beuve, qui n^aime pas beaucoup Rousseau, compare la sensibilité de Fauteur des Confessions à celle de rauteur des Mémoires, ce ...Rousseau, avec tous ces désavantages... vaut mieux que Chateaubriand, en ce sens qu'il est plus humain, plus homme, plus attendri. Il n'a pas cette incroyable dureté (une dureté toute féodale vraiment) et ces inadvertances de cœur en parlant de ses père et mère, par exemple (3).

(1) Dans son étude sur rhomme d^Etat, les attaques de Sainte- Beuve sont encore plus vives. Voici quelques citations : « S'il fallait chercher une ligne un peu suivie dans la conduite politique de M. de Chateaubriand, ce serait celle-là (l'alliance de la liberté et de l'honneur) : mais combien de fois on la verrait brisée par la colère, le ressentiment et les plus chétives des passions! ti (T. II, p. 427.) « Dans les Mémoires, il se donne èomme navré de* l'entrée des Alliés à Paris... Dans le moment, il n'éprouve qu'une joie délirante. Il voudrait nous faire croire qu'à la première Restauration, il aurait été d'avis qu'on gardât la cocarde tricolore : c'est un mensonge. . . Il veut la popularité, il veut être l'idole du siècle et de l'avenir... » (P. 428.)

(2) Causeries du Lundi, t. II, p. 431.

(3) Ibid., t. III, p. 84.

âl4 SAiNTÊ-BKtjVË. — L'HOMMË Et LE POETE

En revanchef quand il parle de Chateaubriand peintre, il oublie son irritation envers Thomme et s'abandonne à son enthousiasme pour l'écrivain. « Si sévères que nous puissions être envers celui qui s'est trahi à nous dans toutes ses contradictions morales et ses misères personnelles, n'oublions jamais ce qu'on doit d'admiration à un tel peintre, à celui qui, à ce titre, est et demeure le premier de notre âge : car c'est le même homme exprimant toute la poésie de la Rome catholique, qui a su peindre avec un égal génie et une variété d'imagination toujours sublime la forêt vierge américaine, le désert d'Arabie et les ruines historiques de Sparte (1).

Envers Musset, Sainte-Beuve a les mêmes fluctuations de sentiment. Il énumère ses défauts : les vers négligés, l'abus du pastiche et de l'apostrophe, le snobisme et la polissonnerie; mais ailleurs il dit l'enchantement que répandait ce jeune homme à l'époque où il publiait ses premiers vers, a C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. Il n'avait pas dixhuit ans : le front màle et fier, la joue en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'œil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie (2) . «

De tous les membres du Cénacle, Vigny est, de beaucoup, le plus maltraité. Les causes de cette hostilité restent obscures. Peut-être l'agacement personnel fut-il, après tout, Je motif des attaques réitérées de Sainte- Beuve. Les manières compassées, la gravité distante, une certaine morgue aristocratique de l'auteur d'Eloa donnaient sur les nerfs du critique. Or, un homme énervé est toujours un homme injuste. De là cet acharnement

(1) Causei'ies du Lundi, t. XIV, p. 318.

(2) Ihid., t. XIIÎ, p 364.

LES " CAUSERIES DU LUNDI

pénible dans et Pensées (1) et dans les lettres à

M. et Mme Olivier (2).

Après la mort de Vigny, en 1864, Sainte-Beuve donna son jugement définitif sur Tauteur A'Eloa. Il exprime un regretj presque un remords, de ses attaques passées. « Pourquoi, me suis-je demandé souvent, pourquoi donc suis-je un critique ? Pourquoi n'ai-je pas continué à demeurer le servant officieux et le défenseur dévoué des mêmes gloires? Pourquoi ce besoin d'analyser, de regarder dedans et derrière les cœurs, que M. de Vigny, à propos de la préface des Consolations, me reprochait déjà, et que j'ai appliqué aussi, pour mon malheur et pour mes péchés, à Tintime perscrutation des talents? Et il ajoute : « Mais pourquoi eux-mêmes ces talents aimés, ces poètes adoptés, pourquoi les plus fidèles d'entre eux ont-ils également changé et varié avec les saisons? Pourquoi Tesprit obéit-il à sa pente? Pourquoi la vie a-t-elle son cours irrésistible? Pourquoi, dès qu'on en sort un instant, ne saurait-on rentrer dans le fleuve au même endroit du rivage et dans les même flots (3) ? 15

Il raconte la réception de Vigny à l'Académie et ne cache pas Timpatience que lui causèrent le ce débit précieux w, la a complaisance visible », la « satisfaction séraphique " du nouvel élu. 11 nous donne quelques explications sur les motifs de son antipathie. A partir de Chatterton, Vigny changea d'attitude, Thomme du monde aimable et supérieur aux petites passions du jour se transforma en une sorte de pontife qui se croyait investi d'un ministère sacré. Son esprit acquit une rai-

(1) Causeries du Lundi, t. XI, p. 522-527.

(2) Correspondance avec M, et Mme Olivier, p. 59, 233, 396. Vigny, du reste, rendait bien à Sainte-Beuve son antipathie, s'il faut en croire les souvenirs d'A. Barbier, a Sainte-Beuve, aurait dit Vigny, est un crapaud qui empoisonne toutes les eaux dans lesquelles il nage, y) (A. Barbier, Souvenirs personnels, p. 321.)

(3) Nouveaux Lundis, t. VI, p. 419.

deiir et une aigreur ironique, qu'il n'avait pas dans sa jeunesse (J) .

Cependant Sainte-Beuve donne son tribut d'admiration au poète. Il nous parle de la " description si large et si fière de Taigle blessé dans Eloa. « C'est merveilleux d'essor, s'écrie-t-il, de grandeur, et, si j'ose dire, d'envergure (2) . Si Cinq-Mars lui semble une œuvre manquée en tant qu'historique, il trouve dans Grandeur et Servitude militaires beaucoup de « choses fières, fines, maniérées et charmantes , aune élévation et un lustre qui attestent un écrivain de prix » (3) . Enfin pour caractériser l'imagination de Vigny, il emploie une image qui adoucit ses pointes les plus vives. ^ II est des sources dites autrefois merveilleuses dans lesquelles si l'on plonge une baguette, un rameau vert, on ne les retire que chargés de sels brillants et à facettes, d'aiguilles diamantées,d'incrustations élégantes et bizarres : c'est à croire à une magie, à un jeu de la nature. L'esprit de M. de Vigny ressemblait à ces sources : on n'y introduisait impunément aucun fait, aucune particularité positive, aucune anecdote réelle; elles en ressortaient tout autres et méconnaissables pour celui même qui les y avait fait entrer (4) . n

Victor Hugo seul est épargné dans les Lundis, Le critique restait fidèle à la promesse faite à Mme Hugo.

Durant cette période de maturité, Sainte-Beuve se montra donc généralement hostile au romantisme. L'envie personnelle d'un poète qui a dû renoncer aux vers faute d'inspiration entre pour une part dans cet éloignement. Sainte-Beuve avait les faiblesses habituelles aux hommes de lettres; se voyant pour toujours réduit à la prose, il ne pouvait constater sans amertume la gloire

(1) Nouveaux Lundis, t. VI, p. 426.

(2) Ibid., p. 411.

(3) Ibid., p. 421.

LES « CAUSERIES DU LUNDI

ascendante des vrais poètes. Toutefois cette hostilité a aussi des motifs plus sérieux: . On parle un peu légèrement de sa ce malignité . Il se savait plus intelligent que ces hommes de génie qui manquaient de sens critique, il les voyait de près et n'ignorait pas leurs travers; leurs fautes de goût froissaient son tact littéraire.

ce Si vous avez tout cela présent à l'esprit en parcourant les jugements de Sainte-Beuve sur ses plus illustres contemporains, dit M. Jules Lemaître, vous serez frappés comme moi... de son impartialité et de sa modération...^), ce je ne vois point chez Sainte-Beuve d' « aigreur » ou d' « envie , mais de très naturels agacements, soit en face de ce qui répugnait trop à son goût, à son tempérament, à sa philosophie, soit devant certains contrastes par trop forts entre les réputations et les hommes, soit enfin devant l'excessive intrusion du hasard dans la distribution des renommées t. (1).

Se sentant fragile, Sainte-Beuve avait attendu de natures plus viriles la force et la lumière. Les Hugo, les Lamartine, les Lamennais avaient été des guides pour sa jeunesse; il ne leur pardonnait pas leurs contradictions. Trait assez piquant et bien humain, il leur reprochait avec le plus de vivacité le défaut dominant de son propre caractère. « Les grands chefs d'école, dit-il, les guides poétiques se sont mal conduits, au hasard, en dissipateurs (2) . n

A la fin de sa vie, souvent, dans les Nouveaux Lundis ou dans sa correspondance, Sainte-Beuve reviendra à ses anciens amis avec plus d'indulgence.

Les portraits de femmes abondent dans les Lundis et sont un des grands attraits de ce recueil. Quelle émotion, quelle tendresse, quels replis délicats, quelles nuances

(1) Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 73, 74, 75.

(2) Causeries du Lundis t. V, p. 392,

son style prend dès qu'il aborde une personnalité féminine! Quel chagrin, lorsqu'un scrupule de vérité Toblige à refuser le charme et la beauté à une femme (1) ! Plus d'une œuvre insignifiante, écrite par une femme, n'eût jamais obtenu l'honneur d'un article si elle avait été signée d'un nom masculin.

Quand une femme se livre à quelque recherche littéraire ou historique, il lui adresse avec courtoisie un témoignage de gratitude. Parlant d'une édition de Commynes, il dit : ce La reconnaissance augmente quand on pense que tant de bons offices, dont l'éminent historien est l'objet, sont dus à une femme (2). ^)

A propos de Mme Necker, il fait profession d'indulgence envers le sexe faible : " On peut juger un homme public, dit-il, mort ou vivant, avec quelque rudesse; mais il me semble qu'une femme, même morte, quand elle est restée femme par les qualités essentielles, est un peu. notre contemporaine toujours; elle l'est surtout quand elle n'a cessé de se continuer jusqu'à nous par une descendance de gloire, de vertu et de grâce (3).

Sainte-Beuve a le don de s'enthousiasmer pour ses héroïnes ; il les évoque devant nous avec la tendre ^admiration d'un adorateur; s'il raconte l'arrivée de la duchesse de Bourgogne à la cour de Paris, il nous dira : « Chaque partie du visage, à la prendre isolément, pouvait paraître défectueuse ou même laide, et de toutes ces laideurs, de tous ces défauts et de ces irrégularités, ajustées, attachées par la main des Grâces, il résultait je

(1) Sainte-Beuve termine ainsi son article sur Mlle de Scudéry : ft Une fille d*un si grand mérite, et sans grâce, c'est pourtant désobligeant à peindre, et c'est pénible à montrer; on aimerait tant à y mettre ce qui lui manque. Mais j'ai voulu qu'il y en eût au moins une de cette sorte, pour que la collection ne fût pas toute riante et toute flatteuse, i (T. IV, p. 112.)

(2) Causeries du Lundi, t. p. 242.

(3) Ibid., t. IV, p. 182

LliS t CAUSERIES DU LUNDI »

ne sais quelle harmonie de la personne, un ensemble délicieux dont le mouvement et le tourbillon vous ravis» saient le regard et Tàme (1).

S'il nous dépeint le charme touchant d'une « belle pécheresse son cœur se fond : a La beauté de Mme de La Vallière, dit-il, était d'une nature, d'une qualité tendre et exquise, sur laquelle il n'y a qu'une voix parmi les contemporains. Les portraits gravés, les portraits peints eux-mêmes ne donneraient pas aujourd'hui une juste idée de ce genre de charme qui lui était propre. La fraîcheur et l'éclat, un éclat fin, nuancé et suave, en composaient une partie essentielle.... Ce blond d'argent de ses cheveux, joint à cette blancheur transparente et vive, cette douceur bleue de son regard, s'accompagnaient d'un son de voix touchant et qui allait au cœur; tout se mariait en elle harmonieusement. La tendresse, qui était l'àme de sa personne, s'y tempérait d'un fonds visible de vertu. La modestie, la grâce, une grâce simple et ingénue, un air de pudeur qui gagnait l'estime, inspiraient et disposaient à ravir tous ses mouvements (2) . «

S'il nous fait le récit des souffrances d'une Marie Stuart (3), d'une Pi/Iarie-Antoinette (4), ou d'une duchesse d'Angoulême (5), il s'attendrira de pitié envers ces victimes illustres ou s'enflammera d'indignation contre leurs bourreaux.

Avec les Lundis Sainte-Beuve a créé une forme littéraire nouvelle. Ce savant critique est aussi un enchanteur; il apporte à la peinture de ses sujets une discrétion remarquable. Il s'efface pour mieux mettre en lumière son modèle; il écrit d'un style modeste,

(1) Causeries du Lundi, t. II, p. 76.

(2) Ibid., t. III, p. 452.

(3) Ibid., t. IV, p. 321.

(4) Ibid,, p. 259, 261.

(5) Ibid., t. V, p. 91, 101.

^20 SAIIVTîC-BEUVE. — - L'HOMME ET LE POETE

aûn que le personnage étudié occupe seul la pensée du lecteur. Il Texamine sous ses divers aspects, mai& rapidement et sans insister; il y revient par de petites touches répétées jusqu'à ce qu'il ait rendu la nuance cherchée; il estompe et ne laisse subsister que quelques traits légers indispensables à la clarté. Il est intéressant de le comparer à un autre critique dont l'autorité commençait à s'imposer à l'époque des Lundis. Taine, au contraire, oppose les idées en traits forts, marqués d'un vigoureux relief; là où son aîné emploie des demi-teintes, il éblouit par des couleurs éclatantes; là oii Sainte-Beuve suggère et insinue, Taine décrète et pontifie. Le premier est un ami de la vérité, le second esl un dogmatique.

Sainte-Beuve a maintes fois formulé la théorie de sa manière. Pour lui, l'étude de l'homme est le côlé capital de la littérature (1). Il est passé maître dans l'art de décomposer, puis de faire revivre une silhouette humaine. Il ne néglige aucun détail, aucun renseignement qui puissent contribuer à faire connaître la personnalité intime d'un écrivain, a On ne saurait s'y prendre de trop de façons, nous dit-il, et par trop de bouts pour connaître un homme, c'est-à-dire autre chose qu'un pur esprit. Tant qu'on ne s'est pas adressé sur un auteur un certain nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, ne fûtce que pour soi seul et tout bas, on n'est pas sûr de le tenir tout entier, quand même ces questions sembleraient les pkis étrangères à la nature de ses écrits : — Que pen-? sait-il en religion? — Comment se comportait-il sur l'ar-

(1) « La littérature, la production littéraire n'est point pour moi distincte ou du moins séparable du reste de l'homme et de l'organisation; je puis goûter une œuvre, mais il m'est difficile de la juger indépendamment de la connaissance de l'homme même; et je dirais volontiers : tel arbre, tel fruit. L'étude littéraire me mène ainsi tout naturellement à l'étude morale, t {Nouveaux Lundis,

t. ni, p. 15.) m

LES CAUSERIES DU LUNDI

ticle des femmes? sur Tarticle de Targent? — Était-il riche? était-il pauvre? — Quel était son régime? quelle était sa manière journalière de vivre? etc. Enfin, quel était son vice ou son faible? Tout homme en a un. Aucune des réponses à ces questions n'est indifférente pour juger Fauteur d'un livre et le livre lui-même, si ce livre n'est pas un traité de géométrie pure, si c'est surtout un ouvrage littéraire, c'est-à-dire où il entre de tout (1).

Ayant dû renoncer aux vers, Sainte-Beuve met dans sa critique toute sa poésie refoulée; les descriptions finement colorées abondent dans les Lundis. Qu'on relise, par exemple, cette délicieuse transcription en littérature du pastel de Mme de Pompadour par La Tour (2).

S'il sait donner à sa phrase l'émotion ou le pitttoresque, il sait aussi, à l'occasion, lui donner la gaité et la légèreté. Il nous exprime ainsi l'effet que lui produit la lecture de Jules Janin : ce II s'est fait un style qui, dans ses bons jours et quand le soleil rit, est vif, gracieux, enlevé, fait de rien, comme ces étoffes de gaze, transparentes et légères, que les anciens appelaient de ïair tissé. Ou encore ce style prompt, piquant, pétillant, servi à la

(1) Nouveaux Lundis y t. III, p. 28.

(2) K Mais c'est la personne même qui est de tout point merveilleuse de finesse, de dignité suave et d'exquise beauté. Tenant en main le cahier de musique avec légèreté et négligence, elle en est tout à coup distraite ; elle semble avoir entendu du bruit et retourne la tête. Est-ce bien le roi qui vient et qui va entrer? Elle a l'air d'attendre avec certitude et d'écouter avec sourire. Sa tête ainsi tournée laisse voir le profil du cou dans toute sa grâce, et ses petits cheveux très courts, délicieusement ondés, dont les boucles s'étagent et dont le blond se devine encore sous la demi-poudre qui les couvre à peine. La tête nage dans un fond bleu clair qui, en général, est celui de tout le tableau. L'œil est partout satisfait et caressé; c'est de la mélodie plutôt encore que de l'harmonie. Une lumière tamisée et bleuâtre descend et glisse sur tous les objets. Il n'est rieui dans ce boudoir enchanté, qui ne semble faire sa cour à la déesse, rien, pas même V Esprit des Lois et VEncijclopédie. » (T. II, p. 396.)

minute, fait reffet d'un sorbet mousseux et frais qu'on prendrait en été sous la treille (1) .

Jamais Sainte-Beuve n'est lourd, jamais il n'appuie. Son tact est surtout frappant dans l'habileté avec laquelle il aborde les incidents scabreux; il accomplit à cet égardlà de véritables tours de force.

Un certain laisser-aller règne dans ces essais intitulés Causeries, et leur prête un charme de bonhomie. On aime à se représenter le père Beuve enveloppé d'une robe de chambre et assis dans un fauteuil, racontant des histoires à ses amis qu'il tient captivés par sa parole. Fréquemment il parle de lui-même ou laisse échapper des exclamations, des tournures familières telles qu'on les emploie dans la conversation. Parfois, au contraire, sa phrase s'allonge et devient filandreuse. Il ne faut pas chercher dans ces articles improvisés la concision d'un Flaubert. Le naturel est leur principal attrait.

Les vingt dernières années de la vie de Sainte-Beuve sont remplies par un labeur prodigieux. Toujours il avait été un grand travailleur (2); mais de 1849 à sa mort, l'obligation de livrer chaque semaine un article nouveau le contraint à une activité continuelle et fiévreuse. Cette perpétuelle tension de toutes ses forces est à la fois son salut et sa malédiction. Par elle seule il réussit à échapper à la mélancolie qui l'assaille, et pourtant il regimbe contre un tel esclavage ; ce travail forcené le harasse et lui est indispensable ; il est pris dans un cercle vicieux : « Je suis las, écrit-il, sans aucun loisir (à la lettre), sans un moment à moi dans la semaine, écrasé sous une tâche hebdomadaire que je sens de plus en plus pesante, e

(1) Nouveaux Lundis, t. II,. p. 83-84.

(2) En 1844, répondant à l'abbé Barbe qui le félicitait sur s nomination à l'Académie, il écrivait : « Le vrai bonheur n'est pa là : il est... dans l'étude... » {Nouvelle Correspondance, p. 91.)

LES « CAUSERIES DU LUNDI

qu'il ne me sera peut-être pas donné d'alléger (1). w Pour suffire à sa tache, il organise son existence méthodiquement. A peine âgé de trente ans, il disait déjà son et désir d'être de plus en plus retiré du monde et dans un cjoître d'études et d'oubli (2). Aussi mène-t-il la vie d'un bénédictin ; il affirme sa volonté de rester et un homme complètement et exclusivement littéraire, demandant seulement qu'on le laisse travailler et écrire en paix » (3) . Il ferme sa porte; ceux qui n'ont pas annoncé leur visite sont éconduits (4) .

Pour satisfaire ses lecteurs, il est obligé de varier constamment le sujet de ses articles ; il doit donc se livrer à des lectures considérables; il arrive parfois qu'un seul arlicle résume une ou plusieurs douzaines de volumes. Il a besoin de renouveler à chaque instant son fourrage. Il appelle ainsi la masse des livres nécessaires à la documentation. Des amis complaisants à la Bibliothèque Nationale lui expédiaient à sa demande tous les ouvrages désirés. Il économisait ainsi beaucoup de temps, pouvant demeurer chez lui et n'étant pas contraint de faire luimême des recherches.

Sa préoccupation continuelle est donc d'être prêt à fournir sa prose au jour voulu, ce Je n'ai jamais de jour de congéj écrit-il. Le lundi vers midi, je relève la tête et respire pendant une heure environ; après quoi, le guichet se referme, et je suis en cellule pour sept jours (5) . Il décrit ainsi son travail à un nouveau secrétaire : « Le lundi, le mardi, le mercredi et le jeudi se passent à vous

(1) Coî^respondance, t. I", p. 342. Sa correspondance contient des plaintes incessantes contre la corvée des Lundis y voir t. I", p. 283, 359, 360. Nouvelle Correspondance, p. 125. Lettres à Collombet, p. 253 et les lettres à Adèle Coiiriard. Correspondance, t. I"', p. 27.

(3) Ibid,, p. 206.

(4) Ibid., f. 224.

(5) Ibid., p. 283.

dicter Farticle qui paraîtra lundi matin, et à lire, prendre des notes, ruminer l'article qui viendra après; le vendredi, je le jette sur le papier... c'est un accouchement... laborieux... le samedi et dimanche, nous corrigeons les épreuves... aussi, ma mauvaise humeur commence-t~elle le lundi; le mardi, elle est pire; le mercredi, elle est comble; le jeudi elle persiste. Le vendredi, je m'enferme tout le jour, je n'y suis pour personne, je mets du coton dans mes oreilles, pour qu'aucun bruit extérieur ne rompe le charme : je hâtis l'article, comme le tailleur bâtit im habit... Ne prenez donc pas garde à mes mauvais moments... Vous comprenez, quand on se sent lié pour cinq ans à faire le même travail chaque semaine, — et chaque jour, — qu'on ait parfois des moments d'impatience... Ma vie est comme un moulin, un perpétuel engrenage (1).

Son esprit restait toujours tendu vers son travail ; même à la promenade, il s'arrêtait a pour fixer au passage, sur un bout de papier, un lambeau de phrase » , ou un mot juste trouvés pendant la marche (2).

Assez jeune déjà, Sainte-Beuve dut avoir recours à l'aide d'un secrétaire; ses yeux se fatiguaient, les soirées solitaires lui étaient à charge. Il y a plus de vingtcinq ans déjà, écrit-il en 1865, que, considérant que les soirées sont longues, que la plus grande difficulté pour l'homme qui vit seul est de savoir passer ses soirées, je me suis dit qu'il n'y avait pas de manière plus douce et plus sûre pour cela que l'habitude et la compagnie d'un bon livre. Mais comme mes yeux se réfusaient à toute lecture de longue haleine, surtout à ces dernières heures de la journée, j'ai du songer à me procurer de bons lecteurs, et j'en ai trouvé (3). «

(1) Jules Troubat, Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte- Beuve, p. 254, 255. Voir aussi Nouvelle Correspo7idance, p. 189, 375-

(2) Jules Troubat, La Salle à manger de Sainte-Beuve, p. 30.

(3) Nouveaux Lundis, t. IV, p. 457.

LES « CAUSERIES DU LUNDI

Parfois un petit somme surprenait la lassitude du vieux K bûcheur w . Jules Troubat, son dernier secrétaire, nous laisse ce petit tableau d'intérieur : « Sainte-Beuve s'endort peu à peu, comme je lui fais la lecture. Il a Tair, en ce moment, d'un chanoine faisant la sieste, dans sa robe de chambre brune, la fine calotte sur la tête, les joues pendantes, le nez gros (1). w

Sainte-Beiive eut successivement plusieurs secrétaires. Quelques-uns furent pour lui des amis. Il lui plaisait de discuter ses essais avant de les rédiger, et, dans les bons moments, il acceptait volontiers des suggestions de la part de son collaborateur. L'un d'eux, Jules Levallois, nous montre le maître dans l'intimité, avec ses vivacités et ses retours de bonhomie, a II aimait à causer ses articles. Le soir, en nous promenant sur les boulevards extérieurs, au Luxembourg, sur la place Saint-Sulpice, il me les exposait avec feu, avec passion. Ce n'était pas à ce moment-là qu'il fallait lui faire des objections ou lui exprimer des réserves. Pendant qu'il préparait sa Causerie ou son Portrait j Sainte-Beuve appartenait corps et âme au modèle. Il l'embrassait, l'épousait, l'exaltait. Si je n'étais pas comme lui sous le charme, si le personnage me semblait insignifiant ou antipathique, si je résistais plus ou moins ouvertement, il s'écriait avec une vive contrariété : ^ Eu un mot, cher ami, vous voulez m'émet pêcher de faire mon article. Ce sujet n'a pas le bonheur « de vous convenir. C'est vraiment déplorable! w Et, tout furieux, il me tournait le dos. Le lendemain, nous n'avions garde de souffler mot de notre discussion. Mais une fois l'article écrit, j'arrivais par voie d'insinuation et d'amendements à lui faire adopter quelques-unes de mes restrictions. Quant aux modifications de style, il s'y prêtait avec une extrême facilité. En dictant l'article entiè-

(1) J. Troubat, Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve, p- 288

rement écrit de sa main, d'un caractère très fin et à peine déchiffrable, il ne me perdait pas de vue, et lorsqu'il devinait chez moi une hésitation, un scrupule, il s'arrêtait, m'interrogeait, ne me laissait pas tranquille que je n'eusse avoué ce que je désapprouvais intérieurement. Ces objections ne le blessaient nullement, et bien souvent il y faisait droit (1). »

Jules Troubat s'attacha à lui d'une affection filiale. Il nous retrace aussi les différentes phases du grand écrivain. Lorsqu'il était aux prises avec la pensée, sa figure prenait de la gravité : a A ces moments-là, dit Troubat, on ne l'approchait qu'avec précaution : sa physionomie, d'ordinaire si souriante, si avenante quand elle se détendait, paraissait, au contraire, assombrie aux heures où elle était travaillée par le talent. Il allait dans sa maison, se parlant à lui-même, réfléchissant, semant ses pensées, les répétant tout haut, se remémorant des passages de grands poètes ou de grands écrivains dont l'application pouvait être immédiate à l'article qui le préoccupait... IL ne fallait pas le déranger alors. Rien de frivole ni de banal! Ceux ou celles qui le servaient le savaient bien, et tout le monde le respectait (2) . » Sainte-Beuve avait dans la physionomie quelque chose du prêtre. Gras et chauve, la tête de forme conique et surmontée d'une calotte minuscule, des sourcils embroussaillés recouvrant de petits yeux délicats, ^ pleins d'indulgente malice « , tel nous le dépeignent ses contemporains. Le soir, quelquefois, il s'enveloppait le front d'un madras ; il ressemblait alors étonnamment à sa mère et avait l'apparence d'une vieille femme (3).

(1) Jules Levallois, Sainte-Beuve, p. 176.

(2) Sainte-Beuve, Souvenirs et indiscrétions y p. 151.

(3) Jules Troubat, Salle à manger de Sainte-Beuve, p 28 La vivacité de rintelligeHce transformait cette figure aux traits ingrats : K Sainte-Beuve avait sur le visage le trait qui éclaire, le rayon de

LES « CAUSERIES DU LUNDI

Aux heures où le travail était moins intense, Sainte- Beuve se montrait aimable et enjoué. « Nous passions des journées entières, dit Troubat, en face l'un de Tautre, travaillant l'œil dans Toeil. Le sien était pétillant et guilleret. La sympathie en sortait, quand il sentait qu'on le comprenait et qu'on entrait dans sa pensée, pour le seconder (]) . "

Son régime habituel était d'une extrême sobriété ; il mangeait peu et vivait dans une maison simple (2) . Sa journée était réglée avec ponctualité; il se levait tard (3), travaillait dans la matinée avec son secrétaire. Dans l'après-midi, après la sieste (4), il se remettait au travail jusqu'au soir. Une ou deux fois par semaine, il recevait quelques amis à dîner; les autres jours, son secrétaire lui lisait à haute voix. Quand la saison le permettait, ils se promenaient ensemble dans les rues ou les jardins de la capitale.

Sainte-Beuve aimait le peuple et la ville de Paris. Les Nouveaux Lundis contiennent un morceau lyrique où il donne cours à ce sentiment :

ce Paris, s'écrie-t-il, ville de lumière, d'élégance et de facilité, c'est chez toi qu'il est doux de vivre, c'est chez toi que je veux mourir! Ville heureuse où l'on est dislumière que donne seul le travail intellectuel et de haute portée, n (Jules Troubat, Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve, p. 240.)

(1) Jules Troubat, Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte- Beuve, p. 231.

(2) a ... Il n'y avait pas d'homme plus rigoureusement sobre que Sainte-Beuve. Une tasse de thé avec un nuage de lait et une brioche que le plus souvent il partageait avec sa vieille chatte : voilà ce dont se composait invariablement son déjeuner. Le dîner était plus confortable, sans la moindre superfluité, sans recherche de bonne chère... Sainte-Beuve n'était ni buveur ni gourmand, d (Jules Levallois, Sainte-Beuve, p. 182. Voir aussi Jules Troubat, la Salle > à manger de Sainte-Beuve, p. 59.)

(3) Nouvelle Correspondance, p. 304.

(4) Correspondance, t. II, p. 330

pensé d'avoir du bonheur, où il suffit d'être et de se sentir habiter; qui fait plaisir... rien qu'à regarder; où Ton voit juste plus naturellement qu'ailleurs, où l'on ne s'exagère rien, où l'on ne se fait des monstres de rien; où l'on respire, pour ainsi dire, avec l'air, même ce qu'on ne sait pas, où l'on n'est pas étranger même à ce qu'on ignore; centre unique de ressources et de liberté...

Sainte-Beuve dit ensuite son plaisir à parcourir les différents quartiers, à se retremper en plein courant de cette vie parisienne faite de facilité, de grâce et de sagesse rapide, et Et puis, dit-il en terminant, quand je rentre dans mes quartiers non lettrés et tout populaires, quand je m'y replonge dans la foule comme cela me plaît surtout les soirs de fête, j'y vois ce que n'offrent pas à beaucoup près, dit-on, toutes les autres grandes villes, une population facile, sociable et encore polie ; et s'il m'arrive d'avoir à fendre un groupe un peu trop épais, j'entends parfois sortir ces mots d'une lèvre en gaieté : Respecté Vâge! on : Place à U ancien! Je suis averti alors et assez désagréablement, je l'avoue, de ce qu'on est toujours si tenté d'oublier, mais je le suis avec égard, avec politesse, de quoi me plaindrais-je? Oh! Paris, Paris de tous les temps, Paris ancien et nouveau, toujours maudit, toujours regretté et toujours le même, oh! que Montaigne déjà te connaissait bien ! C'est chez toi qu'il est doux de vivre, c'est chez toi que je veux mourir (1).

La compagnie d'un secrétaire, les visites d'amis, l'activité continuelle ne suffisaient pas à combler les besoins du cœur chez Sainte-Beuve. La perspective du mariage semblait définitivement écartée. Agé de quarante-trois ans, il écrivait à Collombet : « Pourquoi se marier, mon cher ami? Si la chair ne le demande pas, si le cœur ne le dit pas, à quoi bon cette complaisance pour je ne sais quoi

(1) Nouveaux Lundis, t. III, p. 51.

LES c CAUSERIES DU LUNDI »

et je ne sais qui? A quelle terrible loterie on met sa tranquillité dernière (1)? 5)

Il regrettera pourtant jusqu'à sa dernière heure de ne s'être pas fixé à une affection unique et durable; un jour de franchise, il s'écriera : a A un certain âge de la vie, si votre maison ne se peuple point d'enfants, elle se remplit de manies ou de vices (2). i)

Sa correspondance abonde en confessions sernblables : u J'ai mes faiblesses, écrit-il à Jean Reynaud..., ce sont celles qui donnèrent au roi Salomon le dégoût de tout et la satiété de la vie. J'ai pu regretter de sentir quelquefois que j'y éteignais ma flamme, mais jamais je n'y ai perverti mon cœur (3). ^

Il écrivait aussi à Collombet : ce II faudrait à une vie si pleine de corvées, pour la consoler et la vivifier, quelque pensée d'en haut, le rayon qui tombe dans la cellule des solitaires et jusqu'à travers les barreaux du prisonnier, l'espérance du ciel, une vue d'au delà : et voilà ce qui me manque (4). )^

Il décourage un jeune Rouennais de se fixer dans la capitale, car, dit-il, *t Paris offre trop de tentations, trop de chances à l'écart et au déraillement descarrièi'es(5). ^^ Souvent il a essayé de se ranger, mais a les mille petits liens, les distractions courantes, les fautes acquises et le poids même du passé, sont propres à empêcher, à étouffer ce qu'il pourrait y avoir, par moments, de velléités sérieuses ^5 (6).

L'homme d'âge mûr ressentait encore les passions de Joseph Delorme. IVe pouvant se consoler de n'avoir pas trouvé la compagne souhaitée, Sainte-Beuve cherchait à

(1) Lettres à Collombet, p. 238.

(2) Portraits contemporains, t. V, p. 461.

(3) Correspondance, t. P% p. 157.

(4) Lettres à Collombet, p. 270.

(5) Correspondance, t. II, p. 202.

(6) Nouvelle Correspondance, p. 93.

230 SAllVTE-BE L'VE. — L'HOMME ET LE POETE

tromper les exigences du cœur par des liaisons de second ordre. Il recevait dans sa demeure des personnes d'une vertu ce modérée qui le distrayaient aux heures de loisir mais qui, souvent, lui occasionnaient des tracas. De là ces ce misères de la vie d'un vieux célibataire ^) qu'il mentionne dans sa correspondance avec Adèle Couriard. L'une de ces personnes s'installait chez lui et s'emparait de la maison en souveraine, démarquant le linge et l'argenterie, qu'elle faisait graver à son nom, éloignant par ses rebuffades les amis du critique (1) ; une autre, que Sainte-Beuve appelait par euphémisme sa nièce ^ le trompait grossièrement, et exigeait qu'il la menât dans le monde (2).

Ces habitudes étaient en désaccord avec la haute situation intellectuelle et l'existence studieuse du critique. Il souffrait de ce manque d'harmonie et maudissait sa chaîne. La voix publique, comme il arrive si souvent, a quelque peu exagéré la gravité de ce» faiblesses. L'opinion courante a fait de lui un satyre. Sainte-Beuve est responsable de cette réputation. Il apportait une certaine désinvolture dans la manière dont il bravait le qu'en dira-t-on. Il lui arrivait de recevoir une demi-mondaine à la même table que des invités de marque ou de s'afficher en compagnie d'une ce nièce dans une loge de théâtre (3). Des incidents désagréables en résultaient parfois, ainsi ce dîner où une grande dame lorgna l'amie du critique avec une telle insistance que la malheureuse fut bientôt contrainte de prendre la fuite. A un ami qui s'étonnait de le voir, à son âge, fréquenter des compagnies frivoles, il répondait : ce Que voulez-vous? j'aime encore à reposer ma vue sur de frais visages (4). Cette réponse exprime assez fidèlement les sentiments de Sainte-Beuve

(1) A.-J. Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues , p. 271.

(2) Id., ihid., p. 283.

(3) Id., ihid., p. 285.

(4) Id., ibid., p. 287.

LES « CAUSERIES DU LUNDI

à cette époque; il commet Téternelle confusion entre le cœur et les sens; le passage suivant trahit le fond de Fâme de ce a vieux rêveur obstiné : a A quarante-quatre ans. — La nature est admirable. On ne peut Téluder. Depuis bien des jours, je sens en moi des mouvements tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une femme que je désire, une femme belle et jeune comme toutes celles que j'ai précédemment désirées. Celles-là me répugnent. Ce que je veux, c'est une femme toute jeune et toute naissante à la beauté. Je consulte mon rêve, je le presse, je le force a s'expliquer et à se définir; cette femme dont le fantôme agite l'approche de mon dernier printemps est une toute jeune fille. Je la vois, elle est dans sa fleur, elle a passé quinze ans à peine; son front plein de fraîcheur se couronne d'une chevelure qui amoncelle ses Qndes et qui exhale des parfums que nul encore n'a respirés...

ce Qu'en veux-je donc faire? et si elle s'offrait à moi, cette aimable enfant, l'oserais-je toucher? ai-je soif de la flétrir? Je dirai tout. Un baiser me plairait, un baiser plein de tendresse; mais surtout la voir, la contempler, rafraîchir mes yeux, ma pensée en les reposant sur ce jeune front, en laissant courir devant moi cette âme naïve; parer cette belle enfant d'ornements simples où sa beauté se rehausserait encore; la promener les matins de printemps sous de frais ombrages et jouir de son jeune essor; la voir heureuse, voilà ce qui me plairait surtout, et ce qu'au fond mon cœur demande. Mais qu'est-ce? tout d'un coup le voile se déchire et je m'aperçois que ce que je désirais sous une forme équivoque est quelque chose de naturel et de pur, c'est un regret qui s'éveille, c'est de n'avoir pas à moi, comme je l'aurais pu, la jeune fille de quinze ans qui serait aujourd'hui la chaste joie d'un père et qui remplirait ce cœur de voluptés permises au lieu de continuels égarements. Ma prévoyance, il y a quinze ans, n'y a point songé, ou j'ai résisté à la nature

qui tout bas me Tinsinuait, et la nature aujourd'hui me le rappelle. Nos goûts secrets et dépravés ne sont le plus souvent que des indications naturelles faussées et détournées de leur vrai sens (1).

(1) D'Haussonville, C.-A. Sainte-Beuve, p. 200, 201

ADÈLE COURIARD

Cette vie de travail organisée avec une puissante méthode, cette autorité littéraire incontestée cachaient un désenchantement et une lassitude immenses. Pendant quelques années, un souffle de fraîcheur venu du lac Léman apporta au critique un soulagement momentané.

En septembre 1856, Sainte-Beuve recevait de Genève la lettre d'une jeune fille qui lui disait son admiration et sa reconnaissance. Habitué à juger les styles et les caractères, il reconnut vite dans sa correspondante une nature supérieure.

Adèle Couriard était alors âgée de vingt-cinq ans. Née à Genève en 1831 et fille de pasteur, elle avait reçu une éducation austère. Elle vivait assez modestement avec sa mère et son frère. Pour gagner le pain de la famille, le pasteur Couriard avait dû s'expatrier et remplissait le poste de précepteur auprès du prince héritier Nicolas, fils du futur tsar Alexandre IL Dès son enfance, elle nourrit des convictions religieuses. Très vive et d'une intelligence ouverte, elle était sujette à Tenthousiasme; • quoique sensible et douée de sympathie, elle devenait parfois mordante et déconcertait par Timprévu de ses reparties.

Ses yeux noirs se détachant sur un teint clair, sa voix chantante, sa courtoisie lui donnaient un charme de distinction piquant, animé et un peu précieux tout ensemble. Sa figure, habituellement sérieuse, s'éclairait dans la conversaîion. .

Sainte-Beuve la remercia pour son témoignage. Dans sa réponse, il l'engage à ne pas voir en lui un homme extraordinaire, il veut se borner à souhaiter l'estime des bons esprits. La correspondance en reste là. Un an plus tard, une dame Lehmann ayant posé chez lui un bouquet, il la confond avec Mlle Couriard et écrit à cette dernière une lettre pour la gronder de n'avoir pas annoncé sa visite. Naturellement, Adèle s'empresse de le tirer d'erreur et saisit cette occasion pour lui offrir son amitié. Ne possédant pas ses lettres qui doivent avoir été détruites, nous en sommes réduits à deviner leur contenu d'après les réponses de Sainte-Beuve. Celui-ci écrit le 4 juillet 1857 : u La place qu'on daigne désirer d'obtenir et d'occuper, hélas! est moins enviable qu'on ne croit dans une âme vide, lassée et que je puis dire déserte depuis des années. J'aime mieux avoir une place chez les autres que leur en offrir une chez moi. Ai-je un chez mo au moral? Et quand j'ai donné par mon esprit le peu de bon*que je puis produire, ai-je encore une valeur et suisje quelqu'un?... Soyez donc sûre, sans que je me permette de rien ajouter, que vous avez une place unique et qui ne saurait se confondre désormais avec celle de personne. ^7

Tout de suite la correspondance devient serrée et prend un caractère d'intimité. Auprès de sa jeune amie, Sainte- Beuve déploie cette coquetterie, cette bonne grâce, cette finesse d'expression propres au génie français et qu'il possédait à un degré éminent. Il a par moments vis-à-vis d'elle des câlineries d'enfant choyé. On voit dans ces lettres jusqu'à quel point Sainte-Beuve était resté poète et pourquoi il ne pouvait se consoler de ne plus posséder cette qualité auprès des générations nouvelles.

En analyste de l'âme féminine, il se plaît à recevoir les confidences de cette Genevoise qui lui raconte sa vie de jeune fille. Si nous interprétons exactement les récits de sa vieillesse, Adèle Couriard écrivait avec beaucoup de

ADÈLE COURIARD

verve, comme à un vieil ami et en toute simplicité. Elle lui communique ses impressions sur des lectures, sur les sermons ou les conférences entendus, elle lui demande son avis sur les grands écrivains de Paris qu'il connaît, elle a recours à ses conseils pour des travaux littéraires. Parfois elle est prise de crainte à Tidée d'ennuyer un homme si occupé. Il proteste alors de l'intérêt qu'il prend à ses lettres. Son vieux cœur aigri et blasé s'attendrit.

* Vous ne vous faites pas d'idée, écrit-il, combien en me racontant simplement vos affections, vos liens, le milieu moral où vous vivez et respirez, vous me reportez bien loin en arrière... Cette vie que vous me décrivez, même avec ce que vous y marquez si délicatement de privations et de sacrifices imposés, c'a été ma poésie, w II se plaint alors de la vie trop intellectuelle qu'il est contraint de mener et remercie celle qui lui ouvre un aperçu sur un monde plus paisible, a Jugez donc combien il est agréable, ayant un si vilain et si nul chez-soij de pouvoir regarder dans le chez-soi de ses amis, d'y lire le bonheur dans le vrai sens et le contentement du cœur même sous des teintes voilées. (Lettre du 24 juillet 1857.)

Un jour elle lui avoue se sentir bien petite auprès de lui. a Vos lettres me sont un vrai plaisir et bonheur, répond-il, si j'osais encore employer ce mot. Des marques vraies et désintéressées d'affection sont rares ; c'est une vérité d'expérience que vous ne savez pas. Permettez-moi de redresser quelques-unes de vos idées à mon sujet. D'abord je vous demande instamment de supprimer, si vous voulez bien me favoriser de vos lettres, ces témoignages excessifs que je ne mérite pas, qui ne m'appartiennent pas, et qui empêchent qu'on se regarde simplement de près et en amis. De ce qu'un homme a un talent distingué, qu'il est habile dans son art, dans sa profession, il ne s'en suit pas qu'il est un grand homme : ces derniers sont d'un ordre tout différent, embrassant des ensembles, ou gouvernant les hommes, ou sondant des

sphères, renouvelant le monde en un mot quand ils y paraissent. Laissons-les dans leur gloire et leur majesté. Un homme de lettres, qui aspire même au rang le plus honorable dans sa condition, n'est pas» ne doit point paraître placé si à part ; il est du milieu de tous; si vous Taimez un peu, c'est qu'il a exprimé un peu mieux que vous n'auriez su peut-être des choses que vous sentez peut-être mieux et plus sincèrement que lui. Il y a donc lieu de se calmer, de se regarder, doucement, de se donner même la main, et de causer. Voilà oii j'en voulais venir. Je voudrais donc si vous m'écrivez (et je le désire) que vous causiez tout simplement de vous, afin que je puisse vous voir de loin — ainsi plus de ces compliments, de ces humilités sans cause, de ces façons de se rejeter sur son insignifiance. Vous n'êtes pas du tout insignifiante. Comment êtes vous? Comment vivez-vous? Où avez-vous été élevée? Etes-vous de Genève? Y avez-vous toujours vécu?... Avez-vous un âge? Etes-vous grande, êtes-vous petite? Avez-vous des cheveux noirs ou blonds? ...Voyez comme je suis curieux, exigeant. Vous ne me connaissez pas du tout, malgré mes livres. Je suis très vieux d'âge, et très jeune encore,' très conservé par un côté de mes sentiments. J'eusse été meilleur si j'avais toujours eu une affection, une idée vivante, une conscience visible et souriante non loin de moi. (Lettre du 12 juillet 1857.)

Tout en se faisant confesseur, Saint-Beuve se confesse lui-même. Telle que nous l'avons connue dans son grand âge, Mlle Couriard avait l'art d'entrer dans les sentiments et les idées de ses amis. Sans doute la souffrance, les expériences, la vie intérieure avaient développé en elle ce beau don de sympathie. Nous pouvons supposer, cependant, qu'elle le possédait déjà dans sa jeunesse. Quelle joie pour le critique solitaire que de trouver une àme qui vibre à ses confidences. Quel plaisir ne dut-il pas éprouver à se détendre, à s'abandonner aux effusions d'une douce amitié !

ADÈLE GOURIARD

Il ne cesse d'exhorter son amie à ne pas le grandir outre mesure. Son culte de la vérité, ses scrupules de savant Tobligent à accuser lui-même les lacunes de son esprit : ce Je suis surtout propre à me porter sur un point, à m'y concentrer, à l'approfondir, à le percer et le traverser : comme je change souvent et très aisément de points, cela en s'additionnant fait de l'étendue, mais j'embrasse difficilement cette étendue à la fois, je n'ai jamais bien su nager ou voler au large, j'ai besoin dé nie piloter le long de quelque rivage inégal, et plus le rivage est inégal, mieux je m'en tire ^) (6 décembre 1857.) Parlant des Alpes suisses qu'il a visitées mais où il ne s'est pas arrêté, il ajoute : « ...Mon goût et ma région naturelle, c'est la mi-côté, le riant et l'agreste pays de Vaud. r> Les hauteurs sublimes ont son admiration, mais il préfère des beautés plus tranquilles. « Je ne suis pas un Mont-Blanc, il n'y a pas lieu à se croire avec moi sur une hauteur ni même sur une colline... votre ami est encore moins digne de vous cette année qu'il y a un an ou deux, c'est une raison pour vous de mieux encore marquer votre amitié par votre indulgence. ^ (11 août 1859.)

Chaque lettre amène de nouveaux épanchenients. Quand une longue intimité épistolaire l'aura encore rapproché de son amie, il fera des aveux singulièrement douloureux dans leur sincérité. Regrettant de ne pouvoir venir en aide à sa correspondante qui traverse une époque difficile, il dit : « C'est en ces moments qu'on sent avec d'amers regrets l'inconvénient d'être soi-même dans une fortune étroite et aussi d'avoir une âme trop molle, et au fond de laquelle (tout au fond) on a dès longtemps tué la vertu. Il en résulte qu'on se méfie à bon droit de soi-même, qu'on n'ose y compter, et que dès lors on n'ose dire à personne de s'y appuyer autrement qu'en passant. Je touche là à mes plaies secrètes et ne les indique qu'à peine. J'appelle vertu ce quelque chose que vous exprimez quand vous parlez de cette énergie de réso-

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lution, de cette constance à remplir un devoir, du bonheur sérieux qui en est le prix, et de cette jouissance un peu âpre, mais si réelle, qui récompense tout bon labeur difficile. » (6 décembre 1857.)

Sainte-Beuve a dans ses lettres une discrétion et un tact qui lui permettent d'aborder tous les sujets sans jamais heurter le respect dû à une jeune fille, et Mon cœur écrit-il (11 juillet 1858) se plaint (quand il pense à vous) de s'être trop amolli, énervé, usé de tant de façons ; on n'a que sa dose, après tout; et si elle n'a pas été renouvelée à temps, ménagée, si on n'a pas fait des réserves dans les années de verdeur et de sève, on court risque de se trouver dépourvu aux approches de l'hiver. J'ai encore les bons mouvements, mais la continuité me manque, non pas la persévérance (entendons-nous bien), mais cette sorte d'uniformité dans le bien et dans l'affection, qui, par exemple, compose la vie de famille; je vais et je viens, je reviens souvent, je reviens toujours; mais la longue habitude du caprice, cette diversité que cultive l'artiste et que le chrétien s'interdit, ces passages d'un sujet à l'autre dans l'ordre de l'esprit et qui ont leur contre-coup jusque dans le cœur, voilà les faiblesses ; il faudrait une amie présente pour les deviner, pour les combattre; j'en ai eu souvent le désir, jamais la force; je me méfie de moi comme d'un incurable. Dans le secret de ma pensée et dans la justice qu'on se rend dans le tête-à-tête, je me suis dit souvent : ce J'ai tué la vertu en ce moi ! )î

Il se juge lui-même; son regret le plus amer est de n'avoir pas vécu d'une vie saine dès sa jeunesse, a Je n'ai fait depuis près de vingt ans que perdre chaque jour et m'y résigner, perdre en chevalerie, en religion, en amour, en idéal de tout genre et devenir un observateur net, attristé, positif et las. Quand je dis af triste, c'est encore plus las que je devrais dire, car la tristesse, certaine tristesse est encore un trésor. Voilà ce que c'est que de n'avoir pas

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