Sainte-Beuve
Après la mort d'un houniie illustre, le public adopte envers sa personne une attitude favorable ou bostile. Cette opinion, souvent injuste, risque de s'imposer à toujours aux générations futures. Sainte- Beuve n'a pas échappé à cette loi. La légende a cristallisé certains traits de son caractère en les déformant. On a fait de lui un apôtre de l'athéisme, un satyre libertin, un railleur, un être capricieux et perfide se jouant à travers les systèmes et leurrant d'espérances les naïfs qui se laissaient tromper par son air de sincérité.
Il est de mode, depuis quelques années, de le malmener; c'est un concours à qui lui assénera les coups les plus rudes. Plusieurs des commentaires accompagnant l'histoire du ( onflit avec Victor Hugo sont invalidés par l'excessive sévérité des critiques envers l'auteur du Livre d'amour. Ces écrivains partent de l'idée que Sainte-Beuve joue la comédie, ils voient en lui un séducteur dissimulé, méchant et vil, profitant de sa liaison avec Hugo pour miner en secret le bonheur conjugal de cet ami. Dans leur prévention.
ils s'emparent des aveux et des remords de Sainte- Beuve pour l'accabler. Ils ne voient pas dans ces confessions le témoignage sincère d'une âme tourmentée se débattant contre elle-même et cherchant désespérément des points d'appui.
Dans maintes circonstances, sans aucun doute, Sainte-Beuve a fort mal agi, aussi ne songeons-nous pas à faire son apologie sans réseri^e. Nous pensons, toutefois, que son caractère n'a pas été étudié d'une manière assez approfondie. En le jugeant, nous devons veiller à ne pas nous laisser tromper par les apparences. Sainte-Beuve est, parmi la race complexe des littérateurs, une des natures les plus complexes; ceux qui le condamnent sans le connaître dans toutes les manifestations de son caractère multiple risquent de voir faux et méritent, à leur tour, un blâme pour leur manque d'indulgence.
Un jugement impitoyable est presque toujours un jugement faux; en ce qui concerne Sainte-Beuve, le changement d'attitude de plusieurs historiens est une preuve de notre affirmation. Emile Faguet, après l'avoir traité très rudement dans Amours d'hommes de lettres, se radoucit plus tard et reconnaît que l'auteur des Consolations n'a pas un caractère vil. La rétractation de M. Séché est frappante. Dans son Alfred de Vigny, il s'écrie en parlant de notre auteur : « Celuilà a trahi ou trompé tout le monde : les vivants et les morls, l'amitié et l'amour (1). » Mais après être entré
(1) Léon Séché, Alfred de Vigny et son temps, p. 121.
INTRODUCTIOM m
dans riiiliinilc de Sainlc-BcMive, M. Sc'chc cxpiiinc son rejjrcl de Tavoir jujjé trop liâlivcMnonl. « J'ai ouvert, (lil-il, une enqutHe aussi sérieuse que possil)le pour savoir s'il méritait, et dans quelle mesure, la mauvaise réputation qu'on lui a faite... Autant son esprit était chan^jeant, autant son eœur était fidèle. Et de ee que notre critique trahit une seule fois l'amitié par amour, et l'amour par «jloriole et par haine, on aurait tort d'en conclure — comme je l'ai fait un peu légèrement dans mon Vigny — qu'il trahit tout le monde (1). "
Nous nous posons comme but, dans l'ouvrage qui suit, d'analyser la personnalité intime de Sainte-Beuve. Nous voudrions donc faire sa biographie intérieure, démêlant ses mérites et ses erreurs et signalant les mobiles profonds qui déterminèrent sa conduite. Dans cette intention, nous serons amené à négliger certains livres qui ne nous fournissent pas de renseignements capitaux sur l'homme ; nous n'étudierons pas en détail l'œuvre critique de Sainte-Beuve' avant les Lundis. Ce travail, aussi bien, a déjà été accompli avec beaucoup de soin par M. G. Michaut, auquel nous sommes redevable pour maints détails caractéristiques. Dans la période qui précède les Lundis, l'œuvre poétique et la correspondance de Sainte- Beuve nous fournissent d'abondantes lumières sur sa vie intime. De même, dans l'analyse des Lundis et des Nouveaux Lundis, nous nous sommes attaché seule-
(i) Léou Skchk, Sainte-Beuve, t. I*', p. 6
ment aux fragments où l'auteur se révèle lui-même. Notre espérance serait d'offrir au public français un portrait détaillé et fidèle, indulgent sans parti pris, clairvoyant sans rigorisme. La justice absolue est impossible à notre humanité, Teffort pour l'atteindre doit cependant être tenté.
SAÏIVTK-BEUVE
Une ombro de mélancolie assombrit les premiers pas de Sainte-Beuve dans l'existence.
Je naquis en deuil,
Et mon berceau d'abord posa sur un cercueil (1).
u Ma mère, dit-il, a perdu mon père la première année de son mariage, elle était enceinte de moi, elle m'a donc porté dans le deuil et la tristesse; j'ai été abreuvé et baigné de tristesse dans les eaux mêmes de Tamnios ; eli bien 1 j'ai souvent attribué à ce deuil maternel la mélancolie de mes jeunes années, et ma disposition à Tennui (2). «
On démêle ainsi, dans les origines du poète, les tendances dominantes de sa vie (3) . Sainte-Beuve, enfant postbume, né de parents vieux, ne parvint jamais à cbasser cette silhouette endeuillée qui présidait à sa naissance.
(1) Poésies, p. 24. Edition Michel Lévy, 1863, t. II.
(2) Correspondance, vol. I, p. 299.
(3) Sainte-Beuve naquit à Boulogne-sur-Mer, le 23 décembre 1804. Ses parents s'étaient mariés dans la même ville le 21 mars 1804. Son père, Charles-françois Sainte-Beuve, était fonctionnaire, et mourut le 4 octobre 1804.
2 SAi:VTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POÈTE
Son père, en se mariant, avait cinquante et un ans, sa mère en avait quarante. Jamais il ne fut vraiment jeune. De son père il hérita les goûts littéraires et le raffinement intellectuel ; de sa mère il garda le bon sens, Tesprit d'ordre et de méthode.
Il grandit entre sa mère et sa tante, toutes deux femmes d'âge mûr. Celte ambiance féminine favorisa chez lui le développement excessif d'une sensibilité déjà très délicate (1). C'était un enfant nerveux et craintif (2), un peu vieillot, assez doux et souvent triste. « ... Je me souviens bien, écrit-il quelques années plus tard, que j'avais alors, Comme aujourd'hui, de terribles accès de mélancolie et de dégoût de tout (3). « Au collège, il se distinguait par son intelligence et son zèle au travail. Ses allures tranquilles et sa tête enfoncée dans les épaules lui valurent le sobriquet de «matou w. Habituellement replié sur luimême, il se mêlait peu à ses camarades. Ces allures sauvages cachaient une imagination ardente. Il nous a raconté dans Joseph Delorme ces années d'enfance : ce ... déjà en secret sa jeune imagination allumait la flamme qui devait lui être si fatale un jour... Combien de longues heures il passait à l'écart, loin des jeux de son âge, le long d'un petit sentier, dans des monologues imaginaires... Au fond de la scène, après bien des prouesses, une idée vague de femme et de beauté se glissait quelquefois et prenait à ses yeux un corps (4). »
Il rêvait à une blonde jeune fille de seize ans, habitant un château voisin, qui accueillait assez favorablement ses hommages. Cette idylle fut interrompue par la volonté
(1) tt Dè.s mon enfance, je pénétrais les choses avec une sensibilité telle que c'était comme une fine lame qui m'entrait à chaque instant dans le cœur... » Lundis, t. II, p. kkk.
(2) Les jeunes années de Sainte-Beuve, par F. Morand, 1873, p. XV.
(3) Correspondance, vol. I, p. 7.
(4) Poésies, t. I*^ p. 7 (é(li(. 1863).
K M F A !V C K 1, T .1 K II \ K S S K I) K S A I V T K - B K IJ \' K .H
(If's pnronis qui ohjcrinicnt l.i siln.itioi) niodcstr Hii tiitiir poMc II).
S.'i in^rr ri sa l.iiilr «'xrrcrrrnt sur lui niH* iiillin'nre n'li;ji«Mis<» pronoiirt'"!'. il lut « «h' iKtmio hiMiri* iniliii di' prArr[)h's moraux v . a Jdsopli, «mi cfli'l, ( ons;u ra hirntùt aux oflirps de r<*;{lis«» presqiio loiilrs svs liPiires dft loisir, ol il s'imposait sf)ir rt malin di' lon'jiics prirrcs qui \c midaionl ralriic ri fort [2). » Il s'était li<S avrr un camarado, Ir luliir ald)ô li.irho, dont les «[oùls si^rirnx convonairnt à sa naliiic luédilalivi'. Kiisoml»!*» ils so promenaient sur les remparts on au bord de la mer, discutant les grands probli^^mes de la foi (3).
Quand il attcMgnit quatorze ans, sa mère l'envoya faire ses études à Paris. Klle le rejoi'jnil jjuelques années plus tard. La nature affectueuse du jeune garçon souffrit de cet éloigncmenl. Il se réjouissait des vacances oii il pourrait de nouveau embrasser sa mère, sa tante et son ami. Cependant, la piété apportait un adoucissement à sa solitude.
« La religion, écrivait-il à Barbe, est ce qui contribue beaucoup aussi à me consoler; à la maison, quand j'avais quelque petit cbagrin, je le déposais dans le sein de mes bons parents, ou dans le tien, cher ami, car tu étais digne de cette confiance. Aujourd'hui, au contraire, je n'ai personne à qui je puisse le confier; alors je prie intérieurement le bon Dieu, et, par là, je m'ouvre une ressource pour dissiper ma peine (4). t»
En 1820, un grand événement littéraire éveillait chez Sainte-Beuve l'enthousiasme poétique. " Non, écrivait-il
(1) Sainte-Beuve et ses inconnues, par A.-J. Po.vs. p. 14-16.
(2) Poésies, t. I", p. 7.
(3) Nouvelle Correspondance, p. 110, 207. Lorsqu'il faisait allusion à ces souvenirs d'autrefois, Sainte-Beuve, en 1865, oubliait les convictions de sa jeunesse, et par une erreur d'optique assez naturelle, se croyait plus sceptique qu'il ne l'était en réalité en 1818.
(4) Nouvelle Correspondance, p. 3.
quarante-cinq ans après à Verlaine, ceux qui n'en ont pas été témoins ne sauraient s'imaginer l'impression vraie, légitime, ineffaçable que les coiïtemporains ont reçue des premières Méditations de Lamartine, au moment où elles parurent... On passait subitement d'une poésie sèche, maigre, pauvre... à une poésie large, vraiment intérieure, abondante, élevée et toute divine. Les comparaisons avec le passage d'une journée aigre, variable et désagréable de mars, à une tiède et chaude matinée de vrai printemps, ou encore d'un ciel gris, froid, où le bleu paraît à peine, à un ciel pur, serein et tout éthéré du Midi, ne rendraient que faiblement l'effet poétique et moral de cette poésie si neuve sur les âmes qu'elle venait charmer et baigner de ses rayons. D'un jour à l'autre, on avait changé de climat et de lumière, on avait changé d'Olympe ; c'était une révélation (1). w
A l'influence de Lamartine, il faut joindre celle de Chateaubriand dont la gloire atteignait alors son apogée. Inspiré par ces deux grands écrivains, Sainte-Beuve composait ses premiers vers. H acquérait à la même époque une solide connaissance de l'antiquité grecque et latine.
Bientôt son esprit curieux le dirigea vers des ouvrages de tendances antireligieuses. Il parcourut de nombreux mémoires du dix-huitième siècle et s'initia aux théories philosophiques de cette époque. Dans les Portraits littéraires, il nous assure que les œuvres des Tracy, des Daunou et des Lamarck constituent son fonds véritable. AL Brunetière oppose à cette affirmation le scepticisme des lettres à Barbe et la vague religiosité inspirée par les Méditations. Nous pensons prouver plus loin que ces deux tendances contradictoires n'ont jamais cessé de coexister dans l'àme du poète-critique et que leur conflit fut pour lui une cause perpétuelle de souffrances (2).
(1) Nojiveite Correspondance, p. 214.
(2) Voir Portraits littéraires, 1. III, p. 545.
enkancl: i:t jklimessk i>k saintk-bklvk 5
Snintr-Hnivc fKMjuciilail son coiiipuliioh' Daimou, iiioinr di'fnKjur, parlis.in do la doclriiir malriialislc des rnrycloptMlistt's ;\ii|»rrs do lui, son chrislianisino pàlil rapidoinon!, son inlrr<^t lo lournail vers 1rs scioncos positives, à SCS heures de loisir il suivait des cours de physiolo«{ie, dv cliiniie, (riiisloire naturelle ; après avoir lerniiné hrillannnent son eoll«'«je (I), il enlniil à TMcoli^ d(^ niédeeine ["2} .
Dans ce milieu, ses lendances voltairiennes s'accentuèrent ; comme son sosie, Joseph Delorme 't ahjurant les simples croyances de son éducation chrétienne «, il s'éprit « de rimpiélé audacieuse du dernier siècle w (3). Ces dispositions nullement myslicjues, jointes à un fonds de sensualité ori<]inelle, le poussèrent à chercher le bonheur dans les plaisirs é(juivo{jues. Fort probablement, à cette époque remontent les habitudes libertines qui feront, son tourment jusque dans la vieillesse et dont il nous a raconté la naissance dans Volupté.
Ses idées politiques évoluaient aussi; après avoir été légitimiste ardent comme sa mère, il se prit de sympathie pour les révolutionnaires et devint girondin exalté (4).
Il Tel était Sainte-Beuve, laid et tendre, intelligent et sensuel, girondin enthousiaste et irréligieux avec ferveur, sombre, un peu déçu déjà. C'est avec un front morose et d'une allure comme lassée qu'il va entrer, par une voie détournée, dans la vie littéraire (5). «
En pleines études médicales et malgré l'intérêt qu'il y prenait, Sainte-Beuve sentait le démon de la poésie frémir en lui; un instinct le poussait à chercher dans la
(1) V^ojr G. Michaux, Sainte-Beuve avant les « Lundis », 1903, p. 41
(2) Il avait alors dix-neuf ans (novembre 1823).
(3) Poésies, t. I*% p. 8.
(4) G. Michaux, Sainte-Beuve avant les « Lundis t , p. 49.
(5) G. Michaux, idem, p. 50.
littérature un divertissement à sa solitude. Il alla voir Dubois, son ancien professeur, qui venait de fonder un journal littéraire, le Globe. Dubois fut ému devant son désarroi moral. « Je lui proposai, dit-il, de s'essayer dans le Globe, et de chercher là une distraction à ses noires pensées, et Texercice d'un talent qui voulait de Tair, sans toutefois rompre encore avec la médecine et son hôpital (1). «
Sainte-Beuve entra donc au Globe , où il débuta par des articles sur la Grèce. Il dépeignait en de petits tableaux les lieux où se livrait la lutte pour l'indépendance hellénique. Malgré leur sympathie pour le peuple grec opprimé, ces premiers essais sont, en somme, assez insignifiants. Plus digues de remarques sont diverses études où se trahit déjà la prédilection de Sainte-Beuve pour les sujets historiques.
La collaboration au Globe prépara excellemment Sainte-Beuve à sa carrière de critique. Tant le travail personnel accompli que les rapports avec les rédacteurs développèrent chez lui l'assurance en ses propres forces et élargirent sa vision intellectuelle.
Le Globe était animé d'un esprit de modération. IP combattait la routine littéraire des pseudo-classiques, poursuivant la timidité des auteurs dramatiques contemporains, attaquant la tyrannie du dogme en religion et en littérature, déblayant ainsi le terrain pour l'expansion future du romantisme. Par ses fréquents articles sur les litlératures étrangères, le Globe montrait à ses compatriotes l'absurdité du nationalisme littéraire. Parfois même, pour la diffusion de ses théories libérajes, il recourait à l'ironie, tel ce fragment paru dans le numéro du 2 février 1826 :
u Oui, nous sommes Français, tous Français, et nous
(1) Souvejiirs inédits de Dubois, cités par Léon Skchk, Sainte- Beuve, t I", p. 58.
KNPANCK KT IKUNK.S8K l> K 8 A I M TK-BK II V K 7
saurons uoiis inoiitrer di'^ncs d»- nos |nilrioli<ni«s confrt'ies. Ce nVsl |)as assi*/. de repousser Sli.ikcîspeare et ^eliiller, renvoyons à rilalie ses slalues, a rAllemaj^ne sa musique, à rAn^jlelene son induslrie el ses machines à va|)eur. Assez Ion;jlemps nojjs avons eu la lail)iess<î (l'atlinirer X^ewion; X'euton esl \n«jlais; prose rivons sa pliiloso|>hie el revenons-en aux tourlullons d(; Desearles notre eompalriole! lirùlons Seod, el lisons Mme de Cîcnlis. Saciions vu un mot nous passer des élran<^ers; et, tandis (|ue tous les |)euples de TKurope tendent à mettre en commun leurs arts, leur industrie el leur littérature, renfermés comme les Chinois dans les limites de notre territoire, reslous Français, uniquement Français (1). »
Dès cette période, éloi«|née, Saiutc-Heuve est doue orienté vers une erili(jue lar'je, é<]alement sympathique aux choses de France el aux choses de rétrantj^er. L'auteur des Lundis, qui ne voyagea guère, n'a pourtant jamais été esclave de l'esprit de coterie.
Bien que favorable aux idées nouvelles et prêt à encourager les recherches des jeunes, le Globe maintenait sou admiration pour les classiques français et blâmait certains excès de l'école romantique naissante (2).
Ce journal contribua pour une large part à confirmer Sainte-Beuve dans son goût naturel de la mesure. Ces années au Globe accentuèrent chez lui son désir d'examiner tous les produits de l'intelligence humaine avec une curiosité égale. A vingt-trois ans, il avait acquis une rare pénétration. En 1827, il démêlait déjà dans le talent de Victor Hugo les- tendances tilaniques qui, plus tard, entraînèrent le poète à des aberrations de goût. « Que M. Hugo se garde surtout de l'excès de sa force; en poésie, comme ailleurs, rien de si périlleux que la force : si on la laisse faire, elle abuse de tout; par elle, ce qui
(1) G. Michaux, Sainte-Beuve avant les » Lundis y>, p. 95.
(2) Id., ibid., p. 103, 105, 106.
n'était qu'original et neuf est bien près de devenir bizarre; un contraste brillant dégénère en antithèse précieuse; l'auteur ne cherche que l'héroïque et il ne rencontre que le gigantesque; s'il tente jamais le gigantesque, il n'é\'itera pas le puéril (1). w
Si nous conservons en mémoire ces prophéties, nous serons moins sévères pour Sainte-Beuve quand nous le verrons se détacher de ses anciens amis. Dans son renoncement au romantisme, les rancunes et les raisons solides, la jalousie et le sens de la mesure froissée, les griefs personnels et l'idéal littéraire se mêlent étroitement. Dès les débuts de sa carrière, Sainte-Beuve a marqué de l'éloignement pour toute faute de goût et pour toute tyrannie intellectuelle. Au Globe^ il se méfie déjà des systèmes, en métaphysique comme en littérature. Plus tard, il demeurera constamment préoccupé de sauvegarder sa liberté de jugement. Cette passion de liberté révèle les causes profondes des apostasies qu'on lui a reprochées.
(1) Premiers Lundis, t. I", p. 133.
.lOSKIMI DKI.ORMK «
I, 'activité' (le Sainte-Beuve coinine crilique au Globe l'oneula définitivement vers la littérature. Après trois années, il abandonna la médecine, (les études lui laissèrent un bon souvenir; de cette discipline il yarda ciîrtaines habitudes mentales qui raccompa<]neront à travers toute son œuvre. Il aura le souci constant de préciser -^ le tempérament physique des écrivains, il conservera l'esprit de philosophie, Tamour de l'exactitude et de la réalité physiologique (I).
Son travail d(? journaliste contribua encore d'une autre manière à sou dévelop|)ement : il le mit en rapport avec les jeunes poètes de l'heure. Victor Hugo, enchanté de l'article de Sainte-Beuve, voulut lui rendre visite. Le jeune crilique, absent, trouva la carte du poète et se rendit chez ce dernier dès le lendemain. Par un hasard heureux, ils habitaient porte à porte; Victor Hugo occupait un appartement au numéro 90 de la rue de Vaugirard, Sainte-Beuve habitait avec sa mère au numéro 94. L'entrevue fut cordiale, bientôt les deux écrivains devenaient intimes. Sainte-Beuve, ébloui par le rayonnement qui émanait de son ami, ne tarda pas à se ralliera l'école romantique.
Il quitta le 6'/oèe qu'il trouvait trop "juste-milieu»; il se sentait vis-à-vis de Dubois comme un petit garçon et souffrait de cette sujétion réelle ou imaginaire. Une brouille s'ensuivit. En 1830, dans une discussion, Dubois
(1) Premiers Lundis,, t. III, p. 281.
frappa sod ancien élève. Ils allèrent sur le terrain. Sainte- Beuve affronta le danger sans faiblesse. Une circonstance infime de cet incident est restée célèbre : la pluie vint à tomber tandis qu'on préparait les pistolets, le critique ouvrit son parapluie, essuyant ainsi le feu de son adversaire sous la protection de cette arme peu guerrière. « Je veux bien être tué, dit-il, mais je ne veux pas être mouillé (1) . » Une réconciliation eut lieu, les deux antagonistes se rencontrèrent plus tard avec cordialité chez Mme Récamier. L'entrain juvénile du cénacle apporte à Sainte-Beuve un peu de cette force vive qu'il n'a jamais possédée; électrisé par l'ardeur poétique de son entourage, il compose des vers dont les lectures sont applaudies. Nature réceptive, il se laisse peu à peu gagner par les opinions religieuses et politiques de ses^amis. Son attitude défensive envers le catholicisme se détend, il introduit des réserves dans son admiration pour Voltaire; le spiritualisme l'attire, la médecine lui inspire de la méfiance (2). Il se sent porté vers les choses invisibles; étudiant les écrits du théosophe Saint-Martin avec un grand profit intérieur (3), il y découvre une vérité qui le frappe : « L'homme nait et vit dans les pensées. « Ce mot opère sur lui a comme une étincelle v , ses yeux se dessillent, u toutes les choses visibles..., raconte le héros de Volupté^ me parurent acquérir la signification morale d'une pensée... J'y voyais exactement le contraire du monde désolant de Lamarck, dont la base était muette et morte (4). w
(1) Léon SÉCHÉ, Sainte-Beuve , t. \", p. 62.
(2) Correxpondance, t. ï", p. 10, 11.
(3) Il semble bien que l'on soit autorisé, avec M. G. Michaut, à placer les fragments de Volupté dans le souvenir des années 1828 et 1829. Ils concordent avec les opinions émises par Sainte-Beuve à cette époque dans sa correspondance.
(4) Volupté, p. 159, 160. G. Michaux, Sainte-Beuve avant les « Lundis », p. 143,
• JOSKPH DKI.ORMK > Il
'l'oulefois ses «spiraiious n;li«ji<Mis<'s soiil «'luorc trop récontes pour avoir pi^nélré son ànw el modiliésa manière dp vivre ou de s«Milir. Le fond de son caraclère demeure craintif el attristé u Pour mon comjile, écrit-il à son ami Harl)e, (]Uoi({U(> je voie assi*/ de monde et de <{ens distin- «{ués (|ue j'aime et (|ui ont de la l>onté pour moi; quoiqu'il seml)le <]u avec un peu de constance et d'activité une carrière assez belle peut enfin s'ouvrir pour moi, j'ai souvent et même toujours un «jraud vide, de «grandes défaillances d'àme, des ennuis, des désirs. lies doutes relij{ieux y sont sans doute pojir quelque chose; el, (juoi(|ue cet état d'espril tienne aussi à d'autres causes presque impossibles à analyser, les grandes et éternelles quesliODS y interviennent fréquemment (1). « « ...Mes idées, qui, pendant un temps, avaient été fort tournées au philosophisme, et surloul à un certain pliilosopliisme, celui du dix-huitième siècle, se sont beaucoup modifiées, et ont pris une tournure dont je crois déjà sentir les bons effets. Je dois te dire, encore, que ma vie est loin d'être conforme à ce que je voudrais et ce que je croirais le bien; mais c'est déjà quelque chose que je le sente et que je tàciie d'être plus d'accord avec moi-même (2). »
L'adhésion au romantisme fut pour Sainte-Beuve un stimulant; sa double qualité de poète et de critique le désignait comme champion de la nouvelle école; il entreprit un ouvrage de polémique, le Tableau de la poésie française au seizième siècle qui parut en 1828. Ce livre prétendait procurer aux romantiques des ancêtres parmi les écrivains de la Pléiade. Les jeunes poètes, dans leur lutte contre les classiques attardés, désiraient s'appuyer sur une autorité respectée et incontestablement nationale ; ils voulaient par là éviter le reproche d'une imitation servile de l'étranger. Sainte-Beuve aborda la rédac-
(1) Nouvelle Correspondance, p. 10.
{^)Ibid., p. 13, 14.
tien de cette œuvre considérable et en quelques mois, grâce à son érudition et à sa capacité de travail, il mit sur pied les deux volumes de son Tableau.
Ses théories, bien qu'incomplètes et tendancieuses, n'ont pas été rejetées en bloc par la critique contemporaine. Certes les poètes du seizième siècle, érudits et imitateurs de l'antiquité, sont très éloignés des poètes personnels, sentimentaux et amis du moyen di^t qui débutaient à la veille de 1830. Toutefois les Ronsard et les Du Bellay avaient un point commun avec les Victor Hugo et les Lamartine : tous ils s'insurgeaient contre le despotisme d'une littérature vieillie et arlificielle; les uns, comme les autres, cherchaient à créer une poésie noble, émue et colorée.
Sainte-Beuve rendit par son Tableau un service signalé aux romantiques. Se croyant soutenus par 1^ prestige de devanciers illustres, ils se lancèrent dans la carrière avec fougue; désormais, ils étaient armés contre leurs adversaires. La lutte, en effet, était ardente; Tintelligence alerte de leur critique attitré, jointe à une plume enchanteresse, représentait pour les romantiques un renfort inappréciable.
Sainte-Beuve s'associait donc au combat livré par ses amis contre la routine classique ; tout en partageant leurs aspirations, il refusa cependant d'épouser leurs préjugés et ne s'abandonna jamais à des excès. Il ne revêtit pas de gilet rouge, il n'afficha pas de dédain pour ce - polisson « de Boileau, ou cette et perruque » de Racine. En pleine bagarre, il s'efforça de conserver une juste vision des valeurs littéraires.
Lamartine nous a laissé dans les Harmonies un joli portrait de Sainte-Beuve à celte épo(|ue : ^ C'était en 1829, j'aimais alors beaucoup un jeune homme pâle, blond, frêle, sensible jusqu'à la maladie, poète jusqu'aux larmes : il s'appelait Sainte-Beuve. Il vivait à Paris avec une mère âgée, sereine, absorbée en lui, dans une petite
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maison, sur iiii Jardin rclirr, dans \v «luarlici* du liUxeuiluxir;;. Il vntail sonvrnt clio/. moi, j'allais ciicz lui avpr lionluMir aussi i.o rrcucilIcMnont, n'Uc môre, colUi ro.traile, ce jardin, ces (oloinlu's mo {daisaioni, à moi Irop emporté dans le couranl litlôrairc, moiulain cl |Mditi(|u(> de Tcxist(Mn-(v Cria me rappelait le presbytère et les aimahles curés de campa;|ne (|ue j'avais tant aimés dans mon enfance (1). «
Juste Olivier nous retrace ainsi sa j)remiére visite à l'auteur de Joseph Delorme : a Je demande M. Sainte- Beuve. Ihie vieille dame (sa mère) apparaît à une fenêtre, et après quelques diflicultés j)eu prononcées... elle crie : Cl Sainte-Beuve, es-tu là?... « Sa taille est moyenne et sa figure peu régulière. Sa tète, pâle, ronde, est presque trop grosse pour son corps... Les cheveux, rouge blond, très abondants, sont à la fois raides et fins. En somme, M. Sainte-Beuve n'est pas beau, pas même bien; toutefois sa figure n'a rien de désagréable et finit même par plaire (2). «
Le résultat de sa conversion au romantisme fut un recueil de vers : Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, qu'il publia en 1829. Sous le couvert d'un pseudonyme, Sainte-Beuve nous raconte, dans une préface, sa jeunesse, son éducation religieuse, ses tourments, ses timidités et ses doutes. Il fait mourir son héros prématurément. Il a reconnu l'identité complète entre sa personne et celle de Joseph (3). La mort du jeune poète, sa misère matérielle, son origine amiénoise sont les seules modifications apportées par Sainte-Beuve à sa propre histoire.
Depuis sa première enfance, le poète était hanté par le mirage de l'amour (4). Un beau dimanche de printemps,
(1) Harmonies poétiques et religieuses, p. 253.
(2) OEuvres choisies de Juste Olivier, p. 7-10.
(3) Lettres à Collombet, p. 159.
{k) (L Tout enfant, écrivait-il à V. Pavie, je ne rêvais qu'un bonheur, l'amour! t Siîché, Sainte-Beuve, t. II, p. 6.
Delorme, séduit par le rayonnement joyeux de la nature, sort se promener dans la forêt de Mendon. Tout à coup, son entrain s'évanouit : au détour d'une rue, il a rencontré deux fiancés qui se souriaient Tun à Tautre. Le spectacle d'une félicité qui lui est refusée le blesse douloureusement; il fait un retour sur lui-même, car il ne possède personne auprès de qui épancher le trop-plein de son cœur. JVe parvenant pas à chasser cette pensée déprimante, il se hâte de rentrer chez lui et s'enferme pour toute la journée.
Dans ses stances, il cherche par la prière un refuge contre sa solitude:
Lorsque la nuit est froide, et que seul, dans ma chambre, Près de mon poêle éteint j'entends sifller le vent, Pensant aux longs baisers qu'en ces nuits de décembre Se donnent les époux, mon cœur saigne, et souvent, Bien souvent je soupire, et je pleure, et j'écoute. Alors, ô saints élans, ô prière, arrivez; Vite, emportez-moi haut, sous la céleste voûte, A la troisième enceinte, aux parvis réservés (1) !
Joseph se sent le plus malheureux des êtres, sa pauvreté, ses études médicales, la fatigue d'un travail insipide lui causent de perpétuels dégoûts. « La vue déjeunes et brillants talents qui s'épanouissent lui inspire, non pas de l'envie, il n'en eut jamais! mais une tristesse resserrante. S'il va un jour dans ce monde qui lui sourit, mais où il sent qu'il ne peut se faire une place, il est en pleurs le lendemain (2). v
Sa raison vacille, il finit par ne plus sortir qu'à la nuit close. Parfois il se raccroche au souvenir d'une jeune fille qui lui a témoigné de l'intérêt, mais les brouillards du doute chassent cette espérance. « Délire! s'écriet-il, et les dégoûts du lendemain, et les tracasseries de la
(1) Poésie.^, f. I'^ p. 140.
(2) Ibid., p. 15.
* JOSRPH nKI.OHMK ' Ift
V[(^Ui\ ci mrs innmhlrs hcsoin» <lr Koiiliuif*, «le slIriK c d dp r/^vps! file sérail m«llMMinMis<» nvcv moi; la mis^ro m'a (l<'»prn\t'' /» fond... IVon, une main iiivisiMc m'a n'iranclié (In honhrnr; j'ai coioftH» nn si;jm' snr le front, vi jv. no pnis plus i<i-l)as nrnnir «vrr iinr àinc (I). i'
Dclormo monrl dr diVonra«p*monl, Sa in te- lien ve v^îcnt et fournit une «arrière illustre; cependant il n^sta le Joseph n^veur cl sentimental des |)remières aun<^es. Sa mélancolie ne l'abandonna jamais ; à rêp()(|ue de sa plus fV'conde maturité, il m' cessa de pleurer en seiret le bonheur évanoui. Par une fatale aberration, son imagination repoussait l'image (|ue son e(pur convoitait, se condamnant lui-même aux regrets éternels :
Vierge longtemps rêvée, auianlc, épouse, amie.
Charmant fantôme.
Étoile fugitive et toujours poursuivie; Ange mystérieux, (pii marchais dans ma vie,
Me montrant le chemin...
Si je pouvais atteindre ici-bas ton mirage. D'un cœur rempli de toi mettre à tes pieds Thommage,
0 vierge, et t'obteuir!...
Mais un doute incurable le saisit; il se croit incapable de faire le bonheur d'une femme, il ne veut pas ternir l'àme de son amie en lui communicjuant sa propre amertume. Il l'aimera en silence, veillant sur elle, priant pour elle; il poussera l'affection désintéressée jusqu'à souhaiter son union avec un jeune homme énergique et fidèle :
Comme un vieillard, témoin des plaisirs d'un autre âge. Qui sourit en pleurant et ressent moins l'outrage
De la caducité.
Me laissant, un instant, ravir à son ivresse, J'adoucirai ma peine et noierai ma tristesse
En sa félicité (2).
(1) Poésies, t. I*, p 45, 48.
(2) Ibid., p. 20.
16 SAINTE-BEUVE — l/HOMME ET LE POETE
Une impuissance à croire à son propre bonheur empoisonne tous ses espoirs; cette incrédulité dans Tordre du sentiment, cette anticipation mentale d'un malheur futur est pour Delormé-Sainte-Beuve une malédiction qui anéantit dans leurs germes les dons apportés par la vie. Il poursuit en de vains amours un être rêvé qui lui échappe toujours :
Et que ce soit la vierge, ou la veuve, ou l'épouse.
Une ombre entre elle et moi, muette, vient s'asseoir (1)...
Il a cherché Foubli dans le travail (2), il a imploré Taide divine, mais en vain; toute foi est morte en lui.
Le célèbre poème, les Rayons jaunes^ qui dit le regret de son incrédulité, causa une grande surprise lors de son apparition. La mélancolie s'y exprime dans des vers d'un pittoresque morbide. On y distingue cette saveur étrange qui caractérisera plus tard l'œuvre de Baudelaire. Dans leur bizarrerie, ces vers ont un charme ambigu, quelque chose de doux et de malsain, à la fois paisible et vermoulu, tenant de la sacristie et de la salle d'opération.
Le dimanche, enfermé dans sa chambre et caché derrière les persiennes, le poète regarde défiler les marchands, les bourgeois, les ouvriers en habits de fête. De temps à autre, il lit quelques pages dans un livre placé près de lui, sur une chaise :
Et les jaunes rayons que le couchant ramène, Plus jaune ce soir-là que pendant la semaine. Teignent mon rideau blanc (3).
Les rayons percent la jalousie, répandent dans la pièce un flot d'atomes d'or; le poète sent alors se réveiller en
(1) Poésies, t. ^^ p, 45, 48.
(2) Fanlôrae au laurier d'or, vierges au cou d'ivoire, Je V01I8 fui» pour l'étude et pour l'ohscuritë.
{IWsies, t. I", p. 55.)
(3) Poésies, t I", p. 74.
• j(> si: ru nKi.oHMi: » n
lui milli' soiivriiirs <r<Mifaiin»; aiiIrrfoiA, à parcilli* Ihmmc, ou le iiHMiail à l.'i rli;i|M>llr, aprrs V4'^pr(*s :
l.a laiiipr Itrùlail jaune, cl jaiiiii* aiiKsi les ('ior<{Os ; Kl la liHMir ;|lissaii( aux fntiils voilrs dos vior'^i's
.laiinissail leur i)laiM-|i«'iir; Va \v pn^trc vcMii do son éloio hiaiirlin (l(Mirl)ail lin Iront jauni, roniinn un /'pi qui )>onrlic
Sous la faux du laucluMir (I).
Il ppiise à Ions ceux (|ui oui (IrposôhMirs j)ii(''n*s, lo soir, dans les è'flisrs, après avoir haisr \o jaune iioin» du crucifix cl lu la suhlinic hisloirc du (Unis! tH-Awsnw jnuiie missel.
Avec une insistance voulue, Sainle-Heuve mentionne tons les objets de couhîur jaune dont Timatje suryit à son esprit; il multiplie les sonorités en o, ajoutant ainsi, par un effet d'harmonie, à l'impression de tristesse produite en lui par les dernières lueurs du soleil couchant. La gaîté des promeneurs rentrant à la fin d'une après-midi de vacances contraste avec la mélancolie du poète :
Mais où la retrouver, quand elle s'est perdue, Celte humble foi du cœur, qu'un ange a suspendue En palme à nos berceaux... (2).
L'orage Ta tuée, l'orgueil l'a piétinée, que faire au jour cil arrivera le malheur, au jour où surviendra la mort? Il y a peu de mois, il a vu mourir sa vieille tante ; il resta près d'elle dans l'alcôve pendant trois jours et vit poser le linceul sur sa tête chauve :
Le cercueil arriva, qu'on mesura de l'aune;
J'étais là... puis, autour, des cierges brûlaient iaune,
Des prêtres priaient bas ; Mais en vain je voulais dire l'hymne dernière; Mon œil était sans larme et ma voix sans prière.
Car je ne croyais pas.
(1) Poésies, t. I", p. 75.
Il aimait cette tante, et pourtant il a fallu la voir partir. Il aime sa mère, mais elle aussi devra s'en aller un jour; alors il sera,seul :
Seul, sans mère, sans sœur, sans frère et sans épouse; Car qui voudi'ait m'aimer, et quelle main jalouse
S'unirait à ma main?...
Mais déjà le soleil recule devant l'ombre, Et les rayons qu'il lance à mon rideau plus sombre
S'éteignent en chemin...
Non, jamais à mon nom ma jeune fiancée Ne rougira d'amour, rêvant dans sa pensée
Au jeune époux absent ; Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse Ne tiendront suspendu sur moi, durant la messe.
Le poêle jaunissant (1) !
Sur son lit de mort, personne ne viendra baiser son front, son œil obscurci n'entreverra pas Tadieu d'une lèvre mi-close; jamais sur son tombeau ne jaunira la rose ni le souci jaune. La nuit tombe lentement et le surprend au milieu de ces pensées lugubres, toute la soirée il entend hurler les buveurs qui sortent du cabaret, ou les invalides en goguette qui chantent des refrains.
On retrouve parfois dans l'œuvre de Sainte-Beuve cette veine macabre. Dans le Creux de la Vallée, tourmenté par l'idée de la solitude, il songe au suicide ; il se noiera un jour dans un ruisseau écarté, discrètement, sans fra- . cas, dans le silence d'un vallon frais et ombragé; pendant bien des semaines, des mois peut-être, personne ne se doutera de sa disparition, mais un jour un pâtre à la poursuite d'une chèvre égarée, ou un chasseur accompagné de son chien, découvrira le cadavre au fond de
l'eau :
la lune avec lui qui regarde
Eclairera ce corps d'une lueur blafarde;
(1) Poésies, t. V\ p. 76, 77.
• JOSÏîrn DKI.OKMK ^ 10
il ira qiu^rir (Ipr pnysftns tin hninrnu \oisin, onsjMiilde ils «lovisoront sur los rostrs noircis cl m^lcronl dos (jii(>lil»('(s à leurs hmIIs :
Timnl |mr les HiPveMX rerr»r|W mrroimaissnhir,
Ollf chnir fn hnibt'ftnx, rps os Hiarp[f^ Ao snble... fl).
Ailli'urs, ii S4* V(ti( Amis son lil a\al;int <|n(d({uc' poison :
Qiio fniip de l« vie! Aîi ! pliilAl (nrcii ma couclif Vue nuit, le toinl vert, les dénis noires, r<ril louelie, PliA sur mon séant, un hnis hors dn rideau, Retnèlant quelque poudiv nu fond d'nti verre d'eau, \rassouf>ir l:\clicnient sous une dnuble dose... {i).
Les poésies de Joseph Delormt furent, pour la plupart, composées à l'époque où Sninte-Heuve étudiait la médecine. Les fragments cités portent la trace de son passage à la Faculté ; il y réveille des souvenirs de rhopilai ou de la morgue. Ce réalisme se rencontrera rarement dans le reste de ses œuvres.
Quand il écrit Vie , poésies et pensées de Joseph Delorme, Sainte-Beuve est encore matérialiste (3) . Ce volume contient plusieurs pièces d'inspiration sensuelle qui scandalisèrent quelques lecteurs k leur apparition (4). Ce solitaire timide est doublé d'un épicurien, il rêve d'une existence confortable partagée entre les plaisirs et une douce contemplation de Ja nature:
Pour trois ans seulement, oh! que je puisse avoir Sur ma table un lait pur, dans mon lit un œil noir. Tout le jour du loisir; rêver avec des larmes; Vers midi me coucher à l'ombre des grands charmes;
(1) Poésies, {. l", p. 114.
(2) Ihid , p. 102
(3) L'appel à la prière (cité p. 14) est un des rares eiemples de besoin religieux exprimé dans ce recueil.
(4) Le Rendez-vous, Rose, Sofinef, p. 135.
Voir la vigne courir sur mon toit ardoisé,
tt mon vallon riant sous le coteau boisé ;
Chaque soir m'endormir en ma douce folie,
Comme l'heureux ruisseau qui dans mon pré s'oublie;
Ne rien vouloir de plus, ne pas me souvenir.
Vivre à me sentir vivre!... Et la mort peut venir (1).
Sainte-Beuve a droit au rang de poète parmi les romantiques; le succès de sa critique, a nui à son œuvre poétique; de plus, le talent radieux de Lamartine et de Victor Hugo a jelé dans Tombre la muse discrète et nuancée de leur disciple. S'il n'a pas l'éclat, ni l'harmonie, ni la profondeur de pensée de ses aînés, du moins il possède en propre une musique très douce, un peu grêle et effacée, mais délicate, fraîche, gracieuse. Il nous annonce lui-même qu'il renonce aux premières places :
Bien ; il faut l'aigle aux monts, le géant à Tabime.
Au sublime spectacle, un spectateur sublime.
Moi, j'aime à cheminer et je reste plus bas.
Quoi? des rocs, des forêts, des fleuves?... Oh ! non pas.
Mais bien moins; mais un champ, un peu d'eau qui murmure,
Ln vent frais agitant une grêle ranmre;
L'étang sous la bruyère avec le jonc qui dort ;
Voir couler en un pré la rivière à plein bord ;
Quelque jeune arbre au loin, dans un air immobile.
Découpant sur l'azur son feuillage débile ;
A travers l'épaisseur d'une herbe qui reluit.
Quelque sentier poudreux qui rampe et qui s'enfuit (2).
Il prit pour modèle l'Anglais U'ordsuorlh, chef de l'école lakiste qui chantait les joies simples et la vie humble. Sainte-Beuve aima, ou crut aimer, par-dessus
(2) Poésies, t. l*^ p. 86.
" JOSKPH DKl.OHMK » tl
toiil, les plaisirs lraiH|(iill<'s (|ii(' itrociirciil la itatiin' d la faiiiillo :
.rapercois, sur le seuil (i'iiiic nihanc l)laiirli(>,
\ tahlf>, un vi;{iin-<)ii, jtiyciix rornino an (liinuiichc,
Kl M's (ils à rt'iilour.
.tt> inc dis : 0 honluMir! Pourtant j'on étais dijpio! A Poinlirc d'un pommifr, an piod do rettc vijpio.
Kl sons <o |)('lit mur, (,)uol(jU("s amis, Tt-tudr .'i iikmi ihiio calnu'e Sunisaicnl; oui, c'est \k près d'une épouse aimée
Qu'il fallait vivre obscur.
Il continue sa promenade tout en foulant les feuilles sérliêes ; il invo({ue une existence idéale, une jeune épouse, des fils qui lui sont cliers, une maison aux contrevents verts ; par les matinées de printemps, (juand le (^azon embaumé est couvert de rosée, il va errer dans les bois un livre à la main, et
Les soirs d'iiiver, autour du fojcr (jui pétille, A haute voix je lis à ma jeune famille
Les récits d'autrefois.
Les champs, l'obscurité, des enfants, une femme, Nul regret du passé, nul désir en mon Ame.. (1).
Voyageant en Angleterre, il a envié le riant presbytère du pasteur; en France, il envie les pommiers fleuris de la Normandie, les chaumes du Jura, ou le petit village au delà de Meudon d'où Ton ne voit plus Taris.
Après des journées où l'étude, les méditations, les promenades se mêleront harmonieusement, il passera ses soirées au coin du feu, laissant vaguer sa pensée; et tandis que, dehors, le vent gémit, il écoutera flamber le fagot et chanter la bouilloire (2).
Sainte-Beuve, citadin endurci, n'accorde qu'une petite
(1; Poésies, t. l", p. 61, 02.
(2) Ibid., p. 135, 136.
21 SAI.VTE-BEL'VE. — U'HOilME ET LE POÈTE
place à la nature dans son œuvre; il l'a aimée par Fim*gination et ne Ta guère pratiquée. Avec sou seus exquis des nuances, il nous en a montré les éléments les plus fins et les plus fugitifs : le murmure d'un ruisseau, la teinte d'une fleur dissimulée sous Therbe, la tiède haleine d'un zéphyr dans Tarrière-saison, les bruissements imperceptibles des insectes cachés dans les buissons. Ce poète des demi-teintes nous offre, ici et lâ^ de charmants tableaux :
Au fond du bois, à gaucbe, il est une vallée - Longue, étroite; à lentour, de peupliers voilée; lioin des sentiei"s battus; à peine du chasseur Connue, et du berger; Therbe en son épaisseur N'agite sous vos pas couleuvre ni vipère; A toute heure, au mois d'août, un aép'nyr y tempère, A l'ombre des rameaux, les cuisantes chaleurs Qui sèchent le gazon et font mourir les fleurs. Mais vers le bas surtout, dans le creux, où la source Se repose et sommeille un montent dans sa course, Et par place scintille en humides vitraux, Ou murmure invisible à travers les sureaux. Que le wallon est frais : l'alouette y vient boii*e, La sarcelle y baigner sa plume grise et noire, La poule d'eau s'y prendre au branchage mouvant (1).
Le critique transparait dans ce recueil de poésies. H consacre une pièce à l'éloge de la rime» ailleurs il prend la défeuse de ses amis du cénacle, exaltant Victor Hugo, le II génie jeune et fort o , qui sait se rendre aimable à tous, et Lamartine, le ^ divin et chaste cygne, le chantre des saints amours " . Il les encourage dans leur travail de création. Bientôt Victor Hugo remportera la victoire su i* les ennemis du romantisme, a aux sons de sa trampette, aux éclats de sa voix, Jéricho tombera » ! Il salue le vol
(1) Poésies, t 1% p. 113.
• J08KPII ni:i.()HMK « -iS
dt' Lainiirliut^ « qui plane ù lu v<Mite êleniellt* Haiii qu'on I ail vu nionttM' » (1).
Dans .Uf's livres, il i'>nuniri<' srs IimIuics lavcuilrs; il«'S lict.'iils l)i();|ra|ilii(|U(>s conccrnanl divers écrivains le* |j<)ur> suivtMil; U rliusse aux vinix l>nu(|uins l'attire le lon;| des quais; il se demande s'il ne lerjiil pas mieux d'al>andonnor les vers pour ^ se faire, rai et ron<^er une maille )> ; mais un soir, s'il lit quelque |)a;|e d'un |)(H*le aimé, un nuajje de pleurs voile ses yeux, en sou comii" une eorde a xihré el le voilà rimeui comme devant (2).
A la fin du volume, il «poupe sous la rubrique Pensées un certain nombre de jugements littéraires. Lue fuis de plus, il parl(> en faveur des romunti({ues. On repro< liait à l'école nouvelle son luxe di' qui i\\ Av que. Sainte-Ueuve, en réponse, cite quatre vers de Uacinc où ces mots se; multiplient d'une manière abusive. Le critique examine ensuite les origines du romantisme. Après le b«'idi<jeonnajje deDelille, Cbéniera opéré un renouvellement dans le style descriptif; au lieu du mot abstrait et vague employé jiar ses prédécesseurs du dix-builième siècle, il a utilisé le mot propre et pittoresque, donnant ainsi à la poésie une couleur, une netteté ignorées jusqu'alors, «i Le style d'André Ghénier... est comme une grande et verte forêt dans laquelle on se promène : à chaque pas des fleurs, des fruits, des feuillages nouveaux; des herbes de
(i) Poésies, t 1", p. 69.
Le Cénacle On ne peut réprimer un sentiment de tristesse eu lisant les vers terminant ce poème, quand on connaît les brouilles qui devaient sous peu disséminer ce groupe d'amis. Les voici :
Ih étaient grands et bons. L'amére jalousie Jamais chez eux n'arma le miel de poësie
De son grêle aiguillon, Et jamais dan» son cours leur gk>ire ëblonissante Ne krila d'un dédain l'humble fleur p&lisMnte, Le bluet du »iUoD .
Poésies, t. 1", p. 70.) (2) Poésies, t. I", p. 89,
toutes formes et de toutes couleurs; des oiseaux chanteurs aux mille plumages; et çà et là de soudaines échappées de vue, de larges clairières ouvrant des perspectives mystérieuses et montrant à nu le ciel (1). «
Depuis que les poètes contemporains se sont avisés d'observer la nature de près, mettant dans leurs tableaux des couleurs sensibles aux yeux, Talarme s'est répandue parmi certains écrivains timorés. « La splendeur de cette peinture inaccoutumée offense tous ces yeux ternes et ces imaginations blafardes (2) . i)
A ceux qui voudraient diminuer Victor Hugo en lui opposant le prétendu classicisme de Lamartine, Sainte- Beuve répond par une grande phrase éloquente, relevant les procédés libres du poète des Méditations (3) .
Sainte-Beuve a défini dans ces Pensées l'art de juger les hommes et les livres. L'écrivain chargé d'éclairer l'opinion en matière littéraire doit posséder la souplesse intellectuelle; il doit savoir se transformer, changer constamment sa position, envisager toutes choses du point de vue
(1) Poésies, t. I", p. 166.
(2) Ibid , p. 166.
(3) Ibid., p. 156. ti Son insouciance, sa profusion, ses larges périodes, ses incidentes, ses,énumérations, ses comparaisons jaillissantes ne sont pas d'un disciple de Racine ou de J.-B. Rousseau: 0 Allez dire à l'iîiridan, roi des fleuves, qui coule par les campagnes et sous les grands horizons de Lombardie à nappes épanchées, recevant ondées du ciel et ruisseaux tributaires, rapide et irrésistible à son milieu, comme incertain et avec des courants en tous sens vers les bords, y déposant et prenant au hasard roseaux et branchages flottants, et jonchant ses crêtes écumantes de mille gerbes de feu sous le soleil; allez lui dire qu'il a tort de s'épandre et de se jouer en telle licence; et, si votre voix charitable peut percer à travers sa grande voix, expliquez-lui bien comment, à part ces légères différences de nappes épanchées et de course vagabonde, il ressemble tout à fait au noble et beau fleuve qui découle majestueusement dans la ville capitale entre deux quais réguliers de pierre de taille. » On le voit, même dans sa critique, Delorme est encore poète. »
• JÛSRPH DKI.ORMK t t5
le |)lii8 |)ropi(-r à un ;i|)('i( ii iiit(''«(ral, il doit pasHer (rnMivi'os (Ml <iMivr(*s nivv iiiir ('«{mIc facilité, <i(> iiiaiiirrc à foui r(»iii|n'(Mi(li*o ri (oui (>x|)li(|ii(T. Dans son porirait idral (lu ('rili(|iu\ il a (l(>vin('> ses piopics (|ii.'ilil('>s ci ses propres lacunes :
u i/csprit criti(|U(\ n(Mis dit-il, (\sl d(> sa nature facile, insinuant, nioltile et couipiéhensif. (Test une «pande et liinj)ide ri\i( re (]ui serjiente et se d(''roulc autour des (ruvres et des nioiniuienls de la poc'sie, comme autour des rochers, des lorleresses, des coteaux tajusscs de vi<{n()l)les el des vallées touifues (|ui hordeul ses rives. Tandis (jue chacun de ces ol>jels du paysa<je reste fixe en son lieu et s'inquit^'tc peu des au lies, (jue la tour féodale dc^daigne le vallon, et (|ue le vallon ijpiore le coteau, la rivi(M'e va de l'un à Tautre, les l)ai^'|ne sans les dc'chirer, les emhrassc d'une eau vive et courante, les comprend^ les réfléchit; et, lorsque le voyageur est curieux de connaître et de visiter ces sites variés, elle le prend dans une harque; elle le porte sans secousse, et lui développe successivement tout le spectacle changeant de son cours (1). «
Dans ces quelques lignes est résumée toute la carrière intellectuelle de Sainte-Beuve, avec ses variations, ses détours, ses replis, ses enthousiasmes et ses fuites, ses ressources et ses versatilités.
Ces premiers vers trahissent incontestablement l'inspiration romantique. Les tristesses de Joseph, son repliement sur lui-même, sou désir de suicide, l'obsession de se croire incompris et inutile, ses besoins de solitude rappellent à s'y méprendre René et Werther. La préface en prose racontant la vie de Delorme a parfois des accents chateaubriauesques. Les plaintes de Joseph s'exhalent dans une phrase moins sonore que celles de René; elles ont toutefois le même cachet de désespérance résignée; les deux héros assistent à leur soufirance avec
(1) Poésies, l. I", p. 167.
une complaisance qui exclut 4out effort de libération.
Mainte poésie de ce recueil est bercée par une mélodie vague et plaintive directement empruntée à Lamartine (l) . On sait l'émotion de Sainte-Beuve à la première lecture des Méditations (2).
Par contre, on ne démêle dans Joseph Delorme aucun indice direct des rapports de l'auteur avec Victor Hugo. L'auteur des Odes et Ballades, il est vrai, n'avait pas encore acquis à cette époque la fermeté de touche qui le distingue. Son influence eut un caractère plutôt général; il éveilla chez Sainte-Beuve l'esprit créateur, il le stimula; mutuellement, ils s'encouragèrent- à la recherche de rythmes nouveaux ; Sainte-Beuve doit à son ami un regain de jeunesse, mais il ne l'imite pas.
A coté des pièces inspirées de Chateaubriand ou de Lamartine, l'auteur de Joseph Delorme met au jour une forme poétique qui, en France, lui appartient sans conteste. Cette poésie intime qui se tourne vers les humbles et dépeint les aspects les plus modérés de la nature, Sainte-Beuve l'a trouvée en Angleterre chez les lakistes ; il s'efforcera de l'acclimater dans sa patrie. Elle constitue l'élément le plus original des Poésies de Joseph Delorme.
(1) Notamment Premier Amour, Sonnet I. Rêverie
(2) Voir p. 4.
LKS u CONSOLATIOX'S»»
Bien cpu» |)nni»»s pou dr mf)is af)n's Jiisrph beUtrme, les (IvHsoiations nous inlioiiiiiscnl daus une splicre (le rtTiioilleiueiit el de niysluisuie inconiiiie aui leclcure (lu premier xohiine. Deux senliiiK^^jits pniionds animent S.àute-lieuie ; l amitié et la reli^^ioii jettent sur e«8 vers une teinte délieale d'énujtion siicrée «'t de reeonnaissaoce.
\ ictor Hu^o est Tinspirateur de ce recu(;il. I>a pr(''faee lui est dédiée dans des ternies d'affectueuse admiration. " Mon ami, ce petit livre est à vous; votre nom s'y trouve à presque toutes les pa;]es; votre présence ou votre souvenir s'^ m(*'le à toutes mes pensées. Je vous le donne, ou j)lul(jt je vous le rends; ii ne se serait jkis fait saus vous. »
L/amitié pour le chef du Cénacle et le retour au\ sentiments ndigieux sont inséparables dans Tàme de Sainte- Beuve. Il fréquentait assidûment la maison de Victor Hugo, assistait à toutes les l'éunions qui s'y donnaient, épousait toutes les ambitions de sou ami. 11 parta^^eait ses secrets et se mettait à son service; avec une complaisance inlassable, Sainte-Beuve se constituait son factotum littéraire; lors des i-eprésentations à'Hernam, il distribuait force billets aux partisans de la nouvelle école ; à chaque oeuvre nouvelle^ il composait un article de réclame. On connaît la boutade de cet iuconigible railleur qui avait nom Henri Heine : ^^ Comme en Afrique, quand le roi du Darfour sort en public, dit-il, un panégyriste va criant devant lui de sa voix la plus éclatante : V oici venir le Buffle, vcri-
table descendant du Buffle, du Taureau des taureaux ; tous les autres sont des bœufs, celui-ci est le seul véritable Buffle! ainsi Sainte-Beuve, chaque fois que Victor Hugo se présentait en public avec un nouvel ouvrage, courait devant lui, embouchant la trompette et célébrait le Buffle de la poésie (1). «
La communion de pensée avec une personnalité aussi puissante amena une transformation dans les opinions religieuses de Sainte-Beuve. Victor Hugo était chrétien ; sa femme, Adèle Hugo, partageait les mêmes convictions; son charme féminin entraîna peu à peu la conversion préparée par son mari ^
Dans la préface, il rend hommage à la piété de Hugo : tt Votre cœur vierge ne s'est pas laissé aller tout d'abord aux trompeuses mollesses; et vos rêveries y ont gagné avec l'âge un caractère religieux, austère, primitif, et presque accablant pour notre infirme humanité d'aujourd'hui. »
Il ajoute modestement cette confession : u Pour moi qui suis encore nouveau venu à la lumière, et qui n'ai pour me sauver qu'un peu d'amour, je n'ose m'aventurer si loin à travers l'immense nature, etje ne m'inquiète que d'atteindre aux plus humbles, aux plus prochaines consolations qui nous sont enseignées. Ce petit livre est l'image fidèle de mon àme; les doutes et les bonnes intentions y luttent encore; l'étoile qui scintille dans le crépuscule semble par instants prête à s'éteindre; la voile blanche que j'aperçois à l'horizon m'est souvent dérobée par un flot de mer orageuse; pourtant la voile blanche et l'étoile trem'blante finissent toujours par reparaîtie (2) . y>
D'autres influences agissent dans le même sens. En 1829, Sainte-Beuve fait la connaissance de Chateau-
(1) De la France, p. 296.
(2) Poésies, t. II, p. Vi, IV.