I. HOMME ET L KC RIVAI
rominiinicjucr son mannscril sur Mme de Slai'l ; il prévoyail (|m\'IIi' cxijjcrail la sn|)|)n*ssion de ccrlains délails indispiMisjiMcs au porlrail de sa luvvo (I).
Il évile les «jônôraiisalioiis. (Icllr façon do jeter dans une même caté«{orie des individus aux caraetérisliijues innoml»ral)les lui esl anlipatliicjue (2). Quoi(|ue libre penseur, il uc s'abandonne pas au fanalisme, ildid'èrecn eela des hommes (jui, souvent, usurpent ce beau titre; il respecte la liberté individuelle, u J'ai pu constater parfois son irritabilité nerveuse, dit M. Emmanuel des Essarts, envers ceux par lesquels il se croyait blessé, mais le plus souvent j'ai reconnu sa rare tolérance et son respect de la liberté d'autrui. Ainsi jamais il ne me fit un grief de mes relations avec ses ennemis politiques, ni même un reproche momentané de l'ode qne je composai sur les bancs de l'école eu l'honneur de son adversaire Victor de Laprade, au lendemain de l'odieuse révocation du poète de Lyon (3) . ^^
Par son amour de la vérité pure, par son esprit toujours en éveil, par son hostilité envers les généralisations, par sa tolérance, Sainte-Beuve est l'opposé d'un dogmatiste.
Il se montre vraiment homme dans son attitude chevaleresque envers les femmes. Il a souvent manqué de générosité envers les hommes; devant le beau sexe, il demeure désarmé, et II est des jurés, dit Faguet, qui ne peuvent pas condamner une criminelle ; Sainte-Beuve a été le juge inépuisablement indulgent pour les crimes littéraires des femmes (A), n
Malgré tout ce qu'il a souffert par elles, il leur reste dévoué jusqu'à la fin de ses jours. Sa conduite envers Mlle Couriard et sa jeune amie de province en fait foi.
(1) Correspondance, t. I", p. 74.
(2) Nouvelle Con-espondance, p. 321.
(3) Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 224.
(V) Emile F.iGiKT, la Jeunesse de Sainte-Beuve, p. 327.
Quoique nerveux, il sul faire preuve de courag«e; dans son duel il agit avec sang-froid. L'indignation lui inspirait quelquefois des actes nobles. Du temps où il étudiait la médecine, il vit un jour une pauvre femme renvoyée par le boulanger parce qu'elle n'avait pas de monnaie: Sainte-Beuve, qui he brillait pas par la patience, cassa là vitre de la boutique avec la pièce que le boulanger refusait de changer. « Il faudra bien que vous en rendiez de la monnaie maintenant, dit-il; payez-vous du carreau sur ces trente sous, et donnez du pain à cette femme (1). ^
Sainte-Beuve répandait les aumônes libéralement autour de lui; il se plaisait à soutenir les misérables. ti Jamais je ne vis de sympathie plus universelle, dit un de ses secrétaires: il compatissait d'un cœur si ému aux affections humaines, que Ton peut dire sans exagération qu'il avait mal à la douleur d'autrui, ne pouvant rencontrer un pauvre sans le secourir. Une telle tendresse le fit pendant toute sa vie se dépouiller au profit des malheureux. Aussi, malgré ce travail persistant et fruçtueuxide cinquante années, malgré les avantages d'une réputation toujours croissante et un état de fortune qui, vers 1^ finj était devenu quasi brillant, il n'a, de fait, augmenté l'héritage de ses parents que de deux mille fuancs de ren^e (2). w ...•■.••'
Dans une des nombreuses confessions dont son œuvre critique est parsemée, il nous dit le regret de ses fautes et sa joie à faire du bien. " C'est, dit-il, une règle bien essentielle dans la conduite, de ne jamais tirer raison d'une première faute pour en commettre une nouvelle, comme un désespéré qui le sait et qui s'abandonne. Quelqu'un voyait Mme de Alontespan fort exacte aux rigueurs du carême et paraissait s'en étonner : c Parce qu^on
(1) Saixte-Bklve, Tableau de la poésie française au seizième siècle, p. XLViii.
(2) À.-J. Po.vs, Sainte-Beuve et ses inconnues, p. 308.
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ne commet une fnulo, faut-il donc les commettre toules « , disait-elle. Je ne inVnipare (jue du mot. Hier, vous méditiez une vie pure, dévouée, honorée de toutes les vertus, Remnnt de cba(|ue main les hienfails. (le malin, parce qu'un lorl, une souillure «jrave a, depuis hier, ohscurcS votre vie, à l'heure du hienfait que vous projetiez, le ferez-vous moindre, comme quelqu'un qui déserte le combat, qui a perdu l'espoir de s'honorer lui-même? Oh! faites le hienfait comme si vous éliez reslé pur; faites-le, non pour vous honorer (ce n'est pas de cela qu'il s'a;jit), mais pour soulager le souffrant! Que le pauvre ne s'aperçoive pas de votre tort, de votre souillure survenue envers vous-même; c'est le moyen d'ailleurs qu'elle disparaisse^, qu'elle s'efface un peu... Tendez, tendez votre main à celui qui tombe, même quand vous la sentiriez moins blanche à offrir (1). i'
Maints pavfraits, bustes ou photographies du critique donnent dé lui une notion fausse. On le voit habituellement sous les traits d'un railleur, au sourire ironique, ressemblant à un 't Voltaire gras« . Son extérieur lui portait, préjudice auprès de ceux qui ne le connaissaient pas. Ne disait-il pas lui-même : « Lorsqu'on paraît caustique, on est bon (2) . «
M. Jules Lemaître l'a ainsi jugé : « Mon impression, dit-il, est que, somme toute, Sainte-Beuve ne fut point un méchant homme, et qu'il fut parfois un bon homme (3). ^
Le ton de ses articles est habituellement sérieux, l'ironie n'y paraît qu'occasionnellement et toujours gazée. Nous aimons à nous le représenter, non pas comme un ricalàeur, mais sous l'apparence d'un homme grave, à l'expression mélancolique.
(1) A.-J. Poxs, Sainte-Beuve et ses inconnues, p. 309.
(2) Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 9.
(3) Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 73.
A tout prendre, Sainte-Beuve était, par sa nature première, porté vers Tindulgence plus que vers l'agressivité. Il était désireux de découvrir des talents ignorés et de les aider à atteindre la lumière. Il nourrissait envers de jeunes amis des sentimenls paternels. Son affection pour Baudelaire partait d'un cœur tendre. « Vous avez pourtant souffert, lui écrivait-il, vous vous êtes rongé à promener et à caresser vos ennuis, vos cauchemars, vos tortures morales; vous avez dû beaucoup souffrir, mon cher enfant (1). ^^
Malgré son attachement pour Trouhat et le besoin qu'il avait de lui, il l'engageait à chercher une autre situation afin de n'être pas entravé dans sa carrière par un perpétuel secrétariat (2). A la mort de Sainte-Beuve, Trouhat recevait de nombreuses lettres rendant hommage à la bonté du défunt (3).
Sainte-Beuve surmontait fréquemment les répugnances de son amour-propre et intercédait auprès des grands en faveur des pauvres et des persécutés (4). Mme Desbordes-Valmore disait de lui : " Je ne crois pas qu'on oblige mieux que lui, ni qu'on oublie plus noblement... J'ai vingt lettres de bénédiction de malheureux que je lui ai fait secourir dans leur liberté compromise, rendue par lui à force de courir et de prier, et puis donnant, donnant toujours... Et dans les temps politiques, que de pensions conservées, grâce à la chaleur de ses protestations! J'en sais plusieurs, sans me compter (5). «
(Ij Correspondance, t. I", p. 220.
(2) ïbid., p. 331.
(3) On peut lire quelques-uns de ces témoignages dans les Souvenirs du dernin- secrétaire de Sainte-Iteuve, p. 374 et suivantes.
(4) Correspondance, t. II, p. 89, 236, 245, 380. Nouvelle Correspondance, p. 308, 312. Voir aussi les Lettres à la princesse, où les demandes d'intervention sont constantes.
(5) Saixte-Beuve, Souvenirs et indiscrétions, p. 349.
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SainU'-UtMivc csl un îles plus actifs civalrurs de ce iiuMvcilltMix iiistriiiiHMit i\v coiiiiaissaiH-e (jii'esl la crili(juc moderne. Classique par yoùl cl par lenipcraineut, roiuontique par les circoiislances, naturaliste par la niêlhode, il est émineniincnt qualifié pour comprendre et interpréter les beautés les plus diverses de la littérature.
Malgré des erreurs, malgré de mauvaises habitudes, des faux pas, de nombreux manques d'équité, il se dégage de rensemble de sa vie une beauté incontestable. Cet immense labeur, ce souci de vérité, cette finesse de perception, ce sens de la mesure, celte horreur des coteries et des préjugés, ce besoin d'affection toujours vivace et jamais comblé accusent une nature supérieure.
La complexité de son caractère a troublé beaucoup de lecteurs. Quel était le fond de son àme? Doit-on le compter parmi les mystiques égarés ou parmi les positivistes héritiers de V - Encyclopédie >) ? Selon nous, la question est vaine. Fort prol)ablement les deux tendances vivaient en conflit chez lui, également sincères. Par Tinfluence de l'époque, le scepticisme remporta la victoire finale (1). Le culte de la science qui régnait au milieu du dix-neuvième siècle étouffa les aspirations spiritualistes dans Tàme de Sainte-Beuve. Le besoin religieux était réel eu lui; V Imitation de Jésus-Christ fut longtemps son livre de chevet; la nostalgie de la vie intérieure le saisissait devant toutes les images de pureté qui s'oflfraient à lui (2); sa philosophie dépassait de beaucoup le rationalisme étroit du dix-huitième siècle, il possédait trop le sens de l'évolution pour se rattacher au matérialisme (3).
(1) Cot-respondance avec M et Mme Olivier, p. 266.
(2) Voir la belle étude cousacrëe à Sainte-Beuve poète par M. Paul BouRGKT dans le Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 20.
(3) Livre d'or de Sainte-Beuve, étude de M. J. Bolrdeau, p 98.
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Il a, en fin de compte, renoncé à la foi, non pas, pensons-nous, parce que le fond de sou coeur était autichrétien, mais parce qu'il croyait plus à la réalité des joies intellectuelles ou sensuelles, qu'à la réalité des joies spirituelles.