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A celte délicatesse de sensations et à celte mobilité nous devons la riche galerie de portraits laissée par Sainte-Beuve. Les tendances qui entraînèrent les erreurs de sa conduite firent de lui un crili(|ue émiuent. Ln même objet ne peut posséder à la fois la fermeté d'un cube et la mobilité d'une boule; de même un seul être unit rarement la stabilité d'un caractère fort et la grâce d'une nature flexible.
Sainte-Beuve, par intuition, a devancé sur plusieurs points nos critiques contemporains; il a parfois deviné des conclusions obtenues après lui par les recherches des spécialistes ou par la publication de documents inédits. Malgré le perfectionnement de la critique, ses jugements font encore autorité.
Ennemi des tendances extrêmes, Sainte-Beuve est épris démesure; parmi les romantiques et les naturalistes, il est, de beaucoup, l'esprit le plus apparenté au classicisme. Dans la vie privée, cet amour de la mesure, s'il n'est pas contrarié par un grief personnel, lui inspire des paroles pleines de tact. Nul, mieux que lui, ne posséda le don d'atténuer les vérités. Avec une incomparable virtuosité il transpose, il suggère, il enveloppe sa pensée. Quelques exemples ne sont pas superflus; il y a, aussi
(1) Corresjwudaîice, t. I«^ p. 116, 117, 118.
bien, tant de grâce dans les fragments cités que nous regretterions de ne pas les communiquer.
In père lui demande un jour son opinion sur des poésies laissées par une fille morle prématurément. Le critique estime ces vers assez insignifiants et emploie mille ménagements pour dissuader son correspondant de les publier, c^ Puisque vous me faites Fbouneur de me consulter, dit-il, je ne crois pas que la communication doive s'étendre au delà du cercle des amis. Le parfum de cette jeune fleur n'en sera que mieux senti. Mademoiselle votre fille avait pris pour premiers sujets de ses inspirations ce qui devait naturellement attirer une àme tendre, pure, généreuse, la Vierge d'abord, la Grèce, cette patrie de toute poésie, Jeanne d'Arc et la France. Elle a touché tous ces sujets avec sincérité, harmonie e^ candeur... Prétendre jusqu'au public serait, ce me semble, offenser la délicatesse et la pudeur de cette àme virginale. Ce serait déplacer aussi le point de vue en obligeant le lecteur plus ou moins indifférent à se rappeler que ces mêmes sujets ont été traités par les Byron, les Lamartine et même Delavigne. On entrerait dès lors dans les rapprocliements et les comparaisons, c'est-à-dire qu'on entrerait dans la littérature proprement dite, et l'on sortirait du foyer domestique, de l'enceinte de l'oratoire et de la chapelle funéraire où doit être placée, selon moi, celle urne blanche dont je parlais, toute remplie des plus suaves souvenirs et des plus heureuses promesses si amèrement ravies (1). "
Dans son portrait de Mme Guizot, il aborde un cas épineux, difficile entre tous à traiter. La première femme du célèbrt; écrivain était plus âgée que son mari. Durant sa dernière maladie, elle fut soignée par une jeune parente. Avec douleur, elle s'aperçut bientôt de l'affection non'avouée qui naissait dans les cœurs de ses deux gardes-
(1) Correspondance, t II, p. 76.
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malades; elle pressentit riinioii fiiliire (jue facililerait sa morl et conmit des luttes |)()i^'piantc8. Sainte-Beuve tenait à tout dire, mais Al. (iui/ot était vivant; il fallait donc éviter de le iVoisser. Voici comment le criticjue exposa la situation : » Cotte sensiltilité à (|ui elle dut tant de pures délices, fut-elle toujours pour elle une source inaltérable; et, en avançant vers la iin, ne devint-elle pas, elle, raison si forte et si sûre, une îime douloureuse aussi? Sa santé altérée; au milieu de tant d'accords profonds et vertueux, le désaccord cnliu prononcé des âges; ses vœux secrets (une fois sa lin entrevue) pour le bonheur du fils et de Tépoux, avec une antre qu'elle, avec une autre ellemême; il y eut là sans doute de quoi attendrir et passionner sa situation dernière plus qu'elle ne l'aurait osé concevoir autrefois pour les années de sa jeunesse (1). v
Sainte-Beuve n'a pas toujours employé sa subtilité d'écrivain avec autant d'égards, souvent il se sert de sa plume déliée pour insinuer des critiques. Il excelle dans l'art de blâmer tout en ayant l'air de louer. Son article sur Balzac, dans le second volume àe?, Portraits contemporains, est, à cet égard, très significatif. Il mêle si adroitement tt dans sa pelote chatoyante une foule de fines aiguilles, qu'il faut un œil exercé pour les découvrir w .
Nous savons par J. Sandeau l'eliet de cet article sur l'auteur visé. Quand Balzac en prit connaissance, il commença par avaler avec délices les éloges que le malicieux critique lui débitait d'un air bonasse. Il glissa sans trop de grimaces sur quelques réserves rapidement émises; mais bientôt, agacé par ces pointes répétées et méticuleuses, il jeta de dépit la brochure et s'écria : a II me le paiera! Je lui passerai ma plume au travers du corps. ^^ Six ans plus tard, en efiet, il déchargeait sa bile dans une attaque féroce.
(1) Portraits de femmes, p. 245.
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Mme Louise Colet le harcelait pour avoir de lui un article. Le critique, impatienté, la remit à sa place : « Je ne vous demande qu'une seule chose, de vous admirer en silence, sans être obligé d'expliquer au public le point juste où je cesse de vous admirer. Cette demande est modeste, madame, et je ne puis croire que vous insistiez pour m'en faire départir. Ce serait d'ailleurs inutilement, car je suis sans loisir, et déterminé à choisir de moi-même mes sujets d'étude...; je vous supplie encore une fois, madame, de m'accorder la paix que je n'ai jamais violée à votre égard et de me permettre d'être un critique silencieux et un admirateur de société pour vos œuvres (1). «
Une autre femme de lettres, Mme Delphine de Girardin, subit les taquineries noyées dans l'eau bénite de cour du critique. L'article qu'il lui consacre dans les Causeries du lundi est fort amusant par son ironie (2).
Sainte-Beuve aime et comprend la femme parce qu'il a une nature féminine. Il a besoin de s'appuyer sur l'autorité d'un autre, d'écouter la parole d'un esprit plus puissant sur lequel il se modèle et devant lequel il abdique. Il possède aussi, de la femme, la bonne grâce et la coquetterie. Dans son désir de plaire, il cherche les paroles qui lui attireront l'approbation.
Dans sa correspondance avec M. et Mme Olivier il professe un tendre attachement pour leur pays, affirmant son souhait d'y venir terminer ses jours; il fait les mêmes déclarations à Collombet, ainsi qu'à un compatriote de Boulogne; successivement et selon le correspondant auquel il s'adresse, il veut se retirer à Lausanne, à l'île Barbe ou à Boulogne.
Son secrétaire, Jules Levallois, qui le juge avec indépendance et quelquefois avec sévérité, nous parle de ses Cl bouilées d'une aflectuosité ardente, de ses vifs élans
(1) Correspondance, t. I", p. 18T
(2) Causeries fin lundi, t. III, p. 384- à 406.
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de sociahililc " (I). Trouhal nous dit i\uo ^ la jjolilessc était iniu'o on lui ^^ (!2).
Si, par certains rùtés de sa nature, Sainte-IJeuve tient de la fenune, il possèch», de riionmie, rintelliyence vive et étendue, la puissance de travail et le don de saisir dans tous sujets le point essentiel. Il apporte dans sa critique une application, une persévérance toutes viriles. Malgré ses attitudes de disciple il est, dans le fond, très indépendant et a le sentiment de sa valeur propre; de là son besoin de se reprendre et ses brusques révoltes envers ceux qu'il considérait naguère comme des oracles. A vingt-six ans déjà, ou le voit tout à coup se ressaisir; craignant d'avoir été aveuglé par son amitié pour Victor Hugo, il réagit, et, comme tous les réactionnaires, il dépasse la mesure; longtemps retenu dans le camp romantique u par l'effet d'un charme v , il se libère subitement. Les soubresauts de son caractère s'expliquent par la lutte de l'élément masculin et de l'élément féminin mal harmonisés et cherchant tour à tour à dominer.
Autre trait masculin : Sainte-Beuve a le culte de la vérité. Il refuse de plaire en haut lieu en écrivant un article sur la Vie de César ^ de Napoléon III; car il ne veut pas être obligé de déguiser son opinion sur une œuvre médiocre.
Sa sincérité le rend modeste. Lorsqu'un lecteur lui exprime son admiration avec trop d'enthousiasme, il tient à ramener ses sentiments à des proportions raisonnables. Autant il est susceptible quand on manque de considération envers lui, autant il se montre modéré devant les louanges. Un correspondant l'ayant appelé le premier écrivain de son temps, Sainte-Beuve lui répond : et Je ne saurais admettre qu'on dise que je suis le premier en
(1) J. Lkiallois, Sainte-Beuve, p. 142.
(2) J. Troubat, la Salle à manger de\Sainte-Beuve , p. 20.
quoi que ce soit, et à titre d'écrivain surtout : ce n'est pas une chose qui puisse s'admettre, et ces façons de classer les gens choquent. Vous ne faites pas à M. Villemain la part qui lui est due : il a des facultés personnelles, merveilleuses, phénoménales (1). « Tout en revendicjuant le titre de poète, il reconnaît n'avoir été qu'un « ruisseletde ces heaux lacs poétiques, mélancoliques et doux » (2), de la poésie anglaise, a L'absence absolue de charlatanisme domine en lui et dans tous ses actes « (3), dit Trouhat. u Un jour... un homme du peuple, passant près de lui, murmura quelques mots de respectueuse admiration, qui lui firent hâter le pas. Dans l'église Saint-Germain-des- Prés, à l'enterrement d'Eugène Delacroix, il pria de se taire deux amis qui parlaient de lui assez haut pour qu'il les entendit. Cet encens l'offusquait. Il n'aimait pas le boniment, ni la réclame, et se fâcha contre un directeur de revue qui avait affiché son nom en grosses lettres, pour donner du retentissement à l'une de ses publications en cours (4). »
Un souci d'exactitude le poursuivait, a Si j'avais une devise, disait-il, ce serait le vrai, le vrai seul (5). r. Dans la préparation de ses articles, il n'avait de repos qu'il n'eût fait appel à toutes les sources et employé tous les moyens possibles pour atteindre le maximum de vérité. « Le démon de l'exactitude et du détail littéraire, écrit-il en 1836, est un démon aussi harcelant qu'aucun... j'irais au bout du monde pour une minutie (6). "
Quand il publie une étude sur un écrivain, il n'admet aucun contrôle de la part de la famille. Malgré le charme et l'autorité de la duchesse de Broglie, il refusa de lui
(1) Correspondance, t I*', p. 21<S.
(2) Ilnd., t. I", p. 27V.
(3) J. TnoLBAT, la Salle à manger de Sainle-Reitce, p 211.
(4) II) , ilnd , p. 30.
(5) Correspondance, t. II, p. M.
(6) Lettres inédites de Sainte-Beuve à CoUombet,\^} 168.