‹ Sainte-Beuve: portrait littéraireChapitre 2 sur 5 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

SOUS la même couverture, le portrait dont s'est plaint l'original et le factum où cette plainte s'est exhalée. Si j'ai fait suivre ces deux morceaux de quelques pages nouvelles, ce n'est pas dans l'unique dessein de me défendre contre des inculpations posthumes ; mais j'ai cru nécessaire, en reproduisant un travail sur lequel trente années ont passé, — et sans autres modifications que de légères retouches de style et une douzaine de notes datées, — de dégager mon jugement de toute entrave et d'éclairer d'une lumière toujours ménagée des points laissés jadis dans la pénombre.

a Un personnage fin, délicat, exquis, perfide, » a dit M. Sainte-Beuve de la seconde Marguerite de Navarre. Je ne sais pourquoi cette phrase me revient à l'esprit au début d'une étude sur l'un des écrivains les plus curieux

1 . Charles-Augustin Sainte-Beuve naquit à Boulogne-sur-Mer, le 22 décembre 1804. Au sortir' du collège, où il avait obtenu de brillants succès, il suivit d'abord la carrière médicale, et, en faisant son externat, il commença à écrire dans le Globe des articles d'histoire, de philosophie et de critique. L'apparition des Odes et Ballades de Y. Hugo le décida à se vouer tout entier à la littérature. Il publia, successivement : Tableau de la poésie française au seizième siècle (1828), les Poésies de Joseph Delorme, des Portraits dans la Revue de Paris^ et les Consolations (mars 1830). Après la révolution de juillet, il écrivit de nouveau dans le Globe devenu saint-simonien, et ne tarda pas à être attaché par M. Buloz à la Revue des Deux Mondes, et par A. Garrel au National, Les Critiques et portraits littéraires (1832-1839,5 vol.), Fo/tt/>^c (1834), un nouveau recueil de poésies, les Pensées d'août (1837), furent suivis du premier volume de V Histoire de Port-Royal (1840), qu'il avait ébauchée dans un cours public à Lausanne en 1837, et dont le quatrième volume ne parut que huit ans plus tard. En 1840, il fut nommé, sous le ministère de M. Thiers, bibliothécaire à la Mazarine, et, en 1844, il remplaça Casimir Delavigne à l'Académie française, où, le 27 février 1845, il fut reçu par Victor Hugo. Quelque temps après la révolution de février, la publication de son nom, comme pensionnaire des fonds secrets, dans la Revue rétros-

et les plus intéressants de ce temps-ci. Lorsque je Tai lue, il. m'a semblé qu'elle pouvait, avec certaines réserves, donner de celui qui Ta écrite une idée à peu près exacte; après réflexion, j'ai reconnu qu'il n'y avait pas lieu de s'y arrêter, car elle ne définit pas assez ; elle est

pective, l'amena à donner sa démission de bibliothécaire et à se retirer momentanément en Belgique. Nous devons dire que M. Sainte- Beuve a protesté n'avoir jamais reçu aucun secours du ministère, et que, dans notre conviction, sa parole mérite toute confiance. Il entra au Constitutionnel en 1850, y continua, sous le titre de Causeries du lundij la suite de ses portraits littéraires, passa au Moniteur en 1852, et obtint au Collège de France la chaire de poésie latine, que l'hostilité de la jeunesse l'empêcha de remplir. Sans cesser d'écrire dans le journal officiel , il devint successivement collaborateur de la Revue contemporaine^ de VAthenaeum français et delà Retfue européenne, et, à la fin de 1857, fut nommé maître de conférence à l'École normale, fonction qu'il exerce encore actuellement.

— Il convient aujourd'hui (1891) de reprendre et de compléter la partie bibliographique de cette inofiPensive notice, si furieusement incriminée : Tableau de la poésie française au seizième siècle, 1828; — Poésies de Joseph Delorme, 1829; — les Consola^ tionsy 1830 ; — Portraits littéraires, 1832 ; — Volupté, 1834 ; — Pen~ sées d'août, 1837; — Poésies diverses, 1839 (?) (Sur la garde d'un exemplaire de ce volume non daté ni signé, passé en vente publique au mois de mars 1890, Sainte-Beuve avait écrit : « Ces vers sont de moi. Aujourd'hui on me croit seulement un critique, mais je n'ai pas quitté la poésie sans y avoir laissé tout mon aiguillon. ))); — Histoire de Port-Royal, 1840; — Portraits contemporains 1842; — Livre d'amour, 1843; — Causeries du lundi, 1857-1862; Études sur Virgile, 1857 ; — Chateaubriand et son groupe littéraire, 1860; — Nouveaux lundis, 1863-1870; — le Comte de Clermont et sa cour, 1868 ; — Proudhon, sa vie et sa correspondance, 1872 ; — Premiers lundis, 1875 ; — Lettres à la Princesse, 1875 ; — les Cahiers de Sainte-Beuve (notes recueillies par M. Troubat), 1876; — Chroniques parisiennes, 1876; — Correspondance, 1877-1880. La plupart de ces ouvrages ont eu de nouvelJes éditions revues et considérablement retouchées.

Sainle-Beuve est mort le 13 octobre 1869.

trop nette et trop précise. M. Sainte-Beuve n'est pas une figure qu'on puisse peindre d'un trait, mkis bieu par des retouches multipliées, en employant ses procédés lents, sans doute, un peu confus et sinueux, mais qui, à la longue, arrivent à un résultat et produisent un portrait ressemblant. Il faudrait donc, pour parler de M. Sainte-Beuve, avoir son art de nuances et de sousentendus, sa fécondité de ressources, et tenir cette plume savante dont il se sert comme d'un bistouri pour opérer sur l'épiderme moral. C'est beaucoup demander, et ce n'est pas trop; aussi, dois-je l'avouer, j'ai longtemps hésité avant d'essayer de reproduire ce modèle si mobile et si fuyant, qui change d'attitude avec tant de souplesse, qui se tourne et se retourne, se montrant parfois de face, plus souvent de profil, et qu'on ne saurait saisir qu'à l'aide d'une observation persévérante. Ce qui me donne le courage de tenter cette hardie entreprise, c'est que j'ai intellectuellement beaucoup vécu avec M. Sainte- Beuve, et que, dans ces derniers temps, j'ai relu, plume en main, tous les volumes qu'il a publiés. Je m'efibrcerai donc de suivre cet esprit ondoyant à travers toutes ses transformations, et de le retrouver sous les influences contraires qu'il a subies. Pendant la première partie de sa carrière, M. Sainte-Beuve a semblé un caméléon littéraire prenant la couleur des lieux qu'il fréquentait : on sait qu'il en a fréquenté beaucoup et de nature très diverse. Plus tard il a cherché à dégager sa personnalité, et il est arrivé à une indépendance d'esprit qu'il n'est pas possible de contester. Pour être lui-

même, pour projeter son ombre au lieu de marcher dans celle des autres, il a brisé bien des liens qui lui étaient chers, il a renoncé à des admirations où son cœur se complaisait; mais le regard tourné vers le but qu'il s'était sans doute fixé, la recherche de la vérité, il n'a pas reculé, pour le toucher, devant les plus cruels sacrifices.

En parlant des transformations de M. Sainte-Beuve, je n'entends pas dire qu'elles aient été complètes, qu'il se soit renouvelé du tout au tout, et que sa personnalité ait entièrement disparu sous les habits bariolés qu'il a revêtus. Loin de là, il y a des parties de lui-même qui ne se sont jamais modifiées, des ardeurs que l'âge et une autre manière de voir et de sentir n'ont pas refroidies, un certain fond qui a subsisté. Sous. les palmes vertes de l'académicien, le cœur de Joseph Delorme a plus d'une fois tressailli. A bien examiner les choses et en se plaçant à un point de vue un peu large, on pourrait soutenir que ces transformations (celles qui n'ont pas été calculées) ne sont qu'à la superficie. Gela peut paraître une contradiction; mais quand il s'agit de M. Sainte- Beuve, il ne faut pas craindre d'être parfois en désaccord avec soi-même. Ainsi, malgré la diversité que j'ai signalée, il offre, sous un rapport, un remarquable caractère d'unité : il a toujours été un critique. Sans doute ses opinions ont varié, et je l'en félicite, — j'entends ses opinions littéraires; — son goût s'est déplacé, et je l'en félicite encore , il a adoré ce qu'il avait brûlé et brûlé ce qu'il avait adoré; peu importe, le caractère général n'est

pas atteint. Sous quelque forme que sa pensée se soit produite, quel que soit le genre qu'il ait cultivé, il reste critique en dépit de tout et peut-être de lui-même. Je retrouve le critique partout, sous le poète comme sous le romancier et l'historien; il les domine, il les efface, et en somme il leur survit. Il a si bien senti en quoi il excellait que, malgré les tendresses conservées pour les premiers essais, il s'est restreint de lui-même et n'a plus voulu être qu'un critique. Ce rôle accepté, il l'a tellement agrandi, qu'il pourrait mériter le surnom que M.-J. Ghénier donnait à la Harpe de grand Perrin Dandin de la littérature. Comme la Harpe*, mais avec de tout autres qualités, M. Sainte-Beuve a jugé les vivants et les morts. Poètes, philosophes, romanciers, moralistes, écrivains militaires et religieux, simples causeurs ou diseurs de bons mots, femmes de lettres, de salon et d'alcôve, les écrivains de tous les temps et de toutes les langues, depuis Virgile jusqu'à M. Feydeau, ont été ses justiciables. Il les a jugés, rejugés et déjugés. Il s'est constitué tribunal à plusieurs juridictions, cassant ses premiers arrêts, revenant sur des acquittements, adoucissant ou aggravant les peines; tel, qui était sorti de son tribunal couronné de lauriers, a été repris depuis

1. Un la Harpe (la comparaison ne dut pas lui déplaire) avec des Tues plus étendues, plus de souplesse, d'ingéniosité, de yariété, et surtout avec une dextérité autrement grande à disséquer un oiseau-mouche. Ce n'est pas lui qui se fût avisé d'écraser Marivaux sous un in-8** de 610 pages. En deux articles il a dit sur ce raffiné tout ce qu'il fallait. (1891.)

et sévèrement condamné. M. Sainte-Beuve a pris à tâche d'introduire dans la littérature une sorte de discipline et d'y mettre de l'ordre, et, faisant pour les écrivains ce qu'il a reproché à M. Cousin (dans une agréable notice en tête des Maximes de la Rochefoucauld) d'avoir fait pour les femmes du xviii® siècle, il les a « classés, cliques, claqués ».

Avant d'aller plus loin, qu'il me soit permis de poser une limite que je ne dois pas franchir. On a su gré, avec raison, à M. Sainte-Beuve d'avoir mêlé la biographie à la critique, et confondu l'homme et l'écrivain pour les compléter l'un par l'autre. Cet ingénieux procédé, qui ne présente aucun danger avec les morts, exige, pour être appliqué aux vivants, une mesure et un tact extrêmes. En si délicate matière, M. Sainte- Beuve, malgré son adresse incontestable, n'a pas toujours su éviter le péril; plus d'une fois il a cédé à la séduction des demi-mots et des finesses qui n'étaient pas perdus pour les entendeurs; plus d'une fois, en jouant avec la flamme, il a brûlé ses doigts et un peu aussi ceux des autres. Averti par son. exemple, je m'interdis toute échappée sur l'homme ; l'écrivain sera seul l'objet de cette étude, mais l'écrivain tout entier, sans réserve ni ménagement. Je demande la permission d'expliquer ce dernier mot. M. Sainte-Beuve écrivait, en 1845, dans le court avertissement qui précède ses portraits contemporains : a Même en énumérant les qualités des talents amis, il y a un mot qu'il ne faudrait jamais perdre de vue, le circum prœcordla ludit, qu'un

satirique accorde à Taimable Horace : se jouer autour du cœur de ceux mêmes qu'on caresse, et montrer qu'on sait les endroits où l'on ne veut pas appuyer. » Que M. Sainte-Beuve s'interroge. Est-il toujours resté fidèle à son programme*? Je connais cette pente glissante au bas de laquelle l'amour-pro.pre et non la malignité nous entraîne fatalement. D'abord on a posé légèrement le doigt sur les endroits délicats, afin de prouver sa perspicacité, puis on finit, pour me servir d'une expression de M. Sainte-Beuve, par y mettre les quatre doigts et le pouce. Sur ce point, je ne m'impose aucune restriction et, si je rencontre par hasard les endroits dont il est question, je ne m'engage nullement à ne pas appuyer. Ces conditions établies, je viens au poète.

J'ai abordé fort tard les poésies de M. Sainte-Beuve. En ouvrant le volume dans lequel il a réuni ses trois recueils de vers, j'étais tout impressionné par une note des Harmonies de 31. de Lamartine. Je me figurais qu'en 1828 il y avait eu un autre Sainte-Beuve que celui qui m'était connu, un Sainte-Beuve « pâle, frêle, sensible jusqu'à la maladie, poète jusqu'aux larmes, ayant une grande analogie avec Novalis, avec les poètes intimes qu'on nomme lakistes en Angleterre », enfin, s'il faut livrer mon propre sentiment, un Sainte-Beuve

1. Il a plus souvent blessé que caressé. On peut lui appliquer sa remarque sur Racine : « 11 savait le bon endroit pour les piqûres et se plaisait à l'irritation qu'il causait. » Il a été un artiste consommé en ce genre. (1891.)

doux et voilé, un peu faible et vague, sans effusions lyriques, mais pénétrant par un certain charme discret et une grâce attendrie. Quelle déception m'attendait et combien le poète était loin de l'idéal que j'avais rêvé! Le recueil de Joseph Delorme fut salué, à son apparition, d'un mot cruel que je ne répéterai pas, mais dont je ne puis m'empêcher de reconnaître la justesse. Que trouve-t-on en effet dans ces vers d'un poète de vingtquatre ans, même en faisant la part de l'époque? Des émotions factices, des sentiments exagérés, traduits dans une forme pénible, tantôt tendue jusqu'à l'hyperbole, tantôt simple jusqu'à ta platitude; une étrangeté de mauvais aloi, un mélange de sensualité, que nous retrouverons dans Volupté, et de psychologie nébuleuse ; l'effort de la faiblesse qui s'enflait en regardant M. Victor Hugo; rien de jeune, de frais, d'odorant! Dans cette espèce de confession, qui sert d'introduction aux poésies de Joseph Delorme, M. Sainte-Beuve revendique comme son maître André Ghénier; mais l'imitation de ce dernier des Grecs ne se révèle que par les plus mesquins côtés, toujours faciles à reproduire. Le sourire de la muse, le ressouvenir de la beauté antique, l'accent vrai, ému, tendre ou viril, tout cela est absent. Si vous voulez marquer d'un seul trait la ligne de démarcation entre les deux poètes , comparez la pièce de Rose avec les élégies d'André ; la grâce amoureuse, l'abandon, une chaleur communicative, qui fait pardonner un peu de licence, ont disparu, remplacés par la crudité et l'érotisme à froid. André Ghénier n'est pas là; j'y

verrais plutôt Parny, « converti à la rime* », non à l'image et à la passion, et venu à point pour applaudir Antony. Un sonnet que je vais transcrire peut donner la mesure de la forme et de l'inspiration ordinaires de M. Sainte-Beuve.

Il est au monde un lieu, quel lieu! quelles dëlices! Un bois, et dans ce bois un arbre ; sous lequel J'ai tant reçu de toi de bonheur immortel, Où j'ai tant de tes yeux essuyé les calices;

Où tant de fois, criant comme dans des supplices, Nous avons dit au temps qui fuit d'être éternel ; Où tu m'as tant aimé, tant appelé cruel j Tant brûlé du poison de tes folles malices ;

Que si jamais, un jour, une heure, un seul instant,

Femme, redevenue ingrate et résistant.

Devant moi, sous ce ciel qui tous deux nous regarde.

Tu pouvais, en passant, le front haut, sans me voir, Au bal ou dans l'église insolemment t'asseoir; — Que si tu m'oubliais jamais, — je te poignarde!

Voilà le poète quand il vibre et qu'il ne se perd pas en conversations d'une familiarité vulgaire, ou qu'il ne s'oublie pas dans ces méditations bizarres et vides dont les Rayons jaunes sont la plus burlesque expression. Mais où donc est le jeune homme sensible jusqu'à la

1. Pas toujours. Dans une pièce des Pensées d'août (Monsieur Jean), il fait rimer de avec dieu. A la vérité il nous avertit, dan* une de ces notes dont il n'était pas assez sobre, que de, a du moment qu'on s'arrête tout court, se prononce deu ». (1891.)

maladie, poète jusqu'aux larmes? Je ne Taperçois pas, et j'en viens à me demander s'il y eut jamais en Joseph Delorme un poète sincère. M. de Lamartine s'est entretenu avec lui dans un jardin de quartier retiré, à l'ombre des grands arbres, au milieu des colombes. Je ne puis douter de la parole de M. de Lamartine et dois oublier certaines confidences où M. Sainte-Beuve raconte par quels manèges de diplomatie plus habile que délicate il s'est fait son fond de critique; hurlant avec les loups, bêlant avec les moutons, pour arracher à l'expansion confiante des aveux dont son talent a profité. Gomment croire, après tout, qu'il ait commencé ce jeu de si bonne heure ? J'aime mieux reconnaître qu'aux années de la jeunesse il y eut chez M. Sainte-Beuve un poète sincère, ému, mais trop intime pour se répandre au dehors. La publication des Consolations suivit de près celle des Poésies de Jos.eph Delorme; c'est le seul recueil, de l'aveu de M. Sainte-Beuve, qui fut reçu par le public d'une manière un peu favorable. L'inspiration est en quelque sorte la même, moins violente et moins bizarre toutefois, aussi peu originale, car M. Sainte-Beuve n'est pas de celix qui peuvent dire :

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

On rencontre par-ci par-là, dans les Consolations, une nuance finement saisie, un mouvement fugitif, un détail heureux, mais pas de souffle, rien qui éclate ou pénètre. Le sentiment poétique, l'âme, et par conséquent le goût, ^ comme Ta si délicatement déduit Vauvenargues, man-

quent ; et pour trouver Témotion il faut pousser jusqu'aux Pensées d'août, publiées en 1837, et lire la pièce suivante :

Quand de la jeune amante, en son linceul couchée, Accompagnant le corps, deux Amis d'autrefois. Que nous ne voyons plus qu'à de mornes convois, A cet âge où déjà toute larme est séchée ;

Quand, l'ofBce entendu, tous deux silencieux, Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne, Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine. L'un devant l'autre assis, ne pas mêler nos yeux.

Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir même Une prompte rougeur colorer notre front.

Un reste de colère, un battement suprême D'une amitié si grande et dont tous parleront ;

Quand, par ce ciel funèbre et d'avare lumière, Le pied sur cette fosse où l'on descend demain. Nous pûmes jusqu'au bout, sans nous saisir la main. Voir tomber de la pelle une terre dernière j

Quand chacun, tout fini, s'en alla de son bord, Oh ! dites ! du cercueil de cette jeune femme, Ou du sentiment mort, abîmé dans noire âme, Lequel était plus mort ?

Il y a là un sentiment vrai, profond, humain, mais trop faiblement exprimé. La forme a toujours fait défaut.

1. J'avais pris soin de souligner plusieurs endroits pour prouver à Sainte-Beuve que les raffinements de son art ne m'avaient pas échappé ; ce sont des traits à la Claudien, des beautés de poète qui n'a pas la flamme intérieure, le grand souffle. (1891.)

Ni par Timagination ni par le style, M. Sainte-Beuve ne s'est montré poète ; le choî:^ des sujets, la manière de les traiter et certaines particularités curieuses à signaler trahissent le critique. C'est ainsi qu'il appellera, au bas des pages, l'attention du lecteur sur la richesse de la rime, sur des effets d'allittération ou d'assonance, qu'on laisse d'ordinaire aux autres le soin de relever et d'apprécier. Une telle préoccupation n'est pas d'un poète * .

De M. Sainte-Beuve poète à M. Sainte-Beuve romancier, la transition est insensible ; nous passons de la poésie intime au roman intime, et nous nous retrouvons dans la même atmosphère lourde, pesante, malsaine. Volupté est moins un roman qu'un exercice de critique mystique, une étude de dissection, un cours de pathologie ; l'analyse peut s'en faire en une phrase (grand mérite s'il ne fallait pas distinguer ce qui est simple de ce qui est vide! ). C'est la lutte de la chair et de l'esprit; l'esprit triomphe, mais après avoir laissé tomber la chair dans d'ineffaçables souillures. Des cinq figures principales du roman, M™® de Couaën est la seule intéressante ; elle est peinte avec cette touche légère, délicate, caressante, discrète, que M. Sainte-Beuve retrouvera toutes les fois qu'il étudiera des femmes. Quant au héros, Amaury, M. Louis Veuillot l'a qualifié mieux que je ne pourrais le faire, le jour où il écrivait, en parlant de je

1. En définitive, et pour le laisser se juger lui-même, bien qu'il ait trouvé blessant ce procédé de conclusion, il lui a manqué la qualité qu'il proclamait la première, a cette candeur des nobles ûmes qui devrait être le signe inaltérable du poète ». (1891.)

ne sais quel personnage : « Un paillard mélancolique. » Dès le début, l'auteur le pose franchement, comme s'il avait hâte de détourner de lui la sympathie des honnêtes gens. Nous le voyons courir au fond des bosquets pour réciter, « avec des pleurs abondants, le psaume Super flumina Babylonis ï>, puis rentrer chez lui, ouvrir les poètes erotiques de l'antiquité, et s'attacher aux « passages suspects de volupté qui lui donnaient d'avance la sueur au front, et sur lesquels il courait comme sur des charbons de feu » . Je n'ai pas le courage de le suivre à travers ses dissertations métaphysiques, ses aspirations stériles, ses aveux scabreux et ses impures défaillances. Triste spectacle à contempler que celui de cette âme subtile et troublée, impuissante et molle, inaccessible à toute mâle passion comme au sacrifice héroïque, et qui se donne à Dieu par lâcheté.

Et maintenant s'il est vrai que dans ces sortes de romans l'auteur paye un peu de sa personne et se confesse en quelque point ; si dans René, Adolphe ou Oherman on peut retrouver quelque chose de Chateaubriand, de Benjamin Constant ou de Senancour, quelle serj^ la part de M. Sainte-Beuve dans Volupté? Je crois qu'il ne serait pas difficile de l'indiquer, mais je m'abstiens de le faire ; ne suis-je pas déjà, peut-être, allé trop loin en soulevant cette question ? Il faut se contenter de relever cette phrase : « Moi qui aimais tant à juger les autres, » comme un aveu du critique, qui se montre, d'ailleurs, avec tous ses instincts et tousses goûts, celui des citations, par exemple.

La forme confuse, entortillée, se contentant de Vk peu près, si dépourvue enfin des qualités françaises, que le poète avait adoptée, le prosateur en a hérité. Il s'enveloppe dans un brouillard qui, peu à peu, pèse sur le lecteur, Fénerve et Tendort. N*est-il pas nécessaire d'avoir reçu du ciel une bonne dose de patience pour continuer jusqu'au bout la lecture d'un livre dont voici un des passages les plus nets et les plus clairs :

a Chaque printemps qui reparaît est une jeunesse que nous offre la nature, et par laquelle elle revient tenter notre puissance de jouir et notre capacité pour le bonheur. Y trop résister n'est pas sage. Sur le coteau mystérieux où voltigent des danses inconnues, où luit un astre si charmant, on est monté une fois ou deux peutêtre sans rien y voir de ce qu'on se figurait d'en bas ; on s'est lassé, et l'on est redescendu, le cœur et les pieds saignants, dans les ronces. Et l'astre désormais a beau luire, le bouquet d'en haut a beau s'éclaircir, des voix plus émues, des blancheurs plus légères ont beau en sortir et inviter, on regarde d'en bas d'un air incrédule, on ne veut risquer aucun essor, et l'on s'interdit ce que tout inspire. » Oh I comme, en sortant de là, on soupire après un peu de naturel et de netteté, une page de Voltaire ou de Mérimée I Et quelle guerre on pourrait lui faire, si l'on était enclin à cette critique de détails vers laquelle il penche de plus en plus I Non seulement le style de Volupté n'est pas français dans le sens large du mot, mais encore il l'est rarement au point de vue de la simple grammaire ; le dédain de la correction

y passe toute mesure. C'est ainsi qu'il écrira : a La blancheur joue diversement à tous ces fronts. » A quoi bon multiplier les exemples* ?

En suivant pas à pas le critique dans les divers genres où M. Sainte-Beuve s'est essayé, j'arrive enfin à cette Histoire de Port^Royal dont les citoyens de Lausanne eurent la primeur. Que le critique se retrouve dans un tel ouvrage, rien de plus naturel. Seulement il y tient trop de place, et ses qualités autant que ses défauts ont nui à l'ensemble. L'horizon de l'historien s'est singulièrement rétréci, et au lieu d'un livre nous avons une série de portraits. C'est moins l'histoire de Port-Royal (le choix de ce sujet, traité, au début, par une âme presque croyante et, en finissant, par un esprit sceptique, n'est-il pas unjdes chapitres les plus piquants des variations de M. Sainte-Beuve ?) qu'une collection de Causeries du lundi sur des personnes tenant plus ou moins à ce célèbre établissement.

M. Sainte-Beuve n'embrasse jamais une époque dans son ensemble; il choisit d'ordinaire un coin qu'il étudie avec un soin minutieux. Cette tendance de son esprit le préparait mal à écrire une histoire de longue haleine ; multipliez les coins tant que vous voudrez, vous n'ar-

1. Plus tard, à partir des Causeries du lundi^ sa manière s'est dégagée et éclaircie. Il écrivait, en 1850, sous le charme de la prose de Voltaire : « Je voudrais donc nous remettre, me remettre moi-même tout le premier au régime de ce langage, clair, net et courant. » Dans cette seconde manière, celle où il dictait, plus simple et agréablement familière, on pourrait reprendre cependant l'abus d'une figure de rhétorique, l'apostrophe. (1891.)

riverez jamais à un tout. C'est le grave reproche qu'on peut faire à M. Sainte-Beuve, et j'y reviendrai plus tard. Il y aurait néanmoins mauvaise grâce à nier le mérite de beaucoup de ses portraits; si le relief leur manque, ils dénotent chez le peintre une finesse et une flexibilité que je me suis plu à lui reconnaître. Quelques-unes de ces figures auraient exigé un trait plus ferme et plus sévère; elles sont sorties des mains de M. Sainte-Beuve quelque peu afiadies et efféminées. L'auteur de Volupté ne s'est pas assez effacé. Quant à la valeur du livre en lui-même, à son effet, à sa portée, n'osant pas, en ces matières dont tout le monde ne saurait être juge, m'en fier à mon propre sentiment, j'ai demandé l'avis de deux personnes d'opinions différentes, un janséniste et un partisan de doctrines contraires. « Les portraits sont faux, me dit le premier; M. Sainte-Beuve était peu propre, par ses inclinations et la nature de son esprit, à écrire l'histoire de Port-Royal; d'ailleurs je ne l'ai pas lue. » Le second me répondit : « Les portraits sont vrais, et je crois que le livre de M. Sainte-Beuve donne de Port-Royal une idée très juste; au surplus, je ne l'ai pas encore lu. » Gomment concilier ces deux dissidents ? Je crains bien que sur un point — le dernier — ils ne se rencontrent avec la masse du public*.

1 . En relisant, non sans effort, les sept Yolumes de la troisième édition, j'ai été frappé par une phrase qui m'a un peu payé de ma peine : « Le fils de M°** de Séyigné... trouvait que c'était distillé, sophistiqué^ galimatias en quelques endroits et surtout ennuyeux. » Ah ! que ce jugement du jeune Sévigfné sur un traité de Nicole s'appliquerait justement à un plus gros ouvrage 1 (1891.)

J*ai essayé de démontrer que M. Sainte-Beuve était doué avant tout du sens critique, et qu'en portant son aptitude dans des genres qui ne s'en accommodaient pas entièrement, il avait oublié ce conseil d'un maître qui lui est familier, l'aimable Horace :

Yersate diu quid ferre récusent, Quid valeant humeri.

Ainsi slexplique son infériorité comme poète, romancier, historien et, pour le trancher net, sa faiblesse d'inventeur. Il est temps de le chercher sur son vrai terrain, de l'étudier là où il a pu, sans danger, développer ses qualités et donner sa mesure en toute franchise. Par combien de phases son esprit a-t-il passé? Luimême s'est chargé de nous l'apprendre : « Au Globe et ensuite à la Revue de Paris, sous la Restauration, jeune et débutant, je fis de la critique polémique, volontiers agressive, entreprenante du moins, de la critique d'invasion. Sous le règne de Louis-Philippe, pendant les dix-huit années de ce régime d'une littérature sans initiative et plus paisible qu'animée, j'ai fait, principalement à la Reçue des Deux Mondes, de la critique plus neutre, plus impartiale, mais surtout analytique, descriptive et curieuse*. Cette critique pourtant avait.

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