‹ Sainte-Beuve: portrait littéraireChapitre 3 sur 5 · Trop curieuse et en tout temps, même dans la troisième · texte numérisé non relu

Trop curieuse et en tout temps, même dans la troisième

comme telle, un défaut : elle ne concluait pas. Les temps redevenant plus rudes, Torage et le bruit de la rue forçant chacun de grossir sa voix, et en même temps une expérience naissante rendant plus vif à chaque esprit le sentiment du bien et du mal, du juste et de l'injuste, j'ai cru qu'il y avait moyen d'oser plus, sans manquer aux convenances, et de dire enfin nettement ce qui me semblait la vérité sur les ouvrages et sur les auteurs. » {Décembre 1850.)

C'est une habitude de notre temps — quelques-uns diraient un vice — que de se juger soi-même, de marquer les étapes qu'on a parcourues, de reconnaître ses progrès et, pour tout dire en un mot qui a passé de la langue des arts dans celle des lettres, de compter ses

phase, où l'on n'avoue pas de pareilles inclinations. A l'appui de cette remarque, voir la Causerie portant pour titre Chateaubriand romanesque et amoureux. N'est-ce pas pénétrer trop avant et entr 'ouvrir des portes qui devaient rester fermées?

La curiosité de M. Sainte-Beuve s'exerce encore sur d'autres sujets moins personnels, mais qu'un goût plus châtié s'abstiendrait d'effleurer. Dans ces cas scabreux le manège est amusant : c'est la fuite de Galatée avec une variante, cupit a«^e videre. M. Sainte- Beuve a donc vu et voudrait bien instruire le lecteur sans se compromettre, il se décide à faire violence à sa modestie, commence par risquer un mot, puis, la tentation devenant trop forte, il se soulage au bas de la page.

Lorsque cette note fut écrite, je n'avais -pas lu Chateaubriand et son groupe. Dans ce dernier ouvrage l'indiscrétion dç M. Sainte- Beuve ne comporte pas le blâme ; elle inspire un autre sentiment, et je fais sur moi-même un grand effort pour ne pas le qualifier.

— Un critique distingué, d'une autre génération, s'est mis plus à son aise. C'est certainement en songeant à Chateaubriand et son groupe littéraire que M. Fagueta accusé les livres de Sainte-Beuve de sentir souvent l'antichambre et l'office. (1891.)

différentes manières. On prend ainsi ses précautions contre la critique en lui montrant la voie dans laquelle elle doit s'engager; mais la critique n'est pas toujours d'humeur à se laisser guider, et elle veut faire ellemême une besogne qui, à bien considérer les choses, est sienne. N'étant pas persuadée que tous ceux qui se servent de la plume ont profondément médité la maxime : « Connais-toi toi-même, » et les soupçonnant, lors même qu'ils auraient réalisé le rêve du sage, d'établir une distinction entre la théorie et la pratique, elle tient à intervenir et à se prononcer. M. Sainte-Beuve a eu plus d'une fois l'occasion de relever ce penchant secret qui conduit au culte de sa propre personne, de contrôler des jugements dictés par une complaisance naturelle et de redresser la vérité faussée par une candeur ignorante ou une volonté trop bien intentionnée. Hélas I voir le danger ne suffit pas toujours pour s'en préserver, et il a été amené, comme tant d'autres , à s'infatuer de lui-même.

Il faut se défier de ces classifications trouvées après coup. D'abord elles ne sont jamais très exactes, car ce n'est pas sans quelque violence que l'on divise ainsi les évolutions de son esprit pour les faire rentrer dans des cadres déterminés; ensuite elles ne sont pas l'expression sincère des mouvements de l'intelligence. Vous avez fait, à telle époque, de la critique d'invasion, à telle autre de la critique descriptive, analytique, plus tard enfin de la critique concluante; d'accord, mais dans quelle vue ? En posant cette question je ne saurais me dissin

muler que je touche un point délicat, un de ceux sur lesquels je me décide à poser et même à appuyer le doigt.

Si ces diverses périodes répondent à des manières différentes de sentir et de comprendre, quel enseignement! Quoi de plus curieux que de suivre un esprit dans ses développements graduels, depuis la libre expansion de la jeunesse jusqu'au travail réfléchi de la maturité! Mais si, par hasard, Tesprit n'est pas seul en jeu, s'il faut se tenir en garde contre des préoccupations et des influences où Fart n'entre pour rien, quel trouble, quelle confusion! Je cherche l'opinion d'un critique, et je suis en présence des passions d'un homme qui se répandent ou se contiennent selon les circonstances. Alors cet ingénieux échafaudage des classifications s'écroule, et celui qui poursuit la vérité est entraîné vers un ordre d'études que j'indique sans l'entreprendre.

Est-ce à dire que M. Sainte-Beuve, en partageant en trois époques sa carrière de critique, ait absolument mal défini le caractère de chacune d'elles? Non certes, sous la réserve des motifs déterminants. Ils ont pu être de plusieurs sortes ; je laisse à d'autres le soin de les énumérer.

Il y aurait un travail très instructif à faire et qui consisterait à prendre la pensée de M. Sainte-Beuve, sur le même écrivain, à montrer combien et de quelle manière elle a varié, suivant qu'il analysait en curieux ou qu'il jugeait. Naturellement les contemporains ont eu la

plus grande part dans ces retours imprévus, et ce ne sont pas les moins illustres. Qu'on me permette de ne pas les dénombrer tous, mais d'en nommer un seul, Chateaubriand. M. Sainte-Beuve, alors qu'il n'était pas académicien et qu'il aimait ces salons pour lesquels il professe aujourd'hui une aversion sans doute motivée, fréquentait assez assidûment un lieu choisi, espèce de sanctuaire dont Chateaubriand était le dieu^ Là des thuriféraires empressés brûlaient devant l'idole un encens perpétuel, et, s'il faut en croire des indiscrétions récentes, M. Sainte-Beuve se faisait remarquer par la vigueur avec laquelle il agitait la cassolette. Depuis il s'est lassé et il a échangé l'encensoir, instrument d'ana^ lyse, contre un autre plus concluant, la férule. Je me trompe, la métamorphose a été beaucoup plus grande; si elle a attristé ceux qui se déplaisent au spectacle des misères de ce monde, elle n'a pu surprendre personne, M. Sainte-Beuve ayant pris soin de proclamer luimême qu'il était l'homme des métamorphoses. Il avait loué avec exagération, il a dénigré avec excès, car ce

1. Sa bouderie contre les salons désarma sous l'Empire. On put le coudoyer alors dans une maison princière d'où, à la vérité, il sortit, non de son plein gré, assez dignement, mais plus haut et mieux rente personnage qu'en y entrant. Un bon juge qui le rencontrait, yers la même époque, dans un salon ouvert aux gens de lettres et aux artistes, me dit : o C'était un causeur charmant; il entourait, caressait les femmes d'une galanterie raffinée, le der" nier des abbés ». Je détache d'un recueil intime qu'il' m'est permis d'entr 'ouvrir ce jugement familier : « Toutes les fois que je lis le Roi d'Yvetot, je ne puis m'empêcher de songer à Sainte-Beuve, roi lui aussi, roi de la critique, — *et couronné par Jeanneton dans la période de pleine gloire. (1891.)

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n'est pas en critique, même sévère, qu'il «st revenu à Chateaubriand, mais en ennemi, poursuivant à outrance l'écrivain, le chrétien, le politique et l'homme, soldant d'un coup un arriéré de rancunes comprimées, de haines longuement amassées. Ce revirement ne se justifie pas, mais il s'explique comme un effet de la faiblesse humaine. C'est le courtisan qui se venge en un jour de vingt années d'adulations.

Qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée. A Dieu ne plaise que je prétende contraindre le critique à une immutabilité que la nature humaine repousse I Qu'il se rétracte, qu'il revienne sur ses impressions, c'est son droit, c'est même son devoir I Mais il me semble qu'il se rencontre un âge où le goût tout à fait formé rend des jugements définitifs ; il me semble aussi qu'il existe certains engagements qui commandent la fidélité, sinon par conviction littéraire, du moins par dignité de caractère. Mieux vaut, pour son indépendance, ne les avoir jamais pris. Mieux vaut aussi confesser hautement sa complaisance, que de s'ingénier à trouver des distinctions de doctrine qui dénotent trop d'adresse.

En laissant de côté les articles de début qui parurent dans le Globe , le premier ouvrage de M. Sainte-Beuve, comme critique, fut le Tableau de la poésie française au seizième siècle» Composé pour un concours, ce travail devint le manifeste du mouvement lyrique qui se produisait alors avec tant d'éclat. L'écrivain, rompant avec la tradition classique qui ne voulait dater que du xvii® siècle , remontait aux sources fraîches de la poésie fran-

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çaise. C'était un retour heureux et profitable vers des poètes injustement oubliés ou dédaignés ; depuis ils ont été Tobjet d'études nombreuses et intéressantes, mais c'est M. Sainte-Beuve qui eut l'honneur de mettre sur la voie et, comme il l'a dit en une autre occasion , de sonner la cloche*. Au Tableau de la poésie française succédèrent les Portraits littéraires, les Portraits con^ temporains, et les treize volumes de Causeries du lundi, tour de force merveilleux que M. Sainte-Beuve était seul capable d'accomplir; puis une Étude sur Virgile, et en dernier lieu Chateaubriand et son groupe. C'est sur l'ensemble de ces productions et sans tenir compte des différentes manières signalées plus haut, que je me suis rendu compte à moi-même des procédés du critique, de sa valeur, de son rôle.

A quelqu'un qui l'invitait à écrire un grand travail d'ensemble sur une de nos époques littéraires, M. Sainte- Beuve répondait : a Ceci n'est pas mon affaire ; ce qu'il me faut, c'est un petit coin. » Ce mot suffit pour donner la mesure de M. Sainte-Beuve; il l'explique et le représente tout entier, il le peint au vif. En effet, l'étendue l'effraye, les larges horizons le déconcertent; il ne se trouve à son aise que dans un cercle étroit; il s'y établit en maître, et quand il en sort, il a tout vu, tout

1. Il la sonna pour l'honnenr, au temps de la jeunesse, par intérêt dans l'âge mûr, a sacrificateur pour ne pas être sacrifié ». Ce libre esprit, détaché de bien des choses, avait un faible pour la popularité, et dans 1# dernier quart de son existence il la rechercha par différentes yoies et en se déliant sans assez de scrupules. (1891.)

scruté, tout analysé ; celui qui aurait la prétention d*y rentrer après lui ne rencontrerait plus rien à explorer. Mettez M. Sainte-Beuve en présence d'un vaste paysage, ses regards ne seront attirés ni par la majesté des lignes ni par Téclat d'un soleil splendide. Il n'aura vu qu'un arbre placé au premier plan, mais il aura compté les branches et jusqu'aux feuilles, et son calcul sera d'une exactitude mathématique. Ajoutez à cela, pour achever l'impression, une petite note poétique entendue, le murmure d'un ruisseau, le chant d'une fauvette, et ce sera tout. Vers quels hommes et quelles œuvres M. Sainte- Beuve sera-t-il porté par cette passion du détail, par cette inclination à se restreindre, à se circonscrire? On le devine aisément. Il aimera le délicat, le raffiné, le précieux plus que le fort ; il fréquentera les écrivains du second et même du troisième ordre, avec une prédilection qui lui a été plus d'une fois reprochée. Reproche, sensible dont il a essayé de se garantir en affrontant les esprits supérieurs. C'était forcer son talent et rendre ses défauts plus saillants, car il a attaqué les grandes figures parles petits côtés, s'attachant aux détails comme le botaniste au brin de mousse qui végète sur un chêne ; il les a côtoyées et tournées au lieu de les regarder en face; pour mieux les mesurer, il les a rapetissées. Mais qu'il étudie un écrivain ingénieux, un bel esprit, il excelle et déploie des ressources prodigieuses ; il pénètre son modèle, il le fouille avec une sûreté sans égale. Rien ne lui échappe des sentiments les plus secrets, des mouvements les plus fugitifs, des nuances les plus

insaisissables; s'il y a un masque, il le soulève ; les fausses prétentions, les arrangements en vue de la postérité, les déguisements les mieux combinés ne sauraient tromper sa perspicacité ; il montre Thomme tel qu'il a été, sans qu'il puisse lui en faire accroire, et il le montre si bien qu'on le connaît à fond avant d'avoir lu ses ouvrages, et qu'on sait à l'avance ce qu'il a pu dire et penser. Rapprochements ingénieux, anecdotes habilement choisies, citations heureuses, renseignements inédits, voilà les moyens dont M. Sainte-Beuve dispose, que son incomparable mémoire lui fournit toujours à propos et qu'il manie avec un art achevé. Qui l'ose reprenne après lui une de ses études, je le défie d'y ajouter rien de nouveau.

La manière de M. Sainte-Beuve se prête parfaitement aux sujets qu'il afi'ectionne. Ses procédés sont ceux d'un peintre de genre, d'un Flamand, moins le fini de l'exécution; il n'enlève pas une figure d'un trait, il tâtonne, se reprend à plusieurs fois, revient sur les contours, entassant les retouches, multipliant les petits effets, mettant un peu de lumière ici, un peu d'ombre là; mais, en résultat, reproduisant la vie ou tout au moins une apparence capable de satisfaire les plus difficiles. Ce n'est pas du grand art sans doute, il ne faut pas le demander à M. Sainte-Beuve, talent fin jusqu'à la subtilité, délicat jusqu'à la recherche, souverainement adroit, éveillé, amusant, exquis en plus d'un morceau, mais dénué d'élévation, sans enthousiasme, sans chaleur; mélange bizarre de qualités et de défauts qui se contre-

disent, franc et tortueux, timide et audacieux, bonhomme (à fleur de peau) et perfide, naïf et souvent tout le contraire-, doué d'un goût et d'un tact qui l'ont abandonné quelquefois *. Tout cela se mêle et se confond pour former une personnalité curieuse, un type original. Ce qui manque à M. Sainte-Beuve même comme critique, c'est, je le répète , l'entraînement , l'expansion généreuse ; jamais il ne s'est oublié à pousser le grand cri sursum corda. Il est trop l'homme des doutes, il craint trop d'être dupe pour se laisser aller au sentiment profond de l'admiration ; il ne communique pas à ses lecteurs la flamme, parce qu'il ne l'a pas en lui-même; il n'échaufi*e ni ne transporte. Sa préoccupation est tout autre : il veut plaire et non émouvoir, il s'adresse à l'esprit, jamais à l'âme; c'est un lettré, ce n'est pas un artiste ; il commande l'attention et non la sympathie. Voilà le grand tort de M. Sainte-Beuve, « ce qui le classe à son rang et le rabaisse dans l'échelle d'élévation des esprits. »

Ne pouvant donner à cette étude tous les développements qu'elle comporte, je voudrais au moins indiquer le plus de points possible, et tâcher de ne rien omettre de ce qui sert à caractériser le critique. A cet efi'et, je relèverai une ingénieuse observation de M. Sainte- Beuve pour y trouver, non pas un faible, mais le secret de sa force. « Chaque écrivain, dit-il, a son mot de pré-

1. Dans ce passage, pour citer au hasard, où Planche — après sa mort, il est vrai — est traité de cuistre, d'être immonde. Quel to chez un critique qui se piquait d'atticisme! (1891.)

dilection qui revient fréquemment dans le disco'urs et qui trahit par mégarde, chez celui qui l'emploie, un vœu secret ou un faible. On a remarqué que M™® de Sfaël prodiguait la vie ; elle-même a remarqué que M. de Guibert, dans son discours de réception à TAcadémie, répéta je ne sais combien de fois le mot gloire ; tel grand poète épanche sans relâche V harmonie et les flots; tel autre, à l'étroit dans cette civilisation étouffante, ne peut s'empêcher de remonter à une scène héroïque et au monde des géants,.. La devise de Nodier, que je n'ai pas vérifiée, pourrait être grâce, fantaisie, multiplicité ; celle de Senancour est assurément permanence. »

Le mot de M. Sainte-Beuve, que j'ai vérifié, est plume en main. Il se retrouve chez lui toutes les dix pages et révèle les moyens auxquels il doit la sûreté et la rapidité de son travail. Lire plume en main, fixer sur-lechamp ses impressions, voilà le secret pour être préparé sur toutes les questions et accomplir le tour de force des Causeries du lundi. Toujours prêt I telle pourrait être la devise de M. Sainte-Beuve. Il est impossible de le prendre en défaut; à jour dit, sous bref délai*, il peut donner' sur les hommes et les œuvres son avis, non pas à la légère et par aperçu superficiel, mais raisonné et de

1. Rendons à chacun ce qui lui est dû. La correspondance de Sainte-Beuve nous montre le fécond critique entouré d'auxiliaires désintéressés, dévoués et placés au bon endroit pour faire les recherches et fournir les documents Ainsi aidé on est plus sûrement et plus rapidement prêt. (1891.)

fond. Don particulier tout à fait distinctif et qui le rend, sans conteste et par excellence,

Arbitre expert sur tous les cas<

Dans la fable de la Fontaine, ce vers, qui s'applique avec tant de justesse à M. Sainte-Beuve, qualifie, comme on le sait, un saint homme de chat. Je n'ai pas couru après le rapprochement, mais, puisqu'il se présente, je n'ai garde de le repousser. Il me semble qu'il ajoute un trait à la figure que j'ai entrepris d'esquisser. Littérairement, M. Sainte-Beuve offre bien des rapports avec la race féline. Même quand il joue et qu'il badine, on sent qu'il a des griff*es, et ses caresses ont plus d'une fois laissé sur l'épiderme de ceux qui les avaient essuyées des traces ^sanglantes. J'entends les hommes; avec les femmes, M. Sainte-Beuve rentre ordinairement les griffes et fait patte de velours. Son volume de portraits de femmes se distingue d'ailleurs par d'autres qualités que l'aménité. Jamais il n'a eu plus de charme, de grâce et de souplesse, un art de nuances plus exquis, une pénétration plus fine et en même temps plus discrète, qu'en écrivant sur ces intelligentes et délicates personnes, M°»®de Gharrière,M°® de Staal, W^ de Gaylus, M°»« de Longueville, M"® de la Vallière; je cite au hasard, il faudrait les citer presque toutes. Il les a beaucoup étudiées, il les connaît bien et il l'avoue ingénument. « Avezvous donc été femme, monsieur, pour prétendre ainsi nous connaître? — Non, madame, je ne suis pas le devin Tirésias, je ne suis qu'un simple mortel qui

vous a beaucoup aimées. » Voil'à une raison à laquelle se rendront toujours les femmes et même les hommes. Sa passion a porté bonheur à M. Sainte-Beuve; elle lui a créé un monde sur lequel il règne en maître. Ceux qui ont tenté les mêmes études ne sauraient lui être comparés : sa supériorité sur M. Cousin — à Téloquence près — est incontestable. Les quelques pages qu'il a consacrées à M"*® de Longueville éclairent mieux cette héroïne que les gros volumes de son confrère, bourrés de textes et de pièces à l'appui. C'est un homme du monde qui cause excellemment et non un rhéteur qui fait la leçon.

Je me suis quelquefois figuré M. Cousin et M. Sainte- Beuve vivant dans le xvii® siècle et reçus chez la sœur du grand Condé. M. Cousin passe fièrement dans l'antichambre, foudroyant les laquais du regard; il ouvre brusquement la porte du salon, s'avance la tête haute, faisant résonner ses talons; il va droit vers la duchesse, s'agenouille devant elle avec exagération, se répand en invectives violentes contre la Rochefoucauld, prononce maladroitement le nom de Nemours, puis, se mettant bientôt en scène, il parle de son culte, de son adoration du beau et du bien, s'étourdit de l'éclat de sa voix, se grise de son geste et sort en triomphateur. M. Sainte- Beuve, au contraire, salue les valets, entr'ouvre la porte du salon, glisse sur le parquet, s'approche discrètement de M™® de Longueville, la laisse parler, l'écoute sans l'interroger, s'insinue peu à peu dans son intimité, reçoit une première confidence avec un intérêt qui en

amène d'autres, s'efface, se recueille, observe et profite. De ces deux visiteurs, lequel comprendra et sentira mieux M™* de Longueville, lequel la fera mieux connaître aux autres ?

En résumé, si le poète* et le romancier sont dès à présent condamnés à l'oubli, le critique tiendra une place importante dans l'histoire littéraire de notre temps ^. Il a eu une influence véritable et un rôle, ce qui n'est pas très commun. Chercheur infatigable, son rôle a été d'élucider bien des points obscurs, de mettre en lumière des figures injustement restées dans l'ombre, de découvrir des faits nouveaux par une conscience de travail et un amour des lettres qu'il faut louer hautement^.

1. Eh feuilletant un catalogue d'autographes, j'ai trouyé une appréciation de M. Sainte-Beuve par M. Layerdet, marchand d'autographes, que je liyre aux curieux sans la commenter :

« 3* Les Enuirons de Parisy couplets qui ne renferment aucune idée, mais beaucoup de mots et de virgules, autographe signé Joseph Delorme , comme il signait quelquefois ses poésies , 2 pages in-8*. » (Vente Laverdet du 6 juin 1849.)

2. Les nouveaux venus le jugent tout à fait à rebours. Contesté comme critique, il est remis en honneur comme poète par les décadents, comme romancier par les intuitivistes (pardon du mot!). (1891.)

3. A notre époque de confusion littéraire, on se rend bien compte de l'utilité de son rôle. Comme nous aurions besoin d'un autre Sainte-Beuve, moins nerveux, moins vindicatif, plus désintéressé, pour mettre, au nom du goût et du sens commun, un peu d'ordre dans notre chaos « sur cette mer flottante où nous voguons sans pôle ni boussole », ainsi qu'il le reconnaissait déjà en 1862 ! Je cherche parmi nos nombreux critiques, dont quelques-uns ne sont pas dépourvus de talent, celui qui pourrait s'emparer de l'autorité nécessaire et devenir une sorte de directeur intellectuel. Peutêtre y en aurait-il un s'il écrivait aussi nettement qu'il pense! (1891.)

J*ai dit, chemin faisant, ce qui lui a manqué pour être un maître, ses torts et ses défauts ; au lieu de me répéter, je préfère terminer, comme j'ai commencé, en citant M. Sainte-Beuve et en lui appliquant, bien entendu avec une réserve pour le dernier trait, ce jugement porté par lui-même : « Distingué mais non supérieur, il a des finesses, des artifices de détails, mais point de (grandes) vues et encore moins de caractère. »

A M.- Ernest Bersot, membre de l'Institut,

Ce 4 décembre 18661.

Mon cher confrère ,

Je vous lis ce matin dans les Débats, et, le croiriezvous ? moi qui vous lis toujours avec un entier plaisir, je viens vous faire une querelle. Vous vous êtes jeté bien vite sur une question générale, et vous Tavez aussitôt posée ou, mieux encore, traitée avec le bon sens élevé qui est vôtre. Mais, permettez-moi de vous le dire, il ne s'agissait pas tout à fait de cela. M. Vattier a fait des portraits, des portraits fort personnels; il a dit du bien des uns, du mal des autres ; il a dit beaucoup de bien de notre cher Sacy, ce qui n'a jamais compromis personne (surtout lorsque Sacy était encore rédacteur en chef des Débats) ; il a même fait acte d'impartialité sur Viennet, ce qui n'est pas non plus merveille : celuilà, Viennet, il a porté la vanité (comme on l'a dit spirituellement) jusqu'au point où elle devient une vertu; mais à l'égard de quelques autres, qu'a fait M. Vattier ? qu'a-t-il été ? — A mon égard, je le déclare, M. Vattier n'a été ni plus ni moins qu'un libelliste.

1. La lettre de Sainte-Beuve est datée du jnéme jour que Tarticle de M. Bersot.

Trop bien traité peut-être, du côté de Tesprit, pour tous mes derniers ouvrages et mes Causeries, je suis perpétuellement dénigré et insulté par lui du côté moral et pour le caractère. De vous à moi, je vous le dis, c'est une infamie. J'ajouterais, si j'osais, c'est une absurdité, car il est impossible que l'homme qui mériterait une partie des éloges donnés par M. Vattier à une si longue série d'articles de critique littéraire pût être celui qu'il présente si odieux au moral, ou si ridicule pour toutes ses œuvres antérieures.

Il est évident que M. Vattier a une passion politique qui a fait tourner dans ses mains la balance. Et il me semble qu'un mot d'avertissement sur ses inégalités de poids et de mesure méritait d'être dit, même par un ami, quand il a votre autorité.

Je n'ai lu que depuis peu cet article de M. Vattier, et c'est à l'occasion d'un travail sur l'Académie dont je me suis chargé pour le guide Ulbach-Hugo. J'avais pris, par la même occasion, les Quarante Médaillons de TAca^ demie de Barbey d'Aurevilly. Au lieu de documents, je me suis trouvé avoir deux libelles.

Il y a un endroit où M. Vattier, esquissant en deux mots une biographie perfide, dit que, porté sur les fonds secrets et mon nom y ayant été lu dans la publication de listes qui se fît en 1848, je donnai ma démission de bibliothécaire à la Mazarine: Il veut bien ajouter, comme par grâce, qu'il croit que c'est injustement que

j'avais été sofïpçonné. En attendant, Tinsinuation est lâchée; on la retire, il est vrai ; mais il y a chance qu'il reste une vague impression de salissure. Tout cela est indigne. Quoi ! lié dès 1824 au Globe avec tous les hommes devenus depuis ministres; vivant dès 1832 dans la familiarité, je puis dire, des Pasquier, des Mole, des Thiers ; bibliothécaire de la Mazarine depuis 1840 seulement et parce qu'il était presque scandaleux que

tant d'hommes puissants, mes amis, me laissassent logé au quatrième dans une chambre d'étudiant à l'hôtel garni, ne demandant qu'à obtenir de la considération et à garder de la dignité dans mes rapports de société où je vivais en égalité avec les meilleurs sur le pied de l'esprit; élu membre de l'Académie française en 1844 et dès lors confrère des principaux personnages politiques, j'aurais été acheté en définitive, en l'an de grâce 1847, pour la somme de cent francs; et ces cent francs seraient sur les fonds secrets I Ma foi, c'est trop bête. Tout cela a d'ailleurs été expliqué de reste, et votre voisin, mon ami Charton, vous dira mieux que personne comment les choses en 1848 se sont passées. Ma démission de la Mazarine a été volontaire, opiniâtrement Volontaire; j'ai refusé de MM. Garnot, Reynaud et Charton toutes les explications, incomplètes alors, et, à défaut d'explications qu'ils ne savaient comment donner, les réparations qu'ils avaient l'amitié de m'offrir (comme d'être, avec mon ami Ampère, inspecteur -examinateur dans les provinces pour l'Ecole administrative du Collège de France); j'ai refusé d'eux toute marque publique de

confiance, parce que ma délicatesse avait été blessée d'un seul instant de doute de la part de ce brave mais un peu étourdi Jean Reynaud. N'ayant pas le sou, j'ai été gagner honorablement mon pain en Belgique, tout comme Deschanel depuis, tout comme vous-même, très noble monsieur, vous l'avez fait ailleurs en des temps différents, à l'époque de votre démission. Voilà ce que M. Vattier a tronqué et travesti avec un faux air de concéder la vérité.

Cet ex-collaborateur de M. Lalanne et de M. Laurent Pichat * est si peu critique dans le vrai sens, si peu clairvoyant quand il s'agit de moi, qu'il va jusqu'à m'attribuer, du temps que j'étais poète novateur, je ne sais quels sots couplets sur les Entrons de Paris, et cela parce qu'il a lu cette attribution faite à un Delorme sur le catalogue d'un marchand d'autographes : comme si mes titres poétiques, tels quels, n'étaient pas imprimés et recueillis, marqués à leur cachet, bon ou mauvais, mais essentiellement distinct. Il y a un endroit où, à propos d'un livre sur Chateaubriand que j'ai eu le courage de faire, M. Vattier exprime son dégoût. Ahl ce dégoût, je

1. « Vous m'avez un peu étonné, l'autre jour, tous le dirai-je ? avec le nom de L... P... Ils peuvent avoir des qualités et ils en ont, j'aime à le croire, mais ce sont des hommes de parti ; ils écrivent sous le pseudonyme dans des journaux violents et ennem.is, ils insultent en croyant peut-être bien faire. » {Lettres à la Princesscy p. 55.)

Il était indispensable de citer ce passage qui explique pourquoi mon nom est accolé à celui de Laurent Pichat, dont je m'honore d'avoir été le collaborateur purement littéraire.

le rends bien à ceux qui ne peuvent supporter la vérité, et qui n'attribuent le zèle de la produire tôt ou tard qu'à des motifs bas et personnels.

Enfin, mon cher monsieur Bersot, tout ceci est pour vous dire que, puisque vous êtes un des organes de la vraie critique, de celle qui est probe, ingénieuse, élevée, il y avait pour vous, dans les éloges que vous donnez à un auteur qui est sans doute de vos amis, une légère ou plutôt une ferme réserve à faire, non pas en mon nom, mais au moins en général, sur ce qu'il pouvait y avoir d'injuste et même d'outrageux dans quelquesunes de ses appréciations académiques. Car ce ne sont pas seulement ses conclusions, mais les éléments de ses conclusions qui offensent; et ce qui est faux, à ce degré blessant, mérite d'être noté. Il y a eu là, de sa part, je ne crains pas de le répéter, une véritable diffamation à mon endroit.

En un mot, si, dans un livre que j'aurs^is eu à juger, Bersot avait été traité avec l'indignité dont M. Vattier a usé à mon sujet, j'aurais cru devoir faire remarquer à l'auteur qu'il se trompait quelquefois du tout au tout.

Mais voilà que je causa déjà avec vous comme si j'étais votre voisin.

Tout à vous.

SAiNTE-Beuvr.

Il était loisible à M. Sainte-Beuve de ne pas se déclarer satisfait d'appréciations où cependant la part de Téloge, comme il Ta reconnu, était distribuée d'une main libérale; mais que, cinq ans après, il se soit senti blessé au point de perdre si complètement l'équilibre et de se répandre en injures et en divagations indignes de son goût et de son esprit*, quelle misère I et quel trait de caractère I

Quand les directeurs de la Correspondance littéraire me proposèrent d'exprimer, en toute sincérité, ma pensée sur une catégorie de nos contemporains, je ne me dissimulai pas les dangers de l'entreprise. Un instant j'eus la naïveté de croire que je les avais conjurés; je venais de lire sous la signature d'un écrivain circonspect, M. Alfred Mézières, ces lignes rassurantes : « Qu'il est difficile de bien parler des contemporains, de se garder, en les jugeant, de trop de complaisance ou de sévérité, de se placer d'avance à ce degré de justice et d'impartialité où la postérité se placera, si elle s'occupe d'eux! M. Vattier y excelle à force de sagacité et de mesure^. » Du compliment — et je regrette d'être dans la

1. Sainte-Beuve, « cet homme d'esprit à colères de dindon », est un mot à retenir de Barbey d'Aurevilly. C'est bien le moins que je fasse intervenir l'auteur des Médaillons de VAcadémiey puisque nos deux noms ont été enchâssés dans la même invective. On peut dire moins pittoresquement, en se servant toutefois d'une expression de Montaigne, que ce critique — qui ne pouvait souffrir d'être critiqué — n'avait pas toujours l'âme en bonne assiette.

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