XXII AVANT-PROPOS
Sainte-Beuve ; c'est cet esprit qui fera vivre sa critique, et c'est lui qui l'eût encore fait vivre, quand bien môme elle eût été encore moins informée et moins érudite.
Au reste, même à ce dernier point de vue, elle est encore dans l'ensemble remarquablement solide et substantielle. Même de nos jours, après tant de découvertes et d'exhumations en tous sens, il y a encore beaucoup à y prendre. Il faut enfin rendre à l'écrivain cette justice qu'il ne s'est guère épargné pour donner à son œuvre toute la perfection de forme et de fond dont elle était susceptible. « Il faut avoir connu Sainte-Beuve, a dit quelqu'un qui l'a vu de fort près *, il faut avoir connu Sainte-Beuve, pour savoir l'importance presque maladive qu'il attachait à l'orthographe d'un nom propre, à un renseignement, à une date. Il voulait tout voir de ses
1. Edmond Scherer, Etudes sur la littérature contemporaine : Sainte-Beuve, tome IV, p. 107-108. — En une journée, nous dit l'un de ses secrétaires, en une journée et tout d'une haleine, au risque de se fouler le pouce ou le poignet, il couchait l'article sur de petits feuillets, de son écriture menue et cursive, à peine tracée, et qu'il était ensuite assez difficile de transcrire. Puis il se relisait pour donner le dernier poli, effaçait l'apprêt, l'air de rhétorique inhérent à l'improvisation, et tâchait de rendre sa phrase aussi souple que la parole... Le purisme, qui retient et glace, était sacrifié à l'aisance, au naturel, à d'aimables négligences. Entre une expi'ession correcte et un tour neuf et hardi, pas la moindre hésitation ; la grammaire attrapait son soufflet. » (A.-J. Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues, p. 222-224.)
AVANT-PROPOS XXUI
propres yeux, tout vérifier. II avait vraiment la religion des lettres.
A partir du commencement des Lundis, sa vie entière fut dominée par les conditions de la tâche qu'il avait entreprise. Ces gracieux articles sortaient d'une cellule de bénédictin. La porte de Sainte-Beuve était fermée, honnis le lundi, jour de la publication, devenu jour de repos et de vacance. Les livres dont il avait besoin avaient élé réunis d'avance dans les bibliothèques publiques par des amis dévoués. Les lectures faites, les passages marqués, il faisait un premier jet de son article, il le bâtissait, selon son expression. Après quoi, il le reprenait en sous œuvre, le rédigeait, dictant à son secrétaire, saisissant lui-même la plume de temps en temps, intercalant, modifiant, cherchant. Tous les scrupules du savant (?) et de l'artiste étaient à la fois en éveil dans ce labeur, et jusqu'au dernier moment. Le vendredi, l'article était fait ; Sainte-Beuve respirait ; il allait lire son travail à Véron (je parle des premiers Lundis, de ceux des années 1849 et suivantes), dont il prisait le tact bourgeois, puis il restait à dîner avec lui et quelques amis. La tâche n'était pourtant pas encore finie ; après la rédaction venait la correction des épreuves, et il en fallait deux, trois quelquefois pour satisfaire à ses exigences. Le samedi et le dimanche y passaient; alors l'autre semaine était déjà là, il y avait un nouvel article à ébaucher. Tel est le prix que coûtent les choses parfaites, les choses durables ! »
XXIV AVANT-PBOPOS
« Les choses parfaites » : !e mot peut sembler un peu hyperbolique. Mais, tout compte fait, je ne suis pas bien loin de souscrire à ce jugement.
Fribourg, août 1902.
VICTOR GIRAUI).
NOTE PRKr.TMTNAlHE
II y a dans les études critiques de Sainte-Beuve, — et cela ressort peut-être des pages qui précèdent, — tant de renseignements épars et imprévus sur toutes sortes de sujets et de personnages, que l'utilité d'une Table alphabétique et analytique n'aura pas besoin sans dou'e d'être longuement démontrée. On peut dire, en effet, qu'en l'absence de cette Table, une bonne part de l'œuvre critique de Sainte-Beuve serait à peu près inutilisable pour les travailleurs, et ceux-ci ne cessaient de réclamer la publication d'un index qui viendrait compléter ceux qu'on a déjà dressés pour le Port-Royal et pour les Causeries du Lundi et Portraits Littéraires. Celui que nous leur présentons aujourd'hui embrasse les vingt et un volumes des Premiers Lundis, Portraits Contemporains et Nouveaux Lundis. Il a été à peu près conçu sur le modèle de celui que M. Pierrot a publié à la librairie Garnier pour la première série des Lundis. Mais, outre les noms propres de personnes, on y a compris les noms de journaux et de Renies : il nous