‹ Sainte Brigitte de Suède, sa vie, ses révélations et son œuvreChapitre 103 sur 132 · Klottret i Vadstena · texte numérisé non relu

Klottret i Vadstena

8AINTB BRIGITTE. 16**

à la bienheureuse. Plus large quTrbaîn V, le nouveau pontife permettait l'érection d'un unique monastère pour les frères et les sœurs du Sauveur, et fixait des détails de titres et d'élection comme les avait souhaités la mère de Tordre nouveau *.

Cependant, une commission composée de trois cardinaux auxquels on adjoignit huit de leurs collègues, dont deux amis de la sainte : EIzéar de Sabran et Nicolas Garracciolo, était chargée du procès de canonisation de Brigitte. Le pape remit tous les documents qu'il avait entre les mains, y ajoutant, peu après, l'attestation par Tévêque de Linkœping de miracles obtenus en 1377 et en 1378, puis de nouvelles lettres du roi, de la noblesse, du clergé régulier et séculier de Suède que Magnus d'Ekaet un autre prêtre de Vadstena venaient d'apporter à Rome ^ Au mois de juillet 1379, les commissaires présentèrent une liste de cinquante et un articles sur lesquels on devait déposer ^ Du 18 juillet 1379 au 13 mars 1380, les témoignages se succédèrent sans arrêt. Le premier qui parla devant la vénérable assemblée fut le cardinal EIzéar de Sabran ; après lui vinrent Magnus d'Eka , Catherine fille de Brigitte,

1. La question de la règle est traitée en détail (Acla SS. i. XV. 419, 426), par le P. Buœus. Le savant écrivain démontre qu'il n'y a point eu deux constitutions différentes approuvées l'une par Urbain V et l'autre par Urbain VI, mais un remaniement de la même œuvre que le dernier ponlife sanctionna le 3 décembre 1378 (Celse, 139, n» l) ou 1379 (^Diar. an. 1379. Ciacconins Vita et ras gesta Pont. Rom. II. 636, 638, 640, 641, 644. 647.) par la bulle : Mis quœ pro divlni c-ultus augmenta.

2. Pioc. Can. f.I. IIL f. 73 à75 r.f. 237, 240, an. 1379 d. 18 Januarii.

3. Proc. Can. f. 4, 18. Les trente-huit premiers traitaient des vertus de la sainte, lo trente-neuvième attestait la notoriété des faits rapportés, les onze suivants énuméraient les miracles, le cinquante et unième affirmait la notoriété de ces miracles.

LatinoOrsini, ranci en évêque de Jaen, Malansel, Guillaume Williarnson, Françoise des Papuzeri, Golizia Orsiniyle prieur d'Alvastra^ Nicolas Garracciolo et d'autres encore '. Ges témoins racontaient les événements de la vie de la sainte, puis ils affirmaient la délivrance de grands périls, la guérison de malades, d'infirmes , de fous, la résurrection de morts par des prières à Brigitte. Au cours de l'audition des témoins, on reçut cinq lettres ' concernant la cause pendante, et lorsqu'on coordonna tant de dépositions, on regretta le silence d'un des guides de la vie de Brigitte : Pierre de Skeninge, endormi dans la paix du Seigneur dès 1378. Puis ou remarqua que durant ses fréquentes apparitions à ses dévots, la sainte ne les entretenait jamais des affaires de la chrétienté ; même les malheurs de la Suède n'appelaient pointles conseils de cette &me bienheureuse. Une seule fois, elle avertit que le Seigneur menaçait le royaume de ses châtiments. « L'humilité etlapénitence.

i. HarUev évêque de Vesteras, le Prieur de S. Jean de Latran, Ottileria Colonna, Lucie Tartari, Thomas de Monténégro, Angla, Jacqueline de Salva, Jacobelli Celgata, Françoise Sarracini, François Nicolay, le curé de Norkœpinget Marguerite Brache.

2. La première contenait Talteslation d*un vénérable moine du Tnmstevère, ami de la sainte ; la seconde énumérail les témoignages de religieux ayant voyagé avec Brigitte; la troisième était la déposition de >'icolas, comte de Noie 'publiée en partie par les Bollandistes,541-542, et par M. Annerslcdt, Scrip. lit, 223); la quatrième rappelait les procédures passées, elle renfermait d*intéresftants récits , entre autres celui de Jean de Pornacio ; la dernière, adressle par la reine Jeanne à l'abbesse de Vadstena, célébrait la guérison d'un enfant, son parent, que des prières ù Brigitte rappelaient à la santé, en présence de plus de trente témoins et des méde. cins dont la science présageait la mort du malade. — Proc Can. /. 100 23r>. Dep, Kater» <iip. 5» arL f. AZ v, Alf. ep. Oien, tvp, 4&* ^ 178 v. — Johann» 1 régime Siciliœ Epiit, ad S. Calharinam, ex cttd. ir.sv. Bib. Uptaltœ n« 15. Rietz. Scriptoret suecii Medii j^Jvi II!. Lund 1843, 221-222.

« ajoutait-elle, peuvent seules changer la justice divine « en miséricorde. » Sans doute, voyant les chevaliers, le haut clergé et tous les actifs de la nation ardents à lutter pour ce qu'ils déclaraient le bien de leur pays, elle ne les avait pas trouvés assez sincères, car elle adressa son unique avis à une mendiante d'Alvastra, dont elle avait jadis guéri les membres fracturés. Les vertus de cette pauvresse donnaient une telle force à son témoignage que nul n'en douta *.

La canonisation de Brigitte fut résolue. Gomme trois ans auparavant, on la proposa en consistoire public devant le pape. Volontiers Urbain VI eût inscrit la vénérable Suédoise au livre d'or des saints ; mais le schisme qui divisait l'Eglise le contraignit à une sorte d'inaction. Recueillie loin des événements du siècle, Catherine interrogea le Ciel avecanxiété: qu'allaient devenir .Pœuvre et la mémoire de sa mère ? La Providence répondit en plaçant devant la fille de Brigitte la femme choisie comme héritière de la grande mission de cette sainte : la réforme de l'Eglise et de la chrétienté par le retour du pape à Rome. Comment Catherine de Suède connut-elle Catherine Benincasa de Sienne ? Une ambassade qu'Urbain VI entendait leur confier, les mit en rapport pour la première fois.

L'abbesse de Vadstena fut surprise du contraste qu*offraient Brigitte et la continuatrice de son œuvre. Du groupe fidèle de chrétiens dont la constante prière dé. fendait le chef de l'Eglise en péril, une vocation semblable avait appelé ces femmes à son secours. Toutes

1. Proc. Can. Dep. P. de Alvastro sup 45- art, f. 230 r.—Acta SS. 544.

deux étaient comblées des faveurs divines attachées à leur vocation particulière : la science infuse, les lumières prophétiques, la pénétration des âmes et la plénitude de grâces réservées aux apôtres. Mais qu'elles se montraient dissemblables d*état, de condition, d'é« dncationet dénature! Combien les dons de TEsprit- Saint étaient divers et différemment manifestés en chacune ! La vénérable veuve suédoise, nourrie dans les mœurs de la féodalité, élevée à Técole des plus doctes de sa patrie, s'était instruite de tout ce que des maîtres peuvent enseigner avant que la science infuse illuminât son esprit; pourtant sa théologie ne portait le sceau d'aucune école, et elle n'avait point eu l'occasion de se plier aux loisd*un ordre religieux, pas même du sien. La jeune vierge italienne sortait du peuple et ignorait ce que les hommes professent ; quand TËsprit incréé l'avait éclairée, il lui avait appris tout ce qu'elle savait, même à lire; puis, afin qu'elle ne fût pas étrangère au sein de la famille spirituelle, où un irrésistible attrait la poussait à solliciter le plus humble rang : celui de tertiaire, il lui révélait miraculeusement Tadmirable théologie dominicaine,et faisait d'elle une disciple et une émule de saint Thomas d'Aquin. Brigitte avait courbé au joug de la direction une nature indépendante; Catherine Benincasa se sentait portée à l'obéissance religieuse dentelle n'avait point fait vœu.Lafière Scandinave s'é« tait à regret mêlée au vulgaire; sans effort, la plébéienne siennoise paraissait, se cachait, parlait et se taisait, s'ouvrantàtous avec une vraie candeur, non pour dévoiler son âme, mais pour montrer celui qu'elle y portait : son Maître et son Epoux. Si de la vie extérieure q^ passait à la.

vie intérieure, combien plus vivement s'accusait le contraste I La transformation de ces deux âmes dans le Christ prenait une forme différente selon Tidée qu'elles se faisaient de lui. Catherine aimait le Médiateur entre Dieu et la créature surtout comme la vraie lumière qui illumine les intelligences ; Brigitte l'aimait surtout comme le plus noble des chevaliers, comme le victorieux Libérateur de l'humanité. Près de Jésus, Catherine cherchait les idées directrices de sa vie ; Brigitte demandait au triomphateur souverain de porter à l'action toutes ses facultés. L'une se recueillait pour comprendre et obéir , l'autre implorait une impulsion qui la précipitât vers le but. Pénétrée des clartés surnaturelles, la fille de Saint-Dominique rayonnait d'une foi éblouissante; la fondatrice de l'ordre du Sauveur possédait au plus haut degré la force d'où jaillit une admirable espérance. Aussi Catherine enseignait à se conduire, et Brigitte commandait. Le Dialogue écrit par la vierge de Sienne éclairait l'intelligence ;les Révéla tioris de la veuve suédoise s'adressaient surtout à la volonté pour la soumettre à Dieu. Par son exemple et sa persuasion, la dominicaine portait à expier avec le Rédempteur les péchés d'autrui ; la fille des rois entraînait les êtres vers la pénitence comme un héros mène son peuple à la victoire, en brisant tous les obstacles.

Plus semblable à la vierge de Sienne qu'à sa propre mère, l'abbesse de Yadstena discernait de son regard de sainte, non seulement les nuances de grâces et de vertus en deux âmes surabondamment riches des richesses divines, mais le caractère qui distinguait la part de chacune dans cette grande œuvre du retour de

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la papauté que leur concours devait accomplir. Au service de l'Eglise, Brigitte avait dépensé tous les jours d'activité d'une longue existence et Catherine de Sienne y consacrait F ardeur empressée de s'immoler. Ce que Brigitte avait commencé par sa vie donnée à TEglise, Catherine Tachèverait par sa mort ofierte pour l'Eglise; ensemble ces deux épouses du Christ obtiendraient de lui le rétablissement du saint-siège à Rome.

L'abbesse voulut savoir tout ce qu'avait fait la nouvelle servante de la papauté, depuis qu'elle remplaçait Brigitte. La dominicaine raconta donc que dès 1373, inspirée du Saint-Esprit^ elle s'adressait au légat du pape en le priant de s'occuper de la pacification de ritalie et de la croisade. Puis elle parla des querelles des républiques italiennes avec le saint-siège» de ses propres etTortspour les ramener dans Tobéissance ou l'alliance de l'Eglise ; de ses lettres à Grégoire XI e^ à divers cardinaux au sujet de la réforme du clergé et du retour des souverains pontifes à Rome. Avec la simplicité propre aux saints, elle faisait le récit de son ambassade en cour d'Avignon, où les Florentins l'envoyaient traiter de la paix avec le pape. Elle no cachait point ses luttes contre le faible pontife, indécis de quitter la France; sa victoire quand, éclairée de lumières surnaturelles, elle put lui révéler le vœu qu'il avait fait dès avant son élection, de rentrer comme pape dans la ville des Apôtres. Elle regrettait les difficultés que la mort de Grégoire jetait dans la pacification de Florence et se félicitait de l'avènement d'un Italien au trône de saint Pierre. Mais le schisme, qu'elle aussi avait prédit, portait un coup cruel à ses espé-

rances. En vain, dès 1378, elle exhortait le sacré collège à ne point sortir de la soumission jurée à Urbain YI, en vain elle le suppliait maintenant d*y rentrer : l'épreuve d'un anti-pape était infligée à l'Eglise.

De même que Tabbesse de Yadstena avait saisi Topposition des caractères de sa mère et de la jeune italienne» elle comprit que leurs moyens d'action sur les papes étaient dissemblables. Brigitte agissait surtout par le don de prophétie. Ses conseils à Clément VI, Innocent YI, Urbain V et Grégoire XI étaient de ceux qui jettent dans la conscience non seulement les lumières du présent, mais celles de l'avenir. Gomme un rayon unique d'une inconcevable puissance, cette lumière éclairait le devoir dont l'amour est l'origine et la fin. Le pape n'avait plus en quelque sorte qu'à se révolter contre sa con* seillère ou à lui obéir. Au contraire, dans ses lettres aux souverains pontifes Grégoire XI et Urbain YI, Catherine de Sienne mettait en action tout ce qui peut séduire le cœur, persuader l'esprit et convaincre la raison: la sage politique qui fait la grandeur des Etais et leur donne la paix, la dignité de l'homme, tout cela s'ajoutait à l'appel de Dieu. La vierge dominicaine répandait sur les sentiments et l'intelligence des papes une lumière qui pénétrait toutes leurs facultés; eux-mêmes étaient contraints de raisonner, de prendre des partis, de discerner le devoir qu'il leur fallait accomplir.

Le schisme troublait toutes les consciences, les âmes les plus droites cherchaient la vérité sans la trouver. Catherine de Sienne et Catherine de Suède n'avaient pas hésité à encourager les cU^ét^en^ dt^ns l'obéisri

sance à Urbain YI qui l'ayant su présenta la jeune tertiaire à Tabbesse. Il avait résolu d'unir leurs efforts et d'en user pour ramener sous son autorité une souveraine qu'il venait, par sa hauteur, de jeter dans le parti de l'anti-pape Clément Vil : Jeanne I** de Naples. La reine s'était montrée satisfaite de Télévation d'un de ses sujets au trône pontifical ; elle l'avait témoigné en comblant Urbain VI de cadeaux et en lui adressant ses félicitations par son grand chancelier. L'accueil du pape avait mortifié le messager et blessé Jeanne qui répondit, le 20 novembre 1378, en reconnaissant Robert de Genève. Urbain sentait sa faute, il espérait que la sainte de Sienne, estimée de Jeanne, saurait par son éloquente parole calmer cette irritation, et il donnait Catherine de Suède pour compagne à l'humble siennoise, afin de mettre son ambassadrice sous la pro* tection du souvenir laissé par la bienheureuse Brigitte., Au premier mot, la dominicaine se déclara prête à partir; mais l'abbesse de Vadstena se refusa péremptoirement au voyage. Les conseils de sa mère étaient oubliés de la reine, elle n'entendait point faire un acte inutile et entreprendre une mission pour laquelle Dieu ne lui donnait ni armes ni espoir. Urbain VI ne témoigna pas de mécontentement de ce refus. Ce furent les événements, et non le manque de zèle du souverain pontife, qui empêchèrent la canonisation de Brigitte.

Partout le pape devait se défendre contre les schismatiques, préserver sa personne de leurs armes et de leurs embûches, ses Etats de leurs incursions, la chrétienté de leurs mensonges. L'Eglise militante luttait

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pour vivre, avant de rendre gloire à TEglise triomphante. Catherine de Suède, dont les ressources pécuniaires étaient épuisées, s'éloigna de la Ville éternelle, après un séjour d'environ cinq années. Elle laissait le procès de canonisation de sa mère pleinement terminé ; il n'y manquait que l'approbation pontificale. Urbain VI protégea Tabbesse au delà de ses Etats, lui donnant des lettres pour les seigneurs des terres qu'elle devait traverser, et un prélat comme escorte, jusqu'au pied des Alpes. Les cours d'Italie et d'Allemagne offrirent l'hospitalité à la voyageuse, mais elle préféra demeurer dans les monastères, afin de s'instruire pour la conduite de l'ordre du Saint-Sauveur. La seule trace de son passage à travers TEurope fut sur les terres des chevaliers Teuloniques, oh elle guérit, par l'imposition des mains, un de ses serviteurs dangereusement blessé. . Le 6 juillet 1380, Catherine rentra dans son monastère. Sa famille religieuse comprit qu'on tie la garderait point; son beau visage portait ce reQet de la mort que tous voient avec angoisse sur des visages aimés. Cependant l'abbesse reprit sa charge. Pour le temporel, son frère Birger fut le premier à lui rendre des comptes; elle put le louer de son administration; elle ne le loua pas de sa conduite. Au mépris de ses devoirs évidents, des conseils qu'il avait demandés et reçus, Birger venait de se remarier. Sa sœur lui prédit que puisqu'il avait connula volonté divine et refusé de s'y soumettre, il verrait mourir ses deux fils, prophétie bientôt réalisée, châtiment qui releva vers le ciel les yeux de Birger, dont, sur terre, la postérité avait disparu. Parmi les nouveaux bienfaiteurs de l'ordre, Catherine se plut à

faire inscrire son neveu Pierre Ribbing. Passant à Rome pour se rendre en Terre Sainte, le gentilhomme, qui n'avait point d'enfants, faisait à sa tante présent de plusieurs terres pour le couvent de Vadstena. Il ne prévoyait pas que ce dépouillement volontaire précédait de peu le grand abandon- exigé par la mort. Déjà le second fils de Marthe et de Sigvid Ribbing s'était noyé par accident ; il ne restait plus trace de la descendance du « larron » que Brigitte avait tenté de convertir, mais le souvenir de cette famille vivait dans la maison de prière fondée par la sainte.

Vadstena possédait alors plus de cent domaines. Les travaux de construction avaient marché avec tant de rapidité que Tabbesse prévit la consécration prochaine du monastère. Sa voix encourageait les ouvriers; s'ils souffraient, sa main les guérissait. L^un d'eux étant tombé des voûtes de la chapelle^ ses compagnons apportèrent à Catherine le corps tout mutilé : elle lui rendit pleinement la santé ^ En même temps qu'elle veillait au temporel, l'abbesse n'oubliait point le spirituel. Dès son retour elle faisait promulguer par Tévêque de Linkœping la bulle 'd'Urbain VI et elle ne négligeait rien pour donner l'esprit de la règle aux vingt-deux moines et aux trente-cinq religieuses qui s'étaient groupés sous son gouvernement *.

- 1. Proc. Can. Beat. Kater. Dep. Fr, Olavi et 55. An, in art. !• f, 35

^. Kl, i VadtUna 14. L'ordre du Saint-Sauveur se recrutait comme les autres familles religieuses. Les enfants illégitimes étaient exclus pour les raisons ordinairement invoquées, et on ne pouvait sortir, après avoir prononcé ses vœux, qu aftn d'entrer dans un institut plus austère, par exemple celui des Chartreux.

Au cours de devoirs vaillamment accomplis, l'appel de rÉpoux se fit entendre. Catherine inclina la tète; Son âme tout entière répondait : « me voici. » Se sentant frappée du coup mortel, elle désira paraître devant son Dieu dans la pureté que la tristesse de toute imperfection ajoute à l'innocence de tout péché. Tandis que sa patience édifiait le monastère, et en particulier la converse chargée depuis cinq ans de son service, il fallut que Magnus^ ou le vieux confesseur du couvent, Jean surnommé F autre Chrysostome^ entendissçnt, non plus une fois, mais plusieurs fois le jour, le récit de ce qu'elle nommait ses fautes. Même au seuil de Téternité, Notre-Seigneur laissait Catherine dans la voie du sacrifice, car la maladie dont elle souffrait était d^une nature qui ne permettait pas de recevoir l'Eucharistie, et l'hostie ofl^erte à son adoration * ne lui fut point donnée en nourriture. Toute la vie de Catherine portait un caractère d'attente. Mariée, elle avait renoncé à l'amour humain de son époux pour cette union plus parfaite qui se cimente après la mort. Veuve, elle n'avait point consolé la dernière heure de celui qu'elle recommandait sans trêve aux miséricordes divines. Religieuse, elle ne portait pas Thahit de son ordre et n'y avait pas fait de profession régulière. Abbesse, elle n'était point élue à son emploi et ne voyait pas la consécration de son monastère. La grande œuvre de sa vie, la canonisation de sa mère, restait inachevée. Elle partait pour le voyage suprême privée de viatique. Sans

1. Selon la r^gle, es sœurs lui apportèrent Tostensoir, lui disant : Fidtt tua profkiat tibi adsalutem et vilam œlernam. Extrav. XXXVlïl,

Le moNâstèrs de vadstena. «^41

une plainte, elle se tourna vers le ciel^ el une dernière fois elle attendit. Ses lèvres ne prononcèrent pas une parole; son cœur gardait le secret de l'entretien qu'elle avait avec le Christ. Doucement les ombres de la terre se dissipèrent aux lumières d'en haut. Gomme ces fleurs qui ouvrent au soleil leur corolle fermée et lui gardent tout leur parfum, son âme s'épanouit ; quittant le corps usé, elle s'exhala dans les profondeurs intimes de l'amour réservées aux vierges *.

La conlréef entière se reposait dans le jour du Seigneur, et le couvent de Vadslena n'était pas seul à prier autour de la mourante, quand les oiseaux du ciel qui, en ces temps de foi, avaient la coutume de chanter l'entrée des saints dans la gloire, vinrent par milliers se percher près des fenêtres. Au moment où partit Tàme de Catherine, de nombreux regards furent attirés à l'horizon par le lever d'une étoile dont l'éclat éclipsait tous les astres. La lumière nouvelle montait au ciel; planant au-dessus du monastère^ elle vint, pareille à un cierge béni de Dieu même, garder la morte jusqu'à l'heure des funérailles.

La sainte s'était endormie dans la paix du Christ le 22 mars. Ceux qui voulaient assister à ses obsèques se rassemblèrent. Thord, évêque de Strengnœs, tou* cha une dernière fois la main qui, en 1373, l'avait aidé à monter au trône épiscopal, et la main glacée qu'on croyait immobile jusqu'au jour de la résurrection serra fortement celle du prélat. Catherine, à ce qu'il

ApoC' XIV, 4.

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crut, lui rappelait ses devoirs d*état. Le prince Eric, fils du roi de Suède, une foule de grands seigneurs fiers de leur parenté avec la morte, secondaient Birger et Cécile, les seuls survivants des enfants de Brigitte, dans les devoirs qu'ils rendaient à leur sœur.

Vadstena pleura en Catherine non seulement sa première abbesse, mais encore Brigitte, cette fondatrice de Tordre que le monastère n'avait point connue. S'occupant de la nouvelle sainte, les gens du siècle parlaient surtout de sa mère ; les œuvres, les miracles, la gloire de celle-rci éclataient à leurs yeux, tandis que Tâme voilée de celle-là échappait aux regards. Comprenant le mot: Beati pauperes spiritu, si souvent redit à propos d'elle *, non comme le signe de son détachement de ce qui est indigue de Tintelligeuce, mais comme un manque de sensibilité aux choses de Tesprit, ils voyaient en elle un être sans personnalité^. Pourtant, si on avait offert aux moines, aux religieuses et aux intimes amis de Tordre Télernité bienheureuse de Tune ou de l'autre des deux vénérab 'es femmes, ils eussent hésité dans leur choix. A côté de la carrière glorieuse fournie par Brigitte, ils discernaient TintelJigence de Catherine, Tactivité de ses souffrances, sa vie répandue aux pieds du Maître comme le vase de parfums brisé par Marie Magdeleine. Selon la mesure de son amour pour lui, Dieu a mesuré la part de douleur imposée à Catherine,

1. Proc. Can. Beat. Kater. Dep. Fr. Maith, in art. 6» /*. M r. Fr. Joh. Fr. 01, et Fr. Mari, in 8' art. f, 29 r. 35i?. et 48 r. Fr. Johan. etSr Marg, Clausd. in ?<> f. 28 et 60 r. — Vila Kater, 262, 263.

2. C'est aussi le sentiment de M. Hammerich. Après avoir attribué à l'abbesse de Vadstena un livre apocryphe: Sjâlens Trôst, la Consolation de Vâtne, il ajoute: « elle était un peu bornée. j>

déclaraient-ils; « goutte à goutte » il lui a demandé « le sang de son cœur», et durant une existence de cinquante années, sauf quelques mois à Rome, jamais la victime n'est restée passive, jamais elle n'a cessé de s'offrir en sacrifice volontaire. Or nous le savons : « Si « tous les cœurs des hommes étaient un seul cœur, « il ne pourrait, sans se briser de joie, contenir le « moindre des salaires que le Christ donnera dans « l'éternité à la moindre des peines endurées pour l'ace mour de lui ^ »

1. Und waren aile Herzen ein Herz, sie mochten nicht ertragen den mindesten Lohn.denich geben will in Ewigkeit um dasmindeste Leiden, dasein Mensch von Minne um mich leidet. H. Suso. Ewige Weisheit. XIII.

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