‹ Sainte Brigitte de Suède, sa vie, ses révélations et son œuvreChapitre 2 sur 132 · LETTRE DE S. G. U^^ LAG RANGE · texte numérisé non relu

LETTRE DE S. G. U^^ LAG RANGE

^vIqCE de CHARTRES

Madame,

Vous n'en êtes pas à votre premier essai, et il y a longtemps que j'ai vu ce grand excitateur, ce grand éveilleur d'âmes, Mgr Dupanloup, vous exhorter, voue, dame du. monde, à prendre courageusement la plume et à écrire des vies de saints et de saintes; et avec une docilité admirable vous avez obéi, suivant d'ailleurs d'illustres exemples placés bien près de vous ; et vous n'avez point eu à vous en repentir. Votre vie du Bienheureux Pierre Fourier et celle de Sainte Catherine de Sienne ont déjà édifié, élevé et fortifié bien des âmes. C'est un apostolat aussi cela, et en ce temps ne faut-il pas que tous soient apôtres? Prévoyant que les fatigues de la prédication et du saint ministère ne lui seraient peut-être pas toujours possibles, saint François de Sales avait choisi pour lieu de sa future retraite ce délicieux petit coin de Savoie, Talloires, où nous pourrons encore, disait Taimable saint, je cite de mémoire, servir Dieu avec notre plume, et là les bonnes pensées nous tomberont drues et menues comme la neige de ces montagnes. Bien qu'en plein Paris, les bonnes pensées vous sont tombées aussi drues et menues pour cette Vie de sainte Brigitte ; difBcile à écrire assurément, mais que vous avez pu achever, avec une érudition, pardonnez-moi de le dire, Madame, vraiment étonnante, votre étude sérieuse des sources, vos citations suédoises, latines, grecques et même

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hébraïques me permettent de parler ainsi ; et avec une maturité, une fermeté, une expérience des choses de l'âme et de la vie, enfin une perfection de style qui, à mon humble avis, mettent ce dernier ouvrage au-dessus peut*ètre encore des précédents.

Le sujet eût pu effrayer les plus courageuses ; dans la vie de cette très grande dame, princesse, grande maîtresse du palais des rois suédois, vivant toujours à la cour ou au milieu du plus grand monde^ épouse et mère tour à tour heureuse et éprouvée, non pas seulement la piété, la haute piété, mais le surnaturel le plus extraordinaire, Textase, les visions, les révélations, sont à rétat continu, et se mêlent à la vie publique la plus active, aux préoccupations relatives aux événements religieux et politiques les plus considérables de son temps. A un point de vue, c'était là le grand intérêt de Touvrage ; à un autre point de vue, c'en était peut-être Técueil, surtout quand il s'agissait d'un livre destiné à trouver beaucoup ' de lecteurs parmi nos frères séparés que votre but évident est d'attirer et non pas de repousser.

En fait de surnaturel il y a, de nos jours surtout, deux écueils à craindre : tout admettre, tout rejeter. J*accorde bien qu'il ne faut pas heurter de front et comme à plaisir un siècle incrédule en lui jetant à la face des miracles non constatés, et qu'il serait téméraire, je dirais même impie, de refouler dans Tincrédulité des âmes malades, par un zèle qui n'est ni selon la science ni selon la charité. Mais, en principe, je crois non seulement à la possibilité, mais à bi fréquence de ces choses surnaturelles, et en fait je suis bien plutôt disposé à m'édifier et à accepter qu'à disputer; et j'ai toujours été touché de ces paroles d'un auteur spirituel moderne, le P. Saint-Jure : « Il ne faut pas mesurer la bonté de Dieu à notre petite raison et à notre cœur étroit et rétréci ; les pères quoique sérieux jouent quelquefois et bégaient avec leurs enfants. On ne doit donc pas trouver étrange si Dieu, le vrai

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père des hommes, a des bontés si aimables et des douceurs si charmantes pour les saints qui sont ses plus chers enfants, et pour juger de la sûreté des témoignages qu*il leur en donne, il faudrait avoir l'amour qu'il a pour eux etqu'ils lui rendent. »

Mais les mystiques rapports des âmes avec Dieu et de Dieu avec les âmes, est-il possible de les saisir ? N'échappent-ils pas par leur délicatesse et leur sublimité même à Tobservation, à l'analyse, aux règles, aux procédés scientifiques ? Il n'en est rien, et de ces choses-là aussi il y a une science, une vraie science, ayant son objet propre, déterminé, ses principes poses par la sainte Ecriture, sa partie expérimentale donnée parla vie des saints et la vie quotidienne des chrétiens; sa méthode par conséquent, et ses maîtres, cette grande école de théologie mystique qui a traversé les siècles ^

Mais vous n'aviez pas, Madame, à revenir sur les constatations authentiques qui ont été faites et sur les débats qui ont eu lieu au sujet du surnaturel dont est remplie la vie de votre sainte. Le procès de canonisation, ses écrits qui ont tant occupé les théologiens, sont là ; tout simplement vous aviez à les mettre en œuvre, et vous avez su les fondre dans vos récits avec un art que je ne puis ne pas louer, une mesure que les lecteurs compétents apprécieront, et une piété dont ne pourront manquer d'être édifiés ceux de vos lecteurs qui ne seront pas complètement étrangers aux choses chrétiennes. De ces derniers, en trouverez-vous ? Les autres ne seront peut-être pas sans éprouver certain étonnement ; mais peu à peu le sens mystique en eux s'éveillant, le charme des choses divines les pénétrera; transportés tout à coup et sans effort sur ces hauteurs sublimes, ils y respireront un air si différent de celui qui s'appesantit sur

I . Un docte ecclésiastique de notre temps, M. l'abbé Ribet, ancien profétseur de théologie, a publié, il y a quelques années, sur ces mitièret HeTéet, an ouvrage très remarquable, intitulé : La Mystique divine.

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nos bas-fonds, que volontiers ils répéteront le mot de Tapôtre ! devant le Christ transfiguré sur le Thabor : « Il est bon d'être ici, dressons-y notre tente. » « Je me nourris, disait Tange de Tobie, d'une nourriture que vous, mortels, vous ne connaissez pas. » C'est un peu cette nourriture céleste que vous offrez. Madame, à vos lecteurs, et que, si je ne craignais de mêler le profane au sacré, je comparerais volontiers à cette divine ambroisie dont parlait Platon et qui faisait pousser les ailes de l'âme. Ce sera moins le lait des enfants que le pain des forts. En tout cas : Otez, serais-je tenté de dire à vos lecteurs, les sandales de vos pieds, la terre que vous foulez est sainte. Et ceux qui, après avoir purifié leurs esprits et leurs cœurs, ne craindront pas de se laisser emporter par vous dans votre vol, je puis leuf promettre de vraies et pures délices, et, avec le dégoût des vulgarités terrestres, l'attrait des choses saintes, des aspirations inconnues vers les hauteurs ; grand secours assurément pour leur progrès dans la vie chrétienne.

Veuillez agréer, Madame, l'hommage de mon profond et dévoué respect en Notre-Seigneur ; et en nos communs souvenirs,

f Fr , év, de Chartres.

Chartres, le 19 mars 1892, fête de saint Joseph et deuxième anniversaire de notre sacre.

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