Rev. IV, 71. Extrav. XCVIII
onze ans auparavantellecontemplaUdurant une extase^ « Tu te souviens, mon épouse^ lui dit-il, du ciel troublé « que je t'ai montré à Stockholm. Ce ciel, c'était le « royaume de Suède ; il devrait être paisible : il est « agité par la tempête des tribulations, par les exactions « et les iniquités. Le roi et la reine, qui brillaient à « régal du soleil et de la lune, sont aussi noirs que des « charbons éteints. Comment s'en étonner, puisqu'ils « ont changé de volonté et de mœurs ? Pour opprimer « mes amis, ils ont élevé un homme de la race des « vipères. Mais la chute du dragon sera plus prompte « encore que son élévation. Mes amis, délivrés de leurs « souffrances, seront exaltés, et on dira : les ténèc bres qui environnent Magnus égalent sa splendeur « passée. ]>
Soutenu^ soit ouvertement, soit en secret par. Taristocratie, le clergé, le duc de Mecklembourg et le roi de Danemark, Eric l'emporta sur son père. Un pacte, dont le châtelain d'Ulfâsa fut l'un des signataires^ exila le favori, son frère et ses partisans ; ce pacte accorda au jeune prince de porter conjointement avec Magnus II le titre de roi de Suède et lui octroya la possession de terres situées au sud du royaume. La gaerre cessa, laissant le duc de Mecklembourg les mains pleines.
Magnus restait en présence d'une difficulté : TaccompUssement des promesses faites au saint-siège par (^assemblée de Jœnkœping. Après des années de pourparlerSy de délais etd'exhortations, la patience du pape
t. Voirchap. iv, p 113.
se lassait, et le 30 mai 1358 Innocent VI formula la sentence d*excommuuicaiion contre le roi de Suède. Fidèle à ses habitudes, Magnus oscilla entre la révolte et la soumission. Il contraignit le clergé de tolérer sa présence aux offices, tandis qu'il implorait à Rome la suspension de son arrêt.
Brigitte, éclairée par des visions, écrivit au couple royal de se rendre en cour d'Avignon et de venir à Rome. Ce n'est point à un voyage qu'elle les convie, c'est à un pèlerinage. Magnus s'y préparera parla confession et la communion. Il ne se revêtira point, selon sa coiutume, de robes longues à l'instar des bouffons et des femmes, mais d'habits virils. Son escorte sera peu nombreuse et il ne fera pas, par ostentation, de largesses sur son passage. Humblement il demandera au souverain pontife le pardon de ses péchés, car, dit le Christ,* des péchés qui atteignent le suprême degré du mal doivent être remis par celui qui a reçu la suprême puissance de pardonner. Si le roi suit les conseils divins, le Dieu des armées le défendra et l'aidera à reconquérir Jérusalem ; le Dispensateur de tout bien acquittera ses dettes ; le Seigneur comptera chaque pas fait pour l'amour de lui, et le mesurera dans l'éternité. En présence d'Innocent VI, Magnus s'accusera avec la plus entière sincérité et le cœur contrit. « Je me suis publiquement parjuré, dira-t-il, j'ai « frappé mes sujets d'impôts injustes, j'ai promu des « clercs indignes aux bénéfices ecclésiastiques, j'ai « persécuté des évêques, j'ai attenté aux lois de mon « royaume et à celles de l'Église; levez la sentence (( qui pèse sur moi ! i> Régénéré par cette confession,
il préférera le repos en Dieu à Taccroissement de son patrimoine. L'objet de son amour sera Thunianité rachetée par Jésus-Christ ; son champ de bataille Jérusalem, qu'il aura la volonté de reconquérir. « Si vous vous « révoltez contre le Tout- Puissant, déclarait la sainte € à la fin de sa révélation, vos flatteurs se sépare- « ront de vous, votre royaume sera divisé, vos jours « seront abrégés. »
La reine Blanche, complice des péchés de Magnus, doit être sa compagne d'expiation. <( N'oubliez pas, « lui écrivit Brigitte, que deux puissances se dispu- « tent votre âme. L'Esprit- Saint vous dit : Los richesses « sont lourdes. Dieu demandera compte de chaque « obole. L'honneur humain est un souffle, les joies <r du corps passeront comme des songes, il faudra « subir le jugement de Celui qui ne pardonne pas plus « à lamidtresse qu'à la servante et ne croit pas la reine « pétrie d'une autre argile que ses sujettes. — L'esprit « du mal réplique : Le Dieu bon se laisse apaiser. « Possédez audacieusement vos richesses, faites-vous « des amis. Vous êtes née pour recevoir des hommages ; < sans argent vous seriez soumise à ceux qui vous « servent ; le pauvre n'a point de consolations. Gardez « votre état royal ; dompter sa chair est dur. — Votre € ange gardien vous montre le ciel, la route qui « mène à Dieu. — L'esprit de ténèbres multiplie ses « mauvaises inspirations. — L'esprit de lumière con- « linué : Tant que vous serez dans votre patrie, l'or- « gueil vous dominera, vous ne renoncerez point au « luxe qui augmente les charges et les souffrances de « votre peuple. Eloignez-vous, gagnez des indulgences
« pour racheter votre âme, et mortifiez voire corps par « les fatigues d'un pèlerinage. — A cela Satan oppose « d'autres arguments. Les pèlerinages, selon lui, sont « le propre d'un esprit inconstant; hors de votre pays « vous serez dépouillée, réduite en captivité, désho- « norée peut-être. L'Esprit-Saint répond et prouve, par « l'exemple d'Elisabeth de Hongrie, qu'on peut trouver a dans la pauvreté des joies qu on ne connaît point a sur le trône ; il déclare que certaines prisons ont été <( le théâtre de bonheurs plus grands que ceux de la « liberté ; il rappelle qu'il n'y a point de déshonneur « sans capitulation de la volonté. »
Cette volonté, à laquelle Brigitte faisait appel, resta énergique pour le mal. Ce fut en vain que la sainte, pressée par l'Esprit de Dieu, multiplia ses instances, montrant à la reine le temps rapide qui l'entraînait vers le jugement. Magnus et Blanche demeurèrent dans leurs Etats comme des ouvriers de malheur, et quand le pape, influencé par son légat, suspendit la sentence d'excommunication, Brigitte perdit toute chance d'être écoutée. Son silence fut d'autant plus triste qu'elle sentait Magnus de mauvaise foi. « Le roi est aveugle, « sourd, muet et paralytique lorsqu'il s'agit des choses « de Dieu , lui assurait la Vierge Marie ; c'est un « lépreux spirituel dont il faut fuir la présence. »
La paix entre Magnus et Eric ne dura pas même une année. A la reprise des hostilités, le roi, la reine et Haquin passèrent en Danemark. Se jetant dans les bras du plus pertide de leurs ennemis, ils conclurent des fiançailles avec Marguerite, fille de Yaldemar, et, à l'aide des armes danoises^ ils se rendirent maîtres de
SA POLITIQUE. 3il
leurs sujets révoltés. « L'homme que vous prenez c pour conseiller est un loup, écrivit alors Brigitte à « Magnus. Il ne peut que tromper et dévorer. Ne « lui donnez ni un pouce de terre, ni des présents, « ni des soldats. Il est cupide et trompeur. Si vous
• mettez en lui voire* confiance, Jésus-Christ vous « réprouvera, et vous serez ridicule aux yeux de vos
• sujets. Voilà, diront-ils, un âne couronné et non « unroi. Vous aurez donc, c'est à craindre, hi douleur (( de perdre votre royaume. » A la reine Blanche, Brigitte parlait en ces termes : « Vous désirez des descendants ( du sang de ce loup ; sachez-le, vous ne vous réjouirez « pas de cette postérité. La semence ne fructifiera « point avec de profondes racines, vos sujets n'auront « pas de joie de votre héritier, car le roi a été injuste « et le cadet a supplanté l'aîné. Quelle est d'ailleurs « l'alliance que vous recherchez ? Celle d'une race
• condamnée par l'Eglise. Au mépris des conditions tf du mariage chrétien, vous prenez une enfant qui n'a ff point l'âge nubile et ne sait à quoi elle consent. Ce « mariage est un mariage de poupées ; en le concluant ff vous cherchez ia gloire temporelle et non l'honneur « de Dieu. La nouvelle reine, fille de parents que « TEglise réprouve, ne subira pas mon courroux, mais « aucun fruit de salut pour le peuple ne germera de « son sang \ i>
Des messagers portèrent en Suède ces révélations. Cependant les plus étranges tableaux frappaient Tima-
i. OUr, le (Us de Marguerite, tnourut jeune, sans postérilë, et TUnion de Ciliiiar fat^ pour la Suède et la Norvège, la cause d'incontestables malheurs .
312 SAINTB BRIGITTE.
gination de Brigitte. Elle avait devant les yeax cinq rois, qui se montraient sous la figure d'animaux. Le premier ne tenait pas les promesses de sa jeunesse : c'était un âne couronné au cœur de lièvre. Le second, loup insatiable, ne voyait pas &a ruine prochaine. Le troisième, pareil à un aigle altier, n'avait que mépris pour tous. Le quatrième, représenté par un bélier, se précipitait sur les royaumes que châtiait la justice divine et en faisait sa proie. Le cinquième gisait comme un agneau qu'on va égorger ; cet agneau n'était point sans tache, mais sa mort devait causer de grands malheurs. Pouvait-on reconnaître en ces symboles les cinq hommes dont les ambitions désolaient la presqu'île Scandinave : Magnus, Valdemar, Albert de Mecklembourg, Haquin et Eric? Brigitte ne le dit pas. Bientôt un sixième roi traversait le monde surnaturel, ouvert à son intelligence, a Tu vois ce prince, disait le Christ « à l'extatique, il déshonorera la patrie des saints, il « répandra le sang innocent et attirera sur son peuple « les colères divines ; l'honneur et la vérité seront écra- « ses, jusqu'à la venue d'un roi qui donnera volon- « tiers sa vie pour la justice, d Ce septième souverain, destiné à régénérer la Suède, n'était point montré à Brigitte *.
Les promesses d'un avenir meilleur restèrent impuissantes à consoler la sainte des nouvelles qu'elle recevait de son pays. Après une réconciliation entre Magnus et le prince Eric, la reine les avait invités à sa
1. Rev. /. 17. — ///. 31 (reproduit VIU, 24). - IV, iS, 55. - F///, 14. 16, 20, 31, 52, 53, 5i, 36. - Extrav. XLUl LXXVIII, XCllL
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table avec la princesse Béatrix. Un repas splendide était servi ; la petite nièce de saint Louis remplissait ellemême les coupes de vin français. Tout à coup Béatrix s'évanouit et expire ; Eric se débat à son tour dans tes affres de la mort, en accusant sa mère. Blanche étaitelle assez perverse pour se venger du fils qui tenait exilé son amant? Les chevaliers se posaient cette question. Le peuple croyait à un meurtre. Déjà, dans les accents doux et tristes qui semblent modulés sur les murmures du vent ou sur les plaintes de la vague^ les pêcheurs chantaient la fin cruelle d'Eric et nombre de paysans se soulevaient. Benoît Algotsson, regardé comme le complice de Blanche, était assassiné, non pas par un crédule meurtrier, mais par la famille de sa femme. On racontait qu'au moment où Tâme d'Eric éprouva les peines du purgatoire, Brigitte entendit son filleul réclamer le secours de ses prières *. Quelque peu fondé que fût ce récit, il se répandit aussitôt parmi les. ennemis du roi et de la reine.
La guerre civile désolait de nouveau la Suède. Magnus voulut prendre un point d'appui dans le peuple, contre la noblesse, et à cette fin il convoqua la première diète générale qui fut appelée à statuer sur les affaires du pays. Cette assemblée ne se réunit pas. Tandis que le duc de Mecklembourg jouait, selon les termes de Brigitte, le rôle du renard dans le poulailler,
1. Commentarii Historioi super nonnunis Revelationibus saDCta Birgitta et de rege Magno. Svrip, III, 16-20. Aucune révélation n'appuie ce bit, qu'on trouve mentionné dans d'autres écrits. Quant à l'empoisonnenent du prince Eric, c'est une certitude pour les anciens historiens et une (tiote fort contestable pour les modernes.
SAIMTB BBIOITTB. 9**
Valdemar, le loup insatiable des révélations, reprenait à Magnus, à Tàne couronné au cœur de lièvre, la Scanie, le Halland et la Blekingie. € Voilà Magnus Smek, « Magnus la dupe d* Albert et de Yaldemar, » criait le peuple de Stockholm à son souverain dès qu'il l'apercevait. A ces voix railleuses, Brigitte, inspirée du Saint- Esprit, joignit de graves accents. « Des hommes venus d'Orient, disait-elle, ont peuplé la Suède; d'autres arrivant de l'Occident occupèrent le Danemark ; les eaux furent prises comme frontière. Magnus ne peut rien distraire de ses Etats. L'extrême limite de sa puissance serait d'engager quelques terres, durant sa vie, si une cause grave l'y obligeait, mais son successeur, l'élu du peuple « qui est le royaume même », devrait les reprendre après avoir remboursé le créancier de la couronne. Quand des territoires sont arrachés à un roi par violence, il en reste le possesseur à d'aussi justes titres que l'amputé garde ses droits aux membres qu'on lui ôte* Le Seigneur déclare à Magnus que s'il abandonne une partie de son royaume il perdra tout pouvoir, et finira sa carrière en traversant la honte et la prison *. »
Brigitte écrivait avec d'autant plus de chaleur que, durant son oraison , elle voyait Magnus entre les esprits qui se le disputaient. Le démon semblait victorieux ; pourtant la sentence restait obscure. Le Christ avertissait sa servante que les prophéties mises sur ses
1. Rev, IV, 3. — Vit 64. Brigitte admet les limites antiques et rationnelles. Cela explique comment elle trouve que Valdemar peat reconnaître la vente de la Scanie, du Halland, de la Blekin^e, de Lister et de Hven à la Suède, tandis qu*elle conteste à Ma^us le droit de reooncerà ces provinces.
lèvres ne devaient pas se discuter aux seules lumières delaraison, et que leur accomplissement pouvait être différé ou même empêché par la pénitence du roi. Déjà la Hère des Miséricordes obtenait un sursis à Magnus el faisait assister Brigitte à une scène qui rappelle les visions d'Ezéchiel et de saint Jean.
Au plus haut des cieux l'extatique aperçoit une sorte de pupitre formé de rayons éclatants, parmi lesquels se jouent les diverses couleurs du prisme. Bien que décomposées elles se reflètent les unes dans les autres de telle manière que toutes apparaissent en chacune. Brigitte ne peut, du regard, mesurer la taille du pupitre. Il soutient un livre dans lequel les paroles ne sont point écrites mais vivantes. Devant lui se tiennent debout un ange et un démon. A gauche, un roi mort a tous les sentiments des daoïnés. A droite, l'âme d'un autre doit endurer les supplices du purgatoire. Entre eux, un troisième monarque, vivant encore, semble enfermé dans une sphère de cristal sur laquelle un glaive est suspendu ; Tange et le démon se disputent le droit de briser ce globe qui, tantôt glacé, tantôt brûlanty oscille sans cesse du bien au mal et représente rinconstance du roi pendant sa vie mortelle, dont le cristal est le symbole , dont le glaive marque le lerme menaçant. Une voix céleste avertit Brigitte que ce spectacle est une figure ; elle conçoit clairement que les trois rois désignent les étals divers de Tàme de Magnus. En dehors du temps, dans l'éternité, le jugement du premier roi retentit. Au mépris des reproches de sa conscience et de la miséricorde divine, qui lui offrait les moyens de se sauver, il a persévéré dans
le mal. Le démon Taccuse, Tange ne peut le défendre, rheure irrévocable sonne ; sa mort a semblé au siècle une fin heureuse, il s'est endormi doucement le sceptre à la main, mais il tombe au pouvoir de Satan. « Malheur à moi, s'écrie t-il ; j'ai été infidèle aux sacred ments de baptême et de mariage et à l'onction royale, € maintenant je dois partager la rage des diables, « prendre part à leurs voluptés, et mettre mon orgueil « sous les pieds de Lucifer. »
Le damné fait place au second roi qu'un démon et un ange accompagnent. L'esprit de ténèbre expose à Dieu les péchés du mort, l'esprit de lumière son repentir. « Si le ciel m'était fermé, je voudrais cependant « servir le Seigneur : » telle avait été sa dernière pensée I <c Démon, articule le livre de justice, tu ne « peux voir cette âme à cause de son éclat ; ange, lu <r ne peux la toucher à cause de son impureté. Toi, « diable, tu assisteras à sa purification ; toi, son garn dien, tu la consoleras jusqu'à son entrée dans la « gloire. Ame, regarde l'ange, participe aux mérites de <r Jésus-Christ, aux prières de la Vierge Marie et de « l'Eglise.
« — Pour te faire comprendre ce que tu vois, répète « le Verbe à Brigitte, il me faut tout envelopper sous a la similitude de corps. Souviens-toi que les anges et « les démons n'ont point de membres et ne parlent pas. (ï Le Pupitre signifie la très sainte Trinité, distincte « comme les couleurs du prisme, une comme le rayon « de lumière. Le livre est l'emblème de l'éternelle Jus- « tice et de l'éternelle Sagesse qui conversent avec les « hommes par le Verbe incarné. Tu dois cette vision à
« ma Mère, en témoignage de ma miséricorde pour les € Suédois. »
Magnus lut la révélation sans vouloir se reconnaître.
Plus tard, cette vision du jugement de Magnus qui deux fois déjà, à quelques années d'intervalle, avait frappé les regards de Brigitte, se reforma sous ses yeux. Dans le soleil, figure du Juge suprême, brillaient les mots : Autorité^ Vérité, Justice. L'Autorité disait qu'ayant tout créé, elle seule possédait le droit de tout juger ; la Vérité ajoutait qu'elle seule ayant tout déterminé, elle seule pouvait également tout juger. Avant de formuler l'arrêt, la Justice rappelait les leçons données à Magnus sur ses devoirs. « Juge, <i s'écria Satan, j'ai fait aimer à ce roi un sujet plus que « lui-même, et à cause de ce sujet il a détesté son propre « fils. Je l'ai porté à commettre des injustices, des « exactions, à livrer les terres de la couronne au sou- « verain d'un autre pays. — Il est juste, répliqua le « Juge, que mes dons diminuent et que les tiens aug- « mentent. i>
Brigitte vit l'âme, appauvrie de grâces, s'enfoncer dans le mal.
Le tableau s'agrandit; au jugement de Magnus succéda un jugement plus étendu. L'Autorité, la Vérité, la Justice, prirent une comnuine voix. € 0 cieux^ chantaient-elles, ô planètes, faites silence. Ecoutez, esprits des ténèbres, le jugement de certains rois de la terre. » L'œil intellectuel de l'extatique s'ouvrit ; elle remarquaqu'cUe n'était point environnée de corps, mais d'esprits. Dans une éclatante lumière parurent les saints de Tancienne Loi. Sur doqzç trônes siégeaient les apô-
très. Près d'eux se tenaient les martyrs. L'univers semblait s'élever jusqu'aux cieux et s'humilier devant le Créateur. En présence de toutes ces générations d'hommes, un prêtre célébrait le très saint Sacrifice de la Messe. A la consécration, les astres firent entendre leur symphonie dans des accents d'une extrême douceur. Les êtres placés dans la lumière s'inclinaient devant l'hostie, oi^ la sainte Trinité apparaissait, quoique le pain vivant restât aux mains du prêtre. Du sein des ténèbres, les démons témoignaient une crainte mêlée d'horreur. La cour céleste s'assembla. De la terre s'élevait une voix faite de la plainte des opprimés. ^ Jugez « nos rois, criait-elle au Tout-Puissant. Peu leur im- « porte de sacrifier nos vies à leur orgueil I » Une clameur sortit aussi de l'enfer : « Jugez nos sou- « verains et nos seigneurs féodaux, vociféraient les ^ damnés ; ils ne se sont pas plus souciés de nos âmes < que de leurs chiens ! » Du purgatoire montaient des gémissements. La peine y était plus dure, à cause du mauvais exemple donné par les monarques et les suzerains. Les saints priaient Dieu de punir les coupables. LaYierge Marie intercédait pour eux. L'Agneau sans tache, immolé sur l'autel, s'adressait à Magnus, lui reprochait son manque de charité, lui ôtait les grâces dont il abusait, et les faisait passer à un souverain futur.
La vision s'effaça. Brigitte devait la révéler, mais le Seigneur ne lui expliquait point si les rois, accusés par leurs sujets, étaient vivants ou morts, s'ils se convertiraient, s'ils appartenaient aux générations présentes ou à venir. Magnus était désigné d'une manière précise
sans être nommé \ On devine comment il accueillit les avis de sa cousine par des paroles que la Vierge adressa peu après à la sainte avec ordre de les com-^ muniquer aux grands seigneurs suédois. « La divine « justice se propose d'ôter le gouvernement au roi et « à sa postérité, i> devait leur écrire Brigitte, «consultez- (( vous secrètement. Cachez vos desseins aux impies, ff Agissez en vue de Phonneur de Dieu. Rendez à la « couronne les terres qui lui sont arrachées. L'un de € vous, ou plusieurs des vôtres, interprètes de tous, « diront au roi sous le sceau de la confession : Vous « avez mauvais renom. On vous accuse de commettre (( les crimes châtiés à Sodome, et votre conduite rend ce l'accusation vraisemblable. On doute de la pureté de • voire foi. Ne vous at-on pas vu entrer à l'église en « un temps où vous étiez séparé de la communion des « fidèles? Larron des biens de la couronne, vous avez « livré la Scanie, vos fidèles sujets, votre fils Eric, aux « mainsde leur plus cruel ennemi. Voulez-vous repren- « drevos terres : nous vous seconderons fidèlement; « sinon abdiquez en faveur de votre fils Haquin. Qu'il « jure de reconquérir les provinces, d'aimer ses sujets, K d'entretenir ses soldats, de gouverner avec justice. « Si vous refusez, le Tout-Puissant choisira un roi meil- « leur. Au cas où Magnus se montrerait rebelle à vos « avis, vous publieriez votre entretien, et vous décla- « reriez ne plus vouloir servir un hérétique et un trat « tre. Si Magnus quitte la Suède, nul de vous ne le « suivra; si Haquin marche sur les traces de son père,
i.Rev. vin, AI, 48,56.
« tous rabandonneront. Réunissant autour de la pierre <c de Mora les électeurs qui, quarante-quatre ans au- <c paravant, acclamaient Magnus, vous élirez un roi '< capable de combattre pour ses sujets, vous lui four- « nirez de l'argent et des soldats, la Mère de Dieu w lui octroiera de l'audace. S'il est parfait, elle le « protégera; s'il ne l'est point, il disparaîtra prompte- « ment *. »
Brigitte envoya sa révélation en Suède, sans s'entremettre dans les querelles entre Magnus et Haquin, sans s'exprimer sur l'élévation au trône de Suède du roi de Norvège, appelé à régner conjointement avec son père, sans blâmer les engagements que le jeune prince, au mépris de sa promesse à Marguerite de Danemark, prenait envers Elisabeth, sœur du ducHenrideHolstein. Lorsque, en 1363, le mariage d'Haquin se célébra avec sa première fiancée, la sainte ignora d*aulant moins les événements tragiques des fêtes nuptiales, qu'elle en ressentit les conséquences. La reine, avec plusieurs chevaliers de sa suite, pariai lesquels était le mari de Cécile, moururent si rapidement, que le vulgaire les crut empoisonnés. Magnus, atteint du même mal, ne dut la vie qu'aux soins d'un habile médecin, Lars Sunasson, qu'il récompensa en lui donnant la
1. Cette révélation (i^jtmt;. LXXX) existe en suédois à la bibliothèque royale de Stockholm, écrite de la main même de la sainte. Elle fait suite à un autre fragment des Révélations (VllI, 56). Le nom de Magnus n'est pas prononcé, quoique ce prince soit clairement désigné par le contexte qui accompagne l'épithète uniforme le roi. Nous ne traduisons pas, in txieno. Une aussi longue citation fatiguerait la plupart des lecteurs, auxquels nous donnons l'idée exacte du fond et de la forme des écrits de Bri^illQ W reproduisant sa révélation sur TEglise.
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main de Cécile '. Le premier mariage de sa fille avait ému la conscience de Brigitte ; le second blessa son légitime orgueil. L'élévation de Marthe aux fonctions de grande maltresse de la cour fut loin de la consoler. Le caractère de sa fille aînée ne lui semblait pas fait pour former l'enfance à la vie. C'était la verge à la main que dame Marthe poussait dans les sentiers de la vertu la jeune reine et sa propre fille, Ingegerd Knutsdotter. Marguerite se révoltait et ne cédait qu'à la force. Ingegerd apprenait Part do feindre, et non l'obéissance.
De graves périls menaçaient Magnus et Haquin, tandis que cette pauvre reine de onze ans restait sous la férule. Les gentilshommes chargés de conduire en Suède Elisabeth \ Tautre princesse fiancée au jeune roi^ s'unissaient au duc de Holstein afin de venger l'outrage fait à sa sœur. Autour d'eux se serrait la noblesse, indignée de la cession de la Scanie, du Halland et de la Blekingie au Danemark.
Les dernières nouvelles que le prieur d'Alvastra apporta à Rome, étaient d'autant plus graves pour Brigitte, que ses lévélations ne semblaient point étrangères au parti qu'on venait de prendre. Un groupe de nobles seigneurs, parmi lesquels se trouvaient les sénéchaux d'Upland et de Néricie, l'un son neveu, Tautre son fils, et l'ancien précepteur de ses enfants, Nicolas Hermansson, devenu évéque de Linkœping, allaient
1. Hittoria Sveti» et Gothi», Joannis Magni Gothi. Imp, Bomœ 1554. apudJ. M, de Viotlis Parmensem in u^dibut 5. BirgWœ, XX, 669 -McHCHl. 738. 1.
i. La jeane princesie prit le voile en Allemagne. Quelques auteurs la font entrer au monastère de Yadstena. L'erreur est évidente, puisque le coQvent n'éUit pas fondé.
322 SAINTE BRIGirrE.
proposer la couronne à Taîné des fils du duc de Mecklembourg qui, par sa mère, était le neveu de Magnus.
Les arguments de la raison, les traditions de la féodalité, s'unirent aux lumières surnaturelles de Brigitte pour lui prouver que ni la loi suédoise, ni le principe monarchique ne seraient violés par la déposition de Magnus. La soumission à un roi, les lois humaines, pensait-elle, sont une suite de la dégradation de rhomnje qui, après avoir refusé « l'obéissance à son Dieu, est tenu d'obéir à son semblable *, tant que l'autorité de ce semblable garde le caractère de Pautorité divine, dont elle émane. Si cette autorité devient lyrannique, si le roi est accusé d'hérésie, s*il méconnaît absolument Tintérèt moral et matériel du peuple, il faut le déposer •. A ses yeux, Magnus n'était donc point un être inviolable, mais un mandataire responsable qui devait perdre le pouvoir, s'il était indigne de l'exercer. Les hommes du Nord, n'ayant janaais connu l'anéantissement des races latines devant le César romain, n'introduisaient pas dans la monarchie cette sorte de culte que les souverains de Constantihople obtenaient du Bas-Empire et la maison de Souabe des Allemands. Comme les Scandinaves qui n'avaient point pratiqué les universités de Paris ou de Bologne, Brigitte ignorait le droit romain, qu'elle désignait sous le terme vague de c loi de l'empereur >. Si les légistes, cette plaie du moyen âge, avaient commenté devant