Hev, V!. 49 et lOi
&tne était telle que nul vide ne laissait place au péché. Aussitôt que la jeune israélite connut la lai, elle Tobserva. Les prophéties sur la venue du Messie roccupaient; pour les méditer, elle s'éloignait dés hommes, et suppliait le Seigneur de la laisser vivre jusqu'à ce qu'il naquît. Quoiqu'elle se jugeât indigne d'un tel rôle, elle espérait servir la mère de Dieu, et fit vœu de rester vierge. Elle donnait aux pauvres tout ce qu'elle possédait. Après sa présentation au temple, elle rechercha la solitude, de crainte de voir, d'entendre, ou de dire quelque chose qui déplut au Seigneur. En son intelligence, la volonté divine se reflétait comme en un miroir, et ainsi que le lis se meut au gré du vent, le corps sacré de la Vierge se mouvait au souffle du Saint-Esprit. Joseph savait son vœu, qu'il s'était engagé à respecter, et aimant la pureté d'intentions, de pensées, de paroles et d'actes de Marie, il Tépousa pour la protéger.
Brigitte croyait accompagner les chastes époux au sortir du temple. Remontant vers le Nord, elle s'éloignait de Jérusalem et entrait dans la vallée fleurie de Nazareth creusée, comme un berceau, au Hanc bleuâtre des montagnes. Losanges avaient, disait-on, emporté à Lorette la maison de Joseph et de Marie, mais une portion de la sainte demeure, taillée dans le roc, était restée au lieu béni où, selon la parole de l'Évangéliste^ « le Verbe se fit chair. » Là Brigitte contemplait la très sainte Vierge en oraison. Devant Marie se tenait l'ange. Les paroles du messager céleste prononcées, la Vierge dit au tout-puissant Amour ce seul mot d'obéissance : « Que votre volonté soit faite. 3> Déjà l'éternelle Vérité slncarnait en elle. Pleine de beauté, de suavité, de
force, d*allégresse, Marie s'humilia dans un anéantissement complet et sincère. Puis la Mère du Rédempteur obéit à Tal trait qui la guidait vers les parents du Précurseur.
Gravissant les montagnes de Judée, Brigitte parvint àHébron, et elle s'imagina être le témoin de la scène dont elle tenait le récit, comme pour l'Annonciation, des lèvres de la très sainte Vierge. Klle entendait les paroles au-dessus de nos pensées et de nos conceptions que, sous l'inspiration du Saint-Esprit, Marie proférait dans l'excès de son allégresse. Après quelques jours passés à louer Dieu avec sa cousine, la Vierge se demandait ce qu'elle rendrait au Seigneur pour son inexprimable grâce, ce qu'elle répondrait aux interrogations des hommes, à celles de Joseph. Un ange, semblable à Gabriel, apparut et lui dit : a Notre K Dieu, qui est éternel, demeure en toi, ne crains (c pas ! Il parlera pour toi. Sa puissance et sa sagesse «c achèveront son œuvre. > Quant au protecteur de la Mère et de l'Enfant, peut-être un doute pénible effleura-t-il son âme mais, grâce aux révélations d'un messager céleste, ce doute ne la pénétra pas et il environna la Vierge de respect et d'amour. Dans l'attente de l'heure de Dieu, qui imposait à son Fils de naître selon les lois de la nature humaine, Marie s'unit au Verbe par l'oraison. La vérité divine renfermée en son sein l'illuminait au point que nul ne pouvait la tromper.
Durant Toctave de l'Assomption, Brigitte se dirigea vers Bethléem. Ouverts aux mystères de la foi, ses yeux ne voyaient ni les montagnes de Moab, derrière lesquelles se lève le soleil, ni celles de Judée qui le ca-
chent à la fin du jour. Se laissant porter par l'âne sur lequel on Pavait placée, elle cheminait, oublieuse d'Abraham, de Jacob, de David, d'Elie, qui avant elle avaient foulé ce sol ; elle passait indifférente au souvenir de saint Jérôme, dont les écrits lui étaient familiers * ; ravie en extase, elle écoutait les récits de la Vierge Marie. Par un étroit sentier, elle parvînt au sommet de la colline d'oii Bethléem domine une longue vallée. Sans s'arrêter au sanctuaire, elle descendît à la crypte, et s'agenouilla dans les lieux mêmes oîi le Christ était né. Lorsque Brigitte baisa le sol qui reçut le corps nouveau-né du Rédempteur, une ineffable vision, cette vision que la très sainte Vierge lui promettait depuis vingt ans, ravit ses regards. Marie, vêtue de blanc, entre dans Tétable suivie de Joseph, qui conduit le bœuf et l'âne. Le saint vieillard allume une lampe, la fixe à la muraille et se met en prière près de la porte. Cependant la Vierge quitte son manteau et son voile, laisse tomber ses longs cheveux sur ses épaules, s'agenouille adossée à la crèche, les yeux fixés au ciel, les mains levées vers le Seigneur ; immobile, en extase, elle attend. Soudain l'enfant natt, comme naissent les hommes, mais en respectant l'intégrité de sa mère, et sans qu'une goutte de sang soit répandue ; il semble seulement à Marie que la moitié de son cœur s'est échappée d'elle-même quand Jésus s'est élancé de son sein avec joie, avec hâte d'entrer en ce monde. Une lumière éclatante rayonne du Dieu fait homme ; elle éclaire la grotte, que remplissent les concerts des anges : « Soyez
. Reu, IV. 21. - r/. 56.
« le bien venu, mon Dieu, mon Seigneur et mon Fils, d dît la Vierge-Mère à l'enfant. Jésus pleure en tendant les bras. Elle le prend, le réchauffe sur son sein et le revêt de langes neufs. Joseph rentre, il s'approche d'eux, versant des larmes de joie ; il aide Marie à mettre Jésus dans la crèche. Silencieux, ces deux gardiens du Christ se prosternent etTadorent. Le temps n'est point venu de révéler au monde le mystère de la Nativité. Pourtant voici les pasteurs ; dans la joie et l'amour ils saluent leur Dieu sous les regards de Brigitte. Les rois mages arrivent ensuite ; Marie ne s'étonne point de cette visite ; instruite parles prophètes, elle l'attendait. Jésus accueille par un sourire les premiers hommes qui le reconnaissent pour leur Sauveur, et cette expression joyeuse des traits de son Fils, que la Vierge-Mère ne connaissait point encore, se reflète sur son propre visage, joie rapide comme toutes celles qui descendent sur ferre. Déjà la consolante vision de la Nativité a disparu. Brigitte ne perçoit plus rien de surnaturel, mais elle se souvient de ses visions passées. Jadis, le jour de la Chandeleur, elle a pénétré en esprit dans le temple de Jérusalem; il était remplid'anges et d'élus, au milieu desquels se tenait le grand prêtre, la Vierge-Mèr9et l'enfant ; un glaive sanglant était le symbole des douleurs à venir de Marie. A Bethléem la sainte écoute de nouvelles leçons. La Mère du Christ se sent destinée à souffrir plus qu'aucune autre créature de Dieu, cependant les paroles du vieillard Siméon la frappent au cœur ; tant qu'elle fut sur terre, la plaie demeura. Chaque fois qu'elle regardait le corps du « bel enfant né pour combattre », elle voyait ce corps immaculé dans les tor-
tures de la Passion. Peu après la sainte famille fuyait devant les émissaires d*Hérode ; par son obéissance aux décrets divins, le Rédempteur rachetait la révolte d'Adam. Le premier acte de soumission du Verbe entraîna son premier miracle ; dès son entrée en Egypte, les idoles des Pharaons ne rendirent plus d'oracles et leurs temples s'écroulèrent.
A la fin du mois d'août, les pèlerins se dirigèrent vers le Jourdain ; bien que ce voyage fût fatigant, au point qu'on en mourait parfois, Brigitte entendait se purifier dans les eaux où Notre-Seigneur avait été baptisé. Sui* vaut le vallon de Bethléem, la sainte et ses compagnons passèrent avec une difficulté extrême les montagnes rocheuses situées vers l'Orient. Les dangers qui tenaient à la nature du sol n'étaient pas seuls à les menacer. Souvent des caravanes entières disparaissaient, massacrées par les Arabes. Brigitte ne songeait point aux périls; elle méditait l'Évangile, et les commentaires qu'elle en recevait de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère. Elle se représentait Jésus soumis aux moindres désirs de Marie et de Joseph, travaillant, acceptant la pauvreté, l'aumônemème, guérissantles malades, exorcisant les possédés, discutant avec les hommes afin de les instruire des choses invisibles de la vie future, aidant Marie à unir sa volonté à celle du Tout-Puissant quand les angoisses de l'avenir, prédit par les prophètes, venaient fondre sur la Vierge-Mère. Mais elle aimait encore plus à se figurer le Rédempteur environné de lumières célestes, entouré de milices angéliques et uni par la prière à son Père éternel.
Au terme de leur journée de marche, les voyageurs
LA T£RRE SAINTE. 449
aperçurent à leurs pieds la vallée du Jourdain. « Ce ce fleuve, dit le Seigneur à sa servante, est l'image du n monde. Ses eaux, tantôt hautes^ tantôt basses, figuc rent la prospérité et l'adversité du siècle, qu'il faut « traverser, comme jadis Hélie traversa le Jourdain^ « avant d'entrer au désert pour entendre les secrets de a Dieu >• Les pèlerins atteignirent les flots rapides et dorés dans lesquels le Sauveur reçut le baptême. Grâce à ses visions passées, Brigitte voyait en imagination la scène qui ouvre la carrière publique du Messie. « Voilà mon ami Jean, i» disait le Christ. Sous le baptême du Précuseur, la sainte contemplait Jésus avec les traits que lui avait d<^peinls Ja Vierge-Mère, à laquelle il ressemblait. Vigoureux, élancé, plus grand que lamoyenne des hommes, il était sans aucune imperfection ; la barbe, les cheveux et les sourcils d'un blond éclatant ; le front et le nez droits, les yeux ^i beaux et si purs que leur regard plaisait à ses ennemis eux-mêmes ; les lèvres minces et rouges, le teint légèrement coloré. Celui qui devait épuiser le calice des douleurs humaines réjouissait par sa présence. Même ceux qui ne soupçonnaient pas sa divinité disaient : « Allons voir € le fils de Marie, il console la souffrance de nos « cœurs ^ »
Brigitte ne visita point le lac de Génésareth, mais le Christ lui paria de la foule qui le suivait sur ces rives. c Les uns, lui disait-il, venaient à moi pressés par l'a- € mour, d'autres cédaient à l'occasion, à la curiosité ;
1. La description que Brigitte fait du Christ est considérée, dans sa patrie, comme l'expression la meilleure du sentiment de la beauté au moyen âge . Srer. MedeL /, 160.
« un grand nombre avaient Tàme pleine de colère, d'en- (c vie, de trahison ; aux simples, je parlais simplement, d aux sages je tenais un langage plus élevé. Les para- (s. boles et les énigmes dont je me servais provoquaient a: les questions et éclairaient les esprits de bonne vo- « lonté ; quant aux hommes peu sincères, témoins véd ritables selon Touïe, ils étaient de faux témoins selon ((. l'intelligence et ne comprenaient pas mes paroles. <i Les récits évangéliques, continuait le Maître, ont (( aussi de la diversité dans leur commune vérité ; les a uns rapportent mes paroles, les autres en manifestent <L le sens. » Enfin sur cette terre d'Orient, patrie des poétiques légendes, le Seigneur gardait sa servante des confusions. « Il faut, luiassurait-il, distinguer entre TEa criture inspirée du Saint-Esprit et les pieux travaux ce des chrétiens. Seuls les Évangiles qu'admet TEgiise « sont dictés par la science divine. 2>
A leur retour du Jourdain, les pèlerins s'arrêtèrent au premier sépulcre d'où sortit un corps ressuscité, et leMaitre commenta pour Brigitte les faits que rapporte rÉcriture ; il lui montra la faveur qu'il avait faite à Lazare en le laissant rentrer dans le temps, et mériter une vie meilleure pour l'éternité. Cette faveur était une figure de la résurrection des âmes par la grâce, qui les arrache à la mort du péché. Brigitte le comprit, et elle courut s'agenouiller au saint sépulcre, berceau de tous les ressuscites. Ses yeux ravis par l'extase apercevaient le Libérateur des âmes. Gomme les saintes femmes, elle vivait près de lui ; à sa suite, elle gravissait le mont des Oliviers, et le Messie lui décrivait l'Ascension. « Des- (i cendu ici-bas en pèlerin, disait-il, je suis remonté
« vers mon Père en conquérant. Jadis on voyait les « croisés regagner leur patrie après la victoire, suivis « de captifs délivrés du joug; ainsi j'ai pénétré au ciel, « ainsi j'ai ramené dans ma pairie les captifs qu'aux « limbes et sur la terre j'ai arrachés à Satan. Marie, qui c< a reçu tous les enseignements de la foi catholique, « a été laissée avec les hommes pour les convertir, les « instruire, les fortifier et les consoler, pour défendre « la doctrine chrétienne partout attaquée, pour soute- « nir la constance des apôtres que leurs persécuteurs « pouvaient ébranler. »
Le Cénacle s'ouvrait aux yeux de Brigitte. Autour de Marie elle discernait : Pierre, le premier des apôtres, grâce à la vocation et au choix ; Jacques, ce fils de Zébédée qui par sa patience et l'ardeur de sa parole mérita d'entrer le premier dans la gloire ; Jean, le plus sublime des évangélistes, dont la chasteté attira l'amour de Jésus ; Barthélémy, qui avait si promptement abandonné ses richesses pour courir au-devant du labeur et des supplices ; Philippe, plus soucieux d'engendrer des ftmes à la vie éternelle que de continuer une race illustre ; Thomas, dont la foi, puisée au cœur entr'ouvert de son Maître, devait persévérer dans la perfection de l'amour ; André, qui embrassait la eroix ; Matthieu, le docteur des âmes ; Jacques le Mineur, semblable au Fils de Marie par les traits du visage; Simon, l'amant de réternelle Sagesse ; Thaddée au cœur pur ; Mathias, dont l'humble détachement des biens terrestres faisait oublier les cupidités du traître Judas. Marie entretenait Brigitte de la douleur que lui avait causée la séparation d'avec Jésus, des extases où elle retrou-
vait son Fils *. Jean, vierge comme elle, témoin de la Passion à sescôlés, Taidait à subsister. Plus de quinze ans après l'Ascension, i*ange Gabriel lui apparut. « Ton Fils m'envoie t'aïfnoncerque le temps est venu « de monter vers lui afin de recevoir ta couronne, » dit-il à la Reine du ciel.
« Connais-tu l'heure oîi je dois quitter le monde ? » demanda Marie au messager. Gabriel ne répondit point à cette question, (c Les amis de ton Fils enseveliront « ton corps, » ajouta-t-il, puis il disparut. La Vierge- Mère fit un dernier pèlerinage dans tous les lieux où le Christ condamné à mort avait souffert, et le souvenir de l'amour de Jésus la remplit d'une telle joie, que son pauvre cœur humain, de tous les cœurs le plus ardent d'amour envers Dieu et les créatures, ne put contenir tant d'allégresse : il se brisa. Aux yeux des hommes elle sembla s'endormir et son âme se perdit dans l'amour infini.
La Vierge ne révéla point à sa servante ce qu'elle ressentit alors. « Tu ne saurais me comprendre, » dit-elle. Cependant la sainte contemplait la Reine des anges, belle d'une triple beauté, reflet de la beauté divine, recouverte d'une tunique éclatante comme l'or des ravons du soleil, revêtue d'un manteau aussi bleu que l'azur céleste, couronnée de sept lis rehaussés de sept pierres précieuses, emblèmes de ses vertus. Elle entendait le Rédempteur proclamer Marie
1. Fr. Gajetan Benitez de Lugo {Anal. Jur. pontif, 19» ser. 1880. 911) met les Révélations (I, 8) en contradiction avec sainte Thérèse. Cette discussion porte sur un point de théologie, à savoir si les apparitions de Notre* Seigneur sont personnelles ou si elles se font par le ministère des anges.
LÀ JERRE SAINTE. 453
la fleur dont le parfum l'emporte sur tous les autres, rarc-en-ciel, Tarche de la nouvelle et de Tancienne alliance, Taurore du matin, Taimant qui attire les pécheurs. De même que saint Jean-Baptiste avait été le précurseur de la première venue du Christ, la Vierge, dans toute sa miséricorde, devait précéder Tayènement du Juge sévère des vivants et des morts.
Au terme de la route par laquelle les apôtres, environnés d'innombrables esprits célestes, avaient porté le corps immaculé de Marie, la sainte s'agenouilla dans Téglise souterraine où il avait été déposé \ près des corps de Joachim, d*Anne et de Joseph. Brigitte baisa celte terre vénérée, et des paroles que le Verbe mit sur ses lèvres montèrent vers la Mère des Miséricordes. « Une telle salutation t'a été révélée par celui qui est € sans principe et sans fin, » lui répondit Marie. <e Sois c< humble, et je te serai miséricordieuse. »Latrès sainte Vierge choisit alors le lieu de sa dernière demeure, pour avertir Brigitte que le temps arrivait de réunir ses compagnons et de quitter Jérusalem. « Retournez aux < terres des chrétiens, ajoutait la Reine du ciel ; cor. c rigez vos âmes ; que le souvenir des saints lieux vous « garde du péché jusqu'à votre dernier jour ^ d
1. Le texte des Révélations dit que la Vierge demeura quinze jours au tombeau, mais le commentaire assure qu'il y là une faute de copiste. L'opinion des Pères est que les anges emportèrent le corps de Marie le troisième jour.
2. Rev, 1. 8, 9, 10, 20, 26, 31, 32, i5, 51, 52, 53, 54, 59.— //. 15, 29. - ///. 10, 11. 20, 21. 23, 25, 32. — IV, 18, 19, 21, 22, 2H, 57, 58, 61, 63, 70, 72,74, 78, 79. 86. — V. Heu. 4, 12, Resp. 10, 12. Int. 13. — VI. 1, 28, 48,49,51, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 61, 62. 88. 104, 106, 122. - VII. 2, 21, 22, 23,24. 25, 26. Serm. Angel. Fer. II. Lect. III. Quat. Orat. Eztrav. XXXIV. Deux de ces révélations, les chapitres 22 et 26 du livre VU, sont datées de Jérusalem. — Proc. Can. /". 90. Dep. sup. 32* art. Magni Pétri, Katerime et Aif. ep. Gien. f, Ui v. 135eM5$ r.
La Vierge parlait ainsi le 8 septembre, quatre mois après le débarquement des pèlerins à Jaffa. Afin de manifester à ses compagnons les intentions célestes, Brigitte se dirigea vers Fendroit où elle se croyait sûre de les rencontrer, vers la grotte où Jésus avait attendu rheure, désirée et redoutée à la fois, de sa Passion. Songeant au sommeil des amis du Christ, au seul apôtre qui veillait, à ce Judas dont la volonté perverse avait résisté à Tamilié de Jésus, la noble dame se figurait sous les oliviers séculaires qui avaient abrité les entretiens du Maître avec ses disciples, un Juif, à Tâme basse, au cœur fermé, plus corrompu et fétide que le corps de Lazare avant sa résurrection. Il s'approchait du Dieu qui déjà souffrait pour ses bourreaux. Jésus s'inclinant l'embrassait. « Mon ami, 2> disait une dernière fois le Sauveur au traître, « Mon ami, « pourquoi es-tu venu ? » Méditant ces paroles, la sainte se sentait défaillir. Elle se souvenait des innombrables ingrats de son siècle, dont elle connaissait les calculs et les trahisons. Avaient-ils, eux aussi, entendu une dernière fois la voix de Tami mort pour eux ? Iraient'ils à leur tour se livrer au démon par désespoir de la miséricorde divine ? Magnus , roi de Suède , serait-il abandonné de l'immortel Ami des âmes? Treize siècles auparavant, rhumanité témoignait de sa dégradation originelle en vendant son Rédempteur ; le Christ était mort pour l'amour d'elle, et les hommes n^avaient point changé. Le monde roulait dans ses sollicitudes qui lui semblent des joies, dans le bruit, dans le labeur inutile, et tout ce que, jadis, Notre-Seigneur reprochait aux Juifs, il le reprochait maintenant
aux chrétiens. En parcourant l'étroite vallée fermée au nord par les hauteurs sombres où se cachent les tombes des rois d'Israël, ombragée à l'ouest par les murs de Jérusalem et traversée par le torrent de Cédron, Brigitte recevait en son âme ces leçons divines *.
Le Mattre n'avait rien dit à sa servante du mystère caché au fond de la grotte de Gethsémani. Il ne lui révélait point ses angoisses au sein des ténèbres. Ferme, sereine, la sainte s'approcha des Suédois et des Espagnols. Tous priaient, et bien des larmes coulaient dans le silence qui, plus que toute parole, rend gloire à Dieu. Ces pèlerins ne recevaient point de communications surnaturelles, ils ne contemplaient pas les cieux ouverts, et leur lieu d'oraison habituel était ce Gethsémani qui gardait les vestiges les plus compréhensibles pour eux du passage de Jésus sur terre. Ils les connaissaient ces heures où le courage manque à régal des forces, où la peine présente se multiplie à rinfini, par les terreurs d'un douloureux lendemain auquel Dieu semble abandonner l'âme. Que de fois ils avaient répété avec David : <r Les eaux montent] usqu'à n mon âme, je suis plongé dans le gouffre de fange... € et le torrent me submerge. Seigneur, tirez-moi de la « boue, l'opprobre a brisé mon cœur. Je souffre ! j'at-
< tends qu'on me plaigne personne ! qu'on me
< console : je ne trouve rien, p Quelques-uns d'entre eux livraient le combat intérieur que tous les fils d'Adam livrent plus d'une fois. Irrésolus, frémissants, terrifiés, ils jetaient d'abord au Seigneur le cri d'effroi
1. Rev. /. 27, 39. - ///. 1. 19. - IV. 58, 98, 99, 106, 126. - V. 8. - Vi. 53. OraL Ifl.
recueilli par les faibles sur les lèvres du Christ : c Que ce calice s'éloigne de moi I » Puis commenQait Tagonie destinée à discipliner leur volonté, et quand ils se relevaient, décidés à accepter tout ce que la nature déteste, disant : « Non point ma volonté, mon « Dieu et mon Père, mais la vôtre, d ils rencontraient range consolateur et reconnaissaient dans leur peine un sceau de prédestination. Au pied de la montagne où le Maître était tombé sous le faix des souffrances avant de s'élever jusqu'au ciel, ils voyaient que, loin de les anéantir, la douleur les élevait vers des régions plus pures. Ils ne craignaient plus, ils se sentaient aimés: Jésus était avec eux. Pourquoi redouter le Calvaire ? Si le Maître les y envoyait, il y serait pour les attendre et les soutenir. Pluset mieux que chacun, Catherine épanchait son cœur aux pieds du Messie agonisant. Sa vocation l'appelait à veiller et à prier près de lui ; elle ne laissait points comme les trois apôtres, passer cette heure qui ne revient pas, et autant qu'on pouvait pénétrer son âme voilée, on la sentait bien là.
L'annonce du départ fut accueillie avec obéissance. Brigitte disait : Dieu le veut ; c'était assez pour qu'on se soumît. Une grâce restait à recevoir. Birger accomplissait son pèlerinage avec les sentiments d'un croisé ; joyeux il eût donné sa vie pour reprendre Jérusalem auxinfidèles. Il savait qu'on fait la conquête du royaume des cieux sur les traces du plus grand des chevaliers : Jésus-Christ, et dès sa jeunesse il les avait suivies. Les Franciscains voulurent donc l'armer chevalier du Saint- Sépulcre *.