LA MORT DE BRIGITTE
l'étreinte de la maladie^ la servante du Christ le remerciait de ce nouveau moyen d'acquérir des mérites. Faire joyeux accueil aux maux, c'était agir par la foi, c'était, en expiant pour eux, secourir les vivants et les morts, c'était porter avec Jésus-Christ le fardeau des pécheurs. A un âge où d'ordinaire l'horizon ne s'agrandit plus, le Maître montrait à sa servante une voie où elle n'avait point encore marché à sa suite. Comme souvenir du pèlerinage de Terre Sainte il lui donnait une croix; docile, elle s'y attacha, promettant d'y demeurer jusqu'à la mort.
La navigation des pèlerins fut heureuse, et dès le 8 octobre ils débarquèrent à Famagouste. <r Celte cité, « dit le Christ à l'extatique, est une vraie Gomorrhe » luxurieuse, superbe et prodigue. Ses édifices s'écrou- « leront ; elle sera diminuée, désolée. Ses habitants, c gémissants de douleur, s'enfuiront accablés du poids a des tribulations. Sur le chemin ils tomberont en dé- (c faiilance, et leur honte sera connue dans un grand « nombre de pays. »
Les révélations que, de Jérusalem, la sainte adressait à la maison de Lusignan, n'avaient point été divulguées selon la volonté du Seigneur, Jean d'Antioche feignait de mettre en doute l'inspiration divine de la vénérable femme et envoyait au-devant d'elle son confesseur, frère Simon, afin qu'il l'interrogeât. Brigitte reçut ce dominicain avec sa simplicité accoutumée. Bien qu'il connût les conseils donnés par saint Thomas d^Aquin à l'un des ancêtres de son prince dans l'opuscule célèbre : de Regimine principum, où, en protestant contre le droit qu'on s'arroge de tuer
460 SAINTE BRIGirrE.
un souverain légitime, le Docteur Angélique semblait condamner d'avance l'assassinat du roi de Chypre, frère Simon n'admit pas la culpabilité de son pénitent. Au contraire, il commença un magnifique éloge. Cependant les sens de Brigitte souffraient de Todeur, perceptible pour elle seule, des péchés du religieux. Elle Técouta avec peine, en détournant la tète, et lui fit connaître les arrêts célestes sur Jean d'Antioche et sur lui-même : a Ce prince, qui fut complice du a: meurtre de son frère, se glorifie de ses vices, sans souci ce du scandale, disait-elle; s'il ne pleure pas maintenant a ses fautes, après sa mort, plus dure que la mort du CL roi, il les pleurera. Vous, son confesseur, vous n'êtes c< point un guide, mais un de ces trompeurs qui con- <si seillent d'acquérir les biens temporels au prix de € l'honneur. Vous auriez dû rester dans votre coun vent, vous n'auriez pas tant de fautes à expier et « votre éternité serait plus glorieuse. Dieu vous châ- € tiera. > Le dominicain sortit un sourire moqueur aux lèvres ; on était bien crédule de croire ces sottises, assurait-il, et de supposer que le Christ apparaissait à cette femme.
Malgré la fâcheuse influence que frère Simon exerça sur eux, la reine et les princes ne purent refuser une audience à la prophétessé. De la part du Christ, Brigitte enjoignit à Ëléonore de rester à Chypre et de servir Dieu dans le veuvage et la pénitence. « Vous avez (( semé la division, lui dit-elle, désormais travaillez <c à la paix, protégez les opprimés, défendez le peuple ^< contre de nouvelles taxes, pardonnez à vos ennemis, (( aux meurtriers de votre époux, laissez la justice à
M rÉiernel. Que votre fils soit lo premier objet de vos « soins. Portez-le à Tamour divin, entourez-le de con- « seîllers sages, d'amis vertueux, afin qu'il craigne le « Seigneur, gouverne selon l'équité, compatisse à la « souffrance d'autrui et préfère aux flatteurs les justes, « fûssent-ils pauvres et méprisés. Renoncez au luxe, « payez vos dettes. Que votre confesseur soit mort au « monde et plus soucieux des âmes que des présents, (c Obéissez-lui comme à Dieu même.
Le palais était rempli des grands seigneurs et des hauts dignitaires du royaume. Ils venaient faire cortège aux princes, car deux jours plus lard devait avoir lieu le saci*e du jeune Pierre II. Selon la tradition, le roi recevrait à Famagouste la couronne de Chypre, puis à Nicosie celle de Jérusalem, vain hochet du passé, les Lusignan n'ayant pas su la défendre contre les infidèles. En présence de tous, Brigitte osa accuser la famille royale de braver le ciel. € Quand je priais pour vous au saint sépulcre, c disait la voyante, le Christ me répondait : Pourquoi c m'implores-tu pour ces petits rois ? Tu perds ton a temps. Ils promettent de s'amender , mais ils ne € le feront jamais. Avertis -les donc de ma part que c s'ils n'expient pas l'assassinat de Pierre le Grand, c s'ils ne renoncent pas aux voies iniques où ils mar- € chent, jeles châtierai sévèrement, d Poussés par le confesseur du régent, les courtisans traitèrentla sainte de folle et insultèrent ceux qui Técoutaient. Elle ne se laissa pas décourager. Aux souverains en titre de Jérusalem, aux prélats de leur maison, elle répéta d'autres paroles du Christ. NotrQ-^eigneur leur reprochait de
perdre tout souvenir des saints lieux, de préférer au spectacle de la terre arrosée de son sang, celui d'arènes oîi les bêtes sauvages combattent des chiens lancés contre elles. Si les Lusignan et leurs conseillers ecclésiastiques ne s'amendent point, ils seront condamnés. Après avoir nettement formulé ces menaces, Brigitte résolut de faire connaître partout les révélations qu'elle avait reçues à Jérusalem au sujet de Tîle de Chypre. Elle sortit donc du palais, et à l'exemple de son Maître elle se mit à prêcher au milieu des carrefours et des places. Sur ses lèvres étaient les expressions mêmes du Tout-Puissant : « Peuple de Chypre, écoute-moi, disait « le Verbe, mon amour pour les hommes est aussi in- « compréhensible qu'au temps de ma Passion. Si de « nouveau il m'était possible de souffrir, je souffrirais ce pour chaque damné tout ce tjue j*ai souffert pour « l'humanité. Quant à toi, peuple de Chypre, je t'ai aimé (c comme un père aime son fils unique. J'ai voulu t'éle- <c ver à tous les honneurs. Je t'ai donné la fortune, je « t'ai envoyé la lumière et le feu du Saint-Esprit. En « tes adversités je t'ai protégé, je t'ai gardé dans mon ce cœur tant que tu l'as voulu, et des multitudes d'âmes « se sont élevées de ton île vers les béatitudes célestes. a Maintenant tu n'aimes ni ton Créateur, ni ton Rédemp- « teur; tu ne crains point ton Juge et lu pèches ainsi oc qu'une brute sans raison. Si tu ne veux pas te corriger, « j'anéantirai ta génération et ta postérité. Je teruîne- « rai au point d'effacer le souvenir de ton existence. « Reviens donc à moi. Pareil au bon Pasteur, chargé <r de sa brebis égarée, je te porterai jusqu^au ciel. Tu ( me hais, et tu étais indigne de mes avertissements;
SA MOBT. 46l{
<r mais, dans Ion sein, lu rcarermes quelques jusles « qui ont intercédé pour toi. Voici ce que je vous comff mande, à toi et à tes souverains : par amour pour <t moi, que le roi pardonne à tous ceux qui ont trempé <K dans l'assassinat de son père ; qu'il confesse ses <c péchés ainsi que le régent ; ensemble ils recevront <i la sainte Eucharistie et n'auront qu'un cœur pour <t aimer Dieu et pour s'occuper du salut des Cyprio- « tes. Les prélats réformeront les mœurs des grands « comme des petits, des militaires comme des civils, « des réguliers comme des séculiers ; ils obligeront les c pécheurs publics à la pénitence. Parmi les schisma* <c tiques grecs, les uns, reconnaissant dans leur cœur € la vérité, se séparent du pape afin de donner libre <c cours à leur cupidité ou à leur volupté. Les autres,
< au contraire, cherchent la vérité et, malgré leur « bonne volonté, ils ne la trouvent point. Les premiers <i ne méritent pas de pardon, les autres seront ac- € cueillis par la miséricorde divine au jour du juge- <r ment. Mais que les Grecs le sachent, leurs royaumes € ne connaîtront la paix et l'honneur que lorsqu'ils se € conformeront aux doctrines de l'Église romaine. >
Les prophètes de malheur ne trouvent guère do crédit parmi les peuples, et Brigitte fut traitée comme l'avaient été Jonas et Jérémîe. On crut pouvoir pécher sans porter atteinte à la prospérité de Chypre. Quant aux allusions à la ruine de Gonstantinople, c'était trop insensé pour qu'on s'en occupât. <e Au lieu d'écouler <t cette vieille radoteuse, disait la foule, hâtons-nous
< de préparer les fêtes du couronnement. :d
A peine débarquée, Brigitte avait parlé à la cour et
464 SAINTE BhIGITTE.
au peuple. Le lendemain de sa prédication, était le jour fixé pour les cérémonies et les réjouissances du sacre, jour qui devait être pour Chypre le début d'un deuil éternel. Au banquet royal , des querelles de préséance s^élevèrent entre les consuls de Gènes et les bail es de Venise; le sang coula. Des premiers blessés fut Pierre Malansel , cousin de ce marchand qui avait prêté une oreille attentive aux conseils de Brigitte. Prosternée devant le tabernacle, la sainte assistait en extase à ces tristes violences. Elle voyait le Génois, frappé d'un coup de dàgué, agoniser entre les mains dès médecins incapables de le sauver. Appelant Alphonse de Vadatexra, elle Fenvoya au blessé : i Vous ne mourrez point, lui faisait-elle dire; la grâce m de Dieu vous soutiendra. i> Et il en fut ainsi. Peu après, le religieux recevait un autre message de sa fille spirituelle. Celui-là s'adressait à Ëléonore, et dans la «anglante rixe des Génois et des Vénitiens montrait le commencement des colères célestes. Une dernière fois la sainte demandait aux Lusignan s'ils ne voulaient pas faire pénitence ^ Rien ne tira cette race déchue du tourbillon déplaisirs où elle vivait; aussi Brigitte, jugeant sa présence inutile, mit à la voile pour Naples le 17 octobre 1372 \
1. Rev. VII. 16, 18, 1». Exlrav. LXVIL — Proc. Can. f, 9. Dep. Magni Pétri 8up. 31» art. f, 111 r. Dep. ejusd. KaterinœetAlf. ep. Gien. mp. 36* art. f. 113 V. 137 V. 159 V. Dep. Alf. ep. Gien. et nob. viri K. Malantel de Jan. ivp. 19' art. f. 15 v. et tup. 3|o art. f. 157 r. Dep. P. de Alvastro ivp. 25* art. f. 212 r.
2. Cette date est donnée par Charles Malansel dam sa dèpoiition ; mais il place le voyage de Brigitte à Chypre en 1371, erreur expliquée par les diverses époques auxquelles commençait Tannée.
Au sortir du port de Famagouste, ses yeux se portèrent avec tristesse sur la ville destinée à périr, puis sur l'Ile, qui sortait des flots, belle et parée comme pour une fête. Chypre allait être le théâtre de guerres cruelles. Malgré Théroïsme de quelques grands chrétiens, ses habitants devaient s'y montrer lâches devant Tennemi; vainement ils sacrifieraient Thonneur pour racheter la vie, ils seraient exterminés. Aujourd'hui on les comptait par millions, bientôt il en resterait à peine quelques milliers; jamais plus ils ne connaîtraient la liberté dans la foi. Quant aux Lusignan, après Tincompréhensible assassinat de Jean d'Antioche par la reine Éléonore, après une politique aussi folle que coupable, ils s'éteindraient pour toujours dans Tobscurité ^
Chypre disparut S Thorizon, et Brigitte se prit à songer à l'autre condamnée du Seigneur, la lointaine Constantinople. Voyait-elle déjà se dessiner les événements dont quelques mois à peine la séparaient? Près? sentait-elle que les Paléologues préféreraient servir le sultan plutôt que de mourir en chrétiens? Entendaitelle les cris de triomphe des infidèles qui, moins d'un siècle après sa mort, devaient régner dans la ville de Constantin ^? Elle ne le dit pas. Silencieuse, elle sup-
1. Le plus rapide regard sur l'histoire de Chypre suffît pour discerner la réalisation de ces prophéties. Dès 1379, les Génois vengeaient l'affront fait à leurs ambassadeurs par Tincendie de la flotte cypriote, la prise et le pillage de Famagouste. Plus tard, la domination vénitienne s'étendit sur l'île. Au xvi« siècle, Chypre subit le terrible joug des Turcs et n'en fut délivrée que pour passer aux mains des hérétiques.
2. Cette révélation s'accorde avec l'histoire qui prouve l'influence du schisme grec sur la ruine du Ras-Empire. Cfr. Les origines de la civilitalion moderne, par 6. Kurth. Paru, Ltcoffre, 1886. I,VI.
portait d'incessantes douleurs, mais nul ne devinait pour qui elle les offrait à Dieu.
Lorsque les pèlerins rentrèrent à Naples, ils trouvèrent la ville livrée aux horreurs de la peste. Se souvenant de la puissance surnaturelle de Brigitte, l'archevêque, la reine et la ville entière vinrent sur le port au-devant de cette grande sainte, et la supplièrent de chasser le fléau. « Seule la pénitence détourne des rois « et des peuples la colère divine, répondit-elle; j'im- « plorerai les lumières de Dieu et je vous les. ferai « connaître *. »
Brigitte se recueillit et, durant son oraison, sa première pensée fut pour la reine Jeanne. Il eût été doux à la sainte de relever et de sanctifier la femme qui l'avait privée de son lils. Le Maître, aidant son désir, lui dicta une lettre adressée à la souveraine de Naples : « Confessez vos fautes avec sincérité et le ferme propos « devons amender, disait le Seigneur; songez à la « manière dont vous avez rempli vos devoirs d'épouse « et de reine. Restituez le bien mal acquis. Soyez jusle « avant de vous montrer généreuse. Déchargez vos a sujets d'impôts tant que vous le pourrez. Ëntourez- « vous de conseillers francs, sages et désintéressés. Ne « fardez pas votre beau visage afin de perdre les âmes. « Soyez humble. Aimez et soulagez les pauvres. Méditez « la Passion du Christ et craignez le Seigneur, car vous « avez plutôt mené la vie d'une femme légère que c< celle d'une reine. Jamais vous n'aurez d'enfants.
1. Proc. Can. Dep. Magni Pétri et Kater, sup. 25o art. f, 109, 133 - Ti^a aucl. Berlohio. Acta SS. 492-502.
« Réglez donc les affaires de votre royaume de telle « sorte que la paix y règne après votre mort. Il vous « reste peu d'années à vivre, employez-les au service « de Dieu et à Ja pénitence, sinon, au jugement dernier, '( vous serez traitée comme une ingrate, odieuse au « Seigneur, aux anges et aux hommes. »
Selon l'ordre divin, Magnus d'Eka remit i Jeanne P® récrit de Brigitte. La sainte connaissait les secrets de conscience de la reine, et se réservait de lui parler sans témoins ^ Jeanne accorda des audiences privées à celte dure conseillère. Lui ouvrit-elle son cœur ? On rignore, mais la voyante avait sans cesse Timage de la belle princesse souslesyeux. Tantôt la reine apparaissait revêtue de haillons souillés. Oubhant son âme, née du souffle divin, elle suivait les penchants de la brute. Tantôt la couronne royale se transformait en diadème de paille, le trône en poutre chancelante. « Cette femme « effrontée et audacieuse semble la maîtresse du « monde, disaient des voix célestes. Devant Dieu elle 4 est abjecte. » Brigitte contemplait aussi la reine assise sur un siège d'or sous la garde de deux nègres. Celui de droite lui tendait une coupe pleine de sang. « Bois, s'écriait-il, bois selon ton instinct. » L'autre lui offrait du feu avec ces mots: a Prends celte image de « ta nature, et jette-la dans l'eau *. » A ce moment l'apparition d'une vierge merveilleusement belle mettait
1. Rev, VIL 11. La révélation est tronquée et se termine ainsi : « Ego < permisi eam exaltari in regnum, etc. » La première partie eut sans doute Tancien évêque de Jaen pour traducteur, et la seconde fut dite de vive voix à la reine. — Proc. Can. Dep. M(ig. Pétri sup, 25" art. /. 10 J v. et Alf, ep. Gien, êup. 19* art. f, 155 r.
2 Cfr. Apoc. XVI, 6.
les deux noirs en fuite. « Si cette reine suit sa volonté, « disait la vision, beaucoup en souflriront ; si elle con- « sent à souffrir elle-même, ses tribulations lui seront « utiles pour la vie éternelle. » Aux côtés de la vierge se montra Jésus-Cbrisl : « La reine que voici, déclara-t-il, a agit parfois de manière à me plaire. Je réponds donc '< aux prières de mes amis pour elle en lui montrant le « chemin par où elle fuira l'opprobre des hommes et a la perte de son Àme. Qu'elle ne résiste pas à la voix a paternelle qui l'avertit. »
Brigitte n'oubliait point la requête qu'en débarquant à Naples elle avait reçue de l'arcbevèque, et Magnus d'Eka fut chargé de porter au prélat une lettre, traduite en latin, qui indiquait les moyens d'écarter la peste et d'échapper non seulement aux châtimenls terrestres, mais encore aux peines éternelles.
a Révérend père et seigneur, écrivait Brigitte à Ber- (' nard de Montaure, la Reine du ciel est apparue à la a: personne que vous connaissez, alors abîmée dans la (( contemplation, et lui a dit: Je suis comme unjardi- « nier au milieu du jardin de ce monde. Si le vent (( impétueux des tentations souffle, j'accours afin de « protéger les âmes, de les empêcher d'être déracinées « et emportées, pareilles à des arbrisseaux frappés par « l'orage. Secrètement la ville de Naples se souille par « des péchés trop horribles pour qu'on en parle, et puce bUquement par des iniquités que je te veux faire (( connaître. Les grands seigneurs achètent des païens « et les réduisent à Tesclavage ; puis ils ne s'occupent a point de leur baptême. S'ils le font, ils les laissent « ensuite sans connaissance de la doctrine chrétienne,
a sans participation aux autres sacrements de TÉglise, € de sorte que ces infortunés commettent d'innombra- € bles péchés dont ils ne savent point se relever ni se c guérir par la pénitence et rEucharislie. Souvent on
< fait subir aux jeunes infidèles les dernières insultes ; c en les y exposant, on cherche à gagner un argent « honteux. On a vu des esclaves si misérables qu'ils ( échappaient aux injures et aux coups de leurs mattres
< par le suicide. Malheureux ceux qui oublient que pour ( tous Dieu s'est incarné et a souffert sur la croix. La € noblesse et le peuple de Naples s'abandonnent aux
< superstitions païennes. Hommes et femmes se préci-
< pitent à Tenvi chez les devins, les sorciers et autres
< enchanteurs. L'un veut être passionnément aimé, « Tautre désire des enfants ; ceux-ci réclament la santé, te ceux-là les faveurs de leurs seigneurs, et parfois € ils cherchent à dévoiler l'avenir. Certes, le Saint- <r Esprit et la grâce se retirent de chrétiens qui agissent € ainsi. S'ils font pénitence, ils trouveront miséricorde ; « sinon, ils seront haïs de Dieu. :»
L'archevêque reçut cette lettre avec respect. Il la méditait et songeait à la répandre parmi ses diocésains, quand le Christ éclaira Textatique de nouvelles
< lumières, et Tenvoya dire au prélat : « Seigneur, € souvent vous voyez sortir un feu beau et utile d*une <t noire cheminée. C'est ainsi que les paroles divines
< sortent de moi, il faut donc en rendre grâces à Dieu € seul. Je viens vous parler de choses qui touchent les € âmes, vous déclarer que vous ne devez point admet- € tre aux ordres sacrés, ni laisser admettre par vos sufc fragants, des hommes dont les aptitudes n'ont point
SAIVTB BRIGITTE. U
(L subi un sérieux examen. Lorsque, par complaisance, c< paresse ou crainte, on accepte des sujets insuffisants^ « on oublie qu'on rendra un compte sévère à Dieu. Con- <c voquez, au moins une fois Tan, ceux qui ont charge <c d*àmes dans votre diocèse. Prèchez-les, entretenez-les a de leur salut et du salut de ceux dont ils répondent. <t Réformez les mœurs des prélats, des chanoines et <L des prêtres. Qu'ils ne croient point échapper au juge- <K ment parce qu'ils évitent les péchés terribles qu'on € n'oserait nommer. Tout prêtre dont la vie n'est point d sans tache sous l'œil de Dieu devra se repentir ou supoc porter les châtiments éternels. Assurez-leur donc que a: s'ils préfèrent une créature au Créateur, le baiser de a paix qu'ils donnent à Jésus-Christ au saint sacrifice de a: la Messe est un baiser de Judas. Vous-même, seigneur, « craignez le luxe. Réglez, selon les fonctions attribuées € à chacun et selon votre rang , le nombre d'eccléd siastiques attachés à votre maison; que la vanité € ne vous fasse pas une cour. Guidez, corrigez même, (L ceux qui sont vos familiers. En vrai père de famille, € élevez-les à la vertu. Si votre demeure abritait € des méchants, il vaudrait mieux qu'elle fût vide, a: Quant à vos vêtements, à vos meubles, à votre ar- <K genterie, gardez le strict nécessaire et distribuez le oc superflu. L'abondance d'or et d'argent qui règne dans les palais épiscopaux est en abomination au « Sauveur. Ne s'est-il pas soumis à la pauvreté pour a: nous enseigner que le superflu nuit à nos âmes ? « Que votre nourriture soit frugale ; vos chevaux a: i'un prix modéré ; les grands coursiers ne sont utiles € qu'aux défenseurs de la patrie et de l'Eglise; alors
fic que les prélats les enfourchent et les éperonnent par a gloriole, les démons montent sur ces cavaliers et « les aiguillonnent vers le mal. Rompez avec les mau- <i vaises coutumes introduites dans l'Église et reprenez ff la tradition établie par les apôtres après TAscension «( de Jésus-Christ. Dussiez-vous exposer votre vie^ « n'hésitez pas ; ne reculez devant aucun péril, sauf « celui de perdre les âmes. >
Bernard de Montaure profita de ces leçons, et Brigitte en reçut d'autres qui s'adressaient à la ville entière. « Ecoute, lui disait son Maître, écoute, toi qui « vois et entends par l'esprit ; sois attentive et retiens (c mes enseignements. De ma part tu les transmettras « aux nations ; tu ne parleras point par orgueil, tu ne a te tairas pas par respect humain, d'autant plus que i< cette révélation n'est point accordée à tes seules « prières, mais à celles que m'adressent depuis de Ion* « gués années mes amis de Naples. Laissant dans « Tombre les iniquités honteuses des grands pécheurs, € dont je ne veux pas parler, avertis les âmes attachées « au péché véniel qu'elles se trompent lorsqu'elles « croient leur salut assuré. Ainsi les Napolitains et les € Napolitaines se fardent le visage et portent des vête-
< ments de forme étrange, pour s'exciter réciproque-
< ment à la volupté. Ne comprennent-ils pas qu'ils dé- « chirent les ornements de leurs âmes, qu'ils s'éloignent « de l'inspiration divine, qu'ils établissent sur eux l'émit pire du démon? 0 mes ennemis! s'écriait tout à coup € Jésus-Christ, en fardant vos visages, songez au sang c qui couvrit le mien ; en peignant vos yeux, pensez c aux larmes qui voilaient ma vue ; en parant vos corps
e: contemplez ma nudité, ma flagellation, mon supplice ! <i Vous me méprisez. Si quelque parole réveille en vous a la contrition ou la charité, vous étouffez ces moun vements delà grâce. Craignez le jugement. Tournez- « vous vers moi par l'aveu de vos fautes, la pénitence, a et une persévérance que la sainte Eucharistie sou- € tiendra. Je vous accueillerai, et vous recevrez plus « de grâces que vous ne pouvez espérer. Cependant, si «I vous vous obstinez dans votre iniquité, j'agirai c comme le pécheur qui jette sa ligne au fond des eaux a où les poissons s'ébattent joyeusement. Un à un je (L vous arracherai à la vie du siècle ; durant vos plus a grandes voluptés, l'éternelle mort vous saisira *. »
L'ordre du Christ était précis ; il fallait que sa servante s'adressât non seulement à Bernard de Montaure, mais à tous. Elle réunit donc autour du prélat le haut clergé, des docteurs en droit canon, des maîtres en théologie, parmi lesquels on distinguait deux Franciscains et le Dominicain Nicolas des Carracioli, inquisiteur général du royaume. Alphonse de Yadaterra leur lut le texte latin de la révélation. Tous s'inclinèrent devant les paroles qu'ils entendaient, et l'archevêque ordonna que cet écrit fût divulgué et commenté en chaire^. On s'efforça d'attirer des auditeurs à la cathédrale en racontant les prophéties réalisées de l'étrangère, les miracles dont, à l'exemple du divin Sauveur, elle
1. Rfv. VIL 11, 12, 27, 28. Le P. Buœus (Acta SS. Corn, praev. XXUI, 457) phce ces révélations avant le départ de Brigitte pour Jérusalem. Le procès de canonisation prouve son erreur.
2. Proc. Can. Dep. P. de Alvaslro sup. 29* art. f, 127 r. KaUr. sup. 90° art. f. 133 v, Alf. ep, Gien. sup. 19* art, f, 153 r. Fr. Mcolai Gard, tit. Circaci, tup. 29o art, f. 234 r.— Vita 8. Birg,^OS.
SA MOBT. 473
appuyait ses avis. Brigitte m'a prédit la vocation et la mort de ma fille, assurait cette Marie que la sainte avait emmenée à Jérusalem. D'autres personnes donnaient tous les détails de la guérison d'un moine, que l'excès de travail avait rendu fou. Tous célébraient la délivrance d'une possédée de la ville de Noie, la belle Preziolella, qui attirait l'attention de la contrée entière par des luttes sensibles contre Satan. Un vénérable prêtre, l'évêque de Fermaplen \ racontait les miracles de la grâce dont, en son âme, il avait éprouvé l'efficacité, miracles moins frappants aux yeux du vulgaire que ces guérisons et ces prophéties, mais pleins d'espérances pour ceux qui ont l'intelligonce des choses de Dieu.
Toutes les classes furent représentées au pied de la chaire où l'archevêque faisait prêcher sur les révélations de Brigitte. Il y eut d'éclatantes conversions : cardinaux, religieux, gentilshommes, artisans, nobles -dames, servantes, trouvaient leur aliment propre eh méditant ces conseils donnés au nom du Seigneur; la foule, hélas ! ne fit point pénitence '.
Brigitte vivait depuis plus de deux mois à Naples, le corps passif sous la souffrance, l'âme active au service de Dieu et du prochain. Le 26 janvier, pendant qu'elle était ravie en extase et priait pour Grégoire XI, son Maitre lui apparut : a Le pape est sem- <K blable à un paralytique, disait-il. Ses mains n'agis- € sent pas, ses pieds ne marchent point, tant son amour
1. Nous laissons le nom que nous trouvons dans le procès (f. 41). 11 nous est impossible de découvrir ce lieu. Les Bollandistes proposent l'hypothèse d'Hermopolis.
1 Proc. Can. Dep. KaUr. tup, W art. f, 133 v.
«' immodéré pour sa famille lui ôto lout élan vers moi. « Cependant les prières de ma Mère vont lui rendre « quelque volonté de m*obéîr et de revenir à Rome. Il « y arrivera, c'est certain, et il y commencera à faire le « bien, mais il n'achèvera pas ses œuvres. — 0 Sei- « gneur mon Dieu, répliqua Brigitte, le roi de «< France et les cardinaux empêchent le départ du pape, « la reine de Naples et beaucoup d'autres personnes « l'assurent, et ceux qui prétendent avoir Tesprit de Dieu i( dissuadent par leurs révélations et leurs visions Grèce goire XI de se mettre en chemin. — Lorsque Jérémie « prophétisait à Jérusalem, continua le Seigneur, le (( roi écoutait des devins. S'il avait ajouté foi au pro- (( phète, je lui aurais pardonné. Il en est de même maia- (c tenant. Quoi que les rêveurs, les sages du siècle, les « amis selon le monde disent au pape, moi je prévau- « drai contre eux et je le conduirai à Rome. Quant à € toi, il ne t'est pas donné de savoir si tu l'y verras c( on non. »
La sainte ne révéla point les paroles du Christ à Grégoire XI. Rien ne lui était ordonné, elle se tut. Peu après le comte de Noie lui demandait certains éclaircissements sur des révélations de 1370, que le pontife voulait mieux comprendre, et au cours de février elle dicta une longue lettre à l'évêque Alphonse. Celui-ci la rédigea en latin et la porta au pape, les écrits de ceux qui demandaient le retour du saint-siège à Rome courant risque d'être interceptés par la curie.
« Saint-Père, disait Brigitte, la personne que con- « naît Votre Sainteté priait et veillait. Elle fut ravie «: en esprit, la contemplation lui ôta l'usage de ses
a sens. Devant elle s'élevait un trône ; Jésus-Christ « fait homme Toccupait dans le rayonnement de son « inexprimable beauté et de son incompréhensible puis- « sance. Il était entouré de la multitude des saints et c de légions angéliques ; en sa présence se tenait un < évèque, revêtu d'habits pontificaux. — Mon Père m'a a donné tout pouvoir sur le ciel et sur la terre, déclarait a le Christ, et bien que je semble parler seul, le Père et c le Saint-Esprit parlent avec moi, car les trois person- <c nés ne sont qu'une dans la substance divine. Tourné « vers l'évèque, le Verbe ajoutait : — Ecoute mes « paroles, ô pape Grégoire, et médite-les. Pourquoi me « haistu à ce point ? Pourquoi ton audace^ ta présomp- « tion sont-elles si grandes ? pourquoi ta cour monc daine exerce-t-elle des ravages dans ma cour céleste ? u Orgueilleux ! tu me dépouilles de mes brebis et des « biens ecclésiastiques qui sont ma propriété! Tu extor- « ques Tor des sujets de mon Eglise afin de le distri- « buerà tes amis du siècle. En dépit de toute justice, tu « saisis ce qui appartient à mes pauvres et tu le prodia gués & tes riches. Que t'ai-je donc fait, ô Grégoire? « J^ai permis que tu fusses élevé au saint-siège. Par « les lettres que je t'ai envoyées de Rome, je t'ai averti de a ma volonté. Comment as- tu répondu à mes bienfaits ? «c La superbe la plus effrénée règne sur ta cour avec c l'insatiable cupidité, l'exécrable luxure et l'horrible c simonie. Tu me dérobes les âmes; tu attires dans les « abîmes infernaux celles qui viennent à ta cour. Ma c justice pourrait te condamner; ma miséricorde t'ex- « horte. Reviens à Rome, reviens, le plus vite que tu « pourras, occuper ton siège épiscopal. Plus tu tarderas
<K plus ton ftme et tes forces s'affaisseront. En Italie, au
« contraire, la vertu, les dons du Saint-Esprit, le feu
<c de ma divine charité, t'attendent. Je te laisse fixer
c le jour de ton départ, mais arrive promptement, avec
oc humilité, avec amour, et point au milieu de ton luxe
n accoutumé. Ecarte les conseils de ta famille et des
€ laïques. Commence ! ne crains rien, revètstoi d'une
« force confiante, renouvelle mon Église, rachetée de
« mon sang, rends-lui son ancienne pureté. Si tu
€ n'obéis pas, tu seras dégradé devant ma cour céleste
n comme l'est, sur la terre, un prélat coupable. Publi-