CATHERINE DB SUÈDE, FONDATRICE DU MONASTÈRE DE
VADSTENA.
Panégyrique de Brigitte par sa fille. — Birger et Catherine rap* portent les reliques de la sainte en Suède. — Miracles qu'elles opèrent. — Catherine remplit la charge d'abbesse de Vadstena. — Son retour à Rome. — Son voyage à Naples. — Ses rapports avec Grégoire XI, Urbain VI et Catherine de Sienne. — Le grand schisme d'Occident . — Rentrée de Fabbesse dans son monastère. --^ Sa mort.
(^uesU e cerlo la tua relligione, La regola e nirma dcl Salvatore.
Laude délia B. Chaterlna.
Brigitte laissait un legs sacré à recueillir : Tapostolat qu'elle avait reçu du Seigneur. Le vulgaire vit en sa fille rhéritière de sa mission. Il ignorait qu'on est apôtre de Jésus-Christ par la seule volonté de Dieu, et il voulait faire revivre Brigitte dans la compagne des vingt-trois dernières années de sa vie. Douée d'une autre nature, d'autres dons spirituels, prédestinée à d'autres épreuves comme à une autre part du ciel, la contemplative pouvait-elle donc quitter le sentier silen«^
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cieux et caché, où elle marchait depuis sa jeunesse, pour reprendre la route bruyante et admirable où l'active servante de TÉglise venait d'expirer? Fallait-il s'étonner si, à l'abri des voiles que son veuvage ajoutait à l'auréole de sa virginité, elle iut occupée ici-bas d'un seul souci : la canonisation de la vénérable Brigitte, remplie d'un unique désir : celui de s'enfermer au monastère de Vadstena avec les reliques de la nouvelle sainte ? Et pourtant on ne concevait pas comment les humbles devoirs de la piété filiale, mêlés à l'oraison, pouvaient suffire à la fille d'une telle mère. Catherine n'expliqua pas plus sa conduite qu'elle ne l'avait fait lors de son mariage. Recueillie au fond du palais Pàpuzeri, elle attendit le retour d'Alphonse de Vadaterra, durant cinq semaines. Alors, sous la conduite du saint évêque,elle se rendit le 17 septembre au couvent des Glarisses. Elle était accompagnée de son frère, du prieur d'Alvastra, de maître Pierre et de nombreux seigneurs romains, parmi lesquels Latino Orsini. Une foule de curieux la suivait. En présence de ces témoins de toutes conditions, on ouvrit le cercueil de Brigitte. La plupart des Italiens craignaient la vue et l'odeur du cadavre^ enseveli depuis plus d'un mois ; mais le corps ne portait aucune trace de celte pourriture, œuvre du péché, dont Dieu a préservé son Messie et qu'il éloigne parfois des saints. Les habits franciscains de la tertiaire ne recouvraient plus qu'un squelette blanc comme rivoire, dans lequel le cœur reposait intact ; il était la semence jetée en terre afin de germer au dernier jour, lorsque l'énergie toute-puissante du Christ donnera une forme nouvellt*, la forme de son corps
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glorifié, à nos pauvres corps \ Ce cœur exhalait des effluves de résurrection. Gomme enivrée par le céleste parfum, Catherine rejeta soudain son voile en arrière, ses yeux se fixèrent sur la multitude des fidèles. Cherchant tous les regards pour y faire pénétrer sa pensée, elle raconta l'histoire de Brigitte : Mortua adhuc loquitur ! s'écriait-on au récit de la vierge suédoise. En effet, la morte était ressuscitée. Cette grande figure^ dont chacun ne connaissait pour ainsi dire qu'un trait fugitif, se dressait dans son harmonieux et parfait ensemble. Elle s'animait, elle appelait les âmes à imiter sa fidélité à suivre la vocation de Dieu. Catherine sentit tout l'auditoire se convertir en Técoutant. Ce fut là, dit-elle, un grand miracle opéré par sa mère.
Après avoir rendu hommage aux reliques de la grande sainte, on les renferma dans un coffre soigneuse, ment scellé. Les Glarisses se séparaient avec tant de peine de ce corps sacré, qu'on leur donna le bras gauche de leur amie ; puis les Scandinaves se préparèrent au départ. Il fallait tracer l'itinéraire du voyage, réunir l'argent nécessaire pour en payer les frais, et s'assurer L'appui du pouvoir souverain des pays divers qu'on devait traverser. On fixa la route à suivre ; au commencement de décembre, la bourse des pèlerins fut remplie, et par un sauf-conduit délivré à Birger et à Catherine, les. magistrats de Rome recommandèrent aux puissances amies du peuple romain, les compagnons^ les enfants
I. Proc. Can. Dep. P. de Alvaatro sup. 26' art. f. 212. Cfr. f'auli ad Corinthiosu 1. xv. 35,30, 37, 38, i% 43,44. Ad Ephesios i. 1. Ad ^Pkitipp. nf,21.
et les reliques de Brigitte. Rendant un éclatant hommage à la mémoire de la sainte, ils parlaient de ses prophéties, de son influence sur la vie des rois et du clergé, et de ses miracles ^ .Le glorieux cercueil partit au milieu d'une foule immense ; nombre de Romains voulurent raccompagner tant qu'il serait sur les terres de rÉglise.
La première halle fut comme le prélude du procès de canonisation. C'était à Montefiascone, où se trouvaient le nonce apostolique, le gouverneur du duché de Spolète et Galhard évéque du diocèse qui, le 14 décembre, procéda à Texamen de la vie et des miracles de Brigitte. L'ancien évèque de Fermaplen, désormais simple ermite de Saint-Augustin, raconta ses entretiens avec la servante de Dieu et deux miracles obtenus grâce à elle au cours des mois d'octobre et de novembre : la guérison d'une agonisante et celle d*un lépreux. Trois jours après, le prieur d'Alvastra et maître Pierre de Skeninge remettaient à l'évêque un cahier contenant l'histoire de leur pénitente écrite en « pure vérité », ainsi qu'ils l'attestaient par serment.
Le 18 décembre, la procession se remit en chemin. Non loin d'Ancône, où l'on devait s'embarquer. Tune des filles de service tomba comme morte. Les soins du prieur d'Alvastra et du chapelain Magnus, tous deux . versés dans les sciences naturelles, étaient impuissants à la rappeler à la vie ; on l'approcha des reliques, et ce simple contact lui rendit la santé.
1 . Ce document est conservé aux archives royales de Stockholm. 11 porte la date du 13 novembre 1373 et a été publié plusieurs fois. Fr. Matthias en fait mention dans sa déposition au procès de Catherine (in art, 4* f. 39 r.)>
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Une galère attendait les Scandinaves; ils y placèrent leur précieux fardeau avec l'aide de deux prélats romains qui accompagnèrent la bienheureuse, non seulement jusqu'à Trieste, mais au travers de la Garinthie, de la Styrie, de TAutriche, de la Moravie et de la Pologne. Partout les églises s'ouvraient aux ossements de Brigitte. Plus libérale encore que pendant sa vie terrestre, la morte protégeait de tout péril ceux qui portaient son cercueil et payait par d'éclatants miracles l'hospitalité des terres étrangères. Près de Brunn, au moment où des voleurs se jetaient sur les Suédois, la sainte apparut et frappa les malfaiteurs d'aveuglement. Aux environs de Cracovie, les voyageurs entendaient la messe dans un monastère, lorsqu'une mourante fut sauvée par sa foi envers Brigitte ^ Sortant de la contemplation, qui lui était une seconde nature, Catherine convertissait les âmes en leur faisant connaître la vie et les révélations de sa mère.
Sur les confins de la Prusse, Winrick de Kniprode quitta la résidence de Marienbourg qui, pour le grand maître des chevaliers Teutoniques, remplaçait maintenant celle de Saint-Jean d'Acre, et se porta jusqu'à Dantzig au-devant du funèbre cortège. Allié de la Suède contre le Danemark, il n'ignorait pas les révélations de la grande sainte du Nord aux souverains de ces pays et aux hospitaliers de Saint-Jean, ancêtres des chevaliers Teutoniques. La réception fut royale. Revêtus du manteau blanc où près de la croix noire de leur reli-
1. Proc. Can. Relatio Galhardi E^nscopi f. 28 r. à 42 r. / 56 v. et 57 r. Dep. Mag, Pétri tup, 49© art, f. 117 v, 118 r. Kater. tup. 50» art. /". 141 et U2 r. P. de Alvattro sup, 26» et 45« art, f. 2iî et 229 r.
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gion, brillait la croix d'or de Jérusalem, ces vaillants guerriers, dont la sainte estimait si haut la vocation, se groupèrent autour de son corps pour l'introduire dans la cathédrale. Tandis qu'un petit nombre d'entre eux restaient à prier près d'elle, les autres étonnaient les Scandinaves par la splendeur de leur hospitalité. Ils n'étaient plus de pauvres religieux, établis en Palestine afin d'y défendre les Allemands. Dès le treizième siècle ils avaient obtenu en Europe de vastes territoires et, sans abandonner la Terre Sainte, ils venaient évangéliser les populations slaves des contins de la Baltique, et la Prusse idolâtre. Leur province avait l'apparence d'un État religieux ; toutes les villes étaient consacrées à la très saiute Vierge, mais les mœurs des chevaliers ne gardaient plus rien de monastique. Surpris, les deux prélats romains tentèrent de ramener leurs hôtes à l'observance de la double règle qu'ils tenaient des Hospitaliers de Saint-Jean et des Templiers. Catherine, pressentant peut-être que les dissensions et la décadence morale feraient de la terre prussienne un foyer d'hérésie *, osa retracer le magnifique idéal que sa mère se faisait du moinesoldat. Puis on se quitta; les Teutons rentrèrent à Marienbourg, les prélats romains retournèrent en Italie, et seuls avec leur chère relique, les Suédois descendirent la Vistule. Arrivés dans la Baltique , ils mirent à la voile pour la côte orientale de leur patrie, en se demandant où il convenait d*aborder. Le
1. En 1525, Albert de Brandebourg, trente-cinquième grand maître «le Tordre, se fit luthérien, et s'attribuant les domaines dont il n'était qu'usufruitier, il jeta Tun des fondements de la monarchie prussienne.
royaume élait sans cesse troublé par des rixes entre les Allemands dont s'entourait le roi Albert I", et les Suédois qui supportaient avec peine l'autorité des étrangers. Gomment préserver le pieux cortège de toute hostilité? Soudain, en plein midi, apparut à l'horizon une brillante étoile. C'est Tastre de Brigitte qui se lève au ciel pour répandre sa lumière sur la chrétienté, dit une voix céleste aux navigateurs. A l'exemple des Mages, ils suivirent le météore qui leur fit éviter les écueils.
Avant de toucher le sol suédois, les reliques signalërentleur puissance. Un gentilhomme, que des pirates emmenaient captif, les aperçut le 23 mai, et plein de confiance en Brigitte, il lui demanda sa délivrance. Aussitôt des libérateurs, surgissant à l'improviste, sauvèrent le prisonnier, dont la barque accompagna le vaisseau de la sainte K
Le 14 juin 1374, Tétoile disparut sous les nuages, et les Scandinaveti jetèrent l'ancre dans la baie de Sœderkœping. Après un quart de siècle d'absence, Catherine revoyait la terre natale ; pourtant son regard ne se portait que sur le cercueil de sa mère. Le funèbre cortège parcourut une distance de quarante milles à travers la Gothie orientale, et atteignit la ville épiscopale de Linkœping. A la tête de son clergé et de ses fidèles, l'évèque du diocèse, Nicolas Hermansson, ami de Brigitte et précepteur de ses enfants, attendait les reliques.
Rosa rorans bonitatem, Stella stillans claritatem,
t. Proc Can. /", 43 r. etlJl v.
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Brigida vas gratise !
rora cœli pielatem , stilla vitse puritatem in vallem miserise ',
chantait le prélat qui venait der composer cette hymne en rhonneur de la future canonisée. Dans le chœur deTégliseles restes de Brigitte furent exposés à la vénération des chrétiens, et Pierre d'Alvastra prononça le panégyrique de celle dont il avait dirigé la vie.
Nicolas Hermansson offrit l'hospitalité de son palais à son ancien élève et à la pieuse dame qu'il avait baptisée, plus de quarante ans auparavant, au château d'Ulfâsa. Leur entretien eut d'abord Brigitte pour sujet. Volontiers la silencieuse Catherine sortit de sa réserve, car il s'agissait de faire connaître aux Suédois l'histoire de sa mère durant les années passées loin d'eux, de rappeler à sa patrie les prophéties de Brigitte. Ellemême, inspirée du Saint-Esprit, prédit que MagnusII, réfugié en Norvège à la cour d'Haquin, périrait dans un naufrage S L'évêque de Linkœping écoutait Catherine avec surprise. Il fut plus étonné encore lorsque, restée seule avec lui, elle lui reprocha d'oublier les révélations de Brigitte. Ne consumait-il pas son temps et ses forces dans la pénitence solitaire, au lieu de se consacrer aux âmes dont il répondait devant Dieu ? Ne songeait-il point à se démettre de sa charge, non qu'il en craignit le poids, mais parce qu'il pensait que son église et son clergé trouveraient ainsi un meilleur