‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 59 sur 116 · Lettera · texte numérisé non relu

Lettera

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il qu an lieu de lai i>eoeTolr tout de suite il se laiiTita à se présenter deTant lai que le lendenudu.

Catherine employa uîilem^it la liberté qn^on lui laissait. Non loin de sa dcmeore, rue Saint-Jean, dans la livrée du cardinal de la Jo^e se trouxait on hospice tenu par les Dominicaines de Sainte-Praxède, dont le monastère était situé hors des murs de la Tille. Ces religieuses soignaient de nombreux malades et la plus ardente piété les animait, car la prieure et les premières professes, filles aînées de saint Dominique, avaient apporté de Prouille en Languedoc non seulement la règle mais l'esprit de leur fimdateur *. Catherine of&it ses senrices à cet hôpital avant même d'aller au delà des remparts, demander aux Frères-Prècheurs l'appui du savoir et de Texpérience.

k peine Catherine avait- elle quitté sa demeure que l'aspect de la ville l'étonna et lui déplut. Les rues étroites, couvertes de longues toiles qui s'étendaient d*ane maison à l'autre afin d'amortir les ardeurs du soleil, avaient peine à contenir une population composée en majeure partie d'étrangers. Type, costume, langage, tout était différent. De nombreux étudiants allemands cherchaient la science aux cours gratuits établis par les Papes ; des pénitents, des [moines, des pèlerins se formaient en longues processions et chantaient divers cantiques sous diverses bannières ; de graves docteurs en théologie et leurs adversaires les hérétiques de la secte

1. Intérieur d'an cloître dominicain, le monastère de Saintehaxède à Avignon, par le R. P. Matthiea-Joseph Roosset des F.-P. Lyoo. Briday 1S76, p. 2 et 3. Dict. hist. des rues et places publiques <Ie la ville d'Avignon, par P. Achard. Avignon. Seguin, 1857, p. 16M63.

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de Wiclef, disputaient en plein vent sur la transsubstantiation ; des missionnaires partaient l'Evangile à la main pour de lointains pays ; des milliërs-de clercs sans occupation allaient solliciter quelque faveur du Saint- Siège tandis que des ecclésiastiques pourvus de gros bénéfices venaient en mondain équipage pour s'opposer à la réforme du clergé. Le faucon sur le poing, l'écu au col, chevauchaient des troupes do seigneurs qui montaient au palais se plaindre des tribunaux de TOfficial. Partout se formaient des groupes animés. La foule dégagée de Taustère loi du travail était en proie au découragement ou livrée à de folles joies et heureuse d'échapper au vide du présent par des rêves d'avenir; elle se pressait autour des astrologues. La jeunesse assiégeait les échoppes des Juifs qui, bannis de la Chrétienté, s'étaient réfugiés à Avignon où ils prêtaient de petites sommes sur de gros gages. Parfois reten* tissaient des cris; on se querellait; les Italiens reprochaient aux Provençaux leur avidité, les Provenvençaux accusaient les Italiens de corrompre les mœurs du pays; mais bientôt on se réconciliait; on jouait et on buvait ensemble les capiteux vins de France afin de passer le temps ^.

Catherine traversa rapidement cette multitude et atteignit les rives de l'île du Rhône, lieu plein des souvenirs de son ordre. Là, s'élevait le monastèr*e des Frères-Prêcheurs, œuvre d'un architecte dominicain. Là, saint Dominique lui-même avait fait jaillir des

1. Avignon, son histoire^ ses Papes, etc., par F. B. M. Joudou. Avig. 1842, p. 135 et 139. Mém. pour la vie de Pétrarque par l'abbé de Sades. T. II, L III, p. 45, etc. Fleury, Hist. eccl. L. XCVI et • XCVU.

sources abondantes. Là le Pape Jean XXII avait promulgué la Bulle de canonisation de saint Thomas JAquin. Là, enfin on pouvait lire dans un splendide manuscrit les œuvres de TAnge de TÉcole *. Les Frères- Prêcheurs conseillèrent à la tertiaire siennoise sur la conduite à tenir dans cette ville étrangère, mais ils reçurent plus encore qu'ils ne donnèrent. « Il en est tou- « jours ainsi quand on s'approche de notre Mère, » dirent les disciples de la Sainte avec conviction.

Le 20 juin Catherine Benincasa montait au palais des Papes suivie de ses vingt-deux compagnons. Si le manque d'unité dans le style de cette immense forteresse parut barbare à des yeux accoutumés aux chefsd'œuvre toscans, la Dominicaine fut surtout péniblement surprise par l'aspect menaçant de la demeure du Vicaire d'un Dieu de paix.

Déjà familier avec les entrées du palais, Raymond de Capoue dirigea ses compatriotes vers un porche construit dans l'épaisseur même de la muraille, à l'angle ou le corps de logis occidental rencontre l'aile du midi,. La massive porte en ogive roula sur ses gonds, et Catherine parut sur le seuil de la salle consistoriale d'été , dont les voûtes, s'élevaient majestueusement soutenues par des gerbes de piliers. Giotto, Simone Memmi, Orfagna et d'autres Toscans, leurs émules, avaient couvert les murs d'une phalange céleste qui semblait faire accueil à la Sainte tandis que des voussures les prophètes et les sybilles l'encourageaient du regard *.

1. Pradic. Avenionense. R. P. Jeanne Mahuet. Avenione, Ant. I»o|»ericr, MDCLXXVIII, Lib. Il, cap. vi, p. 75. 1. Note» d'un voyage dans le midi de la France par Prosper Mé-

Elle s'avança simplement et se jeta aux pieds da souverain Pontife.

Pierre du Rogier de Beaufort-Turenne, pape depuis environ six ans sous le nom de Grégoire XI était dans la fleur de l'âge, mais la maladie lui ôtait l'apparence de la jeunesse. La splendeur même de son trône pontifical faisait ressortir sa petite taille et son extrême maigreur. Plus pâle que ses vêtements blancs il inclinait son front chargé de la lourde tiare. Pourtant son maintien ne manquait pas de noblesse et ce fut avec une douceur paternelle qu'il releva la jeune ambassadrice après l'avoir bénie.

Catherine promena son regard tranquille sur l'assemblée dont elle était entourée. Presque tous les visages exprimaient une dédaigneuse malveillance. Bien que plusieurs des cardinaux français fussent réguliers dans leur vie ils n'étaient point des saints .et ils traitaient volontiers de visionnaires les femmes qui, à l'exemple de Brigitte de Suède, conseillaient au Pape de quitter Avignon pour Rome. Nombre d'entre eux, suivant la pente du siècle , celle qui menait aux honneurs, s'étaient abandonnés tout entiers à l'étude du droit canon et, peu instruits en théolo^e, ils ne pouvaient comprendre la Sainte. Seul, Pierre de la Jugie semblait s'associer aux sentiments bienveillants de son cousin Grégoire XL Irrésolu, Pierre Gorsini gardait avec ses deux compatriotes une prudente neutralité ; quant à l'ambitieux Pierre de Lune sa gravité espagnole le rendait impénétrable *.

rimée. Paris 1835, p. 149. Le palais des Papes, par Augaste Ganron. Avignon, 1860, p. 14.

1. Histoire des cardinaux français de Du Chesne. Paris, 1660.

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Qu'importaient à Catherine les applaudissements? Toornée -vers le Souverain Pontife, mais s'adressant à tous elle réclama la paix au nom des Florentins, et supplia le Saint-Père de revenir à Rome, de réformer le clergéy de prêcher la croisade. Pour elle ces trois actes étaient la conséquence naturelle les uns des autres. La majeure partie du Sacré-Collège, et Grégoire XI lui-même ne comprenaient pas le toscan. Raymond de Capoue traduisait, en la décolorant malgré lui, l'ardente parole qui jaillissait des lèvres de l'Ambassadrice comme à l'improviste et sans réflexion. Le Pape était convaincu delà duplicité des Florentins, mais rendant un hommage public à la sainteté de la messagère il lui dit à haute voix : « Afin de vous prouver que je veux la paix, a je remets la négociation entre vos mains, seulement « ayez soin de l'honneur de l'Église.» D'ambassadrice Catherine devenait arbitre ! « Quel plus complet hom- « mage peut -on lui rendre ! » se dirent les cardinaux mécontents.

Lorsque le consistoire se fut séparé, Grégoire XI appela Catherine dans ses appartements particuliers. Il souhaitait lui faire connaître ses propres désirs, ses incertitudes, les obstacles qui l'environnaient. Pensaitelle qu'il eût obligé les évêques à la résidence, s'il n'avait pas lui-même résolu de vivre à Rome ? Ne se souvenait- elle pas que l'année précédente il notifiait aux puissances étrangères son projet de quitter Avignon ? La croisade, il Tavait prêchéc dès son élévation sur la chaire de Saint-Pierre ; la paix, il la voulait par devoir

T. I, I. U. — Il y avait quatre cardinaux italiens, mais Tebaldeschi était alors en Italie. — Historia Pontif. y Cathol. por Goniez do lUesca», aûo AILDXCII, p. 2a.

et même par pente naturelle de caractère; la réforme du clergé il la désirait, il l'encourageait et donnait laimême l'exemple des vertus sacerdotales. Gatherine écoutait en silence, puis elle répondait avec une autorité devant laquelle Raymond de Capoue, qui servait d'interprète, restait interdit. « Il faut avant tout rétablir « la paix parmi les chrétiens, » disait doucement Grégoire, ensuite nous organiserons la croisade. — «Non,» reprenait Catherine dont les vues étaient plus étendues que celles du Pontife, « il faut jeter en Palestine les gens ce de guerre qui dévastent l'Italie. Peu d'entre eux recc fuseront de faire pour Dieu ce qu'ils font par plaisir et » d'expier ainsi leurs péchés. Alors, faute d'aliments, « le feu s'éteindra, les bons seront délivrés du contact (c des méchants, les méchants vivront au service de « Dieu ou mourront pour sa gloire et beaucoup d'infi- « dèles se convertiront. » Sur la réforme du clergé la Sainte se montrait plus ardente encore. Ne fallait-il pas l'être dans un pays où « vil comme un prêtre, » était un proverbe familier ?« Votre cour, où devraient « fleurir toutes les vertus recèle tous les vices,» s'écriaitelle vivement, et quand le Pape répondit qu'à peine arrivé à Avignon elle n'en pouvait point connaître les mœurs, elle se redressa avec une majesté devant laquelle le Souverain Pontife s'inclina: «J'ai plus senti la pour- « riture des vices de la cour romaine lorsque j'étais dans « ma ville natale, » dit-elle, « que ceux-là même qui en « sont la proie. » Atterré par l'expression de la vérité qu'il s'efforçait d'ignorer, Grégoire XI ne répondit pas *.

1. B. Raim.Pars. III; cap. viii, p. 956. Pars. II, cap. xv, p. 928 et cap. III, p. 891.

Cependant de fâcheuses rumeurs découragèrent bientôt les espérances de Catherine. Les Huit de la guerre n'envoyaient pas les Ambassadeurs qui, selon les conventions faites avec la Sainte, devaient la suivre et la seconder. On prétendait même que, sans en avoir le droit ils frappaient d'un impôt les biens du clergé * « Vous détruisez la semence que je jette, » leur écrivait Catherine dès le 28^ juin. «Ni le Pape ni les cardi- « naux ne pourront plus croire à votre désir de paix. » Grégoire XI contribuait encore à ébranler la confiance de l'ambassadrice en ceux qui Tavaient choisie. «Groyez- « moi, Catherine » disait-il, « les Florentins vous trom- « peut; ou ils n'enverront pas d'ambassadeurs, ou leurs «& ambassadeurs ne viendront pas dans des intentions « pacifiques.^ »

Les déceptions de la Sainte n'altéraient pourtant pas la confiance que le Pape mettait en elle ; les cardinaux inquiets de cette influence croissante se firent admettre chez le Pontife pendant qu'elle causait avec lui ; espérant la prendre en faute ils lui posaient des questions épineuses. Elle y répondit toujours avec une telle sagesse que les plus subtils théologiens ne purent trouver d'erreur ni dans ses commentaires ni dans ses interprétations. Ils prétendirent alors qu'elle était instruite par les Frères-Prêcheurs. « Ne voit-on pas que, devant la a science de Catherine, la science humaine s'évanouit « comme la neige aux rayons du soleil » dirent ceux-ci surpris de l'aveuglement du Sacré-Collège. Plus clair-

1. Le Père Santa Rosa (Tum. dei Ciompi Sch. 3), prétend que ce fut un bruit répandu à Avignon par les ennemis des Florentins, mais Scipione Ammirato affîrme le fait.

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