‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 88 sur 116 · Leitere · texte numérisé non relu

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lui être utile était tenu d'accourir à Rome. Des premiers, Macconi quitterait Sienne et les œuvres que la Sainte lui avait confiées; les moines, les solitaires abandonneraient leurs retraites ; les Chartreux viendraient protester contre la défection du Général de Tordre qui, malgré son amitié pour Catherine, était passé au parti de l'antipape. Impatiemment, Catherine attendait des Umiliati, des religieux de Yallombrosa, des Ermites de Saint-Augustin.

La cour d'Urbain VI, bien différente de celle de Clément VII, toute mondaine par le luxe et les divertissements, n'offre d'autres délices que les délices de la croix, auxquelles la Sainte convie ses amis. Ils combattront comme sur un champ de bataille en faveur de la vérité, sans autre récompense que des fatigues bénies de Dieu. Attirés par ces promesses dont ils étaient dignes, prêts à entourer le Pape abandonné des mercenaires, des ambitieux et des timides, la plupart des fidèles de Catherine arrivèrent à Rome aussi vite que le leur permettaient l'âge, les infirmités et les travaux commencés. Il y eut pourtant dans leurs rangs une désertion qui surprit la Sainte. Son bachelier, le savant Guillaume de Flete, retenu par quelque étroit scrupule, n'osa pas quitter la solitude où il avait fait vœu de vivre et de mourir. En vain la servante de Dieu lui fit demander par leur commun ami, Antoine de Nice, s'il croyait que le Dieu infini habitait seulement les forets de Lecceto et ne se trouvait pas à Rome. En vain la contemplative lui prouva la stérilité de la contemplation pure. Sa douce ironie sur l'humble simplicité du moine qui résiste au Pape et ne veut pas soumettre sa volonté échouèrent aussi. Guillaume de Flete ne vint pas. Sa

science lui présentait quelqne difiGcuIté et l'ayeuglait sur son devoir, tandis que ses frères spirituels, plus détachés d'eux-mêmes et mieux convaincus de leur propre néant, n'eurent pas "de peine à marcher dans la voie de l'obéissance.

Pourtant, le séjour de Rome^ on n'en pouvait point douter, offrait surtout des périls et des douleurs. Le château Saint- Ange était encore aux mains des Glémentins; malgré les négociations ébauchées par Catherine et par le sénateur de Rome, Jean Genci, il obligeait les Papalins à un siège selon les règles. Au cours des hostilités Silvestre de Rude, capitaine breton qui tenait la campagne pour l'antipape, prit l'une des portes de la ville. Avec l'élite de ses troupes il se précipita au Gapitole, mit en pièces une foule sans armes, égorgea les principaux citoyens romains et s'enfuit sans qu'on osât le poursuivre. Lâchement le peuple se vengea de ce lâche attentat par l'assassinat des prêtres d'outremonts qui étaient de passage à Rome.

Sans Catherine Urbain YI eût peut-être laissé l'amertume envahir son âme; grâce à elle il pria et offrit à Dieu un cœur contrit et humilié. Sa défaite l'avait prosterné aux pieds du Tout-Puissant ; la victoire l'y trouva quand le 29 avril on vint lui annoncer que «es capitaines, l'Anglais Hawkwood et le Romain Albéric de Ralbiano, venaient de livrer bataille aux Clémentins à Marino et de les mettre en déroute. L'affaire avait été chaude, elle fut décisive. Le château Saint-Ange se rendit et on ne vit plus à Rome « les clefs de Saint- Pierre et les tiares pontificales, opposées les unes aux autres, s'entre-menacer sur les drapeaux des deux partis. 9

Urbain YI, contenu par la Sainte dans le succès, comme il avait été soutenu par elle dans les revers, se montra digne de sa fortune. Miséricordieux envers les vaincus, paternel envers les blessés, il rentra au Vatican , non en triomphateur mais en pénitent. Ge fut pieds nus, sans pompe et sans ornements qu'il quitta le Transtevère. Le clergé le précédait, le peuple le suivait. Depuis cinq siècles, jamais pareil spectacle ne s'était offert aux regards des Romains et ils acclamèrent le Pape avec enthousiasme.

Catherine trouva cette heure propice aux négociations et multiplia ses lettres. Sienne l'occupa tout d'abord. Le clergé fort corrompu était entraîné par ses passions loin du Pape qui prétendait réformer l'Eglise. Le sénateur Misser Gavalcabuoi inspirait d'autant moins de confiance à la Sainte, qu'il laissait violer l'Interdit, ne s'en faisait pas relever lui-même et ne venait point à Rome se mettre au service d'Urbain. Elle s'adressait donc aux Réformateurs et faisait agir ses disciples auprès d'eux. Urbain YI, la Seigneurie en est convaincue, est véritablement Pape; nul doute alors que le devoir des Réformateurs ne soit de le soutenir. Leur intérêt même les y pousse : car, à la prière de Catherine, Urbain YI oblige les Pisans à leur rendre Talamone, terre qu'on leur détient depuis longtemps. D'ailleurs, l'Eglise est la seule colonne à laquelle la République peut s'appuyer. Frappée par les persécutions cette colonne n'est jamais ébranlée. Si les Siennois s'attachent aux tyrans de ce monde, ils verront leurs soutiens emportés comme la paille, au plus léger vent. Catherine ne réclame pas les secours de la Seigneurie pour reprendre les biens temporels de l'Eglise; ces biens sont

perdus. Ce qu'elle veut, c'est que ses concitoyens défendent la foi^

Depuis les démêlés de Catherine avec les Réformateurs, les circonstances étaient changées et sa lettre ne fut pas étrangère à l'envoi de bon nombre de soldats aiennois, qui, sous le commandement de Sozzo Bandinelliy vinrent à Rome se mettre aux ordres du Pape.

Dcouragée par ce succès Catherine réclama et obtint non seulement « l'aide des Florentins, mais encore la « bonne volonté des Pérugins. Urbain YI les traite <^ non comme des rebelles, mais comme des fils bientt aimés,» dit-elle ; «l'avantage des uns est de pacifier les « haines qui divisent leur ville en s'unissant pour la « défense du Saint-Siège; l'avantage des autres est de tt s'allier à l'Eglise afin de résister aux tyrans qui les a menacent^. »

Fervente quand elle gardait l'usage de ses facultés, Catherine l'était plus encore durant ses extases. Non seulement sa prière respirait la volonté, la passion de mourir pour la vérité', mais ses lettres gagnaient en profondeur, en éloquence, en clarté. Le 6 mai elle dicta de la sorte simultanément à quatre secrétaires, quatre lettres qui traitaient de toutes les questions alors débattues dans la chrétienté. Dans l'une de ses lettres elle

1. LeUere 340; 308, 321, 336, 320, 324, 329, 332, 341, 325, 5S. 322, 324, 327, 326, 64; 320, 346.Voir sur ces sujeU les lettres 34, 9. 10, 11, 13, des disciples de la Sainte (Bibliog. i.-ll), Maimboarg, L. IV, p. 135.

2. Lettere 351, 338, 311, 367, 337, 339, 365, 368, et la lettre d*Étienne Hacconi à Pagliaresi. Ed. Grott, p. 275.

3. Orat. V. di Venerdi in Roma il di 18 di Febbrajo 1379. Orat. VU Domenica a di 20 di Pebbtajo in Roma, 1379.

célèbre la valeur de la Compagnie de Saint-Georges qui Ja première a versé son sang pour l'Eglise, elle remercie le chef de ces condottierri, Âlbéric de Balbiano, elle lui promet Taide des serviteurs de Dieu qui, à l'exemple de Moïse, prieront tandis qu'il combattra*, et, pressentant les difficultés qui pourront s'41^ver entre le vainqueur de Marino et ceux qui l'emploient, elle exhorte Balbiano à se montrer fidèle au Pape. D'autre part elle écrit aux Bannerets, aux Buoni Uomini, seigneurs temporels de Rome, afin qu'ils se montrent reconnaissants envers la compagnie de Saint -Georges, instrument de la Providence pour chasser les étrangers d'Italie. Ils doivent de l'argent aux mercenaires de Balbiano : que cette dette soit acquittée avec la plus rigoureuse exactitude.

Dans sa troisième lettre Catherine adresse un pressant appel à Jeanne de Naples ; elle voudrait sauver cette reine, fût-ce au prix de sa propre vie. La belle souveraine compte sur ses puissants alliés ; elle se trompe, la force est au Pape, car Dieu combat avec lui ! Sans que ses pensées soient troublées par leur diversité ou leur abondance, Catherine écrit enfin à Charles V qui, avec l'Université de Paris, doit décider s'il restera dans l'allégeance d'Urbain VI. Le roi de France est

1. Le!t. 347. Cette lettre a soulevé de véritables orages entre les ullramontains et les gallicans. Les uns veulent y voir la prédiction de la bataille de Marino ; les autres prouvaient, grâce à la date ajoutée par les premiers éditeurs (6 mai 1379), que la lettre étail postérieure à l'événement. Nous croyons que la lettre a été en eflet écrite le 6 mai et que la phrase « Faremo como Moisè : che il popolo « combatteva, e Moisè orava e menire che egli orava il popolo vin- « ce va, » est une simple promesse pour les futures campagnes de Balbiano.

trop noble pour se laisser tenter par les avantageuses propositions des Glémentins^ — il Ta prouvé en refusant la tiare. En vain pour faire un royaume an frère de Charles Y, l'antipape offrira d'aliéner le patrimoine de rSglise. Le roi sait que l'élection d'Urbain VI est valide. Les Cardinaux qui la contestent aujourd'hui la lui ont eux-mêmes notifiée jadis. Ils sont d'ailleurs faciles à juger. Si par terreur ils ont trahi laur devoir, ce sont des lâches; si sachant qu'Urbain n'était pas Pape ils ont obtenu de lui des biens, ce^sont des voleurs. Que le roi ne se laisse pas entraîner par ce qu'il croit être l 'intérêt de sa patrie, qu'il se soustraye à des influences fâcheuses, qu'il ne soit pas guidé « comme un enfant « par les ennemis de l'Eglise. » Catherine n'ose pas nommer le plus cruel d'entre eux, le cardinal Jean de la Grange, mais elle connaît ce conseiller intime de Charles Y, elle le désigne sans le nommer, elle l'accuse de nourrir des rancunes personnelles contre le Pape. Que le prince français s'informe, qu'il s'instruise : la source de la science est à Paris, c'est l'Université.

Que fût-il arrivé si suivant son désir Catherine avait elle-même porté ses lettres à la reine de Naplcs et au roi de France? Eût-elle détourné Jeanne de la voie fatale où une mort terrible l'attendait ! Aurait-elle convaincu par ses raisonnements la docte Université, mère de saint Thomas d'Aquin, ou persuadé le roi Charles Y? On peut le croire. La capricieuse napolitaine était facile à l'influencer, et à la Sorbonne comme à l'hôtel Saint- Paul on ignorait ce que les Clémentins voulaient cacher. Pourtant, à Rome de même qu'en France et à Naples, l'intervention de Catherine resta sans effet. Pendant que Jeanne attaquait son compatriote les armes à la

main, et que le roi soutenu par l'Université reconnaissait Tantipape, la Compagnie de Saint-Georges quittait le service d'Urbain VI par la faute des Bannerets.

La Sainte s'affligea, mais ne se découragea pas. crL'in- <c térèt aveugle ceux qu'il ne parvient pas à séduire, » dit-elle à ses disciples, « pour voir clairement l'ordre providentiel, il faut s'élever d'abord sur les ruines de l'amour de soi <.»

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