‹ Sainte Catherine de SienneChapitre 129 sur 282 · Lettere206,211, 226, 219, 314. — DialogoCYItl · texte numérisé non relu

Lettere206,211, 226, 219, 314. — DialogoCYItl

voyaient les Florentins découragés de la lutte. L'application récente de la Bulle In omnem fere terram, qui lançait l'excommunication et l'interdit, troublait beaucoup de consciences et ruinait les commerçants ; il s'agissait donc de paraître favoriser les espérances du peuple, sans toutefois les réaliser, car une révolution causée par la durée de la guerre, ou la conclusion de la paix, faisait également rentrer dans le néant la magistrature des Huit. Avec une attention croissante, ils écoutèrent la parole de la Sainte. Ces astucieux Toscans voyaient en elle un instrument dont ils pourraient faire usage. Quand elle se tut, bien avant qu'on fût las de Tentendre, les Huit se consultèrent entre eux. Thomas Strozzi, de noblesse récente, Alexandre dei Bardi, courtisan de cette même populace qui jadis brûlait le palais de ses ancêtres, connaissaient Catherine. Expliquant à leurs collègues plébéiens le parti qu'il était opportun de tirer d'elle, ils répondirent à ses discours par une offre unique dans l'histoire. Le devoir de la Toscane était de faire trêve à ses querelles avec la papauté : eh bien ! convaincus que seuls les serviteurs de Dieu pouvaient assurer le succès d'une telle négociation, ils choisissaient Catherine pour ambassadrice ; en leur nom, elle irait à Avignon plaider la cause de Florence.

Les plus hardis, les plus dévoués ^ïitoyens de la République, songeant d'une part à la juste colère de Grégoire XI, de Tautre à la mauvaise foi probable des Huit, eussent refusé une pareille mission. Catherine l'accepta. Dieu lui traçait son devoir ;

elle obéissait sans que la Providence lui révélât le résultat de ses travaux. D'ailleurs peu lui importait l'astuce des mondains. Elle servait un seul maître, Jésus-Christ, principe et fin de toutes ses œuvres ; puisqu'il l'envoyait à Avignon, il avait ses desseins. Cependant elle désira que ses pouvoirs fussent nettement définis. < Messeigneurs,dit-elle aux Huit, si vous voulez vous soumettre comme des morts au Saint-Père, j'irai plaider votre cause, sinon je ne m'en chargerai point ^ » Les Huit de la guerre, habitués à peu se soucier de tenir leur parole, promirent, à l'unanimité, de se rendre sans conditions. L'assemblée entière fit cortège à Catherine, quand elle quitta le Palais du Peuple. Elle entendait s'expliquer avec tous les pouvoirs afin de se les concilier tous et elle se rendait à l'austère demeure du Podestat. La foule réunie sur la place se précipita à sa rencontre. Chacun disait son mot, c'est la coutume à Florence, et un murmure d'enthousiasme accompagna la Sainte. En passant près de l'admirable Loyyia que le Conseil de la commune se faisait construire d'après les dessins d'Orcagna, Catherine vit qu'on y élevait des statues aux vertus théologales et cardinales. Tel était l'esprit des Florentins ; en guerre ouverte avec le pape, résistant à l'interdit au lieu de s'en faire relever, ils donnaient mille preuves de foi et gardaient les emblèmes, les pratiques d'une religion dont ils méconnaissaient les lois.

Avec le Podestat, président du Conseil de la com-

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mime, vivaient le Capitaine, président du Conseil du peuple, et les six Capitaines du parti guelfe, sorte d'Etat dans TEtat, fruit des dissensions du siècle passé. Comme les Prieurs, ces magistrats voyaient leur prestige s'effacer devant l'autorité nouvelle des Huit de la guerre. Catherine les tira de l'abattement où les jetait le sentiment de leur impuissance ; elle fit rougir ceux d'entre eux qui n'étaient pas disposés à s'employer pour la paix. Jamais ils n'avaient entendu pareille éloquence, même dans leur patrie, berceau de la langue italienne, et pour la première fois les divers partis qui se disputaient Florence se mirent d'accord afin de saluer la nouvelle ambassadrice *.

Le soir venu, l'amie des Soderini s'abrita sous leur toit ; déjà elle était célèbre dans toute la ville, non plus comme la Tertiaire qui en 1374 édifiait par ses vertus, mais comme l'ambassadrice de la République. Voilà, disait-on sur les bords de l'Arno et à l'ombre des coteaux de Fiesole, voilà notre messagère dé paix ; pareille à la colombe de l'arche, elle reviendra avec une branche d'olivier, et fera sonner les cloches dans les églises rouvertes aux fidèles. Grâce à elle nous aurons la paix, l'abondance et le repos du cœur !

Non contente de préparer la paix avec le Saint- Siège, Catherine essaya une fois encore d'ar-

1. Gescbichte d6r Stadt Rom in Mitt6lalter Tom fûnten lahrhondert bis zam sechzehnten lahrhimdert von Ferdinand Gregorovins, Stuttgart, Cotta, 1867 ; IV, 165, 166. — 6ino Capponi Stor. di FirenEe, II, 177-178 ; VI, 243-245 ; VIII, 291.

racher aux mercenaires italiens et étrangers les armes ensanglantées qu'ils tournaient tantôt contre un parti, tantôt contre l'autre. En attendant la croisade, elle s'efforça d'expliquer aux chefs des condottieri que chacun est tenu de servir l'Église selon ses moyens et elle voulut lancer dans des expéditions contre les Maures d'Afrique, ces soldats qu'une longue habitude de la guerre rendait impropres à une autre existence, mais dont l'esprit ouvert alix 'conseils évangéliques comprenait les leçons de la foi, et, chose surprenante, celles de la théologie mystique ! Pour plusieurs, elle y parvint.

Cependant on semblait â Avignon avoir perdu le « jugement chrétien m sur les hommes et sur les événements. Comme les révoltés ne s'étaient point encore soumis, le pape continuait la guerre, et envoyait dans le Patrimoine des légats, dont l'âge comme le tempérament seriiblaient personnifier, l'un la faiblesse, l'autre la violence. Comment arracher le Vicaire du Christ à l'influence fatale de prélats qui déshonoraient TEglise ? Dans deux lettres merveilleuses, la Sainte mit en relief tout ce qui devait concourir à faire de Grégoire un bon et courageux pasteur ; elle parla de l'amour, origine de tout, de l'amour seul capable de fléchir la volonté. Se plaçant parmi les coupables pour mieux implorer, elle s'écriait : « Si vous voulez vous venger et faire justice, punissez-moi... infligez-moi, jusqu'à la mort, la peine et le tourment que vous voudrez ! Je crois, continua-t-elle avec ce sentiment propre aux saints, que la corruption de mes iniquités a causé beaucoup de discordes. Je meurs de douleur et ne puis

mourir. » Simplement elle expliquait la mission qu'elle avait reçue des Florentins. « La bonté divine agit sur les grands loups et les transforme en agneaux... voilà que maintenant je vais vers vous pour les jeter humbles et soumis dans votre sein. Je suis certaine que vous les recevrez comme un père... votre brebis perdue est retrouvée, vous la mettrez sur l'épaule de l'amour, vous la porterez dans la bergerie de la sainte Eglise. 0 Sanio Babbo mio dolce^ disait-elle dans son langage empreint de filiale confiance, faites-moi cette miséricorde, triomphez de la malice par votre bonté ; nous vous appartenons, ô Père, tous savent qu'ils sont coupables ! L action mauvaise n'a point d'excuse, et cependant il semble qu'on ne pouvait agir autrement, à cause des injustices subies, de l'iniquité des mauvais pasteurs et gouverneurs, qui «ont, vous ne l'ignorez point, des démons incarnés. Miséricorde, Père ! Levez l'étendard de la sainte croix contre les infidèles. Que la guerre cesse entre nous et soit portée chez eux... venez occuper le siège de votre prédécesseur et champion Tapôtre Pierre... Venez avant le mois de septembre ! » Désignant les terribles Bretons, les Gascons sans frein qu'un des nouveaux légats en Italie, Robert de Genève, s'apprêtait à déchaîner sur la Toscane, elle s'écriait: « Arrêtez les gens que vous avez soudoyés afin de les envoyer ici... ils vous nuiront au lieu de vous servir ! Si la vie vous est chère, ne venez pas avec une armée, venez la croix à la main ! »

Dieu accordait alors à sa servante des vues prophétiques sur les hommes et sur les événements et

la poussait à une action directe. Multipliant ses conseils, elle prit la conviction que les paroles agiraient plus efficacement que les lettres, et elle rassembla sans tarder ses compagnons de voyage. A Thomas délia Fonte et au P. dei Dominici, à,f rèreSaint de Terame, à Etienne Maconi, àLisa, Afèxia et Françoise, se joignirent les Buonconti de Pise, les Frères Guidone et Félix de Massa, le poète Nicolas Cicerchi et d'autres encore au nombre de vingt-deux. Néri revenait de Provence ; la Sainte lui écrivit d'y retourner. Comparant son disciple à une flèche incandescente du feil delà divine charité, elle l'envoyait en cour d'Avignon porter l'annonce des « grands mystères de Dieu » et prier le pape d'accueillir l'ambassadrice des Florentins *.

Vers la fin de mai, Catherine partit pour la Provence. Sa marche fut si rapide, qu'elle passa l'Apennin et les Alpes sans laisser d*autre trace qu'un fugitif souvenir dans le monastère des Frères Prêcheurs de Bologne. Conduite le long des cloîtres, cette femme, qu'une grande république venait de nommer son ambassadrice à la plus grande des cours, s'était tournée vers le cimetière où les restes de saint Dominique et de ses premiers fils avaient reposé avant d'être mis sur les autels, et où nombre de Dominicains espéraient l'heure de la résurrection ; les yeux fixés sur les tombes, elle laissait échapper des mots qui ressemblaient à un désir : « II est doux de dormir là ! »>Les ambitieux s'étonnèrent. Les âmes fatiguées du poids de la vie trouvèrent une

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