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Oui, chez le pape et chez les cardinaux Catherine avait réveillé Tamour de TEglise, de cette épouse du Christ sans laquelle personne ne parvient jusqu'à Lui. Nul d entre eux ne voyait comme la Sainte mystique ce qu'est le corps uni dont le Christ est le chef. Nul ne comprenait aussi clairement qu'en exposant l'Eglise à la persécution, le schisme augmenterait sa grandeur, sa lumière et sa vertu, qu'il amènerait la réforme d'un clergé tellement coupable que la religion chrétienne semblait morte. Nul ne disait avec une ardeur égale à celle de Catherine : € l'Eglise de qui vient tout secours divin a parfois besoin du secours humain de ses membres ; plus on lui donne, plus on participe à la grâce divine» à ce feu de TEsprit-Saint qu'elle renferme et répand, à sa vie qu'aucune puissance ne peut tuer; servir TEglise est aux yeux de Dieu le meilleur service ! » Nul à Rome ne sentait autant que Catherine la chaleur du sang des martyrs de l'Eglise qui s'élève toujours vers Dieu comme un encens. Nul enfin ne mettait pareille générosité à s'ofifrir enla vie, en la mort, ainsi qu'une victime volontaire et joyeuse *.
Lorsqu'elle quitta le Souverain Pontife, Catherine se rendit à la maison qu'on lui avait préparée dans leRionedi Co/omia, à l'ombre du Monte Pincio. De là, elle écrivit sans trêve ni repos afin de défendre Urbain VI, d'affirmer la validité de son élection et de
Long, et Berth. XIV, 224, 245. — Legg. min. III, 1. — B. Raym, IIl, 1.
4. Lett. 78, 109, 146, 168, 171, 177, 181, J91, 207, 209, 219,296,371.
ranger les chrétiens sous sa loi. La plus vive, la plus passionnée de ses lettres s'adressait aux trois cardinaux italiens, membres du Sacré-Collège qui avait nomméUrbainVL Mécontents à la fois du pape qui voulait réformer leur vie, et des Clémentins qui avaient séduit chacun d'eux par la trompeuse promesse de la tiare, blessés de l'élection du Français Clément VII, ils s'étaient retirés à Tagliacozzo et réclamaient Tintervention d'un concile général. Pouvait-on les juger sincères ? Catherine ne le crut pas, puisque le pape consentait à soumettre son élection à un concile, et elle les accusa ouvertement de duplicité. N'ont-ils pas élu Barthélémy Prignano?ne Tont-ils pas proclamé pape devant la chrétienté? N'ont-ils pas sollicité et obtenu de lui des grâces que seul un pape peut accorder? Sont-ils donc simoniaques, qu'ils usent des dons d'un faux pape ? Mentaient-ils alors ? mentent-ils maintenant ? Dans un simple exposé des faits, elle rappelait que c'était à leur pusillanimité devant l'émeute, qu'on devait l'élection simulée de Tebaldeschi, et non celle d'Urbain VI. Ils pourraient lui objecter, elle lésait, qu'ayant fait l'élection, ils connaissent la vérité mieux qu'elle ; mais elle leur répondra qu'elle les a maintes fois convaincus de mensonge, que leur vie rend d'eux un mauvais témoignage. Elles les conjure, elle les presse de rentrer dans le devoir, elle veut faire parler en eux l'amour de la patrie. Avec un sentiment que les guerres des républiques entre elles avaient laissé dans bien peu de cœurs, elle écrivit au Florentin Corsini, au Milanais Borzano et au fier Orsini, pa-
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trîciende Rome : « Les Français peuvent être poussés par les intérêts ultramontains ; mais vous,vous êtes des Italiens compatriotes du pape, et je ne vois à votre action d'autre mobile que Tamour-propre.» Afin de calmer le chagrin superbe de ces orgueilleux, froissés par la violence d'Urbain VI, elle trouve des expressions d'une singulière tendresse. Ses prières implorent le Seigneur, ses larmes coulent nuit et jour pour les cardinaux. Elle voudrait les voir, leur parler. Aussi énergique envers la faute que douce envers le repentir, elle prouve que s'ils persistent dans leur révolte, ils ne sont plus les colonnes de l'Eglise, mais des fétus de paille pourris par rorgueil,des coupables que la terre engloutirait, que les bêtes fauves dévoreraient sans l'infinie bonté de Dieu, des morts à la vie de la grâce qu'elle ne peut plus nommer ses pères et ses frères ! Au contraire, s'ils renoncent à « séduire la vérité », s'ils reviennent à celui dont ils devraient être les défenseurs et la force, au pape Urbain, elle fera pénitence pour eux, et les ailes de la miséricorde divine s'ouvriront afin de les abriter à jamais ^
En même temps, Catherine rappela au sentiment du devoir le comte de Fondi, chez lequel s'étaittramée la récente conspiration des cardinaux. Allant droit au but, elle ne lui expliquait pas la validité de Télection du pape, car Honoré Gaetani reconnaissait dans le secret de son cœur les droits
1. Jacques Orsîni moarut dans des sentiments de repentir dès le mois d*aoùt 1379. Les deux autres cardinaux passèrent au parti de l'antipape en 1380.
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d'Urbain VI, mais elle insistait sur les rancunes personnelles du comte de Fondi contre le souverain pontife. La haine Taveuglerait-elle au point de lui faire méconnaître la vérité? Parce qu'Urbain VI Ta injustement privé de ses charges, grossira-t-il le nombre des hommes que l'intérêt personnel attache à l'antipape ? enfin, encourra-t-il Tinfaillible châtiment réservé aux ennemis de TEglise ?
La suzeraine du comte de Fondi, lareinedeNaples, se détachait aussi d'Urbain. Offensée du mépris avec lequel il avait reçu le chancelier Spinelli, porteur de splendides cadeaux, et de Tinexplicable hauteur du pontife envers Othon de Brunswick qu'elle venaitd'épouser en quatrièmes noces, Jeanne, vassale du Saint- Siège, passait contre les intérêts de son peuple au parti de Clément VIL Déjà avant dequitter Sienne, le 7 octobre 1378, la Sainte avait adressé à la reine un plaidoyer contre les cardinaux rebelles. Elle mettait Jeanne en face de la vérité et multipliait avec une éloquente logique les raisonnements. Puis, entraînée par son sujet, elle s'adressait aux cardinaux présents à sa pensée. « Vous n'êtes pas des hommes, disaitelle, mais plutôt des démons visibles ; l'amour insensé de votre corps mortel vous aveugle. Quand le pape que vous aviez régulièrement élu a voulu corriger vos mœurs, vous avez jeté votre venin et vous avez dit qu'il n'était point pape. Vous prétendez l'avoir nommé par peur des colères du peuple. Comment pourriez- vous prouver vos dires ? Ils sont faux. S'ils étaient vrais, vous mériteriez la mort, pour avoir élu le pape, non dans la crainte de Dieu, mais dans la crainte des hommes. Puisque Urbain VI
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n'était point pape, qui vous portait à le réélire par une nouvelle et libre élection ? qui vous portait à le couronner avec une solennité inconnue dans le passé? Avant quil vous mordit par ses paroles, vous confessiez et vous annonciez qu'Urbain VI était pape ; maintenant n'avez-vous pas pitié de toutes les brebis que vous éloignez du troupeau ? Chargés d'allumer la foi, vous Té teignez. Songez aux maux dont vous êtes, dont vous serez la cause ; ne pensez pas que le chapeau de cardinal ou les prélatures vous défendent devant Dieu ; au contraire, votre châtiment n'en sera que plus rigoureux. » Revenant ensuite à la reine avec une extrême douceur, lui disant: «je vous aime, » Catherine cherchait à la gagner ; elle la rappelait à la reconnaissance envers TEglise, elle lui prédisait le succès final de la bonne cause. Mais quand la Sainte vit qu'elle ne triomphait pas des ressentiments de cette femme passionnée, ellelui écrivit sévèrement :« Que Jeanne le sache, elle ne pourra pas séduire Dieu, comme elle séduit les hommes ; si sur la terre la vérité ne la délivre pas de Terreur, cette vérité nécessaire, étemelle, la convaincra au dernier jour de son mensonge, du mensonge qu'elle impose à son peuple. » Qu'elle considère les cardinaux rebelles et le témoignage que leur vie rend d'eux. Ils ont la science, mais ont-ils la vertu? Qui ont-ils choisi pour antipape ? « Un homme d'iniquités, ^ s'écrie-t-elle d'un mot, car il est superflu de faire le procès du cardinal de Genève, dans cette Italie où il a surpassé en cruauté les plus cruels mercenaires. Si la reine ne veut pas aider Urbain VI comme souveraine,
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qu'elle le reconnaisse au moins comme chrétienne, sans quoi la main de Dieu s'appesantira sur elle. Elle éloigne d'elle ses sages conseillers pour écouter son chancelier qui la trompe ; le sentiment de Toffense reçue Tanime, elle craint de perdre certains avantages, plus tard elle verra qu'elle-même se les est ravis. Si elle ne se repent pas tout de suite, quand elle voudra le faire, elle ne le pourra plus Ses richesses, ses honneurs, ses barons et son peuple ne la défendront point contre la justice divine, et son châtiment sera tel qu'il remplira de terreur quiconque oserait se révolter contre TEglise. Volontiers Catherine ferait le voyage de Naples pour s'entretenir avec Jeanne *.
Soit que, domihéepar ce désir, la servante de Dieu s'en ouvrît à Urbain VI, soit qu'il pensât lui-même que l'ambassadrice qui avait pacifié Florence serait utile à Naples, il fut question d'envoyer la Sainte à la reine. Elle saurait, non point la convaincre de la validité de l'élection d'Urbain, Jeanne ne pouvait pas la contester sincèrement, mais lui expliquer les intentions bienveillantes du pape ;carlesClémentins faisaient croire à la princesse que le pontife prétendait lui enlever ses Etats et l'enfermer dans un cloître.
Catherine exerçait à Naples un véritable apostolat: sur les hauteurs d'oîi les Chartreux dominent les splendeurs du pays et de la mer, dans l'oratoire des ecclésiastiques, et chez les femmes
1. Lett. 310, 313, 312, 317. La prédiction de Catherine à Jeanne T** se réalisa en 1381 .
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du monde on lisait ses lettres *. Traité de la vie spirituelle, quand elle s'adressait à des religieux, code de morale pratique, si elle entretenait dans le détachement les dames d'une cour galante, cette correspondance faisait qu'on se sentait à Naples sous le regard de la Sainte, comme on l'eût été dans sa cellule de Rome : Jeanne d'Aquin comtesse de Milet ne pouvait douter que ses luttes de conscience ne fussent pleinement comprises ; la jeune épouse de François Carracciolo, si prompte à se séparer de son mari pour les honneurs mondains, si rebelle à lui laisser servir TEglise, se sentait jugée ; elle rougissait de ses ruses mesquines quand la Sainte lui écrivait : « A qui vous reprendrait de vous parer de vêtements précieux ou rares et de vous laver avec des eaux debeauté,voHS répondriez: je ne le fais pas pour moi, maïs afin de plaire à mon mari. Pourquoi donc alors êtes-vous dans Fintérieur de votre maison comme une personne qui n'a aucun souci de soi? * Pentella, abandonnée de son noble époux pour une esclave, n'avouait pointqu'ellesouhaitait lamortde l'infidèle ; mais, afin de panser la plaie, Catherine la mettait à nu. « Elle voit nos âmes, » disaient, en parlant de IjBi Sainte, Peronella de' Pepe, Catherine Dentice et nombre de grandes dames napolitaines.
Près de tous, avec les arguments qui pouvaient convenir à chacun , Tapôtre dominicaine défendait les droits d*Urbain. Ce serait donc guidée par ce groupe que la Sainte s'entremettrait à Naples entre la reine