Lett
et le pape. De plus, Urbain VI lui destinait une compagne vénérée à la fois de la reine, des nobles, des bourgeois et des pauvres de la ville.
C'était la fille de la bienheureuse Brigitte, Catherine, abbesse du premier monastère birgittin fondé en Suède. Grâce au confesseur des deux étrangères, Alphonse de Vadaterra, l'humble Siennoise connaissait les révélations prophétiques de Brigitte, son action pour la croisade, pour le rétablissement du Saint-Siège à Rome, pour la réforme du clergé. La canonisation de Brigitte, elle ne Tignorait point, avait appelé sa fllle en cour de Rome et l'y retenait. Lorsqu'Urbain VI mit Catherine de Suède et Catherine de Sienne en présence, il se tourna vers la grande dame Scandinave et lui exposa ses désirs. L'abbesse avait alors quaraute-six ans ; son admirable beauté, enveloppée par la splendeur d'une âme singulièrement pure^ résistait au temps ; rhabitude de se mouvoir dans la société la plus haute, la coutume de commander faisaient d'elle ridéal de Tambassadrice. Pourtant, au premier mot que lui dit le pape, elle refusa nettement d*aller à Naples. Sortie de son cloître en vue d'une mission définie, elle n'avait point, pour prendre part aux luttes du siècle, de vocation apostolique; plusieurs fois déjà elle s'était trouvée en présence de Jeanne T*, et elle se reconnaissait impuissante à nouer avec elle ces relations que la bienheureuse Brigitte rendait utiles et durables. Jeune encore, vibrante d'énergie sous sa frôle enveloppe, ignorante des manières et du langage des cours, Catherine de Sienne se déclara prête à partir sur l'heure ;
elle comprenait le danger de laisser Urbain donner carrière à ses ressentiments personnels dans une question où la politique lui commandait Tapaisement; et môme en dehors de toute vision prophétique, elle pressentait que la lutte du pape contre jN'aples allait causer à ce royaume et à l'Eglise d*irréparables malheurs. De plus, par l'invincible attrait que la pécheresse inspire à Tapôtre, quand on voit en elle le germe de cette générosité qui, en Marie-Magdeleine, fut victorieuse de toute passion, Fâme de la reine attirait la Sainte.
Le P. Raymond se rangea aux avis de Tabbesse; quelque peu crédule, il croyait Jeanne I" capable d'insulter des femmes consacrées à Dieu. On discuta; le pape revit le prieur de la Minerve, et le projet fut abandonné. Catherine de Sienne, malade, était retenue chez elle. Son confesseur lui porta la décision du souverain pontife et lui en expliqua les motifs. « Si Agnès, Marguerite et tant d'autres vierges avaient fait toutes ces réflexions, dit-elle vivement, elles n'auraient jamais obtenu la gloire du martyre ! N*avons-nous pas un Epoux tout-puissant capable de protéger notre honneur? En douter, invoquer de vaines raisons, est un manque de foi *. »
L'abbesse n'entendit pas ce cri de Tapôtre, qui d'ailleurs ne s'adressait pas à elle, mais au P. Raymond. Malgré sa vocation apostolique, le Dominicain n'avait point éprouvé que l'inspiration directe du Saint-Esprit pousse les âmes pleinement unies au Christ à des sacrifices que la raison conseille de
* 1. B. Raym. III, 1. —Sainte Brigitte, 522, 537.
refuser ; il ne reconnaissait pas encore que s'arrêter dans de pareils cas au jugement naturel, c'est ignorer le jugement surnaturel , et il ne comprit guère l'enseignement que contenaient les paroles de la Sainte. Pourtant, avec une certaine conscience de son propre manque de lumières, il la consulté afin de savoir s'il devait accepter une charge périlleuse que lui offrait le Saint-Siège.
Urbain VI entendait faire porter des brefs * à plusieurs Français, en particulier au roi Charles V ' et à l'Université de Paris, indécis dans leur obéissance envers Tun des deux pontifes rivaux. On courait des dangers, car il fallait traverser des pays occupés par les Clémentins, qui souvent égorgeaient les envoyés de Rome. « Obéissez, dit aussitôt la femme inspirée ; Urbain est véritablement le Vicaire de Jésus-Christ ; je veux que vous exposiez votre vie pour le soutenir, comme vous l'exposeriez pour soutenir la foi catholique elle-même, »
La dernière conversation de Catherine et de Raymond fut longue et sans témoins. Aucun nom humain ne passa sur leurs lèvres, ils parlèrent de Dieu seul. « Nous ne nous entretiendrons plus, munnura Catherine : allez maintenant où Dieu vous appelle ! » Elle s'embarqua sur le Tibre avec le P. Raymond et ses compagnons. En arrivant à Ostie, le souvenir d'Augustin et de sa mère Monique était présent à la pensée du religieux. Catherine,