‹ Sainte Catherine de SienneChapitre 248 sur 282 · B. Raym. III · texte numérisé non relu

B. Raym. III

et continuelle, je ne pouvais acquérir ni perfection ni vertu vraie ; que la pureté d'esprit est impossible, si l'on juge la volonté du prochain, si même son péché formel inspire d'autres sentiments qu'une compassion exprimée à Dieu dans la prière pour le pécheur *. »

La mourante recommanda surtout à ses disciples Punion au Christ, cherchée par le recueillement en soi-même, consommée par l'ascension en Dieu. Afin de faire comprendre sa pensée, elle raconta qu'un jour où elle demandait à Dieu de vivre seule avec lui dans le désert, le Seigneur lui avait répondu que beaucoup de solitaires, enfermés de fait dans leurs grottes, en sont bien loin par l'esprit et par les affections. « Que ta cellule soit en toimême, avait dit Jésus-Christ, qu'elle soit l'abîme que la connaissance de ton néant creusera dans ton cœur.» Au déclin delà vie, Catherine reconnaissait de nouveaux charmes à cette cellule intérieure, et elle conseillait aux autres ce sûr abri,oùron seforme à l'action : l'action c'est défendre l'Eglise, et le suprême degré de la perfection c'est de verser son sang pour l'Eglise ! « Toute ma vie, > s'écriait la Sainte dont les yeux ardents de fièvre brillaient d'un éclat extraordinaire, « j'ai demandé à Dieu la réforme, la paix, l'union, le triomphe de son Église. Depuis sept ans, je n'ai pas eu d'autre pensée : je me suis offerte en sacrifice afin d'expier les péchés

1. De quelques persécutions que les créatures Taient poursuivie, Catherine n'éprouva jamais d'autres sentiments; elle Ta, dit Barduccio, déclaré elle-même à l'un de ses confesseurs.

556 SAI?«TE CATHERINE DE Sl£Nr<E

qui la souillent. Voilà pourquoi mon corps déjà bris(^ de souffrances est la proie des dc^mons ; mon divin Epoux semble vouloir que mon âme retourne à son principe ; cependant je n'ai pas la certitude de sa volonté. »

Les enfants spirituels de Catherine l'interrompirent par des supplications môlées de sanglots. Pourquoi se séparait-elle d'eux? pourquoi ne demandait-elle pas au Seigneur de la laisser sur la terre? Elle leur répondit, à l'exemple de saint Paul et de saint Martin^ que deux désirs se disputaient son cœur : celui de s'unir à Dieu, et celui de ne pas quitter ses disciples; puis elle ajouta: « J'ai abandonné à Dieu ma vie comme ma mort. Je m'offre à supportei* des années de fatigue et de tourments, à mourir cent fois par jour en des douleurs toujours croissantes, si cela peut être utile à qui que ce soit ; ayez foi en la Providence, enamourez-vous d'elle ; la Providence ne manquera jamais à ceux qui s'abandonnent à elle et de vous elle prendra un soin très particulier. Réjouissez-vous avec moi, si je quitte un lieu d'afflictions et de peines, pour me perdre dans un océan infini et éternel de paix. Regardez ma mort comme un jour de fête. » A Texemplede son père saint Dominique, l'agonisante répétait : « Rendue à mon Créateur, je vous serai plus utile que si je continuais à vivre parmi vous dans les agitations de ce misérable monde. Aimez-vous les uns les autres, mes bienaimés ! Votre affection réciproque sera la preuve de celle que vous me portez; votre amour fera ma gloire... Dieu ne nous séparera point; je deman-

derai à l'Etemelle Bonté que l'abondance des grâces et des dons divins en moi rejaillisse sur vous \ Mes bien-aimés enfants, vous continuerez mon œuvre, car soyez-en assurés, lorsque je quitterai mon corps, j'aurai consumé et donné ma vie dans l'Eglise et pour l'Eglise ! C'est là une grâce très singulière *. »

Après cette dernière parole qui résumait toute sa vie, Catherine s'entretint en particulier avec ses disciples et indiqua à chacun, ce que Dieu attendait de lui. Lapa, Lisa, Françoise dei Gori, Jeanne de Capo, et les autres Tertiaires réunis à Rome furent confiées à Alexia Sarracini.

Catherine ne les renvoyait point à leur Fraternité de Sienne. Ces femmes qu'elle initiait à son sacrifice au point de leur dire : « Priez afin que je meure pour la vérité, » ne pouvaient plus avoir d'autre patrie que le tombeau de leur mère. En les réunis sant sous un même toit en communauté ', la Sainte bénissait la forme de vie nouvelle que certaines Tertiaires avaient adoptée depuis la mort de saint Dominique, et elle prenait sous sa protection ce

1. Elle écrivait dans les mêmes termes au P. Raymond. Cf. pp. 550, 551 . A tous elle fait cette promesse .

2. Lettera di Bardaccio Ganigiani... Transite. [Bibliographie I, VIII.] Noos avons fonda et résamé ces deux récits d'un disciple présent & l'entretien. Comme le remarque F. Grottanelli, il est évident que ces paroles de Catherine furent prononcées tout do suite après la crise qui eut lieu dans la nuit du 26 au 27 février. Cf. Lettera 371. — B. Raym. HT, 4.

3. L'un des couvents de Rome, dédié à sainte Catherine, fait remonter son origine jusqu*aux premières compagnes de la Sainte.

Tiers-Ordre régulier, qui à la règle du Fondateur ajoute les trois vœux de religion *.

Déjà la Sainte avait remis ses fils spirituels à la garde du P. Raymond ; en son absence, ils durent se soumettre au P. Guillaume de Flete et à Matthieu Cenni. Elle aurait voulu décider du sort de tous; mais plusieurs de ses disciples bien-aimés qu elle ne consentait point à enlever à leurs devoirs, étaient loin d'elle. Devant Dieu, son seul confident, elle les regretta. Aussitôt le Maître lui envoya d'une façon inattendue ceux qui avaient besoin de ses instructions. Le P, Barthélémy vint le premier. Mandé à Rome, pour les intérêts de l'Ordre, par le Provincial des Prêcheurs, il entra chez elle le samedi saint, vers le soir. Quelle ne fut pas sa douleur, quand il la vit couchée sur des planches, entourée d'autres planches, et semblant déjà reposer dans le cercueil! Le visage qu'il avait connu jeune et beau semblait desséché par les ardeurs du soleil. Lorsque Catherine étendit vers lui ses mains amaigries, il fondit en larmes : <c Ma mère, murmura-t-il, comment vous trouvez-vous ? » Les lèvres de la malade remuèrent ; d'une voix qu'on entendait à peine, tant elle était faible, elle assura, selon sa coutume, que tout allait bien, grâce au Seigneur Jésus ! Ces mots pouvaient avoir des sens divers et le P. Barthélémy se demanda avec un serrement de cœur, si la Pâque qu'il s'était réjoui de passer

1. L'activité pour tout bien à faire, du Tiers-Ordre régalier (Cf. pp. 26 et 32), atteste sa fidélité aux exemples prodigués par GatherÎDe.

avec elle, ne serait pas la dernière. Dans cette pensée, il la confessa, et lui donna Pabsolution avant de la quitter. Le lendemain dès Taube, il revenait, lui prescrivait de demander au ciel la force de communier, et célébrait dans la cellule môme le saint sacrifice de la Messe. Agenouillés devant Tautel portatif, les enfants spirituels de la Sainte attendaient que le célébrant distribuât le Pain de vie ; seule, sans secours, leur mère se leva et vint à eux. C'était une résurrection. Catherine reçut Thostie, et entra en extase : sa volonté unie à celle de Dieu soutenait son corps épuisé et le tenait debout malgré lui; quand Tintervention miraculeuse cessa, elle tomba comme tombent les morts. Plus tard, et à diverses reprises, Catherine s'entretint avec le P. Barthélémy de sa famille spirituelle, de son Ordre et de l'Église.

Des quatre confesseurs de la Sainte, il semble être celui qui devait alors le mieux convenir à son état d'âme. Si Thomas délia Fonte avait formé Catherine à la vie chrétienne, si Raymond de Capoue l'avait poussée dans les voies de la sainteté, si le P. Cafîarini Tavait très particulièrement façonnée selon la règle et les traditions du Tiers-Ordre, c'était surtout auprès de Barthélémy dei Dominici qu'elle avait puisé le courage de Tapostolat auquel le Christ la députait. « Si je meurs, dit-elle à celui qui tant de fois avait partagé ses anxiétés et ses travaux, la seule cause de ma mort sera le zèle qui me consume ; je souffre avec joie pour l'Église; avec joie je lui donnerais ma vie. » Quelques jours s'écoulèrent : la mission du P, Barthélémy était achevée. Catherine lui en-

joignit de retourner à Sienne, où sa charge de prieur le rappelait. « Ma mère, objecta-t-il, comment voulez-vous que je vous quitte, quand vous êtes mourante! Si j'étais absent, je quitterais tout, au contraire, pour accourir! — J'aimerais vous avoir près de moi, mon fils, répliqua Catherine; j'aimerais que le P. Raymond fût ici; mais je veux la volonté de Dieu, non la mienne. Il faut que vous partiez. — Promettez-moi de demander la santé au ciel, » reprit le religieux résigné à obéir. Au moment de se séparer de cet ancien et fidèle disciple, Catherine l'éclaira par de prophétiques avertissements. Le chapitre de TOrdre serait sous peu convoqué à Bologne; on élirait Maître- Général le P. Raymond de Capoue. Catherine faisait un devoir au P. Barthélémy de ne jamais se séparer de lui, de le seconder, de lui obéir toujours ; Barthélémy s'y engagea. Il fallut se dire adieu; et, comme le visage de la Sainte reprenait quelque animation, le Dominicain crut qu'elle renaissait à la vie. Catherine voulut dissiper cette illusion; elle attira vers elle son fidèle disciple et Tem brassa : c'était le baiser d'une mère mourante. L'espérance dominait le cœur du religieux et il ne comprit pas.

Presque en môme temps, Etienne Maconi, miraculeusement averti du malheur qui le menaçait, accourut près de Catherine. Il compatissait à la douleur de son cher Néri, retenu à Naples, et il portait en quelque sorte avec sa propre tristesse la tristesse plus grande de son ami. Tous ceux qui purent venir à Rome se réunirent via di Papa. Il fallait s'atten-

dre à la mort prochaine de la Sainte, ou à un miracle. Sa famille spirituelle ne la quittait plus que . la nuit, pour prendre quelques heures de repos, et chaque soir Catlierine faisait à l'un des prêtres sa confession générale, afin de recevoir de lui Tabsolution.

Ce que cette agonisante pensait d'elle-même, ses • enfants spirituels ne l'ignoraient point. Elle signait ses lettres <i votre indigne Catherine servante inutile, » elle se croyait une ignorante, une paresseuse, une misérable! « Je n'aime pas Dieu, ni les créatures pour lui, murmurait-elle, je n'ai point confiance en son secours, sans quoi, à Florence, j'aurais obtenu la grâce du martyre. » Jusqu'au dernier jour son âme apostolique portait le fardeau des pécheurs; réellement elle se sentait chargée de toutes les fautes du monde; en toute vérité elle pouvait dire aux défroqués, aux courtisanes, aux avares : « nos iniquités, » puisqu'elle acceptait de les expier. Catherine ne s'excusait jamais ; si ses disciples tentaient de la défendre contre la calomnie, elle les arrêtait: «On est loin de savoir de moi toute la triste vérité, s'écriaitelle, tâchez que la compassion de ces gens passe de leurs paroles dans leurs cœurs et agisse devant Dieu! Cependant, ajoutait l'humble Sainte, respectueuse de toute vérité, il me semble que le principe de mes actes est l'honneur de Dieu et le salut des âmes. »

Les disciples de Catherine savaient bien auSsi quel accueil joyeux leur mère ferait à la mort. « La vie m'est une impatience et la mort un grand désir, » répétait-elle depuis longtemps avec saint Paul ; et

toutes ses facultés s'unissaient en un même élan pour quitter la terre, pour aller vivre avec « les vrais citoyens de la vraie patrie I » Elle avait demandé à Dieu d aimer, d annoncer toujours la vérité, de mourir afin de lui rendre témoignage, et elle mourait volontiers*.

Le dimanche 29 avril, deux heures avant Taube, l'agonisante fit appeler Thomas délia Fonte '. A celui qui avait reçu sa première confession Catherine, qu'il savait aussi pure qu'au jour du baptême, fit la dernière ; et comme elle était loin de sa Fraternité, elle y ajouta sa coulpe. « Jamais, dit-elle ensuite, je n'ai manqué d'obéissance envers la prieure et le Père Maître du Tiers-Ordre '. » A l'égard du P. délia Fonte, la confiance de Catherine avait un caractère très naïf et filial : « Je vous recommande votre Catherine, » lui disait-elle volontiers ; et à cette heure singulièrement simple de la mort, il paraissait plus naturel de trouver à son chevet l'ami de son enfance, que les guides de sa vocation, de son apostolat et de sa vie parfaite.

Dans le silence et la paix de la nuit, le viatique fut donné à celle qui pressentait Tappel divin ; par le ministère de son Ordre, son corps et son âme

1. Lett. 30, 41, 62, 56, 96, 140, 145, 152, 214, 268, 295, 296, 344. 102, 104, 211, 214, 226, 272, 277.

2. Dans le Transito il est simplement dit « son confessenr. » Ce mot ne s'applique dans les documents qu'au P. délia Fonte, k Raymond de Capoue, à Barthélémy dei Dominicî et à Thomas GafEarini ; or ces trois derniers Dominicains n'étaient point à Bome.

Page 1