Cecca est un diminutif de FranceBca, Françoise
celle qui les donnait. Catherine y trouvait d'autant plus d'attraits que Cecca se montrait moins reconnaissante et répandait sur son compte mille méchants propos. « Bonjour, Madame la reine de Fontebranda ! *> lui criait Timpertinente femme dès qu'elle l'apercevait, et si la charitable visiteuse était en retard : « Votre Majesté est bien glorieuse parce qu'elle a perdu sa journée à l'église des Prêcheurs ! Ne serez-vous jamais rassasiée de vos moines ? » Quand la mort ht taire Cecca, les mains de Catherine furent subitement guéries des taches malsaines gagnées à son service et devinrent d'une surprenante blancheur.
Malgré ce prodige, les paroles de la pécheresse firent leur chemin parmi les moins vertueuses des Sœurs de la Pénitence. Incapables d'imiter leur jeune compagne, irritées de l'entendre louer, la calomnie les trouvait crédules. L'une des plus influentes, Palmérina, connue par l'abandon qu'elle avait fait aux pauvres de ses grandes richesses, en vint bientôt à des outrages publics. Catherine vit le danger où tant d'injustice mettait le salut de son ennemie; elle chercha un rapprochement et offrit ses soins lorsque Palmérina fut atteinte d'une maladie mortelle. On la récompensa en la congédiant brutalement ; Catherine se tourna vers le Sauveur : pourquoi était-elle née, si une âme créée à l'image divine devait, à cause d'elle, être perdue ? Dieu ne lui avait-il pas promis qu'il sauverait sa sœur ? Et s'accusant d'être un obstacle aux miséricordes célestes, elle s'offrit en victime expiatoire. La lutte entre la Sainte et Dieu dura trois jours et trois nuits.
Palmérina agonisante ne pouvait ni vivre ni mourir; à la surprise générale, elle se ranima tout d'un coup, reçut Catherine et mourut pleine de contrition.
L'âme de Palmérina prit son essor et Jésus- Christ la montra à sa servante. Dans cette âme, la Sainte contempla Téclat de la création, la gloire de la Rédemption ; éclairée aux rayons de la divine lumière, Palmérina éblouissait Catherine et la ravissait d'amour. « Vois, ma fille, dit le Seigneur, vois cette âme qui était perdue et que j'ai recouvrée grâce à toi : ne doit-on pas souffrir afin de sauver une telle créature? J'ai été moi-même saisi de la beauté des âmes jusqu'à aimer mourir pour les racheter, et les hommes ne se sauveraient pas les uns les autres au prix de bien des peines ? Parce que tu as méprisé la chair pour t'attacher entièrement à moi qui suis le souverain esprit et pour travailler au salut des âmes, tu vivras dans les conditions des esprits et tu les percevras comme sur terre on perçoit les corps. »
Désormais Catherine vit mieux les âmes que les corps. Si les innocents la charmaient au point qu'elle couvrait les enfants de baisers, les pécheurs l'avaient à leur entière dévotion ; elle aurait donné cent fois sa vie afin d'assurer leur salut I
Il fallait savoir le prix infini des âmes pour continuer une mission charitable parmi les Sœurs de la Pénitence. Le repentir de Palmérina n'avait point désarmé certaines Tertiaires, et Tune d'elles, Andrée Mei, noble veuve isolée de toute affection *,
1. L'admirable lettre 71, dans laquelle la Sainte exhorte â la
payait de nouveaux outrages la sollicitude de Catherine * Cette Sœur de la Pénitence était minée par un cancer. Lorsque, pour dominer la révolte des sens, la Sainte, non contente de panser Tulcère, le baisa avec respect, Andrée ne comprit pas le triomphe de la grâce sur la nature ; elle crut que Catherine agissait par orgueil, qu'elle voulait faire ce dont personne n'était capable, et elle la poursuivit de ses calomnies. La prieure des Tertiaires s'émut des propos qu'on répandait. Elle vint trouver la malade et, entendant cette femme accuser sa bienfaitrice comme à regret, elle emporta la certitude que Catherine était indigne de Thabit religieux. On fit comparaître la jeune fille ; questions cruelles, reproches injustes, rien ne lui fut épargné. Pour toute réponse elle levait les yeux au ciel, et murmurait, étouffée par les larmes : « En vérité, je suis une vierge consacrée à Dieu. » Ses seules plaintes furent à son Epoux. Comment la laissaitil attaquer ainsi ? Ne prouverait-il pas son innocence ? « Ma fille, dit-il en lui montrant deux couronnes, l'une d'or, lautre d'épines, il te faut porter ces couronnes en deux temps différents. Si tu portes celle d'épines dans ce monde, tu auras l'autre plus tard ; si tu veux celle d'or dès ce monde, les siècles éternels n'auront pour toi que des épines. — Mon Dieu I n'ai-je pas choisi depuis longtemps? » s'écria
vertu parfaite Monna Bartolomea d^Andrea Mei, est pent>être adressée à la fille de cette Tertiaire ; mais il y avait d'autres Mei à Sienne et quelques doouments présentent la Sœur de la Pénitence comme privée d'enfants.
1« B. Raym. II, 4 ; Til, 6. — Suppl. vit», 1, 1.
Catherine qui saisit à deux mains le diadème sanglant de son Epoux et s'enfonça les épines dans la tête. Un ange guérit ses plaies en les couvrant d'une guirlande de lis.
Bien que le prieur du couvent, le P. Taddo da Orvieto, et le Père-Maître des Sœurs de la Pénitence, fussent des hommes droits et justes, ils ne défendirent pas Catherine contre ses détracteurs. Peut-être ajoutaient-ils foi aux calomnies si souvent répétées? Peut-être croyaient-ils que la persécution seule met au cœur des saints la peine intime qui les rend semblables à leur Maître ? Toujours est-il qu'on surveilla Catherine avec rigueur. La curiosité ne venait plus seule surprendre le secret de ses entretiens avec Dieu ; la malveillance, la défiance, épiaient Theure où, enlevée à la terre, elle appartenait à son unique amour. Etait-ce chez elle, on Taccusait de perdre son temps ; étaitce à Téglise pendant les offices, on l'accusait de n'être point recueillie, car, absorbée dans ses pensées, elle ne suivait pas les cérémonies sacrées. Ces dénonciations irritantes à la fois par leur puérilité et par le sérieux qu'il fallait mettre à les réfuter, n'ébranlaient pas sa patience. On pouvait l'obliger à regagner sa cellule aussitôt après la sainte communion ; si, ravie en extase, elle s'élevait près de l'autel, on pouvait la jeter à la porte de l'église ; on pouvait la frapper cruellement sous prétexte de s'assurer qu'elle ne jouait pas une comédie ; on pouvait même, épreuve plus douloureuse, lui arracher Targent qu'elle avait reçu pour ses pauvres; mais il était impossible de lui faire vouloir autre
chose que la volonté de Dieu. Quand ses amies, indignées des traitements qu^elle subissait, tentaient delà plaindre, elle les reprenait sévèrement; ses persécuteurs lui semblaient des auxiliaires, puisqu'ils Faidaient à anéantir en elle tout amour du moi, et elle déclarait que ses offenses à Dieu méritaient comme châtiment les injures des hommes.
Cependant Andrée succombait aux attaques de son mal ; Lapa voulait détourner sa fille d'une œuvre féconde en fruits amers ; mais la Sainte lui prouva que l'approche de la mort rendait la malade plus douce, que déjà elle changeait de langage. D'ailleurs l'ingratitude devait-elle lasser la miséricorde? Notre-Seigneur avait-il agi de telle sortesur la croix? Si le démon trompaitcette femme, Dieu l'éclaijerait. Dieu Téclaira en effet : un jour, à l'approche de Catherine, Andrée se vit environnée de clarté ; ses souffrances cessèrent, une joie indicible envahit son âme, sous ses yeuxla jeune fille se transformait en un ange du Seigneur. « Pardon ! » s'écria la malade. Catherine se jeta h son cou ; elle n'avait rien à pardonner ; le démon seul était l'auteur de cette erreur, et mettant pour la première fois quelque hâte à finir ses pansements, elle s'enfuit, tandis qu'Andrée s'accusait à tout venant d'avoir menti.
Catherine continua ses soins. Soudain elle y trouva une répugnance qu'il fallut vaincre par un acte héroïque ; aijssi prit-elle l'eau dont elle s'était servie pour laver les plaies d'Andrée, et la but-elle d'un seul trait. L'aitiouf transforme tout. L'affreux breuvage lui parut d'une souveraine dou-
ceur *. Alors, redoutant Torgueil que sa victoire pourrait lui inspirer, elle courut se recueillir et repassa tous ses péchés devant son Maître. Il ne lui suffisait pas de les avoir bien des fois accusés au confessionnal ; elle voulait savoir par un signe certain qu'ils étaient expiés. Docile à une telle prière, Notre-Seigneurmitla main sur la tête de sa servante, prononça la formule de l'absolution, et lui laissa, en la quittant, une paix inconnue à la terre. La pression de la main divine se faisait encore sentir quand la nuit suivante le Christ se dressa devant Catherine. Elle avait vaincu la nature: il voulait lui donner un breuvage surnaturel, et approchant les lèvres de la jeune fille de son côté ouvert, il lui dit : « Bois, ma douce bien-aimée ; ton âme sera remplie d'une joie qui débordera sur le corps que tu as mortifié. » La Sainte se désaltéra à la source de vie ; la grâce fut si abondante qu'à partir de ce jour la promesse faite au début de sa mission apostolique se réalisa : une contemplation incessante du foyer de toute vie soutint Catherine et elle ne put même plus manger les quelques légumes dont auparavant elle se nourrissait.
Cacher cette dernière faveur de Dieu était difficile ; aussitôt on s'en fit une arme ; les saints, la Vierge Marie, le Christ lui-même, ne vivaient pas sans manger, disait-on ; la fille de Lapa feignait cette existence miraculeuse et prenait en secret ce qu'elle se refusait en public. Le P. Thomas interrogea sa pénitente. Elle préférait vivre comme les autres,