‹ Sainte Catherine de SienneChapitre 73 sur 282 · B. Raym. II · texte numérisé non relu

B. Raym. II

elle suppliait Dieu de le lui permettre, car elle voulait éviter la gourmandise par amour et non par contrainte ; mais c'était en vain qu'elle s'efforçait de manger ^ Elle était rassasiée parla sainte Eucharistie et, quand on ne la laissait pas communier, la seule vue du sacrifice de la Messe ou même la vue du prêtre qui l'avait célébré suffisait à réparer ses forces. Fidèle aux lois de l'Église, qui ordonnent de grandes épreuves avant d'accepter les faits extraordinaires comme miraculeux, le P. Thomas contraignit Catherine à manger. Bien qu'elle fût persuadée que la volonté des hommes contrariait celle de Dieu, la Sainte n'osa point résister à son confesseur et scandaliser le prochain. On déclarait l'inspiration du Saint- Esprit une inspiration du démon : elle se soumit. Toute en pleurs, elle mangea: un spasme dangereux suivit ce repas. Aussitôt la Tertiaire fit appeler le Dominicain. « Si vous voyiez que l'excès du jeûne va causer ma mort, vous me défendriez de commettre un homicide. Eh bien I n'est-ce pas la môme chose de me tuer en me forçant à manger ? » Le religieux se rendit à ce raisonnement; mais, en butte àmille attaques, assiégé par ses propres doutes, il se demandait derechef s'il était vraiment un sage directeur, quand Catherine le pressa de lui révéler la cause du trouble qu'elle remarquait. Il hésita, c Parlez-moi sans crainte, je sais tout ! » s'écriat-elle. Avant qu'il pût répondre, elle énuméra les critiques qu'on faisait et nomma ses dé-

l.Lattcra 92.

SAIXTE CATBElilNE. 5**

tracteurs qui lui étaient presque tous inconnus: « Dieu va vous éclairer, ajouta-t-elle, et vous faire savoir que vous agissez avec sagesse et prudence. »

Toute la nuit la Bienheureuse resta en prières. C'était pendant le carême, le printemps hésitait encore à paraîti^, Sienne frissonnait sous un vent tout imprégné des neiges de l'Apennin, aussi les compagnes de Catherine s'étonnèrent-elles beaucoup, quand le lendemain elles la trouvèrent baignée de sueur. Des visions célestes éblouissaient ses regards, une force mystérieuse l'attirait et la soutenait dans les airs, la voix du Seigneur Texcitait à la confiance, tandis que son confesseur sentait ses scrupules s'évanouir. « J'ai partagé vos craintes en comprenant que vous étiez responsable de mes actes, dit-elle au P. Thomas dès qu'elle l'aperçut ; cette nuit le Seigneur a daigné nous rassurer tous les deux ; nous marchons à sa lumière, et tous nos pas sont conformes à son bon plaisir, »

Catherine observa donc un jeûne rigoureux *. La seule faim qu'elle ressentît, la faim des âmes, fut excitée depuis le dimanche de la Passion jusqu'au pvemicv Alléluia de Pâques, par la méditation des

1. On a établi de subtiles diatinctioas entre le jeune relatif de Catherine et son jeûne absolu, qui depuis le dimanche de la Passion de cette année jusqu'à la fête de rAscensîon dura cinqnantC'Cinq jours. La Sainte dit elle-même (Lett. 92) qu'elle s^est toujours efforcée de manger une ou deux fois par jour. Ces détails nous semblent manquer d'intérêt. L'attention ne se porte pas sur le fait matériel qu'on constate dans certaines maladies, mais sur la cause surnaturelle que ces effets révèlent en Catherine.

souffrances du Sauveur. Elle s'unit à ces soufifrances au point d'épuiser ses forces ; alors, craintive d'être au-dessous de sa tâche, elle voulut savoir quand cesserait un tel épuisement. « Pour la fête de TAscension, » répondit le Maître. Pendant les trois jours des Rogations, un messager céleste, paraissant au lever du soleil, apporta le corps sacré du Christ à la Sainte étendue sans mouvement. Ses disciples la croyaient mourante ; mais à Theure indiquée, forte d'espérance, elle se leva, monta à Téglise, reçut la communion, entra en extase, et vit les bienheureux célébrer les saints offices. Lorsque les religieux sortirent du chœur, Catherine leur dit : « Le Seigneur veut que je mange aujourd'hui avec vous pour votre consolation. » Six d'entre eux la suivirent chez elle, et par obéissance à Dieu, qui voulait qu'elle témoignât ainsi du retour h son état ordinaire, elle mangea après un jeûne de huit mois.

Si son confesseur, dont les inquiétudes ne se dissipaient que pour renaître, conçut quelque espoir de le voir rentrer dans la voie commune, il fut détrompé, car bientôt il l'entendit s'accuser comme d'une faute grave, d'avoir mangé un peu de pain. Il fallut donc laisser Catherine aux règles qu'elle recevait du ciel. « A cause de mes péchés. Dieu m'a frappée d'une infirmité, disait-elle doucement à ceux qui se scandalisaient ; je désirerais manger et je ne puis ; demandez à Xotrc-Seigneur qu'il me pardonne les péchés pour lesquels je mérite tous les châtiments. »

Tant d'humilité ne désarma pas la persécution.

Puisqu'il était impossible d'obliger Catherine à partager la nourriture du vulgaire, on lui interdit de communier. Depuis que le Seigneur avait fait d'elle un apôtre et qu'il l'appelait à distribuer aux autres la parole de vie, il l'avait encouragée à se nourrir plus souvent de la sainte Eucharistie; presque tous les jours elle recevait le corps sacré du Seigneur Jésus*. Privée de son aliment, l'âme vaillante qui soutenait ce corps usé dépérit visiblement ; la Sainte perdit sa sérénité, son activité disparut, son courage s'affaissa. Habile à profiter de sa faiblesse, le démon l'environna de ténèbres.

Qu'avait été la persécution des hommes comparée à ce qu'elle endura ? Que pouvaient les attaques des créatures quand elle était défendue par le Créateur, consolée par le Rédempteur ? Maintenant il lui semblait souffrir une angoisse épargnée au Christ lui-même et elle ne se voyait pas de consolateur ! Confondant la tentation de doute avec le doute lui-même, cette sainte, confirmée dans la foi se disait: Pour moi l'Eucharistie est une chimère, l'inspiration divine un beau rêve.

Lorsqu'elle cherchait à réfléchir, sa pensée se troublait, elle ne pouvait plus suivre une idée. Par instants elle se demandait si Celui qu'elle aimait sans mesure existait vraiment. Son cœur se brisait, son intelligence ne comprenait rien, sa santé était détruite ; mais elle se savait un bien,

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le seul que rhumanité ait en propre, le seul que ni le ciel ni Tenfer ne peuvent ravir, la volonté. Quel usage en ferait-elle ? Accepterait-elle le renoncement, les fatigues, la douleur, la mort, pour un Dieu qui alors était caché à ses regards, incompréhensible à son esprit, sourd à sa voix, et comme insensible à son martyre ? La grâce « suffisante et surabondante » qu'elle méritait par sa fidélité suffit à tout. Elle se croyait sans foi, cependant elle se conduisit selon les lois divines ; elle se croyait sans amour au cœur, et cependant elle se sacrifia ; elle se croyait sans espérance, et cependant elle n'aspira qu'aux biens éternels.

C'était là que le Maître l'attendait. Qui pourrait redire les miracles de tendresse par lesquels il réjouit sa foi ? Tantôt l'hostie sainte prenait sous ses yeux le doux visage de l'enfant Jésus, tantôt le Rédempteur en sortait comme un soleil éblouissant de gloire, ou bien l'Esprit-Saint, revêtant la forme d'une colombe, planait aurdessus de l'autel. Le jour de la Pentecôte, une langue de feu descendit sur la tête de Catherine. Ce que la Vierge et les apôtres avaient éprouvé dans le cénacle, elle l'éprouvait. Le souffle de Dieu la terrassait, puis il la remplissait d'une force capable de résister à l'enfer. Le jour delà Trinité, ses prières convertirent laïques, séculiers et religieux ; elle était comme « l'arbitre des volontés célestes. » L'office de la Fêle-Dieu répondit à ses doutes sur l'Eucharistie. Pendant la Messe de ce jour elle en fut guérie à jamais. Des voiles du pain et du vin le Christ vivant vint à elle ; elle le reconnut, c'était le bien-aimé de son âme. Il était là,

il ne la quitterait plus. Il Tintroduirait avec lui dans rétemelle demeure du Père céleste.

Le désir de la Sainte, sa faim de rEucharistie s'étaient accrus ; la privation ne la portait plus à douter, elle la portait à s'humilier en se jugeant indigne ; le Christ voulait cela « pour la faire digne de lui. » L'intervention divine se manifesta d'abord en donnant aux fidèles champions de Catherine des armes pour la défendre. Les Pères délia Fonte et dei Dominici avaient obtenu qu'elle pût communier le jour de la Nativité du Précurseur ; l'un d'eux disait la Messe, tandis que l'autre distribuait l'Eucharistie aux fidèles. A l'instant môme où leur pénitente, recevant l'hostie sacrée, s'entendait dire par Dieu : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances, je veux, ma fille bien-aimée, qu'il se donne à toi dans le divin Sacrement, » les Dominicains partagèrent avec elle les grâces qu'elle leur décrivait sans cesse.

Bientôt les miracles se multiplièrent. Si avant la Messe le célébrant refusait la communion à Catherine, il était ensuite contraint de la lui offrir, tantôt par le reproche de sa conscience, tantôt par un mouvement spontané de charité dont lui-môme restait surpris*. Afin que nul ne pût douter de la volonté qu'avait le Seigneur de s'unir à la Sainte, le pain consacré s'échappait souvent des doigts du prêtre et volait en Catherine dont les lèvres ne faisaient pas le moindre mouvement. La vie de ses confesseurs n'avait pas de secrets pour elle. Que le

• 1. Dial. CXLII.

P, Thomas fût à Sienne ou en voyage, la Voyante connaissait ses actions, ses moindres entretiens et jusqu'à ses plus intimes pensées. Pendant une des maladies soudaines qui la retenaient chez elle, Ca« Iherine lui dit : « Que faisiez-vous vers la troisième heure de la nuit? » et comme il témoignait quelque surprise d'une semblable question, elle ajouta : « Je puis vous le raconter exactement; vous écriviez. — Pas tout à fait, interrompit le P. Thomas. ^ Non, c'est vrai, vous dictiez à votre compagnon. — Puisque vous prétendez savoir à quoi j'emploie mon temps, dites-moi de quelle matière nous traitions? » Elle baissa la tête et hésita ; enfin pressée de s'expliquer: «Vous écriviez les grâces que Dieu accorde à son inutile servante ! — C'est vrai, » murmura le Dominicain.

Ce récit étonna fort le P. Barthélémy ; il alla trouver la Bienheureuse. « Comment avons-nous passé la deuxième et la troisième heure de la nuit ? dit-il. — Dans la cellule du sous-prieur. » Et elle dépeignit la réunion des religieux, nommant les sujets théologiques qu'ils avaient discuté. € Ma mère, vous savez donc ce que nous faisons? reprit le P. Barthélémy tout pensif. — Après m'avoir donné une famille spirituelle, Notre-Seigneur ne me laisse rien ignorer de ce qui la regarde, mon Fils. Si vous aviez de bons yeux, vous me verriez comme je vous vois. •

Quelles que fussent les préventions contre Catherine, on ne pouvait douter de la parole des Pères délia Fonte et dei Dominici quand ils racontaient de tels prodiges. A leurs témoigna-

ges se joignît radmiration d'un Dominicain célèbre de Sainte-Marie-Nouvelle. Afin d'éprouver Catherine, le Florentin lui dit des choses blessantes. Très sincèrement elle le remercia, croyant qu'il Téclairait sur son âme. N'était-ce point là une preuve éclatante de sainteté ? Plusieurs détracteurs de la Bienheureuse voulurent alors la voir. Peutêtre rougissaient-ils de critiquer ce qu'ils ne connaissaient pas. Peut-être voulaient-ils connaître afin de mieux critiquer.

L'un des plus célèbres d'entre eux était un Frère Mineur, plus désireux de plaire au monde que d'observer la règle de saint François. Frère Lazzarini, c'est ainsi qu'il, se nommait, gagnait tous les esprits par son éloquence. Nul à Sienne n'avait autant de crédit que lui, sauf Catherine, et impatient de ce partage avec une femme ignorante, il raillait en chaire la Sainte, ses extases et ses disciples. Tout à coup Lazzarini parut dans la cellule de Fontebranda. Le mobilier était d'une austère simplicité. Le Frère s'assit sur un coffre, Catherine parterre à ses pieds. Debout derrière elle était Barthélémy dei Dominici, qui avait amené le Franciscain. « J'ai entendu vanter votre sainteté, votre intelligence des Ecritures, dit Lazzarini, j'espère être édifié par vos entretiens. — Je me réjouis de votre visite, reprit Catherine, sans doute le Seigneur veut me faire profiter de la science dont vous nourrissez vos élèves. » Le temps s'écoula dans ces insignifiants propos. Quand il prit congé de la Tertiaire, elle implora sa bénédiction ; lui se recommanda aux prières de Catherine, employant

plutôt une formule qu'il n'exprimait un vœu. Cette bonne fille ne mérite guère un tel renom, pensa Lazzarini, et fort satisfait de sa propre supériorité, il se mit à préparer la leçon de philosophie qu'il devait faire le lendemain. A sa surprise, ses larmes coulaient sans qu'il pût les retenir ; au début de sa leçon elles sufiFoquèrent sa voix, et il dut quitter les élèves réunis au pied de la chaire. Le jour se passa, la nuit vint, il pleurait toujours. « Qu'as-tu? se demandait cet Italien que troublaient les vieilles superstitions latines. Ta mère est-elle morte ? ton frère a-t-il péri dans un combat ? » Puis, s'indignant de sa folie, il cherchait dans ses péchés l'explication de cette épreuve. Il se souvint de son attitude orgueilleuse à l'égard de Catherine ; subitement ses pleurs se tarirent. De grand matin il courut se prostemer devant la Sainte. N'avait-elle pas fait couler ces larmes inexplicables ? Et comme elle ne le niait pas, il la supplia de l'adopter pour son fils spirituel. Au savant professeur Franciscain, la Dominicaine montra le Christ crucifié, c Voilà, dit-elle, un livre où toute personne, quelque aveugle ou grossière qu'elle soit, peut lire. La première ligne parle de l'honneur du Père céleste et de la haine du péché. Combattez le monde, la chair, le démon. Choisissez pour compagne la pauvreté, à l'exemple de votre père saint François. > Lazzarini distribua aux malheureux l'argent, les meubles, les livres qu'il avait trop aimés, puisil apprit de Catherine à offrir au Seigneur,non seulement ses privations corporelles, mais « la fatigue de son cœur et la peine de son esprit. » Gustate et videte^ déclarait la femme, inspirée au

théologien, goûtez Famour divin et vous verrez : Tamour éclaire Tintelligence *.

On causait encore de Lazzarini dans la cellule de Catherine où quelques Dominicains, certains de ses disciples et plusieurs Tertiaires étaient réunis, quand elle s'écria: « Soyez béni. Époux éternel des âmes, qui les conduisez à vous par de nouvelles voies ! — Que dites-vous? demanda le P. Thomas. — Voyez quels poissons sont pris dans nos filets ! » ajouta Catherine les yeux tournés du côté de la porte.

A la surprise générale, on vit entrer deux théologiens hostiles à la Sainte, le provincial des Mineurs, Gabriel de Volterre, et Maître Jean Tantucci, professeur de théologie, docteur de l'Université de Cambridge, prieur des Ermites Augustins de Lecceto. Leur aspect hautain offrait un singulier contraste avec l'accueil plein de simplicité de Catherine ; ils s'étaient promis de confondre l'ignorante Tertiaire qui séduisait le peuple par ses fausses interprétations de l'Ecriture, et ils cherchèrent à l'embarrasser dans d'oiseuses subtilités. « Comment attachez-vous votre cœur à cette science inutile au prochain et fatale à vous-mêmes, par l'orgueil qu'elle vous inspire? répondit la Sainte. Vous ne pénétrez pas les choses de Dieu, vous restez à la surface et n'en savez que ce qu'il faut pour plaire aux hommes. » Leur expliquant alors la lettre morte sur laquelle ils s'épuisaient, elle l'anima du souffle de l'esprit. Pour la première fois ils comprenaient le sacrifice de la croix, pour la première fois ils aimaient le

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