‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 13 sur 113 · C. CL1NIVS C. F. Mil VIR · texte numérisé non relu

C. CL1NIVS C. F. Mil VIR

Quant à l’ami de Cicéron, il était le propre neveu de Q. Cæcilius, familier de Lucullus, et, comme celui-ci, possesseur d’une immense fortune. Pomponius Atticus, adopté par cet oncle opulent, prit désormais le nom de Cæcilius, et lorsqu'il mourut, en l’an de Rome 720, ses cendres furent déposées dans le magnifique tombeau de son père adoptif, au cinquième mille de la voie Appienne.

Il laissait une fille, nommée Cæcilia, qui fut mariée au célèbre Agrippa, l’ami d’Auguste, et dont nousparlerons ailleurs. Une fille de celle-ci, appelée des noms de son père, Vipsania Agrippina, fut fiancée dès l’âge d’un an à Tibère, et devint la mère de Drusus. Nous verrons comment Tibère fut contraint de se séparer d’elle, pour épouser Julie, fille d'Auguste. Drusus, dont la fin fut tragique, comme il arrivait si souvent à la cour des Césars, laissait une fille appelée aussi Julie. La jalousie de l’infâme Messaline poursuivit cette jeune femme ornée de qualités attrayantes, et lui fit subir d’abord l’exil, puis une mort violente en l'année 43.

Pomponia Græcina, fille de C. Pomponius Græcinus, que nous trouvons consul suffeclus en l’année 16 de lere vulgaire, était tendrement attachée à la victime de Messaline : Julie était à la fois sa parente et son amie. Pomponia témoigna avec éclat scs regrets et son indignation. Bravant l’en-

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touragc de Claude et les fureurs de la femme meurtrière qui l'avait si cruellement frappée dans ses affections ,elle arbora un deuil qu’elle garda le reste de sa vie. Rome tout entière vit et estima cette protestation contre une tyrannie devant laquelle tout se taisait et tout tremblait ( Tacite, Annal., xiii, 32 ).

L’orgueilleux stoïcisme, qui faisait tant de ravages dans le monde auquel appartenait Pomponia Græcina, n'avait point faussé son intelligence, ni paralysé son coeur. Ce cœur brisé dans sa plus chère affection s’ouvrit à la foi chrétienne, et tout porte à croire que la conversion de cette femme généreuse eut lieu peu de temps après le meurtre de Julie. Le christianisme était aisé à rencontrer dans Rome pour une personne du rang de Pomponia Græcina, que sa douleur persévérante éloignait pour toujours des agitations mondaines. Pierre, le chef deschrétiens, était l’ami et l’hôte des Comclii ; les Cornelii étaient, comme nous l’avons vu, unis auxCæcilii, avec lesquels les Pomponii étaient liés par une alliance qui datait déjà d'un siècle. Il est permis de penser aussi que le nom de Jésus avait pu arriver de bonne heure aux oreilles de Pomponia, et ouvrir son cœur à la grâce qui l’attendait. Son oncle, Pomponius Flaccus, frère de Græcinus, était légat de Syrie durant les années où curent lieu à Jérusalem les événements desquels est sorti le salut du monde. Il dut avoir connaissance des faits relatifs à Jésus de Nazareth, faits dont la renommée fut si grande dans la province qui lui était confiée , que la relation officielle en fut envoyée à Tibère , ainsi que le rappelle saint Justin dans son Apologie adressée aux empereurs. Il est assez naturel que de tels événements aient préoccupé plus ou moins les membres de la famille de Pomponia, et que son passage au christianisme en ait été rendu plus facile encore. Quoi qu’il en soit, la suite de notre récit montrera avec quelle fermeté l’illustre matrone sut constamment affirmer sa foi. En conservant le deuil de Julie jusqu’à sa mort, durant quarante années entières, non-seulement elle conquit aux yeux de la société romaine une rare considération, comme l'atteste Tacite; mais elle se créait une précieuse indépendance à l’égard du public païen, étant exempte désormais de paraître en mille occasions où la corruption des mœurs et la superstition idolàtrique auraient donné à sa présence une signification que sa qualité de chrétienne devait repousser. Nous verrons néanmoins que, malgré l'isolement que cherchait Pomponia Græcina, la persécution vint un jour l’atteindre.

Elle avait été mariée à Aulus Plautius, sénateur et homme de guerre. Les Plautii figurent sur les fastes consulairesdès l’an de Rome 397 , et une fille de M. Plautius Silvanus, consul en 752 , avait été fiancée à Claude, avant son avènement à l'empire. Dans l’année 43 , qui laissa de si douloureux souvenirs à Pomponia Græcina , Plautius, son mari, partait pour la célèbre expédition de Bretagne, qui lui mérita, à son retour, en l'année 47, les honneurs d'une solennelle ovation. Les deux époux avaient étendu leur affection sur les membres d’une famille d’origine plébéienne et étrangère à Rome, les Flavii , qui , après s’être essayés dans les charges civiles et militaires, devaient bientôt s’asseoir sur le trône et devenir une dynastie impériale. Cette bienveillance porta Plautius, panant pour la Bretagne, à placer dans le cadre des officiers de son armée les deux frères Vespasicn et Sabinus, ainsi que le jeune Titus, fils de Vespasicn.

Mais là ne s’arrêta pas l’intérêt de la noble famille romaine envers ces nouveaux-venus, et tandis qu’Aulus Plautius s’occupait de les avancer dans la carrière mondaine qui s’ouvrait comme naturellement devant eux , Pomponia Græcina travaillait avec succès à leur inoculer le christianisme, dont elle avait goûté de si bonne heure les consolations.

Eusèbe , saint Jérôme et Photius racontent que Philon entreprit un sec ond voyage à Rome pour voir et entendre Pierre. 11 est difficile que cette tradition n’ait pas quelque fondement. Chez un juif moitié philosophe comme Philon , il ne serait pas étonnant que le bruit occasionné dans la synagogue par le christianisme eût excité quelque désir de connaître un homme qui passait pour le chef d’une nouvelle école d’interprétation des Ecritures. Saint Jérôme remarque la bienveillance avec laquelle le philosophe juif parle des Thérapeutes d’Alexandrie, dans lesquels on a plus d’une raison de reconnaître des chrétiens , disciples de saint Marc. Photius raconte que des auteurs antérieurs à lui étaient allés jusqu’à dire que Philon non-seulement avait traité familièrement avec Pierre, mais qu’il avait reçu le baptême, et qu’ensuite son orgueil l'avait fait tomber dans l’apostasie. Nous ne donnons ces détails qu’afin de ne rien omettre de ce qui se rapporte au premier séjour de Pierre à Rome.

Le succès de sa prédication exigeait qu’un lieu fût déterminé pour la célébration des mystères chrétiens, un centre de réunion où juifs et gentils

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pussent se rassembler sans trop éveiller l'attention. Les anciens Itinéraires des pèlerins de Rome , les premiers Martyrologes et d'autres documents signalent, comme ayant servi à cette destination, un hypogée situé à la campagne, entre la voie Nomentane et la voie Salaria, et il y est désigné sous le nom de cimetière Ostriaimm. Souvent une dénomination plus étendue sert à le distinguer des autres cimetières de ces deux voies ; ainsi il est appelé cimetière Ubi Pelrus bapti{abat , cimetière Ad nj-mphas Sancti Pelri, ou Fontis Sancti Pétri.

Les hypogées funéraires n'étaient pas rares dans la campagne romaine, et ils devenaient une nécessité pour les chrétiens , auxquels leur religion ne permettait pas de brûler les corps des défunts , comme faisaient les païens. Les juifs de Rome possédaient déjà plusieurs cryptes disposées pour les sépultures de leurs frères, et quant à l'ancienne Rome, on sait que les Cornclii , fidèles à l'usage antique, ne brûlaient pas les corps des membres de leur famille. Cornélius Sylla fut le premier qui convoita les honneurs du bûcher.

Le cimetière Ostrianum dut donc être le premier asile funéraire de la petite communauté chrétienne qui se multipliait de jour en jour autour de Pierre; car la mort n'attend pas toujours que les sociétés soient devenues nombreuses pour faire sentir ses droits. Une fontaine, comme on en rencontre dans plusieurs des catacombes ouvertes depuis, était disposée pour l'administration du baptême, et le point central de Rome chrétienne restait ainsi enveloppé de mystère , tout en demeurant accessible aux initiés.

Là était établie, dans son humble majesté, la Chaire souveraine du Vicaire du Christ , et ce n’est point une figure de langage que nous employons ici. L’autorité d’enseigner la parole divine fut, dès l'origine de l’Église, symbolisée dans un siège particulier, sur lequel s’asseyait l’apôtre pour parler aux fidèles. Cette Chaire était conservée avec le respect le plus profond , et celui qui était appelé à succéder au fondateur d'une Église devait solennellement y prendre séance , montrant ainsi par un signe sensible que son enseignement serait le même que celui de son prédécesseur. C’est ainsi qu'au rapport d'Eusèbc la Chaire de l'apôtre saint Jacques le Mineur était encore gardée à Jérusalem au quatrième siècle. La Chaire de saint Marc, transportée plus tard à Venise , où elle est dans le trésor de l’église patriar-

cale (fig. 3), se conservait aussi à Alexandrie, selon le même historien, apres la paix de Constantin.

Celle de saint Pierre, établie au cimetière Uslrianiim , y fut vénérée jusqu’au temps de saint Grégoire IcGrand , comme le monument du premier séjour de l'apôtre à Rome. Des lampes brûlaient par honneur devant elle,

Fig. 3. — Chaire de saint Marc, apportée d'Alexandrie à Venise, et conscrTée dans le trésor de la basilique patriarcale. Hile est revêtue d'un marbre transparent, sous lequel on aperçoit la véritable chaire qui est sans aucun ornement.

et sur la liste des huiles saintes envoyées par le même saint Grégoire à la reineThéodelinde , liste topographique des sanctuaires de Rome souterraine , rédigée par le prêtre Jean sur un papyrus conservé encore à Monza , on lit ces paroles correspondantes à l’une des fioles : olevm de sede vbi privs sedit sanctvs petrvs. La vénération de l’Église romaine pour cette première Chaire du prince des apôtres fut telle qu’on lui consacra une fête particulière au 1 8 janvier de chaque année. Cette fête tomba par la suite en désuétude, sans doute après que la Chaire qu’elle avait pour objet eut dis-

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paru, et il ne restait plus au calendrier liturgique d’autre fête de la Chaire de saint Pierre que celle, non moins importante, du il février, lorsque Paul IV, en ■ 558 , rétablit l'antique solennité du 18 janvier, sous le nom de Chaire de saint Pierre à Rome. Nous aurons à parler plus loin de la seconde Chaire, qui se rapporte au second séjour de l’apôtre dans cette ville.

Pierre ne devait pas en effet jouir longtemps à Rome de la tranquillité qui lui eût permis de donner par lui-même à l’Église tous les développements que faisaient présager des commencements si heureux. Nous avons dit plus haut comment, sous le règne d’Auguste, la population juive de Rome était agglomérée dans le quartier du Transtévère, où Pierre avait d'abord fixé sa demeure. Scs premiers soins avaient dû être pour les enfants de Jacob. Dans cette conduite, qui fut d’ailleurs celle de tous les autres apôtres, il imitait son maître divin, qui déclarait être venu « pour les brebis perdues de la maison d’Israël » (Matth., xv). Le mode d’enseignement consistait à faire reconnaître aux juifs, les prophéties en main, que Jésus de Nazareth avait réalisé en lui-même le type du Messie , tel qu'elles le produisaient. De là un partage entre les auditeurs de Pierre; mais l’élément juif était trop compacte et en même temps trop populeux dans Rome , pour que la réaction de la synagogue contre toute nouveauté n’amenât pas de vives dissensions. Reviser la sentence portée contre Jésus par le- sanhédrin de Jérusalem , proclamer que les gentils étaient désormais égaux aux juifs devant Dieu, c'était mettre Israël à la plus rude épreuve, et d'autant plus qu'à chaque heure on était à même de voir des fils de Jacob se détacher de la synagogue et venir se ranger autour de Pierre. Insensiblement la lutte devint menaçante pour la tranquillité publique, jusqu'à attirer les regards du gouvernement impérial.

Le païen Suétone caractérise d'un seul mot cet incident, en disant que Claude expulsa de Rome tous les juifs, « à la suite de séditions qui avaient pour instigateur un certain Cnrestus » [ Claud ., xxv). On reconnaît aisément dans ce nom légèrement altéré celui du Christ lui-même, qui retentissait sans cesse dans ic Transtévère, prononcé avec rage ou avec amour, selon l’accueil que l’on avait fait aux prédications de Pierre. Durant plus d’un siècle, les païens employèrent souvent cette fausse prononciation du nom du Sauveur, ainsi que Tertullien et Lactance en ont fait la remarque,

Quant à la manière dont s'exprime Suétone, il est aisé de voir qu’il a en vue quelqu'un en particulier, et que, par une erreur assez explicable chez lui , il confond Pierre, prédicateur du Christ, avec le Christ lui-même.

On vit donc paraître , en l’année 47 , un édit de Claude (fig. 4) qui ex pulsait de Rome tous les juifs. Pierre dut céder à l’orage, et abandonner, après cinq ans de séjour, cette ville, dont il avait fait pour toujours , par un choix inspiré d’en haut, le siège de son pouvoir. Il se retourna vers l’Orient, et , comme première station , il s’embarqua pour Jérusalem. L’apôtre emportait avec lui la fortune de Rome, quoique Rome n’en eût pas conscience. Après huit années d’absence, Pierre reparaîtra dans ses murs; il

Fig. 4. — Médaille de Claude- Cabinet des médailles à Paris.

viendra terminer son œuvre, et sceller de son sang le titre imprescriptible de la dynastie immortelle, à qui tout le passé de Rome appartenait comme préparation d’un avenir, pour lequel la Providence avait disposé les événements de l’histoire humaine tout entière.

Les nobles amitiés que Pierre avait formées lui demeurèrent fidèles , ainsi que nous le verrons ; en même temps, les pauvres et les humbles gardèrent chèrement son souvenir. Le progrès de la foi chrétienne ne se ralentit en rien , et l’Église romaine marcha vers de nouveaux accroissements, sous la conduite de ministres fidèles que Pierre avait eu soin d’établir avant son départ.

Aquila et Priscille , frappés du même coup , s’arrêtèrent quelque temps en Italie •, il leur en coûtait de quitter cette terre qui était devenue pour eux comme une patrie. Enfin ils se décidèrent à partir pour Corinthe, où nous ne tarderons pas à les retrouver.

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