I.A GENTILITË DANS L'ÉGLISE
pensée qui l'occupait déjà depuis longtemps : « 11 faut, leur dit-il, que je voie Rome. » La capitale de la gentilité appelait l'apôtre des gentils.
Au commencement de l'année 53, Paul voulut revoir Corinthe; mais il n’y trouva plus Aquila ni Priscillc. Soit qu'ils eussent appris que ledit de bannissement rendu par Claude contre les juifs n’était plus appliqué avec rigueur, soit grâce à l’intervention de protecteurs puissants, ils avaient trouvé moyen de rentrer dans Rome. Leur arrivée dut réjouir la noble famille à laquelle les attachait le lien des bienfaits et la fraternité dans la foi. Peut-être doit-on retarder jusqu'à cette époque le séjour des deux époux dans la maison du mont Aventin, à laquelle nous savons que se rattache le souvenir des Cornclii. Après les agitations du Transtévère qui avaient amené l'expulsion des juifs, il n’eût pas été prudent pour Aquila et Priscille de se placer trop en vue. Ils trouvaient au contraire asile et sécurité dans cette région tranquille de l’ Aventin, où ils auront attendu le moment du retour de Pierre et de l’arrivée de Paul dans Rome.
L’accroissement rapide du christianisme dans la capitale de l’Empire avait mis en présence, d’une manière plus frappante qu’ailleurs, les deux éléments hétérogènes dont l’Église d'alors était formée. L’unité d’une même foi réunissait dans le même bercail les anciens juifs et les anciens païens. Il s’en rencontra quelques-uns dans chacune de ces deux races qui , oubliant trop promptement la gratuité de leur commune vocation, se laissèrent aller au mépris de leurs frères, les réputant moins dignes qu'eux-mêmes du baptême qui les avait tous faits égaux dans le Christ. Certains juifs dédaignaient les gentils, se rappelant le polythéisme qui avait souillé leur vie passée de tous les vices qu'il entraînait à sa suite. Certains gentils méprisaient les juifs, comme issus d'un peuple ingrat et aveugle, qui, abusant des secours que Dieu lui avait prodigués, n'avait su que crucifier le Messie.
Paul, qui fut à même de connaître ces débats par ses relations avec Aquila et Priscillc , profita de son second séjour à Corinthe pour écrire aux fidèles de l'Église romaine la célèbre Épitre dans laquelle il s'attache à établir la gratuité du don de la foi, juifs et gentils étant indignes de l'adoption divine et n’ayant été appelés que par une pure miséricorde. Sa qualité d'apôtre reconnu donnait à Paul le droit d’intervenir en cette manière , au sein même d'une chrétienté qu’il n’avait pas fondée. Au reste, son inierven-
LA SOCIÉTÉ ROMAIN K
tion ne fut pas seulement salutaire aux fidèles de Rome, entre lesquels elle rétablit la concorde; la lettre se répandit, et porta scs fruits en d'autres Églises.
Dès le début de cette lettre, qui fut écrite en l’an 53, Paul atteste que la foi des Romains est déjà célèbre « dans le monde entier », et il témoigne de l'ardent désir qu’il éprouve de visiter une si noble chrétienté. Nous ne le suivrons pas dans l’exposé de sa doctrine sur la vocation de l'homme à la foi, où il fait ressortir avec éloquence l’indignité des gentils à l’égard d’un don si précieux, et aussi l’obstacle que lui opposaient les vues terrestres et l’orgueil des juifs. Il montre comment la grâce divine a seule triomphé des uns et des autres. S'adressant au Romain régénéré dans la baptême, Paul, pour le ramener à l’humilité, lui adresse ces paroles énergiques, que les docteurs d’outre-Rhin auront peine à concilier avec le prétendu hellénisme de l’apôtre : « J’en conviens, leur dit-il, des branches sont tombées à terre; mais toi, olivier sauvage, tu as eu la faveur d'être enté sur celles qui étaient demeurées; c’est ainsi que tu as été rendu participant du tronc et de la sève de l’olivier franc. Tu n’as donc pas le droit de te glorifier aux dépens des rameaux. Songe que ce n'est pas toi qui portes le tronc, mais que c’est le tronc qui te porte. Diras-tu : Ces branches ont été rompues afin que je fusse enté en leur place? — Oui, leur incrédulité les a brisées; c’est à toi maintenant de demeurer ferme par la foi. Garde-toi donc de t’élever, mais tiens-toi dans la crainte; car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, sois assuré qu’il ne t’épargnerait pas non plus. » [Rom., xi.)
C’est ainsi que Paul, en face de l’élément romain, rendait hommage à la dignité de l’israélite, à la paternité universelle d'Abraham; mais il ne poursuivait pas avec moins de rigueur l'orgueil judaïque qui prétendait encore, meme après le baptême, se glorifier dans sa loi abolie pour jamais. Cette loi mosaïque qui devait s’éclipser devant l’Évangile, l’apôtre la montre impuissante, grossière, transitoire, n’ayant en elle-même aucune valeur, frappée de stérilité, puisqu’elle n’a amené aux pieds du Christ qu’un si petit nombre de fidèles. La question était donc désormais terminée; juifs et gentils, oubliant leur passé, n’avaient qu’à s'embrasser dans la fraternité d’une même foi, et à témoigner leur reconnaissance à Dieu, qui les avait appelés par sa grâce les uns et les autres.