I.A GENT1 L1TÉ DANS I. 'ÉGLISE
Dans cette lettre , adressée aux chrétiens de la capitale de l’Empire, Paul juge à propos d’aborder la question politique qui devait surgir tôt ou tard , comme résultat de l’accroissement indéfini de l’Eglise chrétienne. Les règles de conduite qu’il leur assigne sont les mêmes que Pierre avait déjà intimées. Il faut que tout chrétien sache qu’à ce moment, ce n'est pas un parti politique qui se forme, c’est la véritable religion qui s’élève. La victoire viendra plus tard à l’Église ; mais il faut auparavant qu’elle ait transformé le monde. Pour cela , trois siècles d’oppression et de souffrance seront nécessaires; mais le triomphe qui en sera la suite demeurera jusqu’à la fin des siècles l’invincible argument de la divinité du christianisme.
Ces leçons des deux apôtres furent prises à la lettre par leschrétiens durant toute la longue période de l’épreuve, et déjà, au début du troisième siècle, Tertullien pouvait adjurer les païens de déclarer si jamais un chrétien avait trempé dans quelqu'une des nombreuses conspirations qui avaient débarrassé l’Empire de tant d’indignes chefs. La même soumission passive et bienveillante s’affirme dans les Apologies présentées aux empereurs en faveur du christianisme, ainsi que dans les Actes des Martyrs. Elle reposait sur ces axiomes politiques que Paul affirme avec tant d’autorité , et qui devaient refaire le monde : « Toute puissance procède de Dieu, et celles qui existent, c’est Dieu qui les a établies. Celui donc qui résiste à la puissance résiste à l’ordre établi de Dieu, et s’attire la damnation. Demeure/, donc soumis, parce qu’il est nécessaire; soumis non-seulement par le sentiment de la crainte, mais aussi par le devoir de la conscience. » [Rom., xm.)
Ainsi, selon l’enseignement des deux apôtres de Rome, l'obéissance politique n'était pas la servitude envers l’homme : le chrétien ne pouvait servir que Dieu. Le pouvoir n’était point la résultante d’une combinaison humaine qui l’aurait fait émaner d’en bas; il procédait de la volonté divine, et Dieu ne pouvant pas être contraire à lui-même , s’il arrivait que la puissance déléguée par lui vînt à commander le mal, c’était alors à Dieu et non plus à l’homme que le chrétien devait obéir. La résistance passive des martyrs dégagea la notion véritable du pouvoir politique, qui, en définitive , n’a droit à l’obéissance que lorsque scs prescriptions ne violent pas la loi de Dieu. Rien n’était plus puissant pour dissoudre à la longue l’idée césarienne , selon laquelle la volonté d’un homme était substituée à la notion du bien et du
mal. La doctrine de Pierre et de Paul interdisait aux chrétiens le droit de prendre part aux incessantes conspirations par lesquelles on faisait et défaisait sans cesse les empereurs; mais, en retour, elle préparait de longue main I'avénement d'un nouveau droit social. L’Empire païen comprit vite la portée de cette soumission éclairée du chrétien. Il pressentit qu’une révolution immense en sortirait un jour, et il déclara promptement la guerre à une religion qui, se bornant à réclamer l’indépendance de la conscience, anéantissait le droit brutal de la force.
L’ancienne Rome, la Rome du sénat, devait se partager, à I’avénement du césarisme, sur l'application des théories sociales. Le plus grand nombre, par l'eflet de cette lâcheté qu'enfante toujours l'affaiblissement des moeurs, accepta tout et sanctionna tout. Une minorité essaya d’opposer aux Césars le rempart du stoïcisme; elle succomba vite et ne laissa rien après elle. Une autre minorité, prise dans les débris des plus illustres races, goûta l’enseignement des apôtres. Accoutumée à tous les dévouements dans le passé, façonnée à toutes les gloires, elle connut et comprit la grandeur et la sainteté du Christ que les deux juifs, Pierre et Paul, étaient venus révéler au sein même de Babylone. Par cette élite de ses siècles de gloire, Rome, sans s'en douter d’abord, passa insensiblement sous le joug de l’Évangile, et lorsque, après les Antonins, les empereurs asiatiques crurent en finir avec le christianisme par la violence, ils se trouvèrent en face d’une Rome chrétienne complète, à la formation de laquelle n’avaient manqué ni les grandes races ni le peuple, et qui, par la seule résistance passive unie au nombre, était en mesure de braver jusqu'au plus formidable des assauts, la persécution finale, celle de Dioclétien.
L'Épître de Paul aux Romains se terminait par des salutations à divers chrétiens de Rome, tous juifs, qu'il avait connus en Orient, et il rappelle avec complaisance ses relations antérieures avec eux. Il n’a garde d’oublier Aquila et Priscille, auxquels il se reconnaît redevable des plus généreux services; il atteste même qu'ils ont été jusqu’à exposer leur vie pour sauver la sienne. Les circonstances auxquelles Paul fait allusion sont demeurées inconnues; mais le fait sert à montrer toujours plus le caractère de ces deux chrétiens du premier âge. L’apôtre envoie un salut particulicrâ « l’Église, qui est dans leur maison ». Il est aisé de reconnaître ici l'assemblée chrétienne