I.A SOCIÉTÉ ROMAINE
longue et périlleuse navigation, il aborda en Italie au commencement de l'année 5(>. Des chrétiens de Rome, instruits de son arrivée, allèrent audevant de lui jusqu'au Forum d'Appius, ville située sur la voie Appicnne , à quarante-trois milles de Rome, et d’autres seulement jusqu'au lieu appelé Très tabenu r, qui n'en était qu'à trente-trois milles. Enfin l'apôtre des gentils fit son entrée dans Rome. L’appareil d’un triomphateur ne l’entourait pas : c'était un humble prisonnier juif que l'on conduisait au dépôt où s'entassaient les prévenus qui avaient appelé à César. Mais Paul était ce juif qui avait eu le Christ lui-même pour conquérant sur le chemin de Damas. Il n’était plus Saul le Bcnjamite; il se présentait sous le nom romain de Paul, et ce nom n’était pas un larcinchezcelui qui, après Pierre, devait être la seconde gloire de Rome et le second gage de son immortalité. Il n'apportait pas avec lui , comme Pierre, la primauté que le Christ n’avait confiée qu’à un seul ; mais il venait rattacher au centre même de l'évangélisation des gentils la délégation divine qu'il avait reçue en leur faveur, comme un affluent verse ses eaux dans le cours du fleuve qui les confond avec les siennes et les entraîne à l'Océan. Paul ne devait pas avoir de successeur dans sa mission extraordinaire; mais l’élément qu’il venait déposer dans l'Église mère et maîtresse représentait une telle valeur que , dans tous les siècles, on entendra les pontifes romains, héritiers du pouvoir monarchique de Pierre , faire appel encore à un autre souvenir, et commander au nom des n bienheureux apôtres Pierre et Paul».
Une bienveillance particulière accueillit Paul à son arrivée, sans doute par l'influence du centurion Jules, qui lui avait dû son salut, ainsi que tout l’équipage du navire de traversée, lorsqu'une tempête, après les avoir longtemps ballottés , les avait fait échouer à Malte. Au lieu d’attendre en prison le jour où sa cause serait appelée , l'apôtre eut la liberté de louer un logement dans la ville, obligé seulement d’avoir jour et nuit la compagnie d’un soldat représentant la force publique , et auquel, selon l'usage en pareil cas, il était lié par une chaîne qui l'empêchait de fuir mais laissait libres tous scs mouvements. Hérode Agrippa avait subi ce mode d'emprisonnement , qu'on appelait amodia miiitaris , durant les six derniers mois de Tibère. On montre à Rome, dans l’église de Sainte-Marie in via Lata , l'emplacement de l'/iospilium qu'habita l’apôtre. Une colonne de marbre de laquelle pend une
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grosse chaîne et sur laquelle sont gravées ces paroles de Paul : Verbum />! non est alligation, est le symbole de la captivité qu'il subit en ce lieu; mais elle n'a pas pour intention d'exprimer que l’apôtre aurait été enchaîné à la manière dont les malfaiteurs l'étaient dans leurs cachots. Le récit de saint Luc est formel pour exclure cette interprétation.
Paul passa deux ans dans le genre de captivité que nous venons de décrire, et il y iouit d'une assez grande liberté pour annoncer la parole de Dieu. Dès le troisième jour, il trouva moyen d'appeler auprès de lui les principaux d'entre les juifs de Rome. 11 leur déclara la situation , et leur raconta comment les mauvais traitements qu'il avait à craindre des juifs de Palestine l’avaient contraint d’appeler à César pour se tirer de leurs mains, ajoutant que , si en ce moment encore il portait une chaîne, c’était pour « l’espérance d’Israël » , c’est-à-dire pour le Messie , qu’il la portait. Les juifs lui répondirent avec plus ou moins de franchise qu’ils n’avaient reçu de Jérusalem aucun mauvais renseignement sur lui ; mais que la secte à laquelle sans doute il appartenait était de toutes parts l’objet d’une vive opposition.
Paul prit jour avec eux pour une discussion sérieuse. Ils vinrent et, après l’avoir entendu , ils furent partagés de sentiment ; les uns se montrant favorables à l’interprétation que l’apôtre donnait des prophéties, les autres refusant de reconnaître en Jésus de Nazareth les caractères du Messie attendu d’Israël. Paul termina l'entretien en déclarant que le salut envoyé de Dieu était aussi pour les gentils et que les gentils l’accepteraient. Les juifs se retirèrent divisés d’opinion. Pour Paul, ce n’était là qu’un prélude à sa carrière apostolique dans Rome. Saint Luc nous apprend qu’il fut visité dans sa retraite par un grand nombre de personnes, et qu’il avait la liberté d'admettre tous ceux qui se présentaient, annonçant le Christ avec assurance et sans éprouver la moindre entrave.
Les chrétiens sortis de la gentilité devaient avoir à cœur d'approcher d'un apôtre si célèbre déjà dans toute l'Église. Nul d'entre eux n’ignorait que Paul était l’auteur de cette Épître adressée avec tant d'autorité aux chrétiens de Rome, durant l'absence de Pierre. Ses autres Épîtres circulaient partout ; son éloquence et la dignité de son caractère étaient le bien commun de tous les fidèles : il est donc naturel de penser que les chrétiens illustres qui nous
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sont déjà connus furent des premiers à venir saluer Paul à son arrivée. Nous verrons plus loin qu’il ne fut pas sans relations directes avec les Flavii. En attendant, le récit de saint Luc nous le montre comme ayant joui dans sa retraite d’une complète liberté quant à l'accès des personnes qui voulaient traiter avec lui, et toute l’histoire de Paul montre que sa parole, ardente et vive, avait un entraînement particulier. Si la lassitude du polythéisme, le dégoût de la philosophie, le désir d’une vie plus élevée, avaient entraîné précédemment un nombre assez notable de personnes du plus haut rang à s’agréger au judaïsme en qualité de prosélytes, doit-on s'étonner que les mêmes tendances en aient attiré d’autres, et en plus grand nombre, vers le christianisme, qui donnait la plénitude d'une doctrine dont le mosaïsme ne fournissait que l’ébauche, et qui n'exigeait point la pratique minutieuse et gênante des rites juifs, auxquels étaient astreints les vrais prosélytes ?
Un mot de Paul, dans l’Epître qu’il écrivit de Rome aux Philippiens, éclaire jusqu'à un certain point l’étendue de ses conquêtes durant son séjour dans la capitale de l’Empire. Assurément, sa règle de conduite fut toujours celle qu’il a énoncée dans l’Épître aux Romains : « Je me dois à tous : aux esprits cultivés comme aux ignorants » ; mais il n’est pas permis de laisser passer, sans les avoir remarquées, ces paroles qu’il adresse aux chrétiens de Philippes : « Tous les fidèles vous saluent, et particulièrement ceux qui sont de la maison de César. » Il est visible que Paul veut donner ici une idée du progrès que l’Evangile faisait à Rome dans la classe la plus élevée. Si les chrétiens de la maison de César, dont il est ici question, eussent été simplement des employés d’un rang inférieur, il est à croire que Paul n'en eût pas fait cette mention spéciale : on connaît assez la sainte fierté de son caractère. Sans remonter non plus jusqu'aux premières dignités de la cour de Néron, on est en droit d’entendre ces paroles de certains officiers qui occupaient dans cette cour un rang important et remplissaient des services supérieurs.
Il n’est pas hors de propos de noter ici, d’après Tacite, que Flavius Sabinus, gendre de Pomponia Græcina, avait été élevé par Néron à la charge de préfet de Rome, vers l’année 5ü. Nous relèverons plus loin les raisons qui ont donné lieu de penser qu’il aurait professé le christianisme,
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comme tant d’autres membres de sa famille. En ce cas, on aurait peutêtre lieu de le compter parmi ces chrétiens qui approchaient de César.
Apres deux ans environ de captivité, vers la fin de l’année 57, on accorda enfin à Paul l’audience à laquelle lui donnait droit l'appel qu’il avait interjeté à César. Il comparut au prétoire, et il atteste lui-même, dans son Épître aux Philippicns, que sa présence produisit une véritable sensation ( Phil ., i\ Burrhus était à ce moment préfet du prétoire, et les consuls assistaient en personne aux audiences de cette nature. M. de Rossi a démontré , d’après un monument des frères Arvales, que Sénèque était
Fig. 7. — Sénèque, d’après Yisconti , Iconographie romaine.
consul durant le dernier semestre de l’année 57 fig. 7'. Le philosophe fut donc à portée de connaître et d’entendre l’apôtre. Celui-ci, dans le prétoire, comme autrefois à Athènes dans l’Aréopage, sut trouver des accents dignes de sa cause, et de nature à faire impression sur un éclectique du genre de Sénèque. Le nom de Paul pouvait être déjà connu du philosophe par ses relations avec son frère Gallion , proconsul d’Achaïe , devant lequel nous avons vu qu’une émeute de juifs à Corinthe avait entraîné l'apôtre.
Le succès du plaidoyer de Paul dans le prétoire amena son acquittement, et l'apôtre, débarrassé de ses liens, put se livrer, avec plus d'aisance encore , à la prédication de l'Évangile. La persuasion assez générale a été, dans la haute antiquité chrétienne, que Paul et Séncque ont eu ensemble des relations au dehors du Prétoire. On ne saurait, il est vrai , apporter en preuve
la correspondance de l’un et de l’autre qui avait cours au quatrième siècle, et qui fait partie du cycle des apocryphes chrétiens; mais il faut avouer en même temps que ces relations entre l'apôtre et le philosophe ont leur vraisemblance, lorsque, sans appuyer davantage sur la rumeur si ancienne qui les atteste, on rencontre dans les écrits de Sénèque un nombre si considérable de passages reproduisant le texte même des livres juifs et chrétiens, et quelquefois jusqu’aux propres paroles des Ëpîtres de Paul. Ces emprunts, qui ont fait dire à Tertullien , dans son livre de Anima, ce mot significatif : Seneca sœpe nosler, ne sauraient tous s'expliquer par la lecture assidue que Sénèque avait laite des philosophes, chez lesquels on rencontre parfois des passages empreints de spiritualisme et d’une morale pure, à côté d’autres sentences qui les neutralisent. Les traits de Sénèque auxquels nous faisons allusion retracent trop expressément le style employé dans les saintes écritures chrétiennes pour qu’il soit possible de n’y voir que des ccntons de Cicéron et autres moralistes, grecs ou latins, qui n’ont ni cette allure ni cette couleur.
Personne ne songe à revendiquer Sénèque pour le christianisme ; ce que l'on peut dire seulement sans invraisemblance, c’est qu’il aurait reconnu dans le juif Paul un l^mme avec lequel on pouvait, sans déroger, lier quelques relations, et en cela Sénèque aurait imité bon nombre de personnes de distinction qui, ainsi qu’on a pu le remarquer, goûtaient les entretiens de l’apôtre. Que ces rapports aient amené Sénèque à lire nos livres sacrés, avec assez de soin pour en extraire certains passages qu’il encadre dans ses écrits, sans en indiquer la provenance , rien n’a lieu d’étonner, et d’autant moins, que le philosophe n’a pas coutume d'indiquer les sources où il puise ses sentences de morale, trop souvent contradictoires. Nous laissons donc bien volontiers au stoïcisme le philosophe qui, avec son ami Burrhus, eut le courage de faire, en plein sénat, l’apologie du meurtre d’Agrippine par Néron, leur élève, et qui ensuite eut le lâche orgueil de s’ouvrir les veines sur l’ordre de César. Nous tenons seulement à prendre acte d’un fait qui fournit une nouvelle preuve de l'attention que la société romaine portait de plus en plus au christianisme.
La famille Annea, à laquelle appartenait Sénèque, semble avoir eu dans la suite quelques membres agrégés à l'Eglise chrétienne, si c'est à cette gens
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qu’il faut attribuer un marbre du commencement du troisième siècle, découvert à Ostie, en 18(17. L’inscription funéraire, publiée par M. de Rossi, est ainsi conçue :
M. ANNEO PAVI.O PETRO M. ANNEVS PAVI.VS F1I.IO CARISSIMO.
On voit ici un personnage nommé M. Anneus Paulus, et son fils appelé M. Anneus Paulus Pctrus. Le surnom de Paulus, que portent à la fois le père et le fils, ne déciderait rien à lui seul; mais le cofpiomen surajouté de Pctrus, nom entièrement inconnu dans l’épigraphic latine, annonce visiblement une intention chrétienne, et semble même donner un sens à l’emploi du surnom Paulus. Ne serait-ce pas le vestige d'une tradition de famille chez les Annci, selon laquelle leur aïeul aurait eu des rapports avec l’apôtre Paul?
Nous avons dit que Paul avait annoncé son acquittement aux Philippiens. Auparavant, durant le cours de sa captivité, il écrivit aux Éphésiens et aux Colossiens. C’est aussi à la même époque qu'il faut placer la lettre si touchante à Philémon, en faveur de l’esclave Onésime. L’Épître aux Hébreux, qui se termine par une salutation au nom des frères « qui sont en Italie », se rapporte également au séjour de l’apôtre dans Rome. Son ardeur pour l'extension de la foi chrétienne ne lui permettait pas d’oublier, au milieu de scs labeurs dans la capitale de l’Empire, ces chères Églises de l’Asie et de la Grèce, qu'il avait fondées avec tant d’eflorts et au prix de tant d’épreuves. Il lui tardait de les revoir. Avant de repartir pour l’Orient, visita-t-il l'Espagne, comme il en avait annoncé l’intention? Plusieurs écrivains de l’antiquité l'affirment; il est néanmoins étonnant que pas une seule des Eglises d'Espagne n’ait revendiqué l’honneur d’avoir été fondée par l’apôtre des gentils.
Quoi qu’il en soit, Paul ne dut pas beaucoup tarder à retourner en Orient. Nous l’y retrouvons occupé aux travaux apostoliques dans cette dernière période de sa vie si laborieuse. Il remplit les promesses qu’il avait faites