‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 23 sur 113 · I.A SOCIÉTÉ ROMAINE · texte numérisé non relu

I.A SOCIÉTÉ ROMAINE

Durant ce long intervalle l’apôtre, que nous avons vu présider l'assemblée de Jérusalem dès les premiers temps qui suivirent son départ de Rome, semble avoir eu pour quartier général la ville d’Antioche, où d’abord il avait établi sa résidence après le baptême de Cornélius. De là Pierre, désirant remplir à la lettre le précepte du Sauveur, paraît avoir rayonné dans les provinces d’Asie qu’il avait déjà évangélisées avant son départ pour Rome;ily fonda de nouvelles Eglises et confirma les anciennes. Cetteaction du prince des apôtres fut si efficace dans les contrées dont nous parlons que les païens eux-mèmes la constatèrent ; témoin Lucien, dans son Pseudomantis, qui atteste, au deuxième siècle, que le Pont est rempli d'athées et de chrétiens. Ce n’est pas la dernière fois que l'on voit leschrétiens confondus avec les athées, les gentils ne pouvant pas autrement se rendre compte de l’abstention des chrétiens à l’égard du culte des dieux et des déesses. Pline le Jeune, dans sa lettre à Trajan, attestait déjà que la Bithynie était remplie de chrétiens.

Il serait impossible de déterminer avec certitude les autres régions que Pierre évangélisa dans le cours de cette période; mais nous savons par une lettre du pape saint Agapet (535) qu’il fonda des Églises dans laThrace. Enfin le moment arriva où il dut songer à revoir les contrées de l’Occident. Rome en particulier avait besoin de lui. Pierre apprenait que l'ivraie était semée dans le champ qu’il avait cultivé. L’hérésiarque Simon le Mage, qu’autrefois il avait confondu à Samarie, et qui, en diverses circonstances, s’était attaché à scs pas, après avoir essayé de répandre ses impies systèmes et ses pratiques impures dans les chrétientés de l’Orient, venait d'aborder à Rome. Son but était d’y faire des prosélytes à son hérésie, qui réunissait en faisceau un christianisme tronqué, un débris de la mythologie grecque, avec les rêveries panthéistiques de l’Orient. Plus tard ces éléments se condensèrent, et formèrent la prétendue gnose, qui couvrit tant d’ignobles mystères. Simon avait tout préparé , et il se promettait, en employant quelques termes chrétiens et en flattant la curiosité superstitieuse par l’appât d’initiations secrètes, d’attirer à sa suite un nombre plus ou moins grand des disciples de Pierre, dont il se posait comme le rival. Pierre ne voulait être que le vicaire du Christ, Simon se donnait pour la Vertu même de Dieu. Pierre venait purifier les mœurs du genre humain, en relevant la famille et en faisant revivre

SAINT PAUL A ROME

la dignité de la femme : Simon traînait après lui sa prostituée Hélène, à laquelle il faisait rendre, comme à lui-même, les honneurs divins. Au reste, il avait plus d’une ressource : indépendamment de l’appel qu’il faisait aux passions honteuses, les sciences occultes lui étaient familières. Dès longtemps les esprits infernaux le trompaient, en secondant ses désirs pervers ; mais le jour devait venir où il serait trahi par eux sous les yeux mêmes de Pierre.

En attendant, la majesté de l'apôtre, l’énergie divine qu’il avait reçue en sa qualité de pécheur d'hommes, la pureté et la sagesse de son enseignement, neutralisèrent les résultats que le faux apostolat de Simon avait pu produire, et s’il parvint à séduire quelques chrétiens, c'est qu'ils étaient d« ceux dont parle saint Jean, qui montrent assez par leur défection « qu’ils n’étaient pas des nôtres ». (I Johan., ii.)

Pierre put se réjouir, en rentrant à Rome, de l’avancement de son œuvre dans cette immense ville. Si la renommée de la foi romaine avait retenti déjà aux oreilles de Paul, la réalité qui frappa les regards de Pierre lui révéla mieux encore la vigueur que l’Esprit-Saint conférait toujours plus à cette nouvelle Église, appelée à être le centre de toutes les autres. Sur la partie juive, Aquila et Priscille étaient en mesure de le renseigner et de lui faire connaître les nouvelles conquêtes au sein d’Israël. Ils purent lui dire que la lettre de Paul avait amené la pacification entre les deux peuples, en rappelant à tout chrétien, de quelque origine qu’il fût, l’humilité envers Dieu et le devoir de la charité entre des frères également redevables de leur adoption à la miséricorde céleste.

Quant à la nombreuse fraction de l’Église romaine appartenant d’origine à la gentilité, le nom de Cornélius continuait d’être sa gloire. La joie de Pudens et de la noble Priscille dut être au comble lorsqu’ils eurent de nouveau à exercer l’hospitalité envers l’envoyé du ciel. Il est indubitable qu’à son second séjour de Rome, Pierre fixa son domicile permanent au Viminal. Le quartier juif du Transtévère, où s’étaient élevées les agitations qui avaient amené ledit de Claude, n’ofirait pas à l’apôtre la sécurité qu’il trouvait dans le centre aristocratique de Rome. Durant son absence, l’heureuse famille de Cornélius avait été favorisée de la fécondité, et les parents purent présenter aux bénédictions du prince des apôtres un jeune Pudens, que nous ne tarderons pas à faire connaître.

Pomponia Græcina, toujours protégée par son deuil, auquel elle devait une si heureuse indépendance, revit avec bonheur le père de la chrétienté, et elle eut à lui rendre compte des résultats de ce zèle qui l'anima toute sa vie, et qui fut au moment de lui procurer la couronne du martyre. Nous avons dit quel intérêt elle portait, ainsi que son mari Plautius, à la récente famille des Flavii. Un instinct supérieur semblait lui avoir révélé les destinées étonnantes de cette race, et elle la convoitait pour le Christ. On ne peut voir qu'avec étonnement et admiration les dévouements qui s’y produisirent lorsque l’heure de confesser la foi fut arrivée.

Ce fut en l’année 47 que Plautius revint victorieux de l'expédition de Bretagne, ramenant avec lui les trois Flavii qui avaient combattu sous ses ordres. Titus Flavius Sabinus, l’aîné de Vcspasien, d’un caractère rempli de douceur et peu porté à l’ambition, ne tarda pas à recevoir la plus grande marque d’estime de la part de Plautius et de Pomponia. Ils accordèrent en mariage â cet homme nouveau leur propre fille Plautia. On a toute raison de penser que l'influence de sa mère dut ouvrir tôt ou tard à Plautia la porte du christianisme. Quoi qu'il en soit, sa fille Plautilla nous apparaîtra bientôt au nombre des disciples les plus fervents de l'apôtre des gentils.

Pour Vespasien, il épousa une Flavia Domitilla, qui n'est pas autrement connue, à moins qu elle n'ait appartenu, par sa mère, à la famille Domitia, qui avait eu le triste honneur de produire Néron. Vespasien eut de cette Domitilla, outre scs deux fils Titus et Domitien, une fille appelée comme sa mère, et qui elle-même eut pour fille la troisième Flavia Domitilla, que nous verrons plus tard exilée pour la foi. Il serait difficile de ne pas reconnaître dans la conversion de cette dernière l'action de la zélée chrétienne à laquelle Plautilla dut l'avantage de connaître le Christ.

Une jeune fille qui tenait aussi à la famille Flavia fut l’objet d’un tendre intérêt de la part de Pomponia Græcina. Elle se nommait Pétronilla, et sa protectrice la mit en rapport avec Pierre. Au moyen âge, on alla jusqu'à voir en elle la propre fille de l'apôtre, qui était marié lorsque le Sauveur l'appela à sa suite. Le nom de Pétronilla, qui dérive tout naturellement de celui de Flavius Petro, souche des Flavii ( Pelro , Pelronius, Pétronilla), était regardé par les naïfs légendaires de ces temps comme formé de celui de Petrus.

SAINT PALI. A ROME

Les Actes des saints Nércc et Achillée racontent que Pétronilla fut'initiéc à la foi chrétienne par saint Pierre lui-même, et qu’elle fut de sa part l’objet des soins les plus paternels. Sans admettre tous les détails que renferme ce document trop tardivement rédigé , on en peut extraire les notions qui s’encadrent avec I ensemble des faits que nous racontons, et rien n'oblige à repousser la tradition si antique qui attribue à Pétronilla l’honneur d’avoir été la première des vierges chrétiennes dans l’Église de Rome. Les Actes nous disent que, pour rester fidèle au Christ, elle refusa l’alliance d’un chevalier romain nommé Klaccus. Ce Klaccus ne serait-il pas le fils de Pomponius Flaccus Græcinus, que nous voyons consul en l’an 1 7 , avec C. Cæcilius Rufus , et le cousin de Pomponia Græcina? Étant à même de rencontrer les Flavii dans la société de la noble femme, il est possible que l’alliance de Plautia avec Flavius Sabinus ait déterminé le jeune Romain à songer aussi à une Flavia ; cette conjecture n'offre rien que de vraisemblable , si l’on tient compte de l'intimité que le mariage de Plautia dut accroître encore entre les deux familles.

Quoi qu’il en soit , nous savons que le sarcophage de Pétronilla reposa jusqu’au huitième siècle dans une salle particulière du cimetière de Flavia Domitilla, qui fut la catacombe des Flavii chrétiens , et que l’inscription funéraire portait ces mots :

AVRELIAE PETRONILI.AE FILIAE DVLCISSIMAE.

L’importance de cette sépulture fut telle que la région du cimetière de la voie Ardéatinc , où elle se trouvait , est plusieurs fois appelée Ad sanctam Pelronillam , sur les anciens documents de Rome souterraine. Vers l’an 760 , le pape saint Paul 1er transféra le corps de la vierge et le sarcophage lui-même dans la chapelle de Sainte- Pétronille, attenante à la Basilique vaticane. Sixte IV dans un bref à Louis XI , publié par Dom Martène , atteste l’existence du sarcophage dans ce sanctuaire, probablement sous l’autel, et nous apprend que son couvercle était orné de quatre dauphins.

Les détails que nous venons de donner sur la circulation du christianisme dans les familles influentes de Rome donnent légitimement à penser que ce mouvement ne devait pas se borner aux quelques personnes dont nous pouvons encore aujourd'hui assigner le rôle ; la suite de nos récits le montrera

d’ailleurs suffisamment. Le retour de Pierre allait puissamment avancer la propagation de l'Évangile au sein d’une population qui était un composé de l’humanité tout entière; mais avant de s’asseoir d’une manière stable dans ce centre de l’Empire et de l’Eglise, l’apôtre se sentait un devoir à remplir. Durant de longues années, l'Orient avait entendu sa voix ; il était juste que les provinces de l’Occident connussent à leur tour le vieillard sur lequel le Christ avait édifié son Église. Avant d’ouvrir le cours de ses pérégrinations, Pierre voulut se constituer un vicaire dans Rome , et il imposa les mains à Linus , comme au plus digne de ses coopérateurs, comme i celui dont les travaux passés et l’influence méritaient le mieux ce poste de confiance. Nous savons, par l’ancien Catalogue des Papes , dont la première partie remonte au troisième siècle, mais dont le texte, tel que nous l'avons sur un manuscrit du quatrième , a malheureusement souffert , la date de la consécration épiscopale de Linus. Elle eut lieu sous le consulat de Q. Votusius Saturninus et de P. Cornélius Scipion ; cequi donne l’année 56. Cette date mal comprise par un copiste du catalogue lui a fait attribuer douze années de pontificat à Linus, qui ne fit que passer sur la Chaire de saint Pierre ; tandis qu’il n'eut fallu voir dans ces consulats de l’an 56 que l'indication du commencement de l’épiscopat du vicaire Linus, durant lequel le prince des apôtres continuait le cours de son pontificat.

Ayant ainsi pourvu au service du troupeau, Pierre commença son apostolat dans nos régions. Plusieurs villes de l’Italie entendirent d’abord sa . parole ; puis il franchit les Alpes , et pénétra dans les Gaules. Le vénérable Bède, un biographe grec du huitième siècle reproduit par les Bollandistes, un auteur syriaque du sixième publié par le cardinal Mai , nous montrent l'apôtre évangélisant jusqu’à la Grande-Bretagne, qui depuis l’expédition de Plautius était devenue d'un accès facile comme toute autre province de l’Empire. L'Espagne le vit aussi, et il est probable qu'avant de rentrer à Rome il visita la côte d’Afrique; en sorte que tout ce qui devait former le patriarcat d’Occident aurait été parcouru et sanctifié par les pas de celui qui, comme dit Eusèbe, au deuxième livre de son Histoire, « étant le vaillant chef de la milice divine , couvert de l’armure céleste , était venu apporter de l’Orient à ceux qui habitaient vers le Couchant la lumière précieuse des intelligences. »

SAINT PAUL A ROME

Expérimenté dans la carrière apostolique, Pierre dut procéder dans nos contrées comme il l'avait fait en Orient , s’arrêtant plus ou moins longtemps dans certaines villes, demeurant peu de temps dans quelques-unes, et évangélisant les autres localités par scs disciples. Ce labeur était l'œuvre apostolique, et sa qualité de chef suprême n’en dispensa l’apôtre ni en Orient ni en Occident. Pierre n’était point rentré dans Rome pour y jouir d’une résidence tranquille, et ce ne fut qu'après avoir consacré ainsi à la prédication plusieurs années qu’il revit cette ville, où devait sc terminer sa glorieuse carrière.

Nous avons laissé Paul à Césarée, où le gouverneur Félix continuait à le retenir en captivité, l'entourant d’ailleurs de considération ; mais par

Fig. fi. — Médaille de Néron. Cabinet des Médailles à Paris.

dessus tout il craignait d’irriter les juifs en le rendant à la liberté. En 55, Félix eut pour successeur Portius Festus, devant lequel Paul ne tarda pas à être poursuivi par ses ennemis. L’apôtre voyant que Festus , pour en finir, parlait déjà de l’envoyer à Jérusalem, forma appel à César. Cette démarche de Paul le conduisait naturellement à Rome , où son z.èle l’appelait depuis si longtemps : Dieu avait dirigé toutes choses. Festus , afin de se débarrasser des clameurs des juifs, fit accélérer le départ de Paul pour l'Italie. Ce départ cependant ne fut pas tellement précipité , que l’apôtre n'eùt l’occasion de rendre raison de sa foi et de sa mission devant le roi Agrippa et sa sœur Julia Bérénice, qui, étant venus à Césarée, l'entendirent avec une sorte d’intérêt.

Paul, ayant été placé sous la garde d’un centurion nommé Julius, prit la mer vers la fin de l’été , avec scs disciples Luc et Aristarque. Après une

«4IKTF CÉCILE. — S

Page 1