I.A SOCIÉTÉ ROMAINE
dignité et la grandeur d’âme de la matrone chrétienne avaient vaincu; mais il n'avait pas été possible à Plautius de soustraire sa femme à cette étrange scène qui tourna à la confusion de ceux qui l’avaient provoquée, et n’eut d’autre suite que d'assurer à Pomponia un plus haut degré d'indépendance et de liberté.
Sa carrière était loin encore d’étre épuisée; car nous savons par Tacite que Pomponia survécut quarante ans à la mort de Julie, qui se rapporte à l’année q3. La divine Providence l’avait destinée à être dans Rome la coadjutrice des apôtres. Au sein de l’Église chrétienne, la noble femme portait un nom devant lequel s’effacait à ses yeux celui des Pomponii : elle était appelée Lucina. Ce cognomen mystérieux n’est point un dérivé féminin de Lucius, qui donnerait I.ucia, Luciana ou l.ucilla; il est formé de Lux, Lacis , qui signifie Lumière. Les premiers chrétiens appelaient le baptême illuminatio , parce que ce sacrement dissipe les ténèbres de l'homme déchu, et l’établit dans le Christ, qui s'est dit la « Lumière du monde ». (Joh.xn., viii.) La conjecture de M. de Rossi, qui avait pressenti l’identité de Lucine et de Pomponia Græcina, a été confirmée jusqu'à l’évidence lorsque, le cimetière de Lucine interrogé conjointement avec celui de Calliste, les marbres funéraires ont répondu que là était la sépulture des Pomponii chrétiens et de leurs alliés. Mais nous reviendrons à loisir sur ces intéressants détails. Le nom de Lucine, sous lequel nous désignerons désormais Pomponia Græcina, fut conservé avec respect dans l’Église romaine, et porté successivement par deux autres matrones chrétiennes, dont la première figure au milieu du troisième siècle, et la dernière vivait au temps de la persécution de Dioclétien.
Cependant l’apostolat que Pierre exerçait dans les région? occidentales touchait à sa fin, et l’apôtre devait rentrer dans Rome, pour y fixer son séjour jusqu'à sa mort. Il serait impossible de préciser ici une date avec certitude; mais il est à croire que les excursions de Pierre dans les régions qui devaient former autour de Rome le patriarcat d'Occident ne durèrent pas moins de quatre à cinq années. Dans la fondation des nouvelles Eglises, Pierre était à même d'employer l'expérience qu’il avait acquise en Orient, et, de retour à Rome, il ne perdit jamais de vue ces immenses provinces, qui étaient devenues comme l'apanage du premier siège. Les traditions trèsrespectables de plusieurs Églises, particulièrement dans les Gaules, attestent
PERSÉCUTION DE NÉRON
qu'il donna lui-même de Rome la mission à plusieurs des prédicateurs de l'Évangile qu’elles honorent comme leurs fondateurs.
Quant aux deux représentants de l'autorité de Pierre à Alexandrie et à Antioche, l'apôtre dut apprendre vers l'époque de son retour à Rome que son fidèle Marc, après de longs et fructueux travaux, avait succombé sous les coups des païens d’Alexandrie, dans une fête de Sérapis. Cet événement eut lieu, au rapport d'Eusèbe dans sa Chronique, en la septième année de Néron, qui correspond à l’an <>2. Anien remplaça Marc sur le second siège de la chrétienté. Vers le même temps, l’Église d’Antioche perdait son évêque Évodius, auquel succéda le grand Ignace, qui figurera dans nos récits.
A Rome, Linus eut à présenter aux regards de Pierre les nouvelles conquêtes de l’Église au sein de Babylone. Paul aussi n’avait pas travaillé en vain, et son apostolat, sous scs diverses formes, n’avait pas été moins fécond. Pierre jugea à propos, pour accroitre encore le progrès des conversions, de soulager Linus en lui donnant un collègue, revêtu comme lui du caractère épiscopal. Il imposa donc les mains à un autre de scs disciples nommé Clétus.
Ce nouveau vicaire était romain, et avait vu le jour dans le vicia Patricius, quartier situé dans la vallée qui réunit l'Esquilin au Viminal, et habité de tout temps par les principales familles de l'aristocratie romaine. Le Liber Pontijicalis nous apprend que le père de Clétus appartenait à la gens Æmilia. Un monument de l'an 70, que nous mentionnons plus loin, offre les noms de sept Æmilii, qui avaient à ce moment leur habitation dans la région où se trouvait le viens Pat ricins. Mais les -Kmilii n’étaient pas seulement voisins de Cornélius Pudens; ce cognomen Pudens semble avoir été, sous les empereurs, usité principalement dans les deux familles Cornclia et Æmilia, qui s’étaient unies étroitement, sous la république, dans les fils de Paul Émile et de Scipion l’Africain. On cite plusieurs personnages du nom d .Emilius Pudens rappelés dans les auteurs de l'antiquité ; mais ce qui nous intéresse plus encore est un marbre chrétien découvert au cimetière de Lucine par M. de Rossi, et portant le nom d’Æmilia Pudcntilla. L'inscription se rapporte au commencement du quatrième siècle, et elle rappelle tout naturellement celle dont nous avons parlé plus haut, trouvée aussi dans les catacombes de la voie Appicnnc, et sur laquelle se lit le nom
fi?
d'une Cornélia Pudentianes. Il n'est pas hors de propos d’ajouter qu'on trouve dans Grutcr (019) un Æmilius Pudens érigeant un monument à son jeune fils Æmilius Pudcntianus; et comme il nous est, pour ainsi dire, impossible de remuer ces grands noms de l'ancienne Rome sans faire surgir un Cæcilius, on nous permettra de rappeler ici, au troisième siècle de notre ère, un Q. Cæcilius Pudens, légat de Germanie. (Steiner., Inscript, provinc. Rheni et Danub.)
L’origine du nouveau vicaire que Pierre s’était donné ne manquait donc pas d'illustration. Quant au nom de Clétus par lequel il est désigne dans les fastes de l’Église, il n’y a nulle difficulté d’y voir un cognomen chrétien, sous lequel il était connu dans l'Église, ainsi que nous venons d’en donner un exemple au sujet de Pomponia Græcina. Le mot grec cletos, latinisé cletus, signifiait vocatus, appelé ; c'est un des noms par lesquels saint Paul désigne les chrétiens.
Les rapports de voisinage et de pgrenté entre les Comelii et les Æmilii expliquent aisément comment plusieurs d’entre eux ont pu se trouver unis de pensée et de sentiment à l’égard du christianisme. Depuis la conversion de Cornélius, l’événement de Césarée planait, pour ainsi dire, sur le Viminal, et c’est dans ce noble quartier que le christianisme était venu s’abattre sur la gentilité. La domus Pudentiana était désormais l'asile préféré de Pierre. Là, il recevait les soins hospitaliers de Pudens et de Priscille, et leur fils grandissait à l’ombre de l'apôtre. Leurs protégés, Aquila et Priscille, dont nous avons signalé le séjour dans la maison de l'Aventin, après le retour de Corinthe, ne terminèrent pas leurs jours à Rome. Nous voyons par la deuxième Epître de Paul à Timothée qu'ils étaient à Éphèsc en l’année 67, qui fut celle du martyre de saint Pierre et de saint Paul, et les documents sur lesquels s'appuie leur histoire donnent lieu de penser qu'ils achevèrent leur carrière en Orient.
Pierre eut aussi d'intimes relations avec un autre disciple de la foi chrétienne, romain et païen de naissance, mais déjà éprouvé dans la carrière des travaux apostoliques à la suite de Paul. Il se nommait Clément; il était fils d'un Faustinus, et avait vu le jour au pied du mont Ccelius. La basilique chrétienne qui porte son nom, et qui existait déjà au quatrième siècle, d’après le témoignage de saint Jérôme, marque encore aujourd'hui l’emplacement de
PERSÉCUTION DE NÉRON
sa maison. Elle est située sur la pente inférieure du Crelius, et l'on sait que ce quartier était habité aussi par de nombreuses familles de l'aristocratie. Là vécurent Bruttius Præscns, Annius Vcrus; là fut élevé Marc- Aurèle. De récentes fouilles dans lessubstructions de la basilique ont mis à découvert des restes importants de l'antique maison romaine.
Quant à l’origine de Clément, nul doute qu’elle n’ait été patricienne. Le livre des Récognitions, composé au plus tard dans le deuxième siècle, le fait naître de race impériale. On a cherché le moyen de le rattacher aux Flavii, chez lesquels on trouve Flavius Clemens, dont nous aurons à parler; mais tout autre argument fait défaut, et celui-ci est par trop faible. On aurait plus de motifs pour rattacher Clément aux Claudii, race véritablement impériale, puisqu’elle compte jusqu'à quatre Césars. Un manuscrit de la Vaticane du VIIIe siècle, reproduit par les Bollandistes et déjà cité, dit expressément que Clément fut épargné dans la persécution de Néron, parce qu’il était allié de César. L’épigraphie, en effet, nous fournit par Gruter plusieurs inscriptions de la gens Claudia, du même temps, sur lesquelles se rencontrent un Claudius Clemens, un Claudius Faustus, un Claudius Faustinus. D’autre part, Cicéron atteste que Tibcrius Claudius Centumali résidait sur le Crelius, et ce fut aussi sur le Crelius que fut élevé le temple que l’on dédia à l’empereur Claude. Les Récognitions, que l’on n’a aucun motif de récuser lorsqu'il s'agit simplement du nom des parents de Clément, lui donnent pour mère une Matidia. La race de cette femme ne devait pas être vulgaire; car nous voyons un Matidius épouser la propre sreur de Trajan dans la seconde moitié du premier siècle.
Toutes ces raisons autorisent à placer Clément parmi les membres de l’aristocratie romaine convertis au christianisme, et s'employant avec zèle à sa propagation. Si l’on avait à écrire en détail la vie de Clément, il serait peu sûr de prendre pour base les Récognitions, livre de parti, où l’auteur a surtout en but de recommander la secte ébionite ; mais on est en droit de conclure de ce roman que le souvenir des pérégrinations entreprises par le jeune patricien à la recherche de la vérité n’était pas encore effacé au deuxième siècle. C’est, en effet, dans ce but que Clément quitta Rome et passa dans l’Orient. Il y eut avec Pierre des relations intimes, dans l’intervalle qui s’écoula entre les deux séjours de celui-ci à Rome ; après quoi,