I.A SOCIÉTÉ ROMAINE
et se met à instruire dans les synagogues les enfants de la loi, et au dehors les gentils. » ( Homil. . VIII.)
Rome possède donc enfin réunis ses deux princes : l'un assis sur la Chaire étemelle, et tenant en main les clefs du royaume des deux; l’autre entouré des gerbes qu’il a cueillies dans le champ de la gentilité. Ils ne se sépareront plus, même dans la mort, comme le chante l'Église. Le moment qui les vit rapprochés fut rapide; car ils devaient avoir rendu à leur maître le témoignage du sang, avant que le monde romain fut affranchi de l’odieux tyran qui l’opprimait. Leur supplice fut comme le dernier crime, après lequel Néron s'affaissa, laissant le monde épouvanté de sa fin, aussi honteuse qu’elle fut tragique.
Mais avant de sortir de ce monde, Pierre devait avoir triomphé de Simon, son ignoble antagoniste. L'hérésiarque ne s'était pas contenté de séduire les âmes par ses doctrines perverses ; il eût voulu imiter Pierre dans les prodiges que celui-ci opérait. Mais les miracles de Pierre avaient pour but d'amener par des bienfaits les hommes à confesser la divinité de la doctrine chrétienne; tandis que Simon ne cherchait que la faveur et la célébrité, au moyen de prodiges équivoques, dus à l’intervention des esprits ennemis de l’homme. Il annonça un jour qu'il volerait dans les airs. Le bruit de cette nouveauté se répandit dans Rome, et le peuple se félicitait de contempler cette ascension merveilleuse. Si l'on s’en rapporte à Dion Chrysostome, Néron aurait retenu quelque temps à sa cour le personnage qui s'était engagé à cette tentative aérienne. Il voulut même honorer de sa présence un si rare spectacle.
Oral. XXI.) On dressa la loge de l'empereur sur la voie Sacrée, où la scène devait se passer. La déception fut cruelle pour l'imposteur. « A peine cet Icare se fut-il lancé , dit Suétone, qu’il alla tomber près de la loge de l’empereur, qui fut inondé de son sang. » (In Ntronem, cap. xn.)
Nous avons voulu raconter d’abord le fait sur le témoignage de l'historien païen , et le lecteur ne sera pas étonné du nom mythologique employé par Suétone pour désigner le triste héros de l’aventure. Les écrits apocryphes ayant compromis cette histoire auprès de certains esprits ombrageux, il n’était pas inutile de faire voir que la substance du fait est rapportée par un contemporain qu'on n'accusera sans doute pas de christianisme . Maintenant il nous sera permis d'ajouter qu’à partir d'Arnobe, auteur chrétien du troi-
MARTYRE DES APOTRES
sième siècle, toute la tradition des Pères s'accorde à attribuer à Simon le Mage la catastrophe à laquelle Suétone ne consacre qu'une seule phrase, dans un passage où il décrit le goût de Néron pour les spectacles.
L’accord des plus graves écrivains de l’antiquité chrétienne sur la chute honteuse de l’hérétique n’est pas moins unanime pour attribuer à l’intervention de Pierre l’humiliation infligée au jongleur samaritain au sein même de Rome, où il avait osé se poser comme rival du Vicaire du Christ. Outre Arnobe, saint Ambroise, saint Augustin , saint Maxime de Turin, saint Philastre de Brescia, et parmi les Orientaux, le compilateurdes Constitutions apostoliques et Théodoret , affirment que la victoire fut due aux prières que Pierre adressa à Dieu pour déjouer les prestiges dont Satan avait espéré entourer son apôtre. Quelques autres Pères, parmi lesquels on compte saint Cyrille de Jérusalem, nous montrent Paul unissant ses prières à celles de Pierre, et obtenant concurremment avec lui cette chute compromettante qui discrédita l’imposteur. Il est naturel de penser que l’apôtre des gentils ne pouvait demeurer indifférent à une lutte engagée entre la vérité et l’erreur, et queson intervention était acquise d’avance à la cause de Dieu ; mais Simon était à Rome le rival de Pierre, et non celui de Paul ; il appartenait donc principalement à Pierre de lui faire sentir la puissance du glaive spirituel.
C’était en l’année 65 que Paul était rentré dans Rome, accompagné de Luc l’évangéliste. Comme à son premier séjour, il y signala sa présence par toutes les œuvres de l’apostolat. Il aimait cette Église romaine, à laquelle il avait écrit, avant même de l’avoir visitée. Cette fois, il y retrouvait les traces de ses propres travaux, si féconds durant les deux années de sa captivité. Aquilaet Priscille étaient à Éphèse, mais il revit Clément, son ancien collaborateur à Philippes , maintenant attaché à Pierre. Les disciples les plus chers du prince des apôtres l’entourèrent de leur respect. Non-seulement Paul connut Linus, que Pierre avait consacré évêque ; mais il eut des relations avec Pudens. Lucine et Plautilla, sa petite-fille, témoignèrent, lors du martyre de l’apôtre , l’attachement profond qu’elles lui avaient voué. Paul revit-il Sénèque à ce second séjour de Rome ? En tous cas , les relations auraient duré peu ; car ce fut en cette même année 65 que le philosophe fut enfin sacrifié aux caprices de son impérial disciple, qui s'ennuyait de le voir vivre encore.
Le court séjour que l'apôtre fit à Rome jusqu’à son martyre laissa des traces durables dans le souvenir des amis et des ennemis. Ses traits demeurèrent empreints dans la mémoire des uns et des autres. C'est ainsi que l'auteur du dialogue Philopatris lance un sarcasme sur le front chauve et le nez aquilin très-prononcé qui distinguaient Paul. L’apôtre lui -même ne dissimule pas la vulgarité de son extérieur, qui nous est confirmée encore par les Actes très-anciens de sainte Thècle, où l’on insiste sur les mêmes détails, en appuyant sur les sourcils joints, et relevant la brièveté de la taille, et les jambes peu droites. Tel était, quant aux formes extérieures, ce juif de Tarse qui n'en avait pas moins le don de subjuguer les hommes, lorsque sa parole de feu venait à éclater. Pierre ne nous est pas non plus resté inconnu quant à ses traits. Nicéphore Calliste, dans son Histoire ( Lit . II, cap. xxvn), s'accorde parfaitement avec le bronze du musée Vatican que nous avons reproduit (fig. i), lorsqu’il donne à ce prince des apôtres une chevelure et une barbe courtes et crépues , avec un visage plutôt rond qu’ovale, un nez légèrement camard, des sourcils épais. Il ajoute que Pierre était d’une taille assez élevée, mais sans embonpoint, d’une carnation claire et nullement foncée ; ses yeux étaient noirs. Au rapport de l’historien Eusèbe, qui écrivait sous Constantin, les portraits des deux apôtres étaient alors très-répandus chez les fidèles de Rome, et furent conservés avec vénération dès le commencement.
La situation périlleuse de l’Église à la suite de l'édit de Néron, dont la publication avait été accompagnée de si cruelles violences, ne pouvait arrêter l’ardeur apostolique de Paul. Dès son premier séjour, sa parole avait, comme nous l’avons vu, produit des chrétiens jusque dans le palais de César. De retour sur le grand théâtre de son zèle, il retrouva scs entrées dans la demeure impériale. Une femme qui vivait dans un commerce coupable avec Néron, et que l’on a supposé, sans preuve, avoir été la célèbre courtisane Acté, se sentit ébranlée par cette parole à laquelle il était dur de résister. Un échanson du palais fut pris aussi dans les filets de l’apôtre. Ces détails nous sont fournis par saint Astère d'Amaséect par saint Jean Chrysostome. Néron s’indigna de cette influence d’un étranger jusque dans sa maison, et la perte de Paul fut résolue. Il ne tarda pas à être jeté en prison, non sans avoir éprouvé l’ingratitude de certains chrétiens asiatiques, entre lesquels il
MARTYRE DES APOTRES
nomme un Phvgellus, un Hcrmogènes, et un ouvrier en cuivre appelé Alexandre.
L’apôtre eut à comparaître devant Néron en personne. Il se défendit avec son éloquence accoutumée, et profita, comme il le faisait toujours, de l’occasion pour annoncer la doctrine du salut. Paul était l'un des plus puissants promoteurs du christianisme, de cette religion odieuse et proscrite par de
sanglants édits, et il osait étendre ses conquêtes jusque dans la cour même
de l’empereur; c’était plus qu’il n’en fallait pour le vouer au dernier supplice. Dieu contint le courroux de Néron. L’apôtre rend compte de cette redoutable audience en ces termes expressifs : « Le Seigneur m'a assisté et m'a inspiré la force, à ce point que là encore j’ai exercé la prédication. Toutes les nations ont été à même de m’entendre, et j’ai été délivré de la gueule du lion. » (II Tint., iv.)
Au lieu de la peine capitale, la prison fut pour Paul l’issue de cette comparution devant un tel homme. Dans les fers, l’apôtre ne laissa pas refroidir son zèle, et continua d’annoncer Jésus-Christ. La maîtresse de Néron et son échanson abjurèrent, avec l'erreur païenne, la vie qu’ils avaient menée, et cette double conversion prépara le martyre de Paul. Il le sentait, et on s’en rend compte en lisant ces lignes qu'il écrit à Timothée : « Je travaille, dit-il, jusqu’à porter les fers, comme un méchant ouvrier ; mais la parole de Dieu n’est pas enchaînée : à cause des élus, je supporte tout. Me voici à cette heure comme la victime déjà arrosée de l’eau lustrale, et le temps de mon trépas est proche. J’ai vaillamment, combattu, j’ai achevé ma course, j’ai été le gardien de la foi ; la couronne de justice m’est réservée, et le Seigneur, juge équitable, me la donnera. » (II Tim., 1.)
La tendre affection que Paul portait à Timothée lui faisait vivement désirer de le voir encore. Dès le début de sa lettre il épanche envers lui toute sa tendresse, rappelant les larmes que le jeune disciple avait répandues tout récemment encore, en se séparant de son maître, à Éphèse. Il renouvelle le souvenir de Loïde, aïeule de Timothée, et d’Eunice, sa mère, toutes deux si distinguées par leur attachement à la foi. Mais l’apôtre désirait avoir son disciple pour témoin de sa prochaine confession. « Hâte-toi, lui dit-il, d’arriver près de moi, et fais en sorte que ce soit au plus tôt. Démas m’a quitté, s’étant livré à l'amour du siècle, et il s’en est allé à Thessalonique. Crescent
est parti pour la Galatie,et Tite pour la Dalmatie. Luc seul est resté avec moi. » On voit que Paul dans les fers jouissait encore de quelque liberté, et qu’il était traité avec une certaine considération. Il charge Timothée, avec une aimable simplicité, de lui rapporter un manteau oublié à Troade, chez Carpus. En même temps il réclame ses livres, et aussi des parchemins qu’il avait laissés à Éphèse, dans son empressement à se rendre à la voix de Dieu, qui tout d'un coup l’avait appelé à Rome.
Tel était Paul dans sa captivité, à la veille du martyre, tout entier à sa mission, et fidèle aux affections que nourrissait son cœur d’apôtre. Il ne dissimule pas à Timothée la peine qu’il a ressentie de se voir abandonné de plusieurs qui devaient défendre sa cause dans le prétoire, et qui firent défaut. Le prétexte de sa mise en jugement fut sans doute le fait de quelque réunion, à laquelle la police romaine avait voulu attribuer une couleur d’assemblée chrétienne; carilestà supposer que les griefs personnels de Néron ne furent pas mis en avant. En terminant sa lettre, Paul envoie un souvenir affectueux à Aquila et à Priscille, ainsi qu'à la famille d’Onésiphore, qui habitait aussi Éphèse. Quant au chef de cette famille , il se trouvait alors à Rome, et Paul le loue de sa fidélité, de ce qu’il n’a pas rougi des chaînes de son maître. Paul salue ensuite Timothée de la part d’Eubulus, de Pudens, de Linus et de Claudia.
On doit remarquer que l'apôtre recommande à son disciple de disposer le voyage de manière à se rendre à Rome avant l’hiver. Le martyre de saint Pierre et de saint Paul ayant eu lieu le 29 juin 67, c’est à l’hiver de (56 qu’il est ici fait allusion. C’est à cette même année 66 qu’il faut rapporter et la lettre et la captivité de l’apôtre, qui arrivai Rome en 65, lorsque le premier feu de la persécution commençait déjà à s'assoupir. Quant à Néron, on sait d’une manière assurée qu’il partit de Rome vers la fin de l'année 66, pour se rendre en Achaîe, d’où il ne revint que dans les derniers mois de l'année 67. Ce fut donc en 66 que Paul comparut devant lui.
Après avoir honoré les chaînes du docteur des gentils, nous revenons à Pierre, dont les jours s'écoulent avec une rapidité non moins grande. La catastrophe de Simon le Mage, qui avait été une humiliation pour Néron lui-même , avait dû préoccuper l’opinion publique. Naturellement le nom des chrétiens fut mis en avant, le nom de ces hommes « d’une superstition
MARTYRE DES APOTRES. «9
nouvelle et malfaisante, » comme dit Suétone , digne émule de Tacite ( In A ’erouem, cap. xvt). Beaucoup de gens étaient à même d’apprendre chaque jour que Pierre était le chef des chrétiens , qu« Simon avait la prétention de se poser comme son adversaire , qu’il y avait eu entre eux des controverses plus ou moins publiques. Le malheur arrivé à l’hérésiarque, dont le déshonneur, aussi bien que le sang , avait rejailli jusque sur l’empereur , n'était-il point l’effet de quelque opération magique employée par le Galiléen ? On sait que longtemps les païens cherchèrent à expliquer par la magie les prodiges si souvent opérés par les martyrs.
On savait en outre qu’un autre juif, ardent propagateur du christianisme , était récemment arrivé d’Orient , que déjà il avait comparu devant l’empereur, et qu’il était retenu dans les fers. La curiosité et la malveillance n’avaient donc qu’à s'unir pour appeler sur la personne même de Pierre une attention qui pouvait devenir funeste. Que l'on ajoute à cela le péril signalé par saint Paul, «le péril des faux frères»; les froissements inévitables dans une société aussi nombreuse que l’était déjà celle des chrétiens, la nécessité de mécontenter les âmes vulgaires , lorsqu’on ne doit consulter que les intérêts les plus élevés dans le choix, toujours délicat, des dépositaires d’une haute confiance ; on s’expliquera alors ce que saint Clément , témoin du martyre des apôtres, atteste dans sa lettre aux Corinthiens, « que les rivalités et les jalousies » curent grande part au dénouement tragique des suspicions que l'autorité avait fini par concevoir au sujet de ces deux juifs.
Néron , comme nous l’avons dit , était absent de Rome ; mais la tyrannie était restée. En partant pour la Grèce, il avait confié le gouvernement de la ville à un de ses affranchis, nommé Hélius. Cet homme, d'une cupidité et d'une cruauté sans égales, fit plus d’une fois regretter l’absence de Néron. Un autre affranchi, nommé Polythètes, fut appelé par Hélius à partager son omnipotence sur la vie et les propriétés des habitants de Rome. Quant au préfet de la ville , Flavius Sabinus , le mari de Plautia , on conçoit qu'il était réduit à l’impuissance par la dictature du favori de l’empereur. On ne vit donc dans Rome, durant cette période, que violences, proscriptions et supplices. L’indignation publique amena une conspiration qui allait éclater, lorsqu’Hélius , dans son effroi , s’échappa de la ville et se rendit à Corinthe , pour en ramener son maître.
Sous un tel régime , tout était à craindre pour le chef de l’Église. La piété filiale des chrétiens de Rome s'alarma, et ils supplièrent le vieillard de se soustraire au danger par une fuite momentanée. « Bien qu'il eût préféré souffrir, » dit saint Ambroise [Contra Auxentium) , Pierre s'acheminait sur la voie Appienne. Il approchait de la porte Capène, lorsqu’une bandelette, qui liait une de scs jambes, tomba à terre , et fut ramassée avec respect par un disciple. Nous n'insisterions pas sur ce fait, rapporté dans les Actes des saints Processus et Martinien, qui sont trop récents, si un monument n’avait pas été élevé sur place, dès les premiers siècles, pour en conserver la mémoire. C’est l’Église des saints Nérée et Achillée, appelée dans l’antiquité Titulus fasciolæ , le Titre delà bandelette. Quelques critiques , embarrassés d’un témoignage si exprès, ont essayé d’en éluder la valeur sous le prétexte tout gratuit, que cette église avait dû porter à son origine le nom de Titulus l'abiolee , qui se serait changé plus târd en celui de Titulus fasciolee , par allusion aux Actes dont nous venons de parler. Les hypcrcritiqucs sont généralement très-crédules, quand il s'agit de leurs idées, et l’on ne peut s’empêcher de sourire en les voyant attribuer, sans aucune preuve, l’érection de ce sanctuaire à la pieuse veuve Kabiola , qui n’est connue que par la correspondance de saint Jérôme. En 1 83 1 , un démenti leur advint par le fait d’une découverte imprévue. On releva sous le portique de la basilique de Saint-Paul une inscription funéraire qui indiquait par les consuls l’année 377 , et elle était consacrée à la mémoire d’un certain Cinnamius Opas, lecteur du Titulus fasciolee *. Quant à Fabiola, on sait qu’elle vivait encore en 3o5, et accomplissait en cette année le pèlerinage des saints-lieux de Palestine; il faut doncaller chercher ailleurs que dans le nom de cette dame romaine le motif qui , dès l’année 377, faisait désigner l’église en question par le mot fasciola, et laisser en repos le nom respectable de Fabiola, qui n’a rien à faire ici. Ajoutons en passant que l’on trouve dans un concile romain tenu en 499, sous le pontificat de saint Symmaque, la signature officielle d’Acontius, Paulin et Épiphanc, prêtres du
1 C1NNAMIVS OTAS LECTOR TITVLI FASCIOLE AM1CVS PAYPERVM
QVI VIXIT ANN. XLVI. MENS. VII. D. VIIII. DEPOSIT. IN. PACE. KAL. MART.
G R ATI A NO 1 1 II. ET MEROBAVDE COKSS.
De Rossi, Inscripli >nc$ Christian* Vrbis Ronce, t. I, n° 363.
MARTYRE DES APOTRES
Titulus fasciolx, et non J'abiolje. Les dernières traces du prince des apôtres sur le sol romain sont si précieuses, qu'on nous pardonnera , nous l'espérons , cette courte dissertation , dans un livre que nous avons voulu , pour ainsi dire , réduire à la substance des faits.
Pierre était arrivé près de la porte Capène, lorsque tout à coup se présente à lui le Christ, entrant lui-même dans la ville. « Seigneur, où allezvous ? » s'écrie l'apôtre. — » A Rome, répond le Christ, pour y être de nouveau crucifié. » Le disciple comprit le maître, il revint sur ses pas , n’ayant plus qu'à attendre l'heure de son martyre. Cette scène tout évangélique exprimait la suite des desseins du Sauveur sur son disciple. Afin de fonder l'unité dans l'Église chrétienne , il avait étendu à ce disciple son nom prophétique de Pierre; maintenant c’était jusqu’à sa croix dont il allait le faire participant. Rome allait avoir son Calvaire , comme Jérusalem qu’elle remplaçait.
Pierre rentra aussitôt dans la ville, plein de joie d’avoir vu le Seigneur et d’être bientôt appelé à le suivre. Nous n’avons pas cru devoir accepter les récits qui le font sortir de prison pour cette tentative de fuite que nous venons de raconter. La narration de saint Ambroise et celle d’Hégésippe nous montrent Pierre à la veille de .tomber aux mains des persécuteurs , mais libre encore. Les Actes de saint Processus et de saint Martinien , l’établissent d'abord dans la prison Mamertine, et c'est de là qu'ils le font sortir pour sa fuite; ce qui n’offre aucune probabilité. Les condamnés que l'on renfermait dans ce cachot peu d’heures avant leur supplice n’auraient pu en aucune façon en être soustraits , tant à cause de la surveillance qui était exercée sur eux dans un tel moment , que pour la difficulté matérielle que présentait la construction même de cet affreux réduit. Le captif que l’on avait descendu par une ouverture de la voûte n'était remonté à la lumière qu’avec le concours de gardiens spéciaux et d’agents de la force publique. Quant à la bandelette que laissa tomber l’apôtre , et dont la réalité est attestée par un monument qui a traversé les siècles, rien n'oblige à y voir le linge -destiné à protéger une plaie causée par la pression des fers dans la prison. On conçoit aisément la chute d’un objet secondaire du vêtement , dans une fuite précipitée , et aussi l’empressement du chrétien qui recueille cette simple bandelette en souvenir d’un si solennel moment. Dans les des-
seins de la Providence , l'humble fasciola était appelée à devenir comme le monument de cette glorieuse et mémorable rencontre , où le Christ en personne s’était trouvé en face de son apôtre aux portes de Rome , lui annonçant que la croix était proche.
Pierre dès lors disposa toutes choses en vue de sa fin prochaine. Ce fut alors qu’il écrivit sa seconde Épître , qui est comme son testament et ses adieux à l'Église. Il y annonce que le terme de sa vie est arrivé , et compare son corps à un abri passager que l'on démonte , pour émigrer ailleurs. « Bientôt, dit-il, ma tente sera détendue, ainsi que me l'a signifié notre Seigneur Jésus-Christ lui-même. » L’allusion à l'apparition sur la voie Appienne est ici évidente. Mais Pierre, avant de sortir de ce monde, avait encore à se préoccuper de la transmission de sa charge pastorale , et à pourvoir au besoin de l’Église, en se désignant un successeur; c'est dans cette intention qu'il ajoute : « J'aurai soin qu'après ma mort vous soyez en mesure de vous rappeler mes enseignements. »
Il insiste sur les bases de la foi, dont la solidité est inébranlable, étant fondée sur les saintes Écritures, qui doivent être acceptées comme l'œuvre de l'inspiration de l’Esprit-Saint, etnon jugées, comme une œuvre humaine , par l’examen de la raison privée. Piecre a pour but , dans ces paroles , de prévenir les fidèles contre les hérétiques qui se montrent déjà et qui pulluleront bientôt. Il les appelle des docteurs de mensonge, qui introduiront des sectes de perdition, s’appuyant sur de fausses interprétations des livres saints. » Ils ne parleront que de liberté, dit-il , lorsqu’eux-mêmes seront esclaves de leurs propres vices. Mieux eût valu pour eux demeurer païens , n’avoir pas connu le chemin de la justice . que de retourner ainsi en arrière. » Portant ensuite son regard inspiré vers ces derniers temps où les hommes se feront adorateurs de la nature, jusqu’à croire à l'éternité du monde, Pierre ne veut pas quitter cette vie sans avoir encore affirmé le dogme de la création et celui de la destruction future de l’univers. « C’est , dit-il , par une ignorance volontaire que ces hommes ne savent plus que les cieux furent faits d'abord par le Verbe de Dieu, ainsi que la terre. Le même Verbe, ajoute-t-il, les conserve; mais ils sçnt réservés pour être consumés par le feu , au jour du jugement et de la ruine des hommes pervers et impies. » Après combien de temps aura lieu la catastrophe : l'apôtre ne le dit pas plus
MARTYRE DES APOTRES. q3
que ne l'a dit son maître. Il se borne à déclarer que, « pour le Seigneur, mille ans sont comme un jour, et un jour comme mille ans. S’il diffère, c'est un effet de sa patience miséricordieuse; c’est qu'il veut qu'aucun ne périsse, et il met chacun à même de revenir à lui par la pénitence. » Après cene longue période de mansuétude, « le jour du Seigneur, continue l'apôtre, viendra comme vient un voleur, et alors dans une violente tempête, les cieux passeront, les éléments embrasés se dissoudront , et la terre avec tout ce qu'elle porte sera consumée par le feu. » C'est ainsi qu'à l'exemple de son maître, Pierre, à la veille démonter sur la croix , rappelait aux hommes la fin dernière de ce monde.
Le souvenir de Paul , son frère dans l’apostolat , de Paul déjà retenu dans les fers, et désigné aussi pour un prochain martyre, se présente à Pierre au moment où il va terminer sa lettre. Il vient d’expliquer la prolongation de la durée de ce monde par la bonté de Dieu, qui daigne attendre la conversion des pécheurs. Il se rappelle alors les termes dont Paul s'est servi autrefois en écrivant aux Romains, lorsqu’il disait : « O homme, méprises-tu donc les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité ? ignores-tu donc que c'est son amour qui veut t’amener à pénitence ? » (Rom. u , 4.) Faisant allusion à ces lignes éloquentes, Pierre ajoute: « Notre très-cher frère Paul vous a écrit sur ce sujet , selon la sagesse qui lui a été donnée. La même doctrine se retrouve dans toutes ses lettres, dans lesquelles, il est vrai, se rencontrent certains endroits difficiles à entendre, que des hommes ignorants et légers détournent pour leur propre perte, comme ils font des autres Écritures. »
Pierre n'avait pas voulu quitter ce monde sans avoir couvert de son irréfragable autorité le corps des Épîtres de Paul, son frère. Il déclarait que toutes ces lettres étaient véritablement Écriture sainte, et que l’Église devait les recevoir comme telles. Paul, au début de son apostolat, était allé rendre hommage à Pierre , il avait conféré son Évangile avec le sien ; maintenant que la carrière de Paul vase terminer, il reçoit de la part de Pierre, pour ses Épîtres, le même témoignage solennel que Marc, ainsi que nous l’avons vu , avait obtenu pour son Évangile. L’apostolat de Paul et celui de Pierre se fondaient visiblement dans l'unité d'une même source et d’un même enseignement.
l.A SOCIÉTÉ ROMAINE.
Restait à pourvoir au gouvernement de l'Église, qui bientôt allait être veuve de son chef. En quelles mains passeraient les clefs que Pierre avait reçues du Christ, en signe de son pouvoir sur le troupeau toutentier? Linus était depuis plus de dix ans l'auxiliaire de l’apôtre au sein de la chrétienté de Rome ; l'accroissement du peuple fidèle avait amené Pierre à lui donner un collègue dans la personne de Clétus; ce n'était cependant ni sur l'un, ni sur l’autre quedevait s’arrêter le choix de l'apôtre, en ce moment solennel, où il allait remplir l'engagement qu’il avait pris dans la lettre de ses adieux , de pourvoir à la continuation de son ministère. Clément, que son lien avec la famille impériale recommandait à la considération des Romains, en même temps que son zèle et sa doctrine lui méritaient l'estime des fidèles, fut celui sur lequel s’arrêta la pensée du prince des apôtres. Dans les derniers jours qui lui restaient encore, Pierre lui imposa les mains, et l’ayant ainsi revêtu du caractère épiscopal, il l’intronisa dans sa propre Chaire, et déclara son intention de l’avoir pour successeur. Ces faits, rapportés dans le Liber pontijicalis, sont confirmés par le témoignage de Tertuilien et de saint Épiphane.
Ainsi la qualité d’évêque de Rome entraînait celle de pasteur universel, et Pierre devait laisser l’héritage des clefs divines à celui qui occuperait après lui le siège que lui-même occupait au moment de sa mort. Ainsi l'avait ordonné le Christ, et l’inspiration céleste avait amené Pierre à choisir Rome pour sa dernière station, Rome préparée de longue main par la divine Providence à l’empire universel. L’Eglise romaine, comme l’enseigne saint Gélase dans son célèbre décret de l’an 494, avait donc été « établie par la propre bouche du Christ lui-même comme chef de toutes les Églises. » ( [Concil t. IV.) De là advint qu’au moment où la suprématie de Pierre passa à l’un de ses disciples, aucun étonnement ne se manifesta dans l’Église. On savait que la Primauté devait être un héritage local, et on n’ignorait pas que la localité dont Pierre avait fait choix depuis longues années déjà, était Rome elle-même. Après la mort de Pierre, il ne vient en pensée à aucun chrétien de chercher le centre de l'Église soit à Jérusalem, soit à Alexandrie, soit à Antioche, soit ailleurs. Dès l'origine du christianisme, toutes les Églises eurent les yeux fixés sur celle de Rome. Elles suivirent avec un filial respect la succession de ses évêques, et dressèrent ces
MARTYRE DES APOTRES
listes sacrées destinées à conserver l'unité dans le vaste corps du christianisme. C’est à ces listes que, dès avant la fin du siècle suivant, saint Irénée, évêque de Lyon, représentant de la tradition de l’Asie et des Gaules, faisait appel comme au titre irréfragable de la puissante Principauté de l'Église de Rome sur toute autre Église et sur tous les fidèles du monde entier.
L’Église cependant avait eu ses commencements en Orient. C’est en Orient que le Christ avait paru, qu’il avait accompli tous scs mystères pour le salut du monde. La substitution de l’Occident à l'Orient dans la faveur divine ne rappelait-elle pas cruellement celle de Jacob à Ésaü ? Lorsque le Christ attaché à la croix tournait le dos aux régions où se lève le soleil, et étendait ses bras vers l'Occident, fallait-il donc voir dans cette attitude un signe de préférence pour les nations les plus enfoncées dans les ombres de la mort? Rome, la fière et dure conquérante des peuples, allait-elle donc devenir la ville sainte de l’univers? Ces pensées n’étaient pas sans amertume pour plusieurs chrétiens orientaux. Ils voyaient s’avancer les années de Pierre, et ils n'ignoraient pas que sa mort à Rome déciderait la question , que sa tombe deviendrait le titre inattaquable de la nouvelle Jérusalem. Cette jalousie qui, dans la suite, devait prendre un corps, et par l’orgueil de Byzance, rompre l’unité de l’Église, allait apparaître en ces jours jusque dans Rome, et tenter un coup désespéré mais impuissant, pour ravir à l’Occident la gloire que Dieu lui avait réservée.
Depuis le baptême de Cornélius, Pierre n’avait agi , pour ainsi dire , que dans le but de relever dans le christianisme l'élément de la gentilité à l’égal de l’élément juif. La chrétienté de Rome lui tenait compte du paternel dévouement dont il s’était montré prodigue envers elle. De là ces alarmes auxquelles l’apôtre consentit un jour à céder. Ce n'est pas sans raison que saint Ambroise nous dit que le Sauveur l'avait laissé sur la terre, pour être « le vicaire de son amour ». [In Lucam, lib. X.) Les Épitres de Pierre, si affectueuses , rendent témoignage de cette tendresse d’âme qu'il avait reçue à un si haut degré. Il y est constamment le Pasteur dévoué aux brebis, craignant par-dessus tout les airs de domination; c’est le délégué qui sans cesse s’efface, pour ne laisser apercevoir que la grandeur et les droits de celui qu’il doit représenter. Cette ineffable modestie est encore
o6 LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
accrue chez Pierre par le souvenir qu’il conserva toute sa vie , ainsi que le rapportent les anciens, de la faute qu’il avait commise et qu’il pleura jusque dans les derniers jours de sa vieillesse. Fidèle à cet amour supérieur dont son maître divin avait exigé de sa part une triple affirmation, avant de lui remettre le soin de son troupeau, il supporta, sans fléchir, les immenses labeurs de sa charge de pêcheur d’hommes. Une circonstance de sa vie, qui se rapporte à la dernière période, révèle d'une manière touchante le dévouement qu’il gardait à celui qui avait daigné l'appeler à sa suite, et pardonner à sa faiblesse. Clément d’Alexandrie nous a conservé le trait suivant. [Stromal., lib. VII.)
Avant d’être appelé à l’apostolat, Pierre avait vécu dans la vie conjugale. Dès lors sa femme ne fut plus pour lui qu'une sceur; mais elle s'attacha à ses pas, et le suivit dans scs pérégrinations pour le servir. (/ Cor., ix.) Elle se trouvait à Rome, lorsque sévissait la persécution de Néron, et l’honneur du martyre la vint chercher. Pierre la vit marcher au triomphe , et à ce moment sa sollicitude pour elle se traduisit dans cette seule exclamation : « Oh ! souviens-toi du Seigneur. » Ces deux Galiléens avaient vu le Seigneur, ils l’avaient reçu dans leur maison ; ils l’avaient fait asseoir à leur table. Depuis, le divin Pasteur avait souffert la croix, il était ressuscité, il était monté aux cieux, laissant le soin de sa bergerie au pêcheur du lac de Génézareth. Qu’avait à faire à ce moment l’épouse de Pierre, si ce n’est de repasser de tels souvenirs, et de s’élancer vers celui qu’elle avait connu sous les traits de l’humanité, et qui s’apprêtait à couronner sa vie obscure d’une gloire immortelle?
Le moment d'entrer dans cette gloire était enfin arrivé pour Pierre luimême. o Lorsque tu seras devenu vieux, lui avait dit mystérieusement son ■ maître, tu étendras tes mains : un autre alors te ceindra , et te conduira là où tu neveux pas. » (Joiian., xx.) Pierre devait donc atteindre un âge avancé; comme son maître, il étendrait scs bras sur une croix; il connaîtrait la captivité et le poids des chaînes dont une main étrangère le garrotterait; il subirait violemment cette mort que la nature repousse, et boirait ce calice dont son maître lui-même avait demandé d’être délivré. Mais, comme son maître aussi, il se relèverait, fort du secours divin, et marcherait avec ardeur xfers la croix. L’oracle allait s'accomplir à la lettre.
MARTYRE DES APOTRES
Au jour marqué par les desseins de Dieu, la puissance païenne donna l'ordre de mettre la main sur l'apôtre. Cette puissance était représentée par les deux tyrans, Hélius et Polvthètes, que nous avons fait connaître. Le témoignage de saint Clément , témoin oculaire, est formel : Ce sont ceux qui gouvernaient Rome qui agirent en cette circonstance, et leur arrêt ne fût pas lancé sur Pierre seulement; il comprenait aussi Paul. Quel fut le mobile qui porta les ignobles affranchis de Néron à sévir tout d’un coup contre ces deux juifs, dont l’un avait pu échapper aux fureurs de la persécution de tiq, et dont l’autre semblait presque en sûreté dans sa prison? Saint Clément, dont nous avons cité plus haut les propres paroles, nous révèle que l’ambition et la jalousie amenèrent ce tragique dénouement. Avec des hommes tels qu'Hélius et son digne assesseur, il suffisait d’une délation. La trahison inspirée, non par la cupidité, comme celle de Judas, mais par le dépit de n'avoir pas été préféré, conduisit à l’homicide, et le Christ permit que la passion de son vicaire eût cette relation avec la sienne. Pierre étant frappé, Paul, son illustre compagnon, devait l’être en même temps.
Les détails nous manquent quant aux procédures judiciaires qui suivirent l’arrestation du prince des apôtres, mais la tradition de l’Église romaine est qu’il fut enfermé dans la prison Mamertine. On a donné ce nom au cachot que fit construire Ancus Martius au pied du mont Capitolin, et qui fut ensuite complété par Servius Tullius, d’où lui est venu le nom de carcer Tullianus. Deux escaliers extérieurs, appelés les Gémonies, conduisaient ù cet affreux réduit. Ordinairement , le supplice de ceux qu’on y enfermait avait lieu dans le cachot inférieur, après quoi le corps du supplicié était remonté et exposé sur les marches de l’escalier des Gémonies.
L’emprisonnement du chef des chrétiens n’eut pas lieu sans l’ordre de Néron, dont le séjour en Achaïe se prolongeait; du moins l’empereur en fut-il prévenu par Hélius, son digne représentant. Quoi qu'il en soit, Pierre fut traité comme un prisonnier de marque, ce cachot ne servant que pour les prévenus mis en jugement sur des délits qui intéressaient l’État. Ils n’y demeuraient que le temps nécessaire pour terminer leur cause et préparer leur supplice. La détention de Pierre en ce lieu attestait donc, en dépit de ses ennemis, l'importance de son rôle dans la capitale du monde. Un cachot supérieur donnait entrée à celui qui devait recevoir le prisonnier, et ne le
•AIKTK CLCILC, — 1 3
l.A SOCIÉTÉ ROMAINE.
rendre que mort, à moins qu'on ne le destinât à un supplice public. Pour l’introduire dans ce terrible séjour, il fallait le descendre, à l’aide de cordes ou d’une échelle, par une ouverture pratiquée dans la voûte, et qui servait aussi à le remonter, quel que fût son sort. La voûte étant assez élevée et les ténèbres complètes dans le cachot , la garde d’un prisonnier, chargé d’ailleurs de lourdes chaînes, était facile.
La miséricorde divine amena près de Pierre deux soldats romains, dont les noms sont devenus impérissables dans la mémoire de l’Église. L’un se nommait Processus, et l’autre Martinien. Ils furent frappés de la dignité de ce vieillard confié à leur garde pour quelques heures, et qui ne devait remonter à la lumière du jour que pour périr sur un gibet. Pierre leur parla de la vie éternelle et du Fils de Dieu, qui a aimé les hommes jusqu’à donner son sang pour leur rachat. Processus et Martinien reçurent d’un cceur docile cet enseignement inattendu; ils l’acceptèrent avec une foi simple, et demandèrent la grâce de la régénération. Mais l’eau manquait dans le cachot, et Pierre dut faire appel au pouvoir de commander à la nature que le Rédempteur avait confié à ses apôtres , en les envoyant dans le monde. A la parole du vieillard , une fontaine jaillit du sol , et les deux soldats furent baptisés dans l’eau miraculeuse. La piété chrétienne vénère encore aujourd'hui cette fontaine, qui ne diminue ni ne déborde jamais, et qui avant le prodige n'avait aucune raison d’exister dans cette prison. Le dessin que nous donnons ici reproduit le cachot inférieur de la prison Mamertine, avec l'ouverture à la voûte et la fontaine (fig. q\ L'autel que l’on y voit aujourd’hui a été construit en ce siècle.
Processus et Martinien ne tardèrent pas à payer de leur vie l’honneur qu’ils avaient reçu d’être initiés à la foi chrétienne par le prince des apôtres, et ils sont honorés entre les martyrs. L’intrépide Lucine prit soin de leur sépulture, et fit déposer leurs corps dans une crypte dont nous avons déjà parlé, et qui était située sur un prædium qu’elle possédait près de la voie Aurélia. Leurs tombeaux furent, jusqu’au huitième siècle, un des centres historiques des catacombes de cette voie.
On était au mois de juin de l'année 07. Une sentence fut rendue au nom de l’empereur, par l'affranchi Hélius et son associé Polythètes, portant que Simon Pierre, galiléen, chef de la religion proscrite des chrétiens, et Paul,
MARTYRE DES APOTRES
juif de Tarse et citoyen romain, seraient mis à mort, le trois des kalcndcs de juillet (29 juin'; que le premier serait crucifié dans la plaine Vaticanc, et que le second aurait la tête tranchée aux Eaux Salviennes.
Une tradition, malheureusement trop récente, nous montre les deux apôtres conduits ensemble au supplice, et ne se séparant que sur la voie d'Ostic. Après des adieux qui ne manquent ni de grandeur ni d'éloquence, mais qui ne se trouvent que dans une lettre faussement attribuée à saint Denys l’Aréopagite, et tout à fait indigne de cet illustre docteur, Pierre eut
Fig. 9. — Vue inferieure de la prison Mamcrtinc.
été reconduit dans Rome, qu’il aurait dû, dans ce cas, traverser tout entière pour arriver au lieu de son martyre, tandis que Paul se fût acheminé vers les Eaux Salviennes. On se rend compte assez dillicilemcnt d’une telle condescendance de la part des persécuteurs ou de leurs agents; toutefois, la sentence que l'un et l’autre allaient subir n’en éprouvant qu’un peu de retard, il se pourrait qu’un reste d’humanité eût porté les chefs de la milice qui les conduisait à la mort, à permettre à ces deux juifs destinés au supplice de se voir et de s'entretenir une dernière fois. Partis l'un et l’autre d'une prison différente, la divine Providence leur aurait ainsi fourni, au moment suprême, le moyen d’échanger les adieux du martyre. Au reste,
lOO
la prétendue lettre à Timothée, qui n'a été admise dans aucune des éditions de saint Denys l’Arcopagite, ne désigne pas l’endroit où la rencontre aurait eu lieu; elle aurait dès lors pu se passer dans l'intérieur de la ville; ce qui offrirait plus de vraisemblance.
Ce fut donc le 29 juin de l’année (17 que Pierre fut tiré de son cachot pour être conduit à la mort. Selon la loi romaine, il subit d'abord la flagellation, qui était le prélude du supplice des condamnés à la peine capitale. Les citoyens romains étaient battus de verges; les autres étaient fouettés avec des lanières. Une escorte de soldats conduisait l’apôtre au lieu de son martyre, en dehors des murs de la ville, comme le voulait aussi la loi romaine. Nous avons plusieurs récits de la mort de saint Pierre, remontant à une très-haute antiquité. Le plus célèbre est celui qui a été connu de très-bonne heure sous le nom de Linus, et qui figure parmi les apocryphes du Nouveau Testament. Nous n'emprunterons rien aux discours qu’il contient, quelles qu'en soient l’éloquence et la dignité; les détails de ce genre seraient impossibles à certifier; mais la partie topographique du récit, sur laquelle l'imagination -du rédacteur n’avait aucuns frais à faire, et qui pouvait être vérifiée tous les jours, à l’époque si reculée où ces pages furent écrites, cette partie est du plus haut intérêt pour l’archéologue.
Pierre, marchant au supplice, était suivi d’un grand nombre de fidèles que l’affection enchaînait à ses pas, et qui bravaient ainsi tous les périls. Ce concours des chrétiens autour des martyrs avait lieu sans cesse, ainsi que nous l’apprenons des Actes les plus authentiques; mais la scène de Pierre traîné au supplice avait fait sur les fidèles de Home une impression si vive que, dès le quatrième siècle, époque où les sarcophages chrétiens accueillirent avec une pleine liberté les sujets sacrés, on y représenta souvent le prince des apôtres entraîné à la mort par ses bourreaux. Nous en donnons ici un exemple tiré du sarcophage de Junius Bassus (fig. to).
Le cortcge traversa le Tibre sur le pont Triomphal, et il se dirigea par le quartier de la Naumachie, le long des jardins de Néron, vers le cirque de Caligula L’emplacement désigné pour le supplice de Pierre était entre le cirque et les collines de la chaîne Vaticanc, près du térébinthe dont nous avons parlé. La croix de l’apôtre s'élevait en face de la spina, dans l’intervalle compris entre les deux bornes qui étaient placées à chaque extré-
MARTYRE DES APOTRES