IO
mité. L’obélisque égyptien qui marquait le milieu de la spina devait donc correspondre au gibet destiné à Pierre. I-a basilique Vaticane couvre aujourd'hui l’emplacement, et par la connaissance que nous avons encore du lieu où s’élevait l’obélisque avant sa translation par Sixte-Quint au milieu de la place de Saint-Pierre, on est en droit de conclure que la croix fut plantée à peu près au lieu où l’on vénère, dans la basilique, la statue de bronze de l’apôtre.
El». io. — Saint Pierre entraîne parles soldats. Bas-rdief du sarcophage de Junius Bassus, dans l'église souterraine de Saint-Pierre.
Cette prise de possession d’un lieu où s’unissaient aux souvenirs des anciens triomphes les traditions mystérieuses du raticiniiim, avait une souveraine grandeur. Les anciens se sont préoccupés aussi du voisinage du Tibre. Prudence tient à montrer les deux apôtres immolés sur les bords de ce fleuve fameux, bien que le théâtre du martyre de Paul, sur la rive gauche, en ait été un peu plus éloigné. « Le gazon des rives du Tibre, dit-il, fut honoré d'un double trophée. Témoin de la croix, il le fut aussi du glaive, et comme un fécond irrigateur, le sang apostolique l’arrosa par
deux fois » ( Hymn xii). Cette proximité des eaux près de la croix du prince des apôtres avait ému les fidèles jusque dans l'Orient. Saint Éphrem [Biblioth. orient., t. I) et saint Jean Chrysostome ( Homil . in xu Apost.) en rendent témoignage.
Pierre s’avança vers l'instrument du supplice. Ce fut alors qu’il pria les bourreaux de l’y établir la tête en bas, et non i la manière ordinaire, afin, dit-il, que l'on ne vît pas le serviteur dans la même attitude qui avait convenu au maître. La demande fut accordée, et la tradition chrétienne tout entière rend témoignage de ce fait , qui atteste, à la suite de tant d’autres, la profonde modestie d’un si grand apôtre. Pierre, les bras étendus sur le bois du sacrifice, pria pour la vtile et pour le monde, tandis que son sang s’épanchait sur le sol romain, dont il achevait la conquête. A ce moment Rome était devenue pour jamais la nouvelle Jérusalem. Après que l'apôtre eut parcouru en entier le cycle de ses souffrances, il expira ; mais il devait revivre dans chacun de ses successeurs jusqu’à la fin des siècles.
Cependant un autre martyre se consommait sur la rive gauche du Tibre. Paul, entraîné le long de la voie d’Ostie, était suivi aussi par un groupe de fidèles qui s’étaient joints à l’escorte du condamné. Au sortir de la porte Tergemina, les regards de l’apôtre rencontrent une jeune dame romaine dont il connaissait la foi profonde. C'était Plautilla, fille du préfet Flavius Sabinus et de Plautia, digne en tout de Lucine, son aïeule. Elle versait des larmes et se recommandait aux prières de Paul dans de touchants adieux. Paul lui dit : « Va, Plautilla , fille du salut étemel. Prête-moi seulement le voile qui couvre ta tête, et retire-toi un peu à l’écart, à cause de la foule. Tu m’attendras là jusqu’à ce que je revienne vers toi, et que je t’aie restitué ce voile que je demande à ta charité. Il servira à me bander les yeux; après quoi je te le rendrai, comme une récompense de ta pieuse tendresse et comme un gage de mon amour pour le Christ, au moment où je monterai vers lui. » Plautilla aussitôt détache son voile et le présente à l’apôtre. Les chefs de la cohorte voulaient empêcher la noble femme de donner à un condamné une telle marque de considération. « Pourquoi, disaient-ils, croire ainsi un magicien, un imposteur? Pourquoi lui sacrifier ce voile précieux? » Paul reprit avec une douce autorité : « Ma fille, dit-il, attends en ce lieu
MARTYRE DES APOTRES
IOÎ
mon retour, et tout à l’heure, vivant avec Jésus-Christ , je t'apporterai sur ce même voile les signes de mon martyre. »
Après avoir suivi environ deux milles la voie d'Ostie, les soldats conduisirent Paul par un sentier qui se dirigeait vers l’Orient , et bientôt on arriva sur le lieu désigné pour le martyre du Docteur des gentils. Paul se mit à genoux et adressa à Dieu sa dernière prière-, puis, s’étant bandé les yeux avec le voile de Plautilla, il attendit le coup de la mon. Un soldat brandit son glaive, et la tète de l’apôtre, détachée du tronc, fit trois bonds sur la terre. Trois fontaines jaillirent aussitôt aux endroits qu’elle avait touchés. Telle est la tradition gardée sur le lieu du martyre, où l’on voit trois fontaines sur chacune desquelles s’élève un autel. Il serait aisé d’expliquer ce partage des eaux par un désir de complaire à la pieuse croyance des pèlerins , lorsque ces autels furent construits vers la fin du seizième siècle ; mais des fouilles récentes dans ce sanctuaire ont amené M. de Rossi à constater une disposition des lieux , qui oblige de reculer d’au moins mille ans l’existence de ces trois fontaines et la vénération dont elles ont été l’objet dès une haute antiquité. Tout à l’heure nous serons à portée de faire voir que, déjà de son temps, saint Jean Chrysostome n'ignorait pas leur existence.
Après le martyre consommé, la cohorte se retirait, lorsque, près de la porte Tergemina, ses chefs aperçurent Plautilla. Ils l’abordèrent avec raillerie, lui demandant pourquoi sa tête n'était pas déjà couverte du voile qu’elle avait confié à Paul. Plautilla leur répondit : « Hommes vains et misérables, il est en ma possession , ce voile teint du sang du martyre, et je le garde comme mon trésor. » En même temps elle tirait de son sein ce précieux gage de l’airection de l’apôtre, et le montrait à ces vils païens. L’émouvante grandeur et la touchante simplicité de ce récit emprunté à un document qui , malgré ses imperfections , n’en remonte pas moins aux premiers siècles du christianisme, n’échapperont pas aux esprits impartiaux. Quant à la rencontre de Paul et de Plautilla sur la voie d'Ostie, au moment où l’apôtre était entraîné au supplice, elle ne saurait surprendre les lecteurs qui se souviennent que la foi chrétienne était entrée dans la gens Flavia par l’in- Huence directe de Pierre. L’incident demeura gravé dans la mémoire des fidèles, à ce point que sur un sarcophage chrétien de l'abbaye de Saint-