‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 41 sur 113 · C. CALCINA. POETO · texte numérisé non relu

C. CALCINA. POETO

cette date revient au 1 5 novembre de l’année 70 ; car L. Annius Bassus et C. Cæcina Puetus remplacèrent dans le consulat, aux kalcndes de novembre de cette année, M. Licinius Mucianus et P. Valérius Asiaticus, qui euxmêmes avaient été subrogés le Ier juin à Vespasien et à Titus. A deux jours près, cette date est la même qui se lit sur l'inscription principale que nous avons reproduite ci-dessus comme la troisième : d'où l’on voit que ces divers monuments s’enchaînent les uns aux autres. Lisons maintenant l'inscription de ce dernier :

HILARITATI PVBLICm I M P. CAES. VESPASI AN I SACRV.M

TRIBVL. SUCC. CORP. IVNior TI. C LA VD I VS LEMNVS FORT V Nj/vj D. FVRIVS. D. F. FIRMVS ŸT v T. COMINIVS AMARANTHw T. F LA VI VS. T. F. LVSCVj Q. CORNELIVS. Q. F. PVDENT ianvs CVRATORES LIUEROR. TRIB. SVC. COR. IVNIOR.

I. S. P. D. D. CVI POPVLVS E I VS COR baie F I C I O IMMVNIT. PER PET. loeum decreloX. CENTVRVM DEC REVIT EX S. C.

Ce qui frappe tout d'abord dans cette inscription, c’est l’objet même de la dédicace. Des quatre premières, nous voyons l'une consacrée à la Fortune, l’autre à la Victoire, les deux dernières à la Paix. Le paganisme se montre ici à découvert. Dès longtemps la Fortune avait à Rome ses autels ; l’idole de la Victoire avait le sien au Sénat depuis Auguste, et, près de la voie Sacrée, on creusait à ce moment même les fondations du temple de la Paix Vespasienne. Il est impossible de n'ètre pas frappé du contraste qu’offre la cinquième inscription comparée avec les quatre autres. Elle est dédiée à la Joie publique ; expression Batteuse pour Vespasien, mais totalement dépourvue d'allusion païenne. On ne la voit paraître sur les médailles que vers la moitié du deuxième siècle. N’est-on pas en droit de penser qu’ici elle représente les vceux d’un groupe de citoyens qui ont pour intention de s'isoler de toute réminiscence idolâtrique ? Remarquons en outre que l’inscription donnée par Muratori, et que nous appelons ici la cinquième, est un hommage présenté par le corps des jeunes gens ( corpus iuniontm) ; cinq noms seulement y figurent. Pourquoi ces cinq noms ne se trouvent-ils pas sur le troisième marbre, qui est aussi offert au nom du corpus juniorum, et contient jusqu’à huit cents noms ? pourquoi pas du moins sur le quatrième, qui se présente comme l’hommage plus spécial des Curateurs de la Tribu et de son Corpus juniorum? N'est-il pas évident que ces cinq coniribulcs et curateurs de la Succusane ont voulu leur monument à

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pan? Pourquoi, sinon parce que la dédicace Pari æteniœ répugnait à leur croyance?

Nous avons donc ici les noms de cinq chrétiens appartenant à la tribu Succusane , laquelle comprenait l’intermontium du Viminal et de l’Esquilin , quartier occupé , des les premiers temps de Rome, par l'aristocratie. Relisons maintenant les noms de ces personnages. Ils sont désignés comme Curateurs de la Tribu. Les curateurs des tribus, à Rome, ne doivent pas être confondus avec les curateurs des régions de la ville; ces derniers, d’institution récente , comme les régions elles-mêmes , n'étaient que des officiers inférieurs d'administration et de police locale , choisis d'ordinaire parmi les affranchis, tandis que les curateurs des tribus exerçaient, dès l’origine de Rome, sur leurs contribules une autorité et une sollicitude continuelles.

Le premier des cinq noms est Tibérius Claudius Lcmnus Fortunatus. Ce Claudius est digne de remarque, après ce que nous avons exposé relativement à la famille Claudia, lorsqu'il a été question de l'origine de saint Clément. Notons aussi que ce saint pape députa un Claudius et un Fortunatus à l’Église de Corinthe, dans la circonstance dont nous parlerons bientôt.

Vient ensuite D. Furius Firmus, qui porte le titre de Sévir. Il est à propos de ne pas confondre les Sévirs des chevaliers romains, officiers purement civils et militaires, avec les Sévirs Augustaux, d'institution récente, qui exerçaient un sacerdoce de bas étage. Un Furius chrétien paraît sur les inscriptions les plus archaïques de la voie Nomcntanc.

Nous laissons passer T. Cominius Amaranthus et T. Flavius Luscus, faute de renseignements précis; mais au point de vue de l’histoire que nous écrivons, le cinquième de ces juniores vient décider par son nom l'importante question que nous nous étions posée au chapitre II, relativement à l’hôte de saint Pierre au Viminal. Pudens appartenait-il à la^ras Cornelia? Des monuments du troisième siècle nous avaient mis à même de conclure que, du moins à cette époque, le surnom de Pudentianus se trouvait joint au gentilitium dans une branche desCornelii. Or voici, dès l’an 70, un Quintus Cornélius , Quintî filins, Pudentianus, membre d’une tribu dont faisait partie la vallée du Viminal , où s'élève l’Église Pudentiennc, habitation certaine de Pudens , l’hôte de saint Pierre. Le problème est donc résolu avec une évidence que la critique rencontre rarement.

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l.A SOCIÉTÉ ROMAINE.

Les conclusions sc tirent d'ctles-mêmes. Quintus Cornélius Pudcns, mari de Priscille, eut un fils, nommé Quintus Cornélius Pudcntianus. Ce fils, chrétien comme son père, figure le dernier, comme plus jeune, parmi les cinq j uni ores inscrits sur le cinquième marbre vespasien, duquel ont été bannies les dédicaces païennes qu’on lit sur les quatre autres. Ce jeune homme , en l’année 70 , comptait déjà dans la tribu Succusane , ce qui suppose qu’il avait atteint âu moins sa quinzième année, âge auquel on était admis à faire partie d’une tribu. En même temps se trouve résolu un autre problème. On savait que les deux vierges, Pudentienne et Praxède , étaient filles d'un Pudens du Viminal. En leur donnant pour père le Cornélius Pudcns , hùte de saint Pierre, on était réduit à faire vivre jusqu'à un âge démesuré Praxède, qui survécut à sa sœur, et vivait encore sous Marc- Aurèle. Maintenant tout s’explique : les deux sœurs ne sont pas filles, mais petites-filles du mari de Priscille, et leur père ne porte pas moins le nom de Pudens. Il ne fallait que distinguer Q. Cornélius Pudens, l’ami de saint Pierre, de Q. Cornélius (Jils de Quintus) Pudentianus. Unmonument de l’année 70 vient confirmer tous les arguments sur lesquels M. de Rossi avait établi l'identité de Pudcns et de Cornéiius , et , au point de vue de nos récits , nous avons droit, plus que jamais , de signaler le baptême du centurion de la cohorte Italique à Césarée , comme le point de départ de l’entrée du christianisme dans Rome par le patriciat.

Après cette digression, qui jette une si vive lumière sur la voie que nous avons parcourue jusqu’ici , il est à propos de nous arrêter à considérer de nouveau le mouvement du christianisme dans la famille Flavia , qui compensait à ce moment le défaut d’une origine patricienne par l’éclat de la pourpre impériale. Avec un instinct évidemment éclairé d’en haut, Lucinc avait su pressentir les destinées de cette race , et elle en avait admis tout d’abord l’aîné jusque dans sa propre famille. Mais au moment où Vespasien, son frère, devenait césar, le gendre de Lucine, Flavius Sabinus, périssait dans Rome, au milieu d’une émeute qu’avait amenée la chute de Vitellius. Depuis douze ans, selon Tacite, il gérait la préfecture de la ville, et l’estime publique entourait sa personne. Sa bonté et sa justice étaient universellement reconnues , et l'on s’accordait à dire que dans les camps et la vie privée nul ne s’était montré plus irréprochable. Quant à la dignité

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de sa personne, Tacite, à qui nous empruntons tous ces traits, déclare qu’elle avait suffi à mettre en honneur la race des Flavii, avant même que Vespasien montât à l'empire. Ces grandes qualités aident à expliquer la bienveillance dont il fut l'objet de la part de Lucine, et peut-être ne nous tromperons-nous pas en attribuant leur développement à l'influence de cette illustre romaine. Avec tant de belles parties, Sabinus mit-il le dernier sceau à sa moralité, en embrassant le christianisme: Il semble qu'on serait en droit de le conclure du trait final qu'ajoute Tacite lorsqu'il nous dit que, vers la fin de sa vie, Sabinus adopta une conduite qui le fit accuser de mollesse par les uns, tandis que. les autres reconnaissaient en lui un type de modération et la clémence d'un magistrat avare du sang humain (. liistor lib. III, cap. lxxv). Des jugements semblables et formulés dans les mêmes termes chez des historiens païens, à l’endroit de personnages que nous savons, à n’en pas douter, avoir professé le christianisme, aident à saisir la portée des expressions de l'annaliste.

Nous connaissons déjà la fille de Sabinus, Plautilla, dont le nom est dérivé de celui de Plautia, sa mère. On ignore jusqu’ici celui de son mari, et le moment n'est pas venu encore de parler de son illustre fille, la vierge Flavia Domitilla. La mère et la fille sont honorées d'un culte dans rÉgtise. Outre leur fille Plautilla, Sabinus et Plautia eurent deux fils, dont l’un, nommé Titus Flavius Sabinus, épousa Julia Augusta, fille de Titus. 11 n'y a pas lieu de douter qu’il n’ait été chrétien. L’autre, Titus Flavius Clemcns, non-seulement fut chrétien , mais il remporta la palme du martyre. Il épousa Flavia Domitilla, petite-fille de Vespasien, chrétienne aussi, quoique de la branche cadette des Flavii. Nous aurons à revenir sur ces deux époux. Cette intéressante généalogie que M. de Rossi a exposée avec tant de précision et de clarté, nous donne une idée des succès de la prédication de saint Pierre dans Rome, en même temps qu'elle fait apprécier de plus en plus l’influence de Lucine, durant les quarante années de ce deuil dont nous parle Tacite, sans en pénétrer le mystère.

I-a branche cadette des Flavii ne paraît pas avoir donné au christianisme un autre nom que celui de Flavia Domitilla, l'épouse de Flavius Clemens; en retour, elle eut les honneurs et la puissance. Il n’est pas de notre sujet d’entrer dans le détail des gestes de Vespasien; mais nous devons

mentionner la construction de son colossal amphithéâtre, qui devint le champ de bataille des chrétiens, un des lieux où se décida, par leur invincible courage, la victoire finale après tant de luttes. Nous en reparlerons à propos de Titus.

Dans un moment où le christianisme fleurissait au sein même de la dynastie régnante, et où la Chaire de Pierre était occupée par un membre d’une des familles du haut patriciat, on n'a pas droit d 'être étonné de voir l’Église régler déjà son administration par une mesure qui annonce l’importance de son établissement dans la capitale du monde. De même que Pierre avait tracé les grandes lignes de démarcation de l’empire chrétien , en créant , avec

Fig. i5.— Médaille de Vcspasien. Cabinet des médaille*.

subordination au premier, les trois sièges de Rome, d’Alexandrie et d’Antioche; ainsi, Clément, son deuxième successeur, ayant devant lui les quatorze régions de Rome, en traçait sept au point de vue ecclésiastique, réunissant deux en une, et plaçait à la tête de chacune d’elles l’un des sept diacres qui formaient une partie essentielle du clergé de Rome, à l’imitation de ce qui avait eu lieu au commencement dans l'Église de Jérusalem. Ces diacres régionaux, dont l'institution nous est révélée par le Liber pontificalis , aidaient l’évêque dans l’administration des secours temporels aux pauvres, et facilitaient aux prêtres le ministère des âmes. Un de ces diacres avait la préséance sur les autres, et fut décoré de bonne heure du nom d’archidiacre. On entrevoit déjà cette prééminence dans saint Étienne à Jérusalem, et les Pères l’ont reconnue.

Clément institua en outre sept Notaires de l'Église, dont la fonction corres-

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pondait à chacune des régions de la division chrétienne de Rome. La tolérance de Vespasicn permettait ces hardiesses, et l'on reconnaît aisément le caractère romain dans cet esprit d’administration. Mais l'Église ne comptait pas sur la longueur de la trêve, et la mesure que prenait Clément l'annonçait assez. La charge de ces notaires devait être de recueillir les Actes des martyrs, c’est-à-dire le détail de leur interrogatoire , de leurs réponses, des tourments qu’ils auraient soufferts et de leur glorieux trépas. Le courage invincible des martyrs devant être la confirmation de l’origine divine du christianisme, il importait de ne pas laisser se perdre les éléments précieux d’un argument sur lequel reposerait la certitude de la foi dans les âges futurs. Le Sauveur, en outre, avait annoncé que toutes les paroles de ses disciples devant les persécuteurs leur seraient divinement suggérées; un respect particulier s’attachait donc à ces réponses sublimes rendues aux tyrans par des héros de toute condition, de tout âge et de tout sexe. L’effroyable persécution de Néron avait fait périr un nombre immense de chrétiens dans Rome. Durant la tempête, nul ne songea à recueillir des détails qui auraient été si précieux à la postérité. On mourait par masses : l’héroïsme du martyre était là; mais l’expérience du martyre n’était pas formée encore. Nous avons remarqué ci-dessus que deux noms seulement ont surnagé, de tous ceux des chrétiens de Rome qui succombèrent sous les violences et les cruautés raffinées de Tigellinus.

Clément, qui a sauvé de l’oubli ces deux noms, était à même de sentir à quel point il importait à l’Église romaine de réunir en corps de si utiles enseignements, et c’est ce qui le porta à organiser un service pour en assurer la conservation. Ses successeurs se montrèrent plus d’une fois les imitateurs et les continuateurs de son œuvre. Heureuse la postérité, si la persécution de Dioclétien, particulièrement jalouse des archives chrétiennes, n’eût pas sévi avec autant d’habileté que de fureur sur les dépôts où se conservaient de si glorieuses annales!

Sous un pontife tel que Clément, le nombre des chrétiens ne pouvait manquer d’être en progrès. Dans ces recrues , nous n’avons garde de le contester, les humbles et les pauvres formaient l’immense majorité, et dans l’Église la société tout entière, avec ses inégalités de rang et ses proportions naturelles, se trouvait représentée. Sous Néron, Tacite, parlant de la popu-

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