‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 72 sur 113 · ANTEROS · texte numérisé non relu

ANTEROS

LAVDICEVS

POLYCARPVS

VRBANVS MANNO NVMIDIAN VS IVL1ANVS OPTATVS

On voit que, parmi les pontifes énumérés par Sixte III, Urbain a sa place marquée avec les autres. Nous en prenons note en ce moment sur ce document solennel du cinquième siècle, et nous prions le lecteur de se rappeler que les Actes même du martyre de l’évêque Urbain qui figure dans l’épisode de sainte Cécile, racontent expressément qu’il fut enseveli au cimetière de Prétextât, où d’autres documents nous ramèneront tout ù l’heure pour y constater la présence de son tombeau.

Le culte si fervent des saints martyrs, ainsi ravivé, devait faire désirer aux fidèles d’entendre la lecture de leurs Actes aux jours qui leur étaient

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consacrés. Des écrivains spéciaux s’adonnèrent à ce travail, et ce fut à l'Église romaine de juger si leur oeuvre était digne d’un usage officiel et public. De ces Actes, rédigés au quatrième siècle avec sérieux et gravité, il nous reste ceux de sainte Symphorose et de saint Justin, avec ceux de sainte Félicité, auxquels saint Grégoire le Grand reconnaît expressément le caractère d’un document authentique. ( Homil . III. In Evang.) Les Actes de sainte Cécile, tels que nous les avons, attendirent leur rédaction jusqu’au commencement du cinquième siècle. On sent que l’auteur, peu fait à l’élégance du style, a eu entre les mains des documents antérieurs qu’il a fondus dans son récit. Il se plaint dans son prologue de ce que l’on a tant fait pour conserver la mémoire des grandes actions des héros profanes, et si peu pour relever la gloire des héros du christianisme. Sa narration commence aux préparatifs du mariage de Cécile avec Valérien, et s’étend jusqu’à son martyre et à sa sépulture. Ces Actes étant destinés à être lus le jour de la fête avec une certaine solennité, le rédacteur a cherché à donner, autant que possible, une marche uniforme à son récit; mais il est aisé de discerner ce qui lui appartient de ce qu’il a trouvé déjà rédigé sur des mémoires. Ce qui lui appartient, ce sont surtout les liaisons, dont le style un peu vulgaire contraste vivement avec celui dans lequel sont exprimées tant de scènes et de paroles délicates, qui lui ont été évidemment transmises sur des fragments qu’il a eu l’heureuse pensée de rassembler et de fondre ensemble. Le ton de candeur qui règne dans toute son œuvre est déjà une garantie de sa probité et de l'entière bonne foi de sa narration.

La partie principale des Actes de sainte Cécile est celle qui contient son interrogatoire par Almachius. Là, le style a tous les caractères d’un document original et n’olfre rien de commun avec la latinité personnelle du compilateur. La harangue de Cécile àTiburce, si remplie de verve, et conduite avec une logique inflexible qui obtient son effet sur le lecteur, comme elle l’obtint sur Tiburce lui-même, ne saurait appartenir non plus au rédacteur qui, lorsqu’il est livré à ses seules forces, retombe dans sa prose incolore et sans élévation. 11 suffit de lire son prologue pour sentir qu’il lui eût été impossible de conduire à lui seul cette superbe argumentation, si colorée et si vive, et parfois interrompue par les réclamations de Tiburce. On ne rencontre rien de pareil dans les faux Actes, assez nombreux pour

que l'on puisse déduire la théorie de leur rédaction. En quelques rares endroits, on sent que le rédacteur s’est permis d'entrer tant soit peu dans les discours de ses héros au moyen de verbes accumulés et d’épithètes naïves ; mais la trame originale du texte primitif demeure toujours reconnaissable. Mazochi avait déjà deviné la présence des originaux sous cette forme un peu inculte du rédacteur. ( lit vêtus Neapolitanæ Eccl. Kalendar.) Nous devons du moins à celui-ci l'immense service de nous avoir conservé aussi peu altéré que possible, avec de précieux documents originaux, un ensemble de faits qui, soumis à l’épreuve, ont triomphé, et sont une solide garantie pour les autres.

On conçoit que la harangue de Cécile, qui amena la conversion de Tiburce, ait été recueillie par celui-ci ou par son frère, et quelle ait été conservée chèrement dans la famille Cæcilia. L’interrogatoire de la martyre a été levé au greffe comme une foule d’autres, dont quelques-uns se sont conservés, et dont le plus grand nombre a péri sous Dioclétien. Quant au reste, il est évident que le rédacteur n’a pu ni voulu inventer, et sa probité mise à l’épreuve sur un grand nombre de détails encore accessibles à l’examen sévère de la science en est sortie victorieuse, ainsi que nous venons de le dire. La bonne foi oblige de reconnaître qu’il a eu entre les mains des récits antérieurs sur le sujet qu’il avait à traiter. Maintenant, en quel degré l’histoire et la chronologie lui étaient-elles familières? Le récit des Actes ne nous le révèle pas par lui-même. Autre chose est une narration, autre chose l’encadrement historique et chronologique de cette narration, et, sur ce dernier point, quelques assenions du rédacteur ont eu besoin d’être discutées, ainsi qu'il a eu lieu pour un grand nombre d’Actes sincères d’autres martyrs.

Ayant rencontré sur ses documents un personnage nommé Urbain, et n’ignorant pas qu’un des anciens pontifes de l’Église romaine avait porté ce nom, il est arrivé à notre pieux compilateur de confondre l’un avec l'autre. Ayant besoin d’une date pour clore son récit, selon l’usage d’un grand nombre d’Actes des martyrs, il est allé prendre innocemment celle qu’il trouvait sur l’interrogatoire officiel de Cécile, sans se douter qu’à ce compte il faisait vivre Cécile cinquante ans avant le pontificat d’Urbain. Plusieurs copistes des Actes ont senti l’anachronisme, el ont fait disparaître

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d'un trait de plume cette phrase de la fin des Actes : « Passa est Marco Aurelio et Commodo imperatoribus ; mais il était trop tard. Adon et Usuard, auxquels personne ne peut refuser d’avoir compulsé avec le plus grand soin les Actes des martyrs à l’époque où ils rédigèrent leurs célèbres martyrologes, ont lu et transcrit fidèlement cette date avec la contradiction qu'elle exprime. Deux manuscrits de la bibliothèque de la Vallicella & Rome, vus par Baronius, la portent encore, et nous-même, dans la bibliothèque du Mont-Cassin, nous avons retrouvé Marc-Aurèle et Commode sur deux beaux manuscrits en lettres lombardes. Tout cet ensemble oblige de conclure que si l’auteur des Actes est entraîné vers le troisième siècle par son préjugé, la réalité le ramène forcément au deuxième.

Une autre considération l'eût retenu, s’il eût été plus familier avec l’histoire du passé. Son récit nous montre le feu de la persécution sévissant avec violence dans Rome. Or le pape saint Urbain siégeait sous Alexandre Sévère, que tout le monde sait avoir été favorable aux chrétiens. En outre, les poursuites judiciaires dirigées d’abord contre le mari et le beau-frère de Cécile, et plus tard contre Cécile elle-même, seraient de toute invraisemblance sous un prince qui avait la prétention de descendre des MetelU, cherchant ainsi à se rattacher à la haute aristocratie romaine. (Lampridius lu Alex., cap. xliv.) Nous avons relevé ci-dessus la méprise dans laquelle est encore tombé le rédacteur des Actes, en attribuant à Turcius Almachius la charge de Prcefectus Urbis. Son peu de connaissances en fait d’histoire paraît encore lorsque, dans les interrogatoires qu’il transcrit, il nous montre l’Empire gouverné par plusieurs, et en effet Marc-Aurèle et Commode régnaient ensemble à ce moment ; mais il devient d’autant plus évident que le compilateur ne s’est pas rendu compte que le pape saint Urbain a siégé sous Alexandre Sévère qui régna seul.

Ces défectuosités ne sauraient étonner que les personnes peu accoutumées à traiter avec les originaux, et formant d’ordinaire leurs convictions d’après des livres de seconde ou de troisième main. L’auteur des Actes de sainte Cécile n’y perd rien en autorité quant à ses récits eux-mêmes, en ce qui concerne la personne de notre héroïne. S’il est tombé dans quelques erreurs innocentes, sur des points très-secondaires, la même chose est arrivée souvent aux rédacteurs d’autres Actes des plus authentiques, ainsi qu’on

peut le voir en étudiant la collection de Ruinart. La vraie science n’a pas l’habitude de repousser un historien pour quelques méprises dans lesquelles il est tombé, et les historiens de l’antiquité profane les plus autorisés ne sont pas plus à couvert du contrôle de la critique que les pieux rédacteurs des Actes des saints. Quelques personnes, à ce qu'il paraît, ont été choquées d’entendre dire que l’évêque Urbain qui figure dans les Actes de sainte Cécile ne serait pas le même que le pape saint Urbain. Le doute sur ce point ayant été d’abord mis en avant par Tillemont, il leur a semblé qu’il ne pouvait y avoir là qu’une erreur. Sans doute, cet auteur a combattu les Actes de sainte Cécile en eux-mêmes, par des arguments empruntés au génie de la secte à laquelle il appartenait , et auxquels nous croyons avoir répondu dans notre première et dans notre deuxième édition de Y Histoire de sainte Cécile; mais le question chronologique sur le temps où Cécile a vécu, est d’une nature fort différente. Personne n’a été plus éloigné des faux systèmes de Tillemont, que la savant jésuite Du Solfier, que Mazochi , le docte chanoine de Naples, que l’érudit P. Lesley , de la Compagnie de Jésus. Tous trois, ainsi que nous l'avons déjà dit, ont senti l'embarras chronologique. Mazochi a supposé qu’à l’époque de ses relations avec nos martyrs, Urbain était jeune encore, et qu’après la mort de Calüste il aurait été élevé sur le siège apostolique. Cette hypothèse concilierait tout; mais les monuments, comme on va le voir, sont venus confirmer celle du P. Lesley, qui le premier a indiqué la solution du problème, en déclarant l’existence de deux Urbain, l’un sous Marc-Aurèle et l’autre sous Alexandre Sévère; l’un simple évêque dans un pagus près de Rome, et l’autre pape.

Le vénérable rédacteur des Actes de la vierge romaine ne perdra donc rien de l’estime et de la reconnaissance qu’il mérite aux yeux de la postérité, pour les quelques taches qui se rencontrent dans son précieux récit. Il a eu le sort de beaucoup d’autres auteurs qui, pour s’être mépris en quelque chose en se laissant aller à leur idée personnelle, n’ont en rien diminué l’étendue du service qu’ils rendaient : non ego paucis offendar maculis.

Tandis que le préjugé relatif à la date du martyre de Cécile s'implantait, la beauté des Actes, désormais complétés de tous les détails qui montrent dans sa splendeur le plus brillant épisode de l’âge des persécutions, était reconnue de toutes parts. L’Église romaine elle-même, si grave dans ses

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démonstrations, relevait le caractère de Cécile par de poétiques et touchants éloges, dans les mélodieuses Préfaces que contenaient à son honneur les Sacramentaires de saint Léon et de saint Gélase. Le célèbre concile tenu à Rome en 494 et présidé par Gélase lui-même nous apprend avec quelle réserve l’Église mère et maîtresse procédait dans l'admission des Actes des Martyrs ; à peine en reconnaissait-elle quelques-uns; mais en même temps on est en droit de conclure que ceux de Cécile étaient de sa part l'objet de la plus haute estime, quand on la voit s’en inspirer jusque dans la composition des formules les plus solennelles du Sacrifice. Il n'est pas jusqu’à la fête des saints Tiburce, Valérien et Maxime, qui n’eût aussi son élégante Préface suggérée parla lecture des Actes. Cette impulsion donnée de si haut s’étendit aux autres Églises de l’Occident, et nous voyons les missels gallican et mozarabe s’enrichir tour à tour de nouvelles et pompeuses formules également inspirées par les nobles souvenirs que l’Église romaine avait jugés dignes d’être rappelés jusqu’à l’autel. Cécile n’était plus seulement la martyre dont on venait autrefois, à travers les périls, visiter le silencieux sarcophage dans les cryptes de la voie Appicnne; sa gloire et son culte étaient partout, et tout chrétien, dans la Gaule et dans la péninsule ibérique, rivalisait d’enthousiasme avec le Romain envers la fille des Cæcilii.

La plus ancienne des œuvres de l’art que l’on connaisse en l’honneur de Cécile, se rapporte au sixième siècle. Elle existe encore aujourd’hui, sur les mosaïques de la basilique de Saint-Apollinaire à Ravcnne, terminées vers 570, par les soins de l’archevêque Agnellus. Une suite de vingt-cinq martyrs s'avance vers le Christ pour lui faire hommage des couronnes qu’ils tiennent à la main, et parallèlement vingt-deux saintes se dirigent vers la Mère du Sauveur qui tient son divin Fils sur scs genoux. Le nom de chacune de ces vierges est écrit au-dessus de sa tête, et Cécile a sa place entre Lucie et Eulalie. Toutes ces figures sont en pied, et parées d’un costume riche et élégant. Selon le style des mosaïques byzantines, un arbre est placé entre chaque personnage, pour marquer que celles qu’on a voulu représenter habitent les jardins célestes, et toutes ces saintes tiennent une couronne à la main dans les plis de leur voile. Ciampini a donné le dessin, malheureusement trop restreint, de cette mosaïque [Velera mon 1menta, t. II).

Au cinquième siècle, la voie Appienne avait vu s’élever un nouveau sanctuaire au-dessus du cimetière de Prétextât. Il répondait à celui qui s’élevait sur la droite en l’honneur de Sixte et de Cécile, et il fut destiné à recevoir les sarcophages de Tiburce, de Valérien et de Maxime. L’inscription votive aux trois martyrs sur un marbre de vaste dimension, s’est conservée jusqu’aujourd'hui. Elle fut transportée au neuvième siècle à Rome, dans la basilique de Sainte -Cécile. Nous la donnons ici avec les incorrections qu’elle présente :

SANCTIS MARTYRI BVS TIBVRTIO BALERIANO ET MAXIMO QVORVM NATALES EST XVIII KALEDAS MAIAS.

Ce fut dès le sixième siècle que commença la série des épreuves lamentables dont les catacombes romaines n’ont pour ainsi dire cessé d’être l’objet, après les deux siècles de gloire qui suivirent pour elles l’avénement de Constantin. La paix des martyrs fut tout à coup troublée par les barbares, et le bruit des armes retentit jusque sous les voûtes sacrées où reposaient les vainqueurs de Rome païenne. En 536, sous le pontificat de saint Silvère, Rome se vit assiégée un an entier par l'armée des Goths, sous la conduite de Vitigès. Non contents de ruiner les magnifiques aqueducs qui, se déroulant sur les voies Appienne, Latine et Tiburtine, portaient dans Rome, depuis tant de siècles, le tribut inépuisable de leurs eaux, ces barbares étaient descendus dans les cimetières, et leur main sacrilège s'était plu i renverser les décorations dont la piété des pontifes et des fidèles avait embelli les cryptes sacrées. Les inscriptions en l’honneur des martyrs, placées près de leurs tombeaux, éprouvèrent surtout tes effets de cette rage aussi aveugle qu’impie.

Le pape Jean III, qui gouverna l’Église jusqu’en D72, entreprit de restaurer ces dévastations, et de nos jours nous avons pu revoir, au tombeau du pape saint Eusèbe, l'inscription damasienne qui fut refaite alors pour remplacer l’ancienne, brisée par les Goths; mais, hélas! cette seconde inscription était dans le même état où Jean III avait trouvé la première. Les Lombards ne furent pas moins les dévastateurs de Rome souterraine que ne l’avaient été les Goths. Dans l’intervalle, grâce aux restaurations des pontifes,

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Fig. i.|g. — Les fresques du sixième et du neuvième siècle, dans le cuticklum de sainte Cécile, sur 1e vais Appiennt De Rossi. Kon 2 sittcrranea, t. II.

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Rome souterraine retrouva quelque chose de son ancienne gloire; la piété des fidèles n’était pas refroidie, et les pèlerins de la chrétienté tout entière n’auraient pas regardé comme complet leur voyage aux tombeaux des saints apôtres, s'ils n’eussent pieusement parcouru, comme ceux du quatrième et du cinquième siècle, l’immense série des cimetières, et vénéré les tombeaux des principaux martyrs qui reposaient encore pour quelque temps dans les cryptes. Les Stations aux anniversaires avaient repris leur cours, et certaines basiliques de la ville étaient chargées de pourvoir à l’entretien des cimetières qui leur étaient attribués. L’ornementation des sanctuaires, qui avait tant souffert, fut même restaurée, mais avec les ressources d’un art qui contrastait par trop cruellement avec les belles et classiques peintures heureusement restées intactes dans un grand nombre de salles.

La fureur des barbares semble s’ètre portée principalement sur les centres historiques, où ils reconnaissaient les traces d'un culte plus solennel. C’est ainsi que la crypte de sainte Cécile, ayant souffert plus qu’une autre, parut avoir besoin que les artistes du temps fussent mis à contribution pour la décorer. Les fresques grossières que l’on y exécuta du sixième au neuvième siècle ont reparu en 1834. La divine Providence avait conservé cette œuvre d’un pinceau trop inexpérimenté, afin de désigner d’une manière irréfragable la tombe où avait reposé le corps de Cécile, depuis le jour où Callistc le transféra dans cette salle contiguë à la crypte papale. On y voit l’image d’une jeune femme parée à la mode byzantine, et tenant les bras étendus en oraute ; ses pieds se perdent dans un parterre de roses. Une autre peinture placée au-dessous, et que nous rapportons au neuvième siècle, offre, à côté d’une tête de Christ, l’image d’un personnage revêtu de l’antique casula, et son nom est inscrit près de lui. Les lettres superposées, se lisant de haut en bas, forment cette inscription en capitales : s. vrbanvs. Nous reproduisons ici, dans toute sa naïveté, cette fresque dont la découverte est venue tout d’un coup résoudre l’un des plus importants problèmes de Rome souterraine (fig. 149).

Au premier rang des soins pieux que l’on prodiguait encore aux tombeaux des martyrs sous le pontificat de saint Grégoire le Grand, et même après lui, était le maintien du luminaire. Des lampes innombrables étaient entretenues ans les centres historiques, ainsi qu’il avait eu lieu dans des temps mcil-

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leurs. Les fidèles avaient grande dévotion à l'huile qui remplissait ces lampes, Dieu ayant souvent récompensé leur foi par des faveurs miraculeuses. Saint Grégoire le Grand, qui professait un intérêt paternel pour la reine des Lombards Théodclinde, voulut satisfaire sa piété par l’envoi de plusieurs fioles remplies de l’huile des lampes qui brûlaient ainsi dans les cimetières des martyrs. Afin que la piété de Théodelinde se représentât plus vivement les voies sacrées de Rome souterraine, toutes remplies des trophées de la victoire des soldats du Christ, il joignit â l'envoi des huiles saintes une indication topographique des divers tombeaux auprès desquels elles avaient été prises.

Cette liste précieuse, écrite sur un papyrus, et signée par un personnage nommé Jean, qui n'y prend pas d’autres qualifications que celles de pécheur et indigne, se conserve encore dans le trésor de l’église de Saint-Jean-Baptiste à Monza. On y suit avec un vif intérêt l’itinéraire des catacombes, à la fin du sixième siècle. Une voie succède à l’autre, et les noms des saints sont groupés selon la place qu’occupaient leurs tombeaux dans les diverses cryptes. Outre la liste tracée sur le papyrus, le même ordre se retrouve sur les étiquettes spéciales attachées à chaque fiole, et qui sont encore aujourd’hui conservées en grande partie, soit adhérentes aux vases, soit détachées. L'huile qui remplissait la plupart de ces fioles était, pour l’ordinaire, empruntée aux lampes de plusieurs tombeaux. Celle qui contient un souvenir de celui de sainte Cécile, porte cette inscription :

SCA SAPIENTIA. SCA SPES. SCA F I DES. SCA CAR ITAS. SCA CAECIL1A. SCS TARSICIVS.

SCS CORNILIUS. ET MVI.TA M II. 1.1 A SC0RV.M.

Voici d’abord les noms de quatre saintes martyres : sainte Sagesse, sainte Espérance, sainte Foi et sainte Charité; la mère et les trois filles, qu’il ne faut pas confondre avec les quatre martyres qui portent des noms grecs de même signification. Celles-ci, ayant souffert sous Hadrien, reposèrent sur la voie Aurélia; celles-là eurent leur sépulture sur la voie Appienne, entre les cryptes de sainte Sotéris et de sainte Cécile. Après leurs noms paraît le nom de Cécile elle-même, suivi de celui de Tarsicius, que l’on sait avoir reposé non loin d’elle au cimetière de Calliste. Saint Cor-

nélius est nommé ensuite, et l’on sait que son tombeau est à peu de distance, au cimetière de Lucine. Quant au grand nombre de martyrs indiqués ici collectivement, nous le retrouverons bientôt signalé sur d’autres documents.

Nous avons donc ici un monument de l’époque grégorienne relatif à Cécile. Cette humble fiole a traversé les siècles, et une partie de l’huile qu’elle contient fut extraite, au temps de saint Grégoire, d'une lampe qui brûlait près du tombeau de la vierge. Depuis, la crypte papale et celle de Cécile ont été dévastées; les marbres et les lampes ont disparu; Cécile est remontée en triomphe dans Rome; la solitude et la désolation ont pesé de tout leur poids, durant de longs siècles, sur ces souterrains autrefois l’objet d’une si ardente vénération; mais ce vase rempli par une main pieuse à la lampe qui veillait près d’un tombeau existe encore aujourd'hui, attestant la religion des Romains du sixième siècle envers l’Épouse du Christ.

Ce n’est pas tout encore. Une autre fiole du trésor de Monza conserve l'huile des lampes qui brûlaient près des tombeaux de l'époux et du frère de Cécile. Voici l’inscription :

SCI SEVAST1ANI. SCS EVTYCtVS. SCS QVIRIKVS SCS VALERIANVS. SCS TIBVRTIVS. S. MAXI M VS. SCS ORBANVS. SCS IANVÀR1VS.

On voit que celui qui a recueilli les huiles de cette fiole est parti de la basilique de Saint-Sébastien, où, près de cet illustre martyr, reposait saint Eutychius, dont le marbre damasicn est encore en place. Revenant vers Rome, il est descendu au cimetière de Prétextât, et s’est arrêté au tombeau de saint Quirinus, que nous savons avoir été enseveli dans cette catacombe, sous le règne d'Hadrien. De là, il a continué de remplir sa fiole avec l’huile de la lampe qui brûlait devant les tombeaux des saints Valérien, Tiburcc et Maxime. Le sépulcre de saint U rbain établi dans le voisinage a arrêté ses pas, et il a achevé de remplir sa fiole avec l’huile du tombeau de saint Januarius. Nous. sommes donc encore au cimetière de Prétextât, puisque les Actes de saint Urbain nous apprennent qu’il fut enseveli dans ce cimetière et non dans la crypte papale, comme il eût convenu s’il eût été souverain pontife. Quant à saint Januarius, son tombeau récemment retrouvé atteste assez que

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le lieu de son repos fut en effet au cimetière de Prétextât. C’est ainsi que cette humble liste de l’abbé Jean se trouve devenir un véritable itinéraire des catacombes, et vient jeter une lumière inattendue sur des questions qui intéressent à la fois l'histoire et la topographie. C’est à ce document incontestable que nous sommes redevables, ainsi que nous l’avons dit ci-dessus, d’un solide argument en faveur de la première Chaire de saint Pierre, au cimetière Ostrianum.

On peut dire que le flambeau de Rome souterraine, qui a brillé tout & coup dans ces derniers temps, et à l’aide duquel on a pu dès lors discerner et classer chaque région, était providentiellement conservé dans les Itinéraires, où les pèlerins consignaient à la hâte ce qui les avait frappés dans chaque cimetière. Nous venons d’interroger le plus ancien de tous, la liste des huiles de Monza, rédigée sans autre intention que d’énumérer les pieuses Mémoires près desquelles avaient été cueillis des souvenirs destinés à être transmis à une reine par un pape. Dès le siècle suivant, nous nous trouvons en face de véritables Guides des catacombes, dont la science jusqu’ici n’avait non plus fait aucun usage. Les bons pèlerins qui les ont tracés ne sont pas toujours doctes, ils se méprennent quelquefois sur les détails secondaires. Ajoutons qu’ilsont passé par de très-mauvais copistes; mais leurs notes, dans l’état où nous les trouvons, n’en sont pas moins du plus haut prix. Les deux plus anciens proviennent d’un manuscrit de la bibliothèque de Saltzbourg, publié par Froben en 1777, dans son édition d’Alcuin. Ils se rapportent à la première moitié du septième siècle. Voici ce que nous rencontrons dans le premier. Le pèlerin, étant sorti de la basilique de Saint-Sébastien, reprend la voie Appienne, et se retourne vers Rome. « Sur cette voie, dit-il, en te dirigeant vers le Nord, tu descendras aux saints martyrs Tiburce, Valérien et Maxime. En ce même lieu, tu rencontreras une vaste grotte, et là tu trouveras saint Urbain, évêque et confesseur, et dans un autre endroit Félicissime et Agapit, martyrs et diacres de Sixte, et dans un troisième endroit le martyr Cyrinus; enfin dans un quatrième le martyr Januarius. » Il était impossible de mieux décrire le cimetière de Prétextât, tel que la découverte du tombeau de saint Januarius nous l'a révélé. Les Actes de saint Urbain et ceux de saint Quirinus sont aussi parfaitement d’accord avec les données du pèlerin.

Il continue : « Sur la même voie, tu iras à Sainte-Cécile, où est une multitude innombrable de martyrs. Le premier est Sixte, pape et martyr; Denys, pape et martyr; Julien, pape et martyr; Flavien, martyr; sainte Cécile, vierge et martyre; quatre-vingts martyrs reposent au-dessous. A l’étage supérieur repose Géfirinus (Zéphyrin), pape et confesseur. Eusèbe, pape et martyr, repose plus loin dans une grotte. Cornélius, pape et martyr, repose dans une autre grotte beaucoup plus éloignée. Puis tu arriveras à sainte Sotéris, vierge et martyre. » Une addition marginale porte ces mots : « Sur la même voie, tu arriveras à la petite église, où saint Sixte a été décollé avec ses diacres; son corps repose plus au nord. »

Sorti du cimetière de Prétextât, le pèlerin a donc pris la gauche de la voie Appienne, et s’est dirigé vers le cimetière de Calliste qu’il appelle « Ad sanctam Cæcitiam. » Il est entré dans la crypte papale où Sixte lia les plus grands honneurs. L'énumération qu’il fait des pontifes est aussi courte qu’elle est inexacte. Il a lu l’épitaphe de saint Denys, il s’est trompé à l’égard d’un martyr Julianus, dont il a fait mal à propos un pape; au lieu de Fabianus il a lu Flavianus. Le cubiculum de sainte Cécile a reçu sa visite. Il est allé de là à la crypte de saint Eusèbe qui, dit-il, est plus éloignée, ainsi que nous pouvons le constater depuis son heureuse découverte. Passant sous la voie Appio-Ardéatine, il a pénétré jusqu’au cimetière de Lucine, comme on peut encore le faire maintenant, et il a rencontré le tombeau de saint Cornélius. L’addition relative au lieu de la décollation de saint Sixte au cimetière de Prétextât, n’est pas moins précieuse, ainsi que la remarque du pèlerin sur la translation du corps du saint martyr au cimetière de Calliste, dont l’entrée est en effet plus au nord que celle par où il avait pénétré au cimetière de Prétextât. Qui ne reconnaîtrait ici avec admiration la contre-épreuve des découvertes que nous avons vues s’opérer d’une façon si merveilleuse depuis vingt-cinq ans?

Un autre Itinéraire que Guillaume de Malmcsbury a inséré dans son histoire d’Angleterre, sans y rien comprendre, se rapporte également au septième siècle. Le pèlerin s’exprime ainsi : « La onzième porte et la onzième voie sont appelées Appienncs. Là reposent saint Sébastien et saint Quirin us, et ont reposé les corps des apôtres. Plus près de Rome (à Prétextai ), sont les martyrs Januarius, Urbain, Xénon ( Zenon }, Quirinus, Agapit, Félicis-

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sime. Dans une autre église, Tiburce, Valéricn, Maxime. Non loin de là (à Calliste ) est l’église de Sainte-Cécile, martyre. Là sont ensevelis Étienne, Sixte, Zefférinus, Eusèbc, Mclchiadc, Marcel, Eutychien, Denys, Antheros, Pontien, Lucius, pape; Optatus, Julianus, Calocerus, Parthenius, Tharsitius, Policamus, martyrs. Là aussi est l'église de Saint-Cornélius et son corps. Dans une autre église, sainte Sotéris. »

On voit que ce nouveau pèlerin, ainsi que le précédent, a débuté sur la voie Appienne par Saint-Sébastien, et il atteste aussi le séjour qu’y ont fait les corps des saints apôtres. Il est ensuite revenu sur Rome, passant par le cimetière de Prétextât, et il a trouvé là les mêmes martyrs qu’a énumérés son prédécesseur. Au cimetière de Calliste, outre sainte Cécile, il a reconnu les tombes d'un certain nombre de papes, mêlant mal à propos ceux qui reposaient dans la crypte cécilienne, avec ceux qui avaient leur sépulture à part, tels que saint Eusèbc et saint Melchiade. Ces confusions sont pardonnables à un voyageur, qui les avait tous vus à peu de distance les uns des autres.

Le second manuscrit de Saltzbourg, pareillement du septième siècle, commence par le cimetière de Calliste : « Sur la voie Appienne, à l’orient de la ville, est l’église de Sainte-Sutéris (Sotéris), martyre, où elle repose avec un grand nombre de martyrs. Près d'elle, sur la même voie, est l’église de Saint-Sixte, pape, où il dort. Là, dort aussi la vierge Cécile. Là, saint Tarsicius et saint Géférinus reposent dans un même tombeau. Là, saint Eusèbe et saint Colocerus ( Calocerus ), avec saint Parthénius, tous trois ensevelis à part; huit cents martyrs reposent là. Non loin, au cimetière de Calliste, Cornélius et Cyprien dorment dans une église. » Le naïf pèlerin ayant vu la peinture de saint Cyprien qui accompagnait celle de saint Cornélius, en souvenir de l’amitié qui unit ces deux grands évêques, a cru que le corps de l'évêque de Carthage reposait près de celui du pontife de Rome. Sur le cimetière de Prétextât il continue ainsi : « On trouve aussi sur la même voie l’église de plusieurs saints, savoir Januarius, qui fut l’aîné des sept fils de Félicité, Urbain, Agapit, Félicissime, Cyrinus ( Quirimis ), Zénon, frère de Valentin; Tiburce, Valérien et Maxime, ainsi que beaucoup de martyrs reposent là. Et près de la même voie est l’église de Saint-Sébastien, martyr, où il dort, et où sont les sépultures des apôtres qui y ont reposé quarante ans. »

Un autre Itinéraire publié par Mabillon dansses Veterum analecta, t. IV, sur un manuscrit d'Einsiedeln, est du huitième siècle. Dans l'énumération des sépultures du cimetière de Calliste, i! place formellement le pape Urbain près de Sixte, dans le voisinage du tombeau de sainte Sotéris, dont on sait que la crypte était voisine de l'hypogée des papes. Ce témoignage vient confirmer encore la distinction des deux Urbain, le premier, celui des Actes de sainte Cécile, enseveli au cimetière de Prétextât, ce qui ne s’expliquerait pas s’il avait été souverain pontife; le second, reposant près de Sixte dans la crypte papale, où son inscription tumulairc a été retrouvée de nos jours, et où le solennel Titillas du Sixte lü indiquait expressément sa place.

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