DU IX* AU XV* SIÈCLE
Abandon definitif dis catacombes. — Translation des corps des martyr», dans les basiliques de Rome. — Saint Paschal retrouve le corps de sainte Cécile. — Preuves de la véracité des Actes. — Translation du corps de la martyre dans si basilique. — La mosaïque de saint Paschal. — Culte de sainte Cécile à Cologne, et en Espagne au Mont- Serrât- — Mctsphrastc traduit en grec Us Actes de sainte Cécile. — Son Hymne dans la liturgie grecque. — Dévotion de saint Grégoire VII à sainte Cécile. — Les portes de bronze de l'Eglise de Saint-Michel in Monte Gargano. — L'Église cathédrale de Sainte-Cécile à Atby. — Ctmabué consacre son pinceau à sainte Cécile. — Peintures de ITglisc de Saint- Urbain à la Caffa relia. — Dans la basilique de Siinte-Cécilc. fresques représentant l’apparition de la vierge à saint Paschal.— Angélique de Fiesolc peint sainte Cécile. — Les deux petits volets de Van Cycle. — l.a fresque de la sacristie dans l'Eglise de Saimc-Céci'c de Domo « — Martyre de sainte Cécile par Pinturicchio. — Le Missel de Jacques Juvcnal des Ursin*. — Au quinziéme siècle, on commence à représenter sainte Cécile comme patronne de la musique. — Beauté et convenance de ce patronage. — Les catacombes privées de pèlerins deviennent de plus en plus inconnues. — On supplée par des fables aux détails qui sont perdus. — Guillaume de Bots-Raiier, archevêque de Bourges, place une inscription & un faux tombeau de sainte Cécile dans le cimetière de Saint-Sébastien.
fs Itinéraires des pèlerins des septième et huitième siècles, que nous venons de citer, attestent qu’à l'époque où ils lurent dressés, les catacombes gardaient encore les tombeaux des martyrs, et présentaient le meme aspect qu’elles offraient lorsque saint Grégoire, à la fin du sixième siècle, y faisait prendre les huiles qu’il destinait à Théodelinde; mais, dans la seconde partie du huitième siècle, on vit appliquer aux cimetières sacrés une mesure qui devait bientôt réduire Rome souterraine à scs souvenirs, en la dépouillant des trésors qui, dès le premier âge du christianisme, s'étaient accumulés dans son sein. Les
IAIXT& CKCU.lt. — ?9
corps des martyrs allaient quitter leurs sombres retraites, et venir chercher asile dans la ville sainte.
En l’année 761, le saint pape Paul 1" ouvrit un nombre considérable de tombeaux dans les cryptes, et il distribua les ossements des martyrs entre les Titres, les diaconies, les monastères et les autres églises. Le Liber pontificales désigne en particulier l’église du monastère de Saint-Sylvestre, au Champ de Mars, fondée par le pontife lui -même, comme ayant été plus favorisée que toutes les autres. Dans un diplôme relatif à ce monastère, et cité par Boldetti, Paul rend compte des motifs qui l’avaient porté à troubler ainsi ces cendres vénérées. « Par le laps des siècles, dit-il, divers cimetières des saints martyrs et confesseurs du Christ avaient été négligés et dépérissaient. Vint ensuite l’invasion impie des Lombards qui les ruinèrent de fond en comble. Ces barbares étaient allés jusqu’à fouiller les sépultures des martyrs, et, au milieu de ces dévastations, ils avaient osé dérober plusieurs corps saints. A partir de cette époque désastreuse, ces lieux n'avaient plus été traités avec le même honneur, et la négligence des fidèles à leur endroit avait remplacé la piété antique. On était allé, faut-il le dire, jusqu’à en laisser l’entrée libre aux animaux, jusqu’à y parquer des troupeaux. » (Boldetti. Osservafioni , lib I, cap. xxn.)
Une inscription placée sous le portique de l’église de Saint -Sylvestre In capite relate encore aujourd’hui les noms des martyrs dont les dépouilles sacrées furent placées, tant par les soins de Paul I" que par ceux de Paschal I", l’un de ses successeurs, dans cette basilique. Ils sont établis sur une liste monumentale, dressée selon l’ordre du calendrier. Ce sont, pour les papes, Antéros, Mclchiade, Lucius, Caïus, Zéphyrin et Denys. Le détail des autres nous entraînerait trop loin ; mais on voit déjà que la crypte papale avait cédé à la ville plusieurs de ses pontifes. Léon III, qui termina le huitième siècle, fit encore diverses constructions aux catacombes, principalement au cimetière de Calliste, dans le but de conserver des lieux si sacrés, et de maintenir un reste de la dévotion des Romains envers des sanctuaires que leurs pères avaient tant aimés.
Paschal I*', qui monta sur le siège apostolique en 817, reconnut bientôt que le moment était venu de transférer d'une manière définitive la généralité des corps des martyrs dans la ville. L’état de délabrement des cryptes cxcu-
MOYEN AGE
sait jusqu’à un certain point l'indifférence des fidèles, et bientôt les saintes reliques n’auraient plus été en sûreté dans leurs corridors abandonnés. Dès la seconde année de son pontificat, il se mit en devoir de préparer des sépultures plus convenables dans tes églises, et commença le cours des solennelles translations qui ont marqué son règne d’un caractère particulier. Nous pouvons nous faire une idée de l’importance des levées qui eurent lieu à cette époque dans les cimetières par Paschal, en lisant la vaste inscription contemporaine, exposée dans la basilique de Saintc-Praxède. On y mentionne deux mille trois cents corps de martyrs, déposés par le pontife tant sous l’autel principal que dans un autre lieu de la basilique situé à droite en entrant, dans l’oratoire de saint Jean-Baptiste, et enfin dans une chapelle de sainte Agnès qui faisait partie des bâtiments du monastère.
Paschal énumère parmi les pontifes : Urbain, Étienne, Antéros, Melchiadc, Fabien, Jules, Pontien, Sirice, Lucius, Sixte, Félix, Anastasc et Célestin. On voit par cette liste qu’il reprit plusieurs corps des pontifes à Saint-Sylvestre in capite, et qu’il recueillit les autres dans divers cimetières où ils étaient ensevelis; en sorte que la mesure qu’il avait prise s’étendit à Rome souterraine tout entière. Parmi les vierges qu’il énumère, il nomme Praxède et Pudentienne; parmi les veuves, il cite Symphorose; le nom de sainte Agnès ne se trouve pas ici, parce que cette illustre martyre resta dans sa basilique de la voie Nomentane, construite sur son tombeau.
Un jour de l’année 821, Paschal était allé faire scs prières dans la basilique de Sainte-Cécile. Il fut frappé de l’état de délabrement dans lequel était tombé cet illustre sanctuaire. Ces murs vénérables, restaurés par saint Grégoire plus de deux siècles auparavant, avaient grandement souffert, et il était à craindre que, si l’on n’apportait un secours prompt et efficace, l’antique église avec ses grands souvenirs ne fût bientôt plus qu’un monceau de ruines. Paschal forma sur-le-champ la résolution de relever, depuis les fondements, une basilique si chère à la piété romaine, et de la rebâtir avec une magnificence plus grande encore que celle qui avait paru dans sa première construction.
Dès avant le pontificat de Paschal, on avait cherché le corps de sainte Cécile dans toutes les cryptes de la voie Appiennc, et toujours inutilement. Les corps des papes avaient été levés de leur crypte solennelle; comment
expliquer qu'on eût laissé, sans l’apercevoir, la tombe de Cécile dans le cubiculum attenant à l'hypogée pontifical ? Il faut reconnaître ici que, depuis les dévastations des Lombards, on perdait de plus en plus la trace de ces lieux autrefois si vénérés. Le dernier des Itinéraires, qui est de la fin du huitième siècle, ne parle déjà plus du tombeau de sainte Cécile, à propos de la crypte des papes, comme l'avaient fait les trois autres; preuve évidente que le sarcophage de la martyre ne frappait plus les regards. Comment donc Paschal a-t-il pu le découvrir dans la meme salle, où les pèlerins antérieurs l’avaient vénéré ?
Tout s’expliquera aisément, quand on se souviendra qu'au milieu de leurs déprédations dans les cimetières, les Lombards avaient enlevé les reliques de plusieurs martyrs. Leur désir était surtout de ravir le corps de sainte Cécile, et ils le cherchèrent avec persévérance. Un tel zèle dans ces barbares devenus chrétiens rappelle celui dont fit preuve leur roi Luitprand, lorsqu'il eut la dévotion de racheter à prix d’or, des mains des Sarrasins, le corps de saint Augustin, qu’il fit transporter de Sardaigne à Pavie. Dans la prévision d’un enlèvement, il suffisait aux gardiens des catacombes d’établir une cloison qui fermât l’arc à fleur de terre sous lequel reposait le sarcophage. Dès lors, on pouvait entrer dans le cubiculum, le parcourir, et ne plus rien apercevoir que les tombes horizontales, creusées et superposées aux parois de la salle. Un coup d'œil sur le plan de cette salle que nous donnons plus loin (fig. 1 5ij), fera comprendre comment cette précaution avait dû réussir.
Cette manière de sauver les tombeaux des martyrs dans les catacombes a d’ailleurs été employée plus d’une fois. Nous citerons en particulier au cimetière de Prétextât, dans une vaste salle, un arcosolittm entièrement dissimulé par une cloison. C'était le tombeau principal de ce cubiculum , et personne ne l’apercevait. Les ouvriers n’eurent pas plutôt démoli, par les soins de M. de Rossi, ce mur dont on avait fini par soupçonner l'existence, que l’on vit apparaître un arcosolium bisôme, revêtu de plaques de marbre. La table qui le fermait était munie de deux anneaux de bronze, pour la faire glisser en avant ou la soulever. Deux corps étaient couchés dans le sépulcre, l’un vêtu d’un tissu d’or et l’autre de pourpre. Une découverte du même genre a eu lieu dans l'ambulacrc du cimetière de Domitillc. De telles précautions,
MOYEN AGE
prises à temps, ont dû être employées pour sauver de la rapacité ou des profanations des Lombards d’autres sépultures de martyrs; il n’en faut pas davantage pour expliquer comment le tombeau de Cécile avait disparu aux regards, sans cependant avoir été violé. La rareté toujours plus grande des visites en ces lieux dont l’abandon avait déjà commencé, aidait encore à accréditer la fausse tradition de l'enlèvement du sacré dépôt. Paschal ne se découragea pas cependant, et, jaloux d’inaugurer la basilique restaurée, en plaçant l’illustre patronne sous son autel, il ordonna de recommencer les fouilles. Il descendit en personne dans les cryptes, mais aucune des tombes qu’il fit ouvrir ne rendit le corps de la vierge. Trop crédule envers la rumeur populaire, il renonça à pousser plus avant ses recherches. L’heure cependant était arrivée où Cécile allait reparaître et rentrer dans Rome.
Un matin, Paschal (c’est lui-même qui le rapporte dans un de ses diplômes) assistait au service divin dans la basilique de Saint-Pierre, près de la Confession. Les clercs psalmodiaient mélodieusement l’office des Laudes matutinalcs, et le pontife écoutait avec délices l'harmonie des cantiques que l’Église fait monter vers le Seigneur au lever du jour. Un assoupissement produit par la fatigue des veilles saintes vient le saisir sur le siège même où il présidait dans la majesté apostolique. Les chants sacrés ne résonnent plus à son oreille que comme un concert lointain; mais son œil fermé aux objets extérieurs est soudain frappé d’une apparition lumineuse. Une jeune dame de grande beauté, et parée comme les épouses du Christ, est devant lui. Elle lance sur le pontife un regard pénétrant, et lui dit d’un ton ferme : « Nous avons des actions de grâces à te rendre. Sur les simples récits du vulgaire, sur de faux bruits, as-tu donc abandonné les tentatives que tu faisais pour me retrouver? Dans le cours de tes recherches, il y a cependant eu un instant où tu t’es rencontré si près de moi , que nous eussions pu discourir ensemble.
« — Mais, reprit le pontife vivement ému, qui es-tu donc, toi, qui me parles avec tant de hardiesse? — Puisque tu veux savoir mon nom, dit le personnage céleste, je m’appelle Cécile, servante du Christ. » Paschal, qui savait que les apparitions ne sont pas toujours un indice de la volonté du ciel, repartit : « Mais comment pourrions-nous le croire? C’est un bruit répandu depuis longtemps que le corps de cette sainte martyre a été enlevé par les
Lombards. — En effet, dit Cécile, ils m’ont cherchée longtemps et avec insistance; mais la faveur de ma puissante dame, la Mère de Dieu, toujours vierge, m’a protégée. Elle n’a pas permis que l’on m’emportât au loin, et je suis demeurée au lieu même où j’ai toujours reposé. Tu avais commencé des recherches, continue-les; car il a plu au Dieu tout-puissant, pour l’amour et pour l’honneur duquel j’ai souffert, de me révéler à toi. Tu enlèveras donc mon corps avec les autres corps saints qui sont près de moi, et tu nous déposeras dans le Titre que récemment tu as fait restaurer. » Après ces paroles, la vision disparut.
Le pontife, frappé d’un si solennel avertissement, fit reprendre incontinent les fouilles. Il dut naturellement commencer par la grande crypte attenante à celle des papes, et s’assurer de ce qu’elle contenait. Il n’avait pas sondé la muraille, et l'état de délabrement dans lequel était toute la salle lui avait fait conclure que le corps de Cécile n était pas en ce lieu. La place du sarcophage étant dissimulée aux regards par une heureuse précaution, Paschal jusqu’alors y avait été trompé comme les Lombards. On voit par les paroles de son récit qu’il s’appuya sur le texte des Actes pour se guider dans scs recherches, ayant conclu de cet écrit que Cécile devait avoir été ensevelie avec les pontifes. On y lit en effet que Cécile fut ensevelie par Urbain, inter collegas episcopos, le compilateur ayant ignoré que le corps de la martyre, déposé par Urbain dans le lieu où plus tard on établit la sépulture des papes, céda sa place, et fut transféré tout auprès. Sa méprise rend raison des incertitudes de Paschal et du peu de succès de ses premières recherches.
La cloison étant enlevée, le sarcophage de Cécile apparut. Il n’avait rien souffert dans les dévastations qui avaient précédé. Cécile y reposait dans son arche de cyprès. Elle était encore revêtue de la robe aux cydades d’or avec laquelle Urbain l’avait ensevelie; les linges qui avaient servi à essuyer ses blessures étaient roulés ensemble et déposés à ses pieds. Paschal atteste, dans son diplôme , avoir touché de ses propres mains ces restes augustes, omnia nostris manibus per trac tantes.
Nous trouvons ici une première preuve de la véracité des Actes jusque dans des détails minutieux, et en même temps une garantie de l’exactitude des mémoires sur lesquels leur rédacteur a travaillé. Le diplôme de Paschal,
MOYEN AGE
qui a toute la gravité d’un titre de fondation et n’est pas simplement un récit, nous apprend que le corps de Cécile était encore couvert d’une robe tissue d’or. Ce détail est d'une importance secondaire; mais les Actes l’avaient déjà fourni. Paschal ne dit pas qu’il ait découvert près du corps l’ampoule pleine de sang que l’on a rencontrée si souvent aux tombeaux des martyrs; ce sont des linges imbibés de sang qu’il a trouvés aux pieds de Cécile. La circonstance de ces linges est caractéristique dans les Actes. Ils attestent une blessure essuyée sur un corps sillonné par le glaive; ils n’ont rien de commun avec les éponges dont on se servait pour recueillir à terre , après le supplice, le sang épanché des martyrs, qu’on exprimait ensuite sur le vase destiné à le recevoir. Ces linges avec lesquels les Actes disent que l’on avait étanché le sang qui coulait des plaies de la martyre ( bibulis lintcaminibns extergebant) étaient là, roulés avec précaution, et déposés comme un trophée aux pieds de Cécile. Des indications recueillies au temps même du martyre ont pu seules mettre le rédacteur du cinquième siècle à même de formuler les détails si précis qu’il donne, et que le récit de Paschal vient confirmer six siècles après. On est donc en droit de conclure qu’il a eu entre les mains des mémoires antérieurs, et, s’il s'est égaré quelquefois, c’est uniquement dans les rares circonstances où il a voulu suppléer par scs conjectures à des détails de temps et de lieu, qu’il ne trouvait pas exprimés sur les documents à l’aide desquels il traçait sa narration.
Paschal atteste avoir trouvé le corps de Valérien non loin de celui de Cécile, et Cécile elle-même dans sa révélation au pontife lui parle des saints qui reposent près d’elle. On sait que les tombeaux des trois martyrs étaient primitivement sur la gauche de la voie Appienne. Pour expliquer leur présence autour du corps de Cécile , on est en droit de penser qu’à l’époque où la tombe de celle-ci fut dissimulée par crainte des Lombards, on aura pris des mesures pour soustraire leurs corps, trop exposés au cimetière de Prétextât, et pour les cacher dans la crypte de Cécile.
Nous devons ajouter ici que la narration de Paschal dans son diplôme est confirmée de tout point par le I.iber pontificalis , dans une notice officielle et contemporaine sur ce pontife. Les faits rapportés dans ces deux documents se trouvent par là mis au-dessus de toute discussion.
Cécile venait donc de renaître pour la ville sainte, et elle allait reprendre
SAINTE CIMILII. — 60
possession de ces lieux que sa présence avait honorés tant de siècles auparavant. Cette maison, témoin de ses vertus, arrosée de son sang, transmise par elle à l'Église romaine, pour être un temple au Seigneur, elle allait la revoir fréquentée par le peuple chrétien, et gardant fidèlement la destination qu’elle-même lui avait donnée au moment de monter au ciel.
Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis le jour où Paschal, dans une visite à la basilique, avait résolu de consacrer ses soins au renouvellement de ce sanctuaire. On était au 8 des ides de mai (8 mai) de l’année 822. Le pontife célébra solennellement la dédicace de l'Église restaurée par ses soins, et ce fut sans doute en ce même jour qu’il déposa les saintes reliques sous la Confession.
Il avait fait préparer un sarcophage de marbre pour la vierge à laquelle étaient dus les premiers honneurs d’un si magnifique triomphe. Elle devait y reposer seule, dans le coffre de cyprès qui contenait scs restes glorieux. Paschal respecta comme l'avait fait Urbain l’attitude de la vierge; mais il fit garnir les parois intérieures du cercueil d'une étoffe de soie à franges, appelée Quadrapulum , et étendit sur tout le corps un tissu léger, aussi à franges, et formé de l’étoffe qu’on nommait Stauracin. Quand tout fut disposé, on scella une table de marbre sur le tombeau, qui ne devait revoir la lumière qu’après huit siècles.
Un second sarcophage reçut les trois corps de Valéricn , de Tiburce et de Maxime; l'époux de Cécile fut placé entre les deux autres martyrs, et chacun d’eux fut enveloppé dans un linceul particulier. Avant de clore ce second sépulcre, Paschal enleva le chef de Tiburce, que le glaive avait détaché du tronc, et plaça cette pieuse relique du frère de Cécile dans une châsse d’argent du poids de huit livres, voulant que les fidèles eussent constamment sous les yeux ce témoignage éloquent du courage de nos martyrs.
Paschal avait préparé un troisième sarcophage, dans lequel il déposa les corps de saint Urbain et de saint Lucius, qu'il prit à Sainte-Praxède, où il les avait d’abord déposés. Ils furent aussi enveloppés chacun d’un linceul particulier, et le pontife, ayant fermé ce troisième sépulcre, fit élever l’épais mur circulaire qui devait enclore le lieu où reposaient les martyrs.
Un marbre portant une croix en mosaïque avec une inscription fut placé dans l’intérieur du souterrain, près du tombeau, pour attester à la postérité
MOYEN AGE
la valeur du dépôt que Paschal avait enfoui sous ses ombres impénétrables. On y lisait gravés ces vers :
HANC FIDEI ZELO PASCHALIS PRIMVS AB IMO ECCLES1AM RENOVANS DVM CORPORA SACRA REQVIRIT ELEVAT INVENTVM VENERANDAE MARTYRIS ALMAE CAECILIAE CORPVS HOC ILLVD MARMORE CONDENS LVC1VS VRBANVS HVIC PONTIFICES SOCIANTVR VOSQVE DEI TESTES T1BVRT1 VALERIANE MAXIME CVM DICTIS CONSORTIA DIGNA TENETIS HOS COLIT EGREGIOS DEVOTE ROMA PATRONOS
Lorsque, par le zèle de la foi, Paschal rebâtissait cette église depuis les fondements, s’étant mis à la recherche des saintes reliques, il découvrit et leva le corps de l'auguste martyre Cécile; c'est sous ce marbre qu’il l'a déposé. Les pontifes Lucius et Urbain sont avec elle, et vous aussi, témoins de Dieu, Tiburce, Valérien, Maxime, vous y occupez une place digne de vous. Ici reposent ceux que Rome vénère comme ses puissants protecteurs.
L’autel principal de la basilique s’élevait au-dessus de l’enceinte des tombeaux; on avait, selon l’usage, pratiqué dans sa masse une ouverture munie d’une grille mobile, et appelée fenestella. Dans l’intérieur et à travers les marbres, s’ouvrait un conduit vertical, au moyen duquel on faisait parvenir jusqu'à la tombe de Cécile les linges appelés brandea, que l’on remontait ensuite sanctifiés par ce contact sacré, pour être distribués comme de précieuses reliques.
La basilique que le pontife avait ornée et pourvue avec tant de munificence était disposée selon la forme que l’on gardait alors dans toutes les églises de Rome. Une cour environnée d’un portique, avec une fontaine au centre, précédait l’édifice qui s’étendait sur trois nefs. A droite, en entrant dans l’église, mais en dehors du collatéral, on trouvait la salle du bain où Cécile rendit le dernier soupir, et dont nous parlerons plus tard. Au-dessus des colonnes de -la grande nef, Paschal fit peindre la série des pontifes romains, depuis saint Pierre jusqu’à lui, en la manière qu’on les voyait dans les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul.
Entre l’abside et la grande nef s’élevait, selon la coutume, l’arc triomphal couvert d'une mosaïque étincelante. Au centre brillait la Mère de Dieu sur un trône, tenant l'Enfant divin assis sur ses genoux; deux anges debout
l’accompagnaient, l’un à droite, l'autre à gauche. De chaque côté, cinq vierges, sépare'cs chacune par un palmier, s’avançaient vers le trône du Fils et de la Mère, présentant chacune une couronne. Plus bas, à la naissance du cintre, les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, douze à droite et douze à gauche, élevaient leurs couronnes vers le Christ, à la gloire duquel cet arc de triomphe était consacré.
La mosaïque de l’abside ne fut exécutée qu’après la translation des saints martyrs, et Paschal voulut en faire le monument principal d’un événement
Fig. i$i. — Mosaïque «Je saint Paschal, dans l'abside de la basilique de SaSnte-Cdcile, I Rome
si honorable pour la basilique (fig. 1 5 1). Conservée jusqu’à nos jours, elle a vu pâlir l’éclat de ses riches émaux, sans en être pour cela moins vénérable. Au centre paraît la figure du Christ, debout, revêtu d’un manteau tout éclatant d’or. De sa droite, il bénit à la manière grecque, et tient de la gauche le rouleau des Évangiles. Le mosaïste byzantin a représenté saint Pierre à la gauche du Sauveur, parce que la gauche était le côté d’honneur chez les Grecs. Le Prince des apôtres est couvert d’un manteau d’argent, et tient les deux clefs, symbole de la puissance. Après lui paraissent Valérien et Cécile; le premier, revêtu aussi d’un manteau d’argent, et tenant dans ses mains une couronne dentelée; la vierge, les cheveux ceints d’une ban-
MOYEN AGE
dclcttc, le cou orné d’un collier de perles à trois rangs. Le manteau et la robe de Cécile sont d’or, et elle tient une couronne formée de deux rangs de perles. Un palmier chargé de fruits est près d’elle, et arrête la scène de ce côté.
A la droite du Sauveur est saint Paul, enveloppé dans un manteau d’or, et portant le livre des Évangiles richement relié. Après lui paraît sainte Agathe, couronnée d’un diadème et revêtue d'une robe d’or, rehaussée d’une riche parure de perles. Elle appuie la main droite sur l’épaule de Paschal, qui est revêtu de la chasuble antique et du pallium, et qui tient dans ses mains un petit édifice représentant l’Église de Sainte-Cécile, dans la dédicace de laquelle il associa le nom de sainte Agathe à celui de la vierge romaine. Le nimbe de Paschal est carré, pour signifier qu’il était vivant encore. Un palmier chargé de fruits borne aussi la scène de ce côté ; mais un phénix pose sur une de ses branches supérieures, pour rappeler l’oiseau symbolique que Cécile fit graver sur la tombe de Maxime.
La bordure inférieure de la mosaïque offre l’Agneau de Dieu sous les pieds duquel coulent cinq fleuves, antiques symboles des fontaines vivifiantes qui émanent des plaies du Rédempteur. De chaque côté, six agneaux s’avancent vers l’Agneau divin. Au sommet de l’abside on aperçoit encore le monogramme de Paschal, et dans la partie inférieure de cet immense tableau, on lit toujours l’inscription en vers par laquelle il dédie à Cécile ce somptueux monument de l’art byzantin. Elle est ainsi conçue :
HAEC DOM VS AMPLA MICAT VAR1IS FABRICATA METAI.I.IS OLIM QVAE FVERAT CONFRACTA SVB TEMPORE PRISCO CONDIDIT IN MELIVS PASCHALIS PRAESVL OPIMVS H ANC AVLAM DOM1NI FIRMANS FVNDAMINE CI.ARO AVREA GE MM ATI S RESONANT HAEC DINDIMA TEMPLI LAETVS AMORE D El HIC CONIVNXIT CORPORA SANCTA CAEC1LIAE ET SOCIIS RVTILAT HIC FLORE IVVENTVS QVAE PRIDEM IN CRYPTIS PAVSABANT MEMBRA BEATA ROMA RESVLTAT OVANS SEMPER ORNATA PER AEVVM
Ce vaste temple où brille aujourd’hui l'émail de tant de métaux précieux, tombait en ruines naguère sous les coups du temps. Le pontife Paschal, dans sa munificence, l’a relevé plus beau. Il a assis cette maison de Dieu sur les plus riches fondements ; mais le sanctuaire, tout éclatant d’or, étincelle du mélange harmonieux des pierres
précieuses. C'est ici que, plein d'allégresse, Pascha! a réuni, pour l’amour du Seigneur, les corps sacrés de Cécile et de scs compagnons. Cette famille , brillante de jeunesse, dont l’heureuse dépouille fut si longtemps cachée à tous les regards, sous l'ombre des cryptes, repose maintenant ici. Rome en tressaille de joie, et la gloire qui en rejaillit sur elle l’embellit A jamais.
Tels furent les témoignages de la piété de Paschal envers Cécile, et les splendeurs dont il orna sa basilique. Mais il ne lui suffisait pas d’avoir relevé la demeure de la martyre ; il voulut encore assurer d’une manière permanente le tribut d’hommages qui, jour et nuit, monterait de ce saint lieu vers le Christ et sa fidèle Épouse. Par ses largesses, un chœur de moines fut installé près de l'église, pour y chanter les louanges divines. Il fit bâtir le monastère au lieu appelé Colles jacenles, et le dota des biens d’un hospice que son prédécesseur saint Léon III avait fondé près de la basilique de Saint-Pierre, sur un emplacement occupé autrefois par la Naumachie dont nous avons parlé précédemment, et qui avait donné son nom à tout le quartier. Cet hospice n’avait pas prospéré longtemps, et était déjà abandonné.
L’éclat que répandit la découverte du corps de Cécile par Paschal, et le renouvellement de sa basilique dans la ville sainte où les pèlerins ne cessaient d’affiuer du monde entier, ranima toujours plus dans la chrétienté le culte de la vierge romaine. Son nom, inséré au Canon de la messe, rendait sa mémoire impérissable ; mais son apparition soudaine dans toute la majesté de son martyre sembla lui donner une nouvelle naissance. En 873 , Willibcrt, archevêque de Cologne, transférait la basilique métropolitaine de ce grand siège, dédiée à la Mère de Dieu et à saint Pierre, au lieu où s'élève maintenant l'imposante cathédrale, et, afin d’honorer l’antique église qui avait été le siège de ses prédécesseurs, il lui ajoutait le titre de sainte Cécile, fondant en même temps, pour y célébrer les offices divins, un monastère de vierges. Plus tard, cette église est devenue une insigne collégiale desservie par un chapitre noble. ( Gelenius . Coloma Claudia.)
En Espagne, le même siècle vit construire, au sein des déserts sauvages du Mont-Serrat, l’un des plus célèbres monastères de la péninsule, dans cette partie de son sol déjà purgée de la présence des Sarrasins. Il fut dédié à la vierge romaine, dont la vaillance ne pouvait être qu’un exemple salutaire à
MOYEN AGE
cette race chrétienne, appelée à reconquérir une patrie sur les infidèles, au prix d'une lutte qui devait durer huit siècles. La miraculeuse découverte d’une célèbre image de la Mère de Dieu, que l’on vénère dans ce sanctuaire, amena plus tard le patronage de cette Reine des deux sur l'église et le monastère; mais le culte de Cécile n’y fut point totalement éclipsé, ainsi qu’on peut le voir par l’histoire de cette illustre abbaye.
L’Église grecque prit part à l’événement qui avait jeté tant d’éclat sur l’Église romaine. Le schisme de Photius avait cessé, et le lien de l’unité se trouvait rétabli entre les deux Églises. Une version grecque des Actes de la martyre parut à Constantinople vers le dixième siècle. Elle était due au fameux hagiographe Siméon Métaphraste, logothètc de l’empereur Léon VI, dit le Philosophe, qui régna depuis l’année 886 jusqu’en 911. Nous ne nous sommes point imposé la tâche de défendre ce pieux personnage de toutes les accusations dont il a été l’objet ; mais nous devons attester que „ Métaphraste, au lieu d’enfler par de nouveaux récits et par ces amplifications qu’on lui a tant imputées l’original qu’il traduisait, s’est borné strictement à faire passer dans la langue grecque, avec une minutieuse fidélité, ce qu’il trouvait sur le manuscrit romain des Actes de sainte Cécile. Nous avons même eu occasion de montrer ci-dessus l’importance de cette traduction, comme pouvant servir de contre-épreuve dans l’épuration du texte même des Actes latins.
Le Ménologe des Grecs, qui correspond au Martyrologe des Latins, fut définitivement compilé au dixième siècle, et tous les amateurs des antiquités liturgiques connaissent le célèbre manuscrit de ce livre qui fut exécuté, avec de nombreux dessins, par les ordres de l’empereur Basile Porphyrogénète, lequel monta sur le trône de Byzance en 976. Ce Ménologe, publié à Urbino en 1727, avec les curieuses vignettes des six premiers mois, qui commencent en septembre et vont jusqu’à février, contient , au 24 novembre, la notice sur sainte Cécile dans le style des martyrologes occidentaux. Nous avons voulu mentionner ce premier monument liturgique des Grecs sur la martyre romaine.
Mais l’Église de Constantinople ne se borna pas à cet hommage purement historique envers sainte Cécile. A cette époque, elle complétait sesMénées, qui sont comme le Propre des saints de la liturgie grecque, et employait à
cette oeuvre ses plus pieux et ses plus habiles hymnographes. On lira sans doute ici avec plaisir quelques-unes des strophes qu’ils ont consacrées à la gloire de l’héroïne de Rome.
« Tu as su conserver ton corps sans souillure et affranchir ton coeur de tout amour sensuel, ô Cécile, digne de toute louange ! Tu t’es présentée à ton Créateur comme une épouse immaculée, dont le martyre a comblé la félicité; il t’a admise aux honneurs d'épouse comme une vierge sans tache.
« Le Seigneur, dans les conseils de sa sagesse, a voulu couronner ton front de roses odorantes et suaves, ô vierge sacrée ! Tu as été le lien entre deux frères pour les réunir dans un même bonheur, et ta prière est venue à leur aide. Abandonnant le culte impur de l’erreur, ils se sont montrés dignes de recevoir la miséricorde de Celui qui est né de la Vierge, et qui s’est laissé répandre pour nous comme un parfum divin.
« Tu as méprisé les richesses de la terre dans ton ardeur de posséder le trésor du ciel ; dédaignant les amours d'ici-bas, tu as choisi ta place dans les chœurs des vierges, et ta sagesse t’a conduite à l’Époux céleste. Tu as vaillamment combattu, tu as terrassé, par ton mâle courage, les assauts du démon pervers, 6 toi, l’honneur des athlètes du Christ.
« Tu es le très -saint temple du Christ, la demeure éclatante du Christ, la maison très-pure du Christ, glorieuse Cécile, auguste martyre ! Daigne répandre la splendeur de ton intercession sur nous qui célébrons tes louanges.
« Éprise de la beauté du Christ, fortifiée par l’amour du Christ, soupirant après les délices du Christ, tu parus morte au monde et à tout ce qui est dans le monde, et tu fus trouvée digne de l’étemelle vie.
« Un amour immatériel te fit dédaigner l’amour des sens; tes paroles vivifiantes et remplies de sagesse engagèrent ton époux à demeurer vierge avec toi ; avec lui maintenant tu es associée au chœur des anges, ô martyre , digne de toute récompense.
« Un ange de lumière t’assistait toujours; préposé à ta garde, il t’environnait d’une splendeur divine ; son bras écartait l’ennemi qui cherchait à te nuire; il te conserva chaste et pure, toujours agréable au Christ par la foi et la grâce, ô Cécile !
« Tu cherchais le baptême, ô Valérien ! un envoyé d’en haut t’apparut;
MOYEN AGE
il éclaira ton esprit en te déclarant les saints oracles; il t'inscrivit pour les choeurs du ciel, lorsque tu combattais encore sur la terre.
« Tu as quitté, C> Tiburce ! l'erreur empestée, et tu as aspiré l’odeur la plus excellente, la science divine. Foulant aux pieds cette vie périssable, tu t’es élancé avec ardeur vers la véritable vie ; tu as cru de toute ton âme à la Trinité, et tu as combattu pour elle comme un vaillant guerrier.
« O Cécile! le désir de posséder Dieu, l'amour qui procède du plus intime de l'âme, l’ardeur divine, t’ont enflammée tout entière; ces sentiments ont fait de toi un ange dans un corps. Intrépide, tu as tendu le cou au glaive, ton sang a consacré la terre qui le recevait, et ton âme, en traversant les airs, les a sanctifiés.
« Les trois jeunes hommes changèrent en rosée les flammes de la fournaise, et toi, 6 Cécile ! par la vertu de la rosée baptismale, du milieu des ardeurs de ton bain enflammé, tu chantais comme eux : « Soyez béni, ô le Dieu de nos pères ! »
« Tu es le jardin fermé, la fontaine scellée, la beauté réservée, l’épouse glorieuse qui brille sous le diadème, le paradis fleuri et divin du Roi des armées, ô Cécile, pleine de Dieu ! »
Au onzième siècle, entre les faits dont la série forme l’histoire du culte de la grande martyre, nous constaterons la dévotion particulière que l’illustre pontife saint Grégoire VII éprouva pour elle. Il renouvela l’autel de la basilique Transtibérine, l’orna d’une statue de la sainte en argent, et le dédia solennellement en 1075, troisième année de son glorieux pontificat. L’inscription qui rappelle ce grand souvenir fut descendue dans la crypte où on la voit encore, lorsque l'on refit l’autel au treizième siècle. Elle est conçue en ces termes :
DED1CATVM EST HOC ALTARE DIE III MENSIS IVNII PER DNVM GREGORI VM PP. VII. ANNO DNI MLXXV
Deux ans auparavant, le 1 7 septembre 1 o~3 , Hubald, évêque de Sabine, avait dédié l’autel renouvelé, dans la salle du bain où Cécile fut couronnée martyre. Nous prenons acte de cette particularité qui maintient la tradition sur un lieu si sacré.
tAlMTK CUCILK. — 6l
Un souvenir de Cécile, qui se rapporte également au onzième siècle, se rencontre à Monte Gargano, dans la Pouille. La célèbre grotte qui est le sanctuaire principal du grand archange Michel dans l'Occident, est fermée par de magnifiques portes en bronze qui furent exécutées à Constantinople en 1076, aux frais d’un pieux personnage, nommé Pantaleone. Elles sont divisées en vingt-quatre panneaux, tous consacrés à la gloire des saints anges, et sur lesquels sont retracés les faits bibliques qui ont rapport à l’intervention de ces esprits bienheureux en faveur des hommes. Pour compléter la série, l’artiste byzantin a eu recours aux Actes des martyrs, et, sur le vingt-quatrième panneau, il a représenté l'ange couronnant Cécile et Valéricn, après le baptême de ce dernier. (Dantier, les Monuments normands en Italie et en Sicile.)
Le douzième siècle est représenté par une peinture murale que l’on voit à Rome, dans une crypte située sous la basilique de Saint- Laurent-hors-les- Murs. Sainte Cécile y est peinte, la couronne en tète; elle a pour pendant sainte Catherine. Cette fresque a été reproduite en couleur dans la collection des peintures des catacombes, publiée par le gouvernement français, sur les dessins de M. Perret.
Au treizième siècle, le i5 août 1282, Bernard de Chatenet, évêque d’Alby, posait la première pierre de son église cathédrale, l'une des plus étonnantes productions de l’architecture ogivale en France, et le plus imposant des monuments élevés à la gloire de Cécile. L’église antérieure était déjà sous son vocable, et elle n’est pas la seule cathédrale qui ait été élevée sous le nom de la vierge romaine. En Allemagne, celle de Werden s’honore pareillement de ce glorieux patronage. (Cahier, Caractéristiques des saints.)
Construite en briques et noircie par le temps, terminée à l’extrémité occidentale par une immense tour qui s'élève sur quatre galeries, à 400 pieds au-dessus du niveau des eaux du Tarn, Sainte-Cécile d’Alby, avec son aspect sévère, scs lignes sans agrément, et ses murs qui montent à 1 1 5 pieds de hauteur, sans autres saillies que des contre-forts arrondis en tourelles, semble d’abord une forteresse redoutable, plutôt qu’un temple consacré à la gracieuse vierge dont elle porte le nom. Mais dès qu’on a franchi le riche porche flamboyant accolé au flanc droit de l’édifice, il ne paraît point au-
MOYEN AGE
dessous de l'honneur auquel il a été appelé, d’être le radieux sanctuaire de la Reine de l’harmonie. Ce vaste édifice, sans piliers et sans transept, *
Fig. 1 Jj. — l.a cathédrale d'Albjr.
qui lance l’ogive de ses voûtes à la hauteur de 92 pieds au-dessus du pavé, et autour duquel rayonnent vingt-neuf chapelles, semble s’animer aux yeux du pèlerin, non-seulement par le jeu élégant et grandiose de scs arcs et de ses voûtes, mais encore par la concentration dans son enceinte
des deux grands moyens de la statuaire et de la peinture, dont l’emploi, combiné avec la construction même, fait de cet édifice l’église la plus complète qui s’élève en-deçà des Alpes. Au point de vue architectonique, on ne saurait trop admirer l’art merveilleux avec lequel sont fondus dans une même œuvre les développements qu’a suivis le style ogival du treizième siècleau quinzième, sans que la moindre incorrection, une transition heurtée, viennent offenser le goût en altérant la grâce et la pureté des lignes. Un admirable jubé posé, pour ainsi dire, sur le pavé et percé de cinq ouvertures, arrête la vue aux deux tiers de la nef, et ménage, pour une seconde surprise, la magnificence imprévue d’un chœur digne de compléter un tel édifice. Derrière cette riche clôture, le chœur se développe à l’aise, circonscrit par un pourtour très-omé qui laisse un espace suffisant au développement des collatéraux factices, dont l’illusion est complète.
La construction de cet ensemble dura deux siècles, et l’œuvre fut successivement reprise par les évêques Bcrald de Falguès, Jean de Sayo, Guillaume de la Voulte, et enfin Louis d’Amboise, qui célébra la dédicace le î3 avril 1480. Nous parlerons plus loin des peintures qui décorent cet admirable édifice; quant à la sculpture, c'est principalement au quinzième siècle qu’elle s’appliqua à produire sa part dans l’ornementation; mais son triomphe fut la décoration du jubé et du chœur. A l’intérieur de celui-ci, le sculpteur a conçu et réalisé l’idée d’un vaste concert d’anges, distribués à chacune des stalles, tous ayant un instrument de musique et exécutant la louange divine. Au centre et au-dessus de la porte principale, par laquelle le jubé communique avec la nef, sous un dais richement sculpté, parée des atours d’une grande dame du quinzième siècle, Cécile, la reine de l'harmonie, supportant un petit orgue dans sa main gauche, préside au concert; mais, comme au festin des noces, la mélodie céleste que son âme perçoit l’enlève au charme de la musique d’ici-bas, toujours imparfaite ; elle renverse la tête en arrière, et l’on sent qu'elle va défaillir dans l’extase. Cette statue de petite dimension, remplie de naïveté et admirablement belle, est regardée avec raison comme le principal morceau de sculpture de la merveilleuse cathédrale.
Pour revenir au treizième siècle, dont les décorations de ce somptueux édifice nous ont un peu écarté, il nous faut parler du cardinal Jean Cholet,
MOYEN AGE
évêque de Beauvais, qui posséda à Rome le Titre de Sainte-Cécile. En ia83, son zèle pour le culte de la grande martyre le porta à reconstruire avec magnificence l’autel de la Confession, qui avait été consacré deux siècles auparavant par saint Grégoire VII. Sauf les décorations qu’il reçut à la fin du seizième siècle et dont nous parlerons bientôt, cet autel est celui qui existe encore aujourd’hui. On y lit toujours l’inscription que Jean Cholet y plaça à la fin du treizième siècle. Elle est ainsi conçue :
HOC OPVS FECIT ARNVI.FVS ANNO MCCLXXXIII
Vasari pense que cet Arnulphe est le célèbre décorateur Amolfo di Lapo. L’ornementation de l’autel consiste en un riche travail de mosaïque, qui a pour centre une vaste plaque du beau marbre violet connu sous le nom de Paona\\etto. L’œuvre d’Arnolfo se complète par un ciborium, formé de quatre colonnes de ce marbre noir, tacheté de blanc, que les Italiens nomment Preconesio.
Le même siècle vit fleurir le célèbre peintre Cimabué, qui, parmi ses œuvres, devenues si rares, nous a laissé un tableau sur bois en l’honneur de sainte Cécile. Cette peinture, destinée à une église de Florence autrefois dédiée à la sainte et détruite depuis, passa à celle de Saint- Étienne, d'où cllea été transférée au musée, en 1844. Nous donnons dans notre ouvrage cette importante peinture qui tient à l’histoire de l’an. Cimabué a représenté Cécile, assise sur une chaire, dans toute la solennité des mosaïques byzantines. Cette grande figure, ornée d’un voile et enveloppée dans une large draperie bleu foncé, a la main appuyée sur le livre des Evangiles et tient de l’autre une palme. Huit petits sujets, empruntés aux Actes, accompagnent comme encadrement la figure principale. On voit par cette représentation que le treizième siècle n’avait pas encore assigné d’attribut particulier à sainte Cécile.
Rome nous offre aussi d’anciennes peintures relatives à l’histoire de sainte Cécile, dans l’église de Saint-Urbain, à la Caflarella, dernier débris du pagus Triopius. Ces peintures se rapportent au treizième siècle, et ont paru assez importantes à d’Agincourt pour mériter d’être reproduites dans son grand ouvrage, où malheureusement elles sont par trop réduites. Nous
rapportons au treizième siècle, et non au neuvième, comme on l'a fait trop légèrement, les intéressantes peintures à compartiments, qui ornaient autrefois le portique de la basilique de Sainte-Cécile, et dont une seule a été sauvée. Les autres ne sont plus connues que par les dessins qu’on eut soin d’en prendre avant qu’elles eussent totalement péri, et qui se conservent dans la bibliothèque Barbcrini. Les gravures qu’en publia Bosio dans son édition des Actes de sainte Cécile sont très-imparfaites. La fresque conservée jusque aujourd’hui et transportée dans la basilique, représente dans un même encadrement la sépulture de la vierge par saint Urbain, et son apparition à saint Paschal; cette dernière partie est d’une naïveté pleine de grâce. La mitre, et plus encore le pluvial du pontife, ne permettent pas d’assigner l’époque de cette peinture avant le treizième siècle, et nous ne nous disputerions pas avec ceux qui croiraient devoir la descendre jusqu’au quatorzième. Nous donnons le dessin au trait de la partie de la fresque où est représentée l’apparition (fig. 1 5o).
S'il nous reste peu de monuments des arts à l’honneur de sainte Cécile au quatorzième siècle, le quinzième en revanche montre les grands artistes de cette époque, si glorieuse pour la peinture chrétienne, consacrant à l’envi leur pinceau à sa gloire. Nous devons mentionner â leur tête l’angélique Jean de Fiesole, qui a su donner une place si distinguée à la vierge romaine dans le groupe des saints, qui est comme la frange de son beau tableau du Couronnement de la Madone, au musée du Louvre. L’immortel artiste n’a pas laissé de composition tant soit peu étendue sur sainte Cécile; mais il est aisé de reconnaître que le type de la sainte martyre lui était familier, et qu’il l'eût traité avec son inspiration ordinaire, si l’occasion s’en fût offerte. Nous n’avons qu’une peinture de lui où sainte Cécile est traitée de face, et elle fait vivement regretter qu’un tel sujet n'ait pas été plus souvent réclamé de ses pinceaux. Sur un reliquaire peint pour l’église de Santa- Maria-Novella, à Florence, il a représenté l'Annonciation et l’Adoration des Mages, et au-dessous, comme support à ce tableau, étaient placées dix petites figures de saintes, entre lesquelles il faut compter la Madone. Il y a sainte Catherine de Sienne, sainte Apolline, sainte Marguerite, sainte Lucie, sainte Marie Magdeleine, sainte Agnès, sainte Cécile, Sainte Dorothée et sainte Ursule. (Cartier, Vie de frà Angelico de Fiesole.) Nous
MOYEN AOE.
reproduisons la sainte Cécile en la laissant accompagnée de sainte Agnes et de sainte Dorothée, scs voisines. Il nous eût coûté de ne pas recueillir au moins cet hommage rendu à notre héroïne par le prince de la peinture chrétienne au quinzième siècle (Og. ■ 53).
Son contemporain, le Flamand Jean de Bruges, appelé Van Eyck, a laissé deux petits volets peints selon sa manière naïve, et représentant, l’un d’eux, sainte Cécile au clavier d'un orgue, et l’autre, un groupe de saintes chantant la louange divine. Nous donnons aussi le dessin de cette peinture
Fig. 1 53. — Sainte Cécile peinte par Angélique de Ficsole, entre sainte Agnes et sainte Dorothée.
célèbre d’un si grand artiste. Nous eussions été heureux de pouvoir y joindre quelque échantillon de la série des fresques sur l’histoire de sainte Cécile que Taddeo Bartolo avait peintes dans l’église de Saint-Dominique, à Pérouse. Elles ont péri sans qu'il en soit demeuré la moindre trace.
Mais nous ne devons pas omettre de parler d’une charmante fresque du même temps, conservée à Rome dans la sacristie de l’église de Santa-Maria del divino A more, qui fut autrefois celle de Sainte-Cécile de Donto. Cette fresque représente le couronnement de Cécile et de Valérien par l’ange. Tiburce et Urbain, vêtu en pape, accompagnent la scène. Une impression de piété et de paix règne sur tout l’ensemble, et rappelle, quelle que soit la différence du pinceau, ces merveilles de recueillement et de placidité que
savait produire celui d’Angélique de Fiesole. Nous donnons la chromolithographie de ce tableau inédit du quinzième siècle, complètement ignoré jusqu’ici, et qui se rattache d’une manière touchante au lieu même de la naissance de Cécile.
Pinturicchio voulut être à son tour un des peintres de l'illustre vierge. Il est resté de lui un petit tableau, conservé au musée de Berlin, et représentant le martyre de sainte Cécile, comme sujet principal, auquel se rattachent trois compartiments de moindre étendue. On y reconnaît la manière vive et la puissante imagination du peintre. Nous nous bornons à reproduire la scène principale. On sera peut-être surpris de voir sur ce tableau et sur une quantité d’autres représentations du martyre de sainte Cécile, au quinzième et au seizième siècle, la sainte placée dans une chaudière. L’étonnement cessera, quand on se rendra compte de l’impuissance où l'on était alors de comprendre ce que pouvaient être les bains de vapeur que les anciens prenaient dans le caldarium de leurs thermes. Les artistes devaient bien éprouver quelque embarras à expliquer les paroles des Actes, où l’on raconte comme un prodige que les membres de Cécile qui auraient dû être inondés d’une sueur violente, en furent totalement préservés. Si la martyre eût été plongée dans l’eau bouillante, la remarque serait au moins étrange; mais au moyen âge, où l’on voit commencer cette manière de rendre la scène du martyre de sainte Cécile, l’archéologie n’était pas là pour faire comprendre aux artistes dont nous parlons un genre de bain qui n’entrait pas dans les habitudes de leur temps. Comment d’ailleurs leur eût- il été possible d’exprimer par la peinture l'action du prodige sur la sainte en prières dans la salle du caldarium? Plus tard, Jules Romain et Guido Reni, qui comprenaient mieux les usages des anciens, ont senti que l'on ne pouvait guère représenter le martyre de sainte Cécile qu'en figurant la sainte à genoux, couverte de ses habits et tendant le cou au licteur. Un seul peintre, Lionetlo Spada, qui a vécu du seizième au dix-septième siècle, a essayé de représenter sainte Cécile au milieu des vapeurs embrasées. Son tableau est à Bologne, dans l’église de Saint-Michel del Bosco.
Nous renvoyons au seizième siècle les charmantes fresques de Francia, qui ne mourut qu'en « 533 ; mais, pour être tant soit peu complet, il nous
MOYEN AGE
faudrait pouvoir signaler comme elles le méritent les miniatures des manuscrits liturgiques, bréviaires, missels et livres d’heures au quinzième siècle. Nous reproduisons dans notre ouvrage la copie au trait d’une page du célèbre bréviaire du cardinal Grimani ; mais combien il nous eût été plus agréable de pouvoir donner ici la magnifique miniature du missel de Jacques Juvénal des Ursins, qui représentait d’une manière ineffable le couronnement de Cécile et de Valérien par l’Ange ! Ce missel que l’on peut regarder comme le chef-d’œuvre de l’art des miniaturistes français, dont l’école a été célébrée par Dante lui-même dans la Divine Comédie (Purcator., Cant. xi ), et était reconnue comme supérieure à toutes celles de l’Europe, fut conservé à la France en 1861, par le dévouement de M. Ambroise -Firmin Didot, et acquis ensuite par la ville de Paris, pour être le principal ornement de la bibliothèque de l’Hôtel de ville. Ce souvenir, hélas ! n’excite plus aujourd’hui que d’amers regrets, lorsqu'on est contraint de se rappeler que dix ans après, durant l'envahissement de la barbarie dans la capitale de la France, un tel monument a misérablement péri dans les flammes allumées par le pétrole.
En terminant notre excursion à travers les œuvres de la peinture consacrées à sainte Cécile par les artistes du quinzième siècle, nous devons remarquer ici, à propos des deux volets peints par Jean de Bruges, que c’est seulement de ce siècle que date l’usage de peindre la sainte avec un instrument de musique. Depuis, cet accessoire est devenu comme obligé dans toutes les représentations de sainte Cécile, qui n’ont pas pour objet d’exprimer quelque trait particulier de sa vie; jusqu’alors, le symbole de la musique n’apparaît nulle part comme attribut spécial de la martyre. Une tradition qui n’a rien d’historique est sortie insensiblement de cette pratique devenue comme universelle, et il existe une suite d’auteurs se copiant tous les uns les autres, qui ont répété que sainte Cécile était une très-forte musicienne, qui s’accompagnait des instruments dans le chant des louanges de Dieu. Assurément il serait téméraire d’affirmer qu’il n’en a pas été ainsi ; mais les Actes, document unique sur la vie de l’illustre matrone romaine, n’en parlent ni directement, ni indirectement. Doit-on pour cela voir un inconvénient dans un poétique préjugé issu de la liberté qu'ont eue de tout temps les artistes de suivre les élans de leur génie,
auuxnt cKxiuf. » 6a
conjointement avec les données de l'histoire ? Ce n’est pas nous assurément qui aurons la barbarie d’improuver cette innocente nouveauté, qui, par le laps de temps, n’en est déjà plus une.
On voit évidemment que les peintres ont été entraînés à cette licence par les premières paroles de l'Office de sainte Cécile, extraites des Actes : Cantantibns organis, Cxcilia Domino decantabat. 11 est vrai que les organa dont il est ici question, n’étaient rien moins qu’un concert spirituel. On a vu ci-dessus par le récit qu’il s’agit des accords profanes qui retentissaient dans la salle du festin nuptial, au milieu des pompes du mariage de Valérien et de Cécile. Les Actes continuant le récit nous apprennent que Cécile se dérobait à tout ce fracas, en chantant silencieusement dans son cœur, in corde suo, un verset de David, par lequel elle demandait à Dieu d’être assistée de son secours dans la lutte qui allait bientôt s’ouvrir pour elle. Le chant de Cécile était donc d’une nature toute dilférente de celui qu’entendaient les convives, et sa mélodie bien supérieure à tous les concerts de la terre. C’est cette supériorité même qui dans le principe a inspiré aux artistes l’heureuse idée de représenter Cécile avec les attributs de la Reine de l’harmonie, et l’Église a béni cette pensée. Le plus séduisant de tous les arts, celui qui complète par son concours les hommages que la terre rend à Dieu, n’avait-il pas droit de recevoir pour patronne celle qui dès ici-bas sut dépasser les concerts de la terre, et réaliser dans son cœur l’union avec les concerts immatériels des esprits angéliques? L’apôtre ne nous enseigne-t-il pas que le chrétien ne doit pas se borner à prier, mais encore qu’il doit chanter à Dieu dans son cœur : Caillantes cl psallenles in cordibns vestris Domino (Ephes., V); et n’cst-ce pas un indice de l’abaissement du sentiment chrétien, que le mutisme d’une âme, qui semble n’avoir plus besoin du chant pour compléter la prière, et lui donner sa forme supérieure? Les saintes Écritures, formule inspirée de notre prière à Dieu, ne sont que chant et poésie; mais qu’il est petit le nombre de ceux qui aujourd’hui ont recours aux Psaumes, comme le fit à ce moment Cécile, pour louer le Seigneur et lui demander ce qu’ils désirent! L’auteur contemporain de la vie de sainte Catherine de Sienne nous apprend combien cette admirable sainte avait présente dans son souvenir la situation de Cécile en ce moment solennel, et comment, pour obtenir le secours
. i .*IK CÊCItt
<» /'. -v Mi • Atonies de l'biMoirc O n cst pu.- cous OMuremto*
ss ^ .f- d'improuver ccn- l- nocenté nouveauté, qui, par !:
i . x.i si <!t|i plus une
.. .>•• *111 que les . pe v*ont été. entraînés A celte licence , / *•. paroles de l’Oîl «• «aime Cécile, extraites Je* Acte» :