I.A VICTOIRE
Fig. 1S8. — La crypte des pepes du troisième siècle, eu moment de se découverte en 18*4.
des Itinéraires y avaient lu, sc trouvait là aussi, brisé en plus de cent morceaux que l'on pouvait lire en les rapprochant. Ainsi il était démontré que l’on avait passé sous terre, du cimetière de Lucine à celui de Calliste,
et une révolution immense s’était opérée dans la science de Rome souterraine (fig. 1 58).
Nous connûmes aussitôt ces magnifiques résultats par notre correspondance avec M. de Rossi. Il nous certifiait la prochaine découverte du tombeau de sainte Cécile, et rappelait gracieusement la parole de la martyre à Paschal, lorsqu’elle lui dit, dans la vision, qu’il était déjà venu assez prés d’elle, pour pouvoir tenir un entretien. Au fond de la crypte papale, sur la gauche, se dessinait une porte cintrée, ouvrant sur un cubiculum contigu. N’était-ce pas là que l’on trouverait le lieu du repos de Cécile? Mais cette chambre était encombrée de terre jusqu’à la voûte; il fallait préalablement la déblayer, ainsi que le lucernaire par lequel le sol de la vigne avait envahi l’intérieur. Dans les Itinéraires, les pèlerins avaient signalé ce voisinage : ils déclaraient avoir trouvé Cécile ensevelie près des pontifes. Allait-on découvrir, après tant de siècles de ruine et d'abandon, quelque indice qui permît d’affirmer que son tombeau avait été dans ce cubiculum ?
Enfin les travaux des excavateurs aboutirent, et ce fut un solennel moment que celui oû l’on put passer de la crypte des papes dans cette crypte contiguë, irrégulière, mais plus vaste encore, où la fresque naïve du sixième siècle apparut sur la muraille, représentant la martyre en prières, les bras étendus, et au-dessous d’elle un personnage revêtu de la casula, ayant près de lui son nom : s. vrbanvs. Le tombeau de Cécile était retrouvé pour la seconde fois, et quelque chose de la joie qui remplit l’âme de Paschal en 821 se fit sentir aux heureux témoins d’une telle découverte. L’arcature sous laquelle avait reposé le sarcophage qu’enleva Paschal était là : vide, il est vrai, mais pleine de souvenirs sacrés (fig. 1 5g).
Pie IX avait voulu descendre dans le glorieux hypogée [1 1 mai 1854); il vénéra la mémoire de ses prédécesseurs martyrs et considéra avec attendrissement leurs épitaphes lisibles encore. La crypte cécilienne n'était pas déblayée encore; mais déjà le cimetière de Callistc était découvert, et toutes les incertitudes avaient cessé. On pouvait aller, comme les pèlerins du septième siècle, du tombeau de Sixte à celui de Cornélius, des cryptes de Calliste à celles de Lucine; on était désormais orienté dans les catacombes de la voie Appienne, et les travaux qui allaient suivre ne feraient qu’enrichir une découverte déjà consommée.
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Quelque chose cependant manquait encore à un si vénérable sanctuaire que venaient de restituer les entrailles de la terre. Durant des siècles, on y avait offert le sacrifice divin ; sa célébration sous ces voûtes reconquises n'étaitcllc pas comme un complément réclamé par elles? En i85f>, le 19 avril, dans une audience de Pic IX, un prêtre français osa demander au pontife l'autorisation de célébrer la sainte messe au tombeau de Cécile. Pie IX
daigna consentir, et, le 26 avril, un autel, improvisé avec des plaques de marbre qui autrefois avaient fermé les loculiàn cimetière de Calliste, s’éleva au pied de l’image de Cécile et d’Urbain. Le cubiculum était jonché de Heurs et de feuillages, comme aux jours de saint Jérôme et de Prudence. M. de Rossi et son frère étaient présents. Plusieurs dames anglaises d’une piété vive animaient encore cette scène, que complétait la présence des excavateurs appuyés sur leur outil et rappelant les anciens fossores. L’intérieur de l’arcade où avait reposé le sarcophage était garni d’une couche de pétales de roses, sur laquelle posaient de petites lampes en cristal. Assisté d’amis dévoués, le prêtre offrit le sacrifice. Le divin Poisson descendit sous ces voûtes déchi-
rées, en présence de ces fresques grossières, comme aux jours de Zéphyrin et de Calliste où il arrivait pour affermir ses martyrs, et plusieurs des assistants participèrent à ce mets céleste dont les siècles ne sauraient épuiser la saveur ni la puissance. On sentait que l’influence de Cécile remplissait encore ce réduit, et la salle voisine tout imprégnée de la mémoire de Sixte et des autres pontifes martyrs y mêlait ses majestueux souvenirs. Après le sacrifice, le prêtre français recueillit avec respect les pétales de roses qui avaient rempli l’arcature sous laquelle reposa Cécile, et plus d’une fois elles ont témoigné du pouvoir et de la vigilance maternelle qu’exerce encore au sein de l’immortelle vie celle qui illustra pour jamais ces lieux sacrés.
Six années s'étaient écoulées sur cet épisode qui fut à peine connu et qui ne devait tenir aucune place dans l’histoire, lorsque, vers le milieu du mois de novembre 1862, on apprit dans Rome que, par une disposition de S. E. le cardinal Patrizzi, vicaire de Sa Sainteté et président de la Commission d’archéologie sacrée, la crypte de sainte Cécile serait ouverte, le 22 novembre, à la piété des fidèles. Pie IX avait fait préparer de riches ornements à l’usage des prêtres qui désireraient profiter de l’occasion pour y' célébrer le divin sacrifice. En ce jour, il y eut comme une ombre des antiques Stations à ce lieu vénérable. Des dames françaises avaient eu le temps de faire confectionner un magnifique calice , et chacune avait voulu l’orner d’une pierre fine qui, par la première lettre de son nom, représentât la donatrice. Ainsi M“* la marquise Léontine de Rastignac avait donné un lapis-lazuli -, Mm' la vicomtesse Sophie de Clermont-Tonnerre, un saphir; M"* Marie de Flaut, une malaquite; M"' Ambroisine de Flaut, une améthyste; M"* Sabine de Vallin, un saphir ; à ces pierres précieuses M. Edmond de Vassart avait joint une émeraude.
Cependant les découvertes de la Commission d’archéologie sacrée poursuivaient leur cours sur la voie Appienne, et, sur la gauche, les cryptes de Prétextât étaient interrogées à l’aide des renseignements fournis par les anciens Itinéraires. Nous avons raconté déjà comment M. de Rossi, en retrouvant la crypte de saint Januarius, fils aîné de sainte Félicité, avec l’inscription de Damasc qui en déclarait l’identité, pénétrait au centre même du groupe de martyrs que signalent à cet endroit les documents topographiques. Une nouvelle page de l'histoire de Rome chrétienne primitive était donc
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encore retrouvée. Huit années s’écoulèrent dans de fécondes recherches, et en 1 865, sur la voie Ardéatine, grâce au généreux concours dont nousavons parlé, le vestibule et le grand ambulacre de Domitille vinrent nous révéler l’entrée solennelle et patente du magnifique cimetière désigné aussi sous le nom de Nérée et Achillée. Le point de départ avait été le milieu du troisième siècle, qui avait rendu au cimetière de Lucine le tombeau de Cornélius; bientôt on était remonté au règne de Marc-Aurèle et de Commode, par la crypte papale et le tombeau de Cécile; celui de Januarius nous reportait au milieu du deuxième siècle, et les constructions chrétiennes de Flavia Domitilla nous établissaient à l’âge apostolique, au premier siècle de Rome souterraine.
11 serait utile et agréable à nos lecteurs de parcourir avec nous la série des découvertes dans Rome souterraine, qui ont suivi celles que nous venons de signaler et que l’on peut bien appeler capitales. Outre les deux premiers volumes de la Roma sotterranea cristiana , dont la suite est attendue par le public avec tant d’impatience, M. de Rossi, dans son Bulletin d’archéologie chrétienne, n’a cessé, pour ainsi dire, d’enregistrer de nouvelles conquêtes au profit de l’histoire de l’Église-Mère. Les limites de notre sujet nous bornent trop pour nous permettre de suivre scs nombreuses et si intéressantes excursions; mais nous ne voulons cependant pas terminer ce volume sans revenir un moment sur une découverte qui se rapporte à notre sixième chapitre, et qui a eu pour résultat de confirmer l'antiquité de la tradition sur le lieu du martyre de saint Paul, et sur les trois fontaines que la piété y vénère.
Le monument érigé par le cardinal Aldobrandini, en 1 5 99, sur ce lieu sacré, et dans lequel il avait songé seulement à encadrer les trois fontaines, chacune dans un autel, ne portait point avec lui la preuve de l’antiquité de cette tradition. Tout était moderne dans cette construction dont nous donnons ici un dessin (fig. 1 60). Des travaux récents, exécutés en 1 868, ont mis à découvert d'anciennes substructions attestant la vénération des premiers siècles du christianisme pour ce sanctuaire et pour les trois sources auxquelles, ainsi que nous l’avons remarqué plus haut, saint Jean Chrysostome semble avoir fait allusion. Le coup d’ieil de .\1. de Rossi sur ces précieux débris n’a pas tardé à en faire sortir un nouvel incident archéologique
qui ne peut que favoriser la pieté des fidèles, tout en restituant une page nouvelle aux annales de Rome chrétienne. Les marbres mis au jour dans les fouilles ont appris que le saint pape Sergius 1" avait, en (iSij, restauré le monument des Trois-Fontaincs en l’honneur de saint Paul, et une construction plus ancienne, se rapportant au cinquième siècle, est venue montrer qu’au temps des Léon et des Gélase, on reconnaissait en ce lieu et en ces
Fig. 160. Siinl-Paul Trois-Fontaincs, à Rome.
fontaines un souvenir de l'àgë apostolique. Mais nous ne pouvons poursuivre cette digression; il nous faut reprendre le récit des hommages que notre dix-neuvième siècle a offerts à la grande martyre romaine.
Les importants événements de la voie Appienne coïncidaient avec un développement nouveau de la piété catholique envers Cécile, et il est juste de dire que notre âge aura fait beaucoup pour sa gloire. L’art, en nos jours, s’est plus d’une fois essayé au sujet de cette noble figure ; mais le sens chrétien est trop faible chez nous encore, pour que l’on eut droit d'attendre quelqu’une de ces manifestations qui font voir que les saints sont compris et appréciés
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comme dans les âges de foi. Cependant, apres le marbre de David (d'Angers) et le tableau de Paul Delaroche, si dépourvus l’un et l’autre de tout caractère chrétien, il nous a été donné de voir enfin le rôle et la dignité de Cécile exprimés noblement sur une grande œuvre de peinture religieuse. Nous voulons parler de la solennelle procession des saints et des saintes vers le Christ, que le pinceau de Flandrin a su disposer comme une frise animée, et avec une si noble harmonie, dans l’église de Saint-Vincent-de-Paul, à Paris. On a vu que le premier monument des arts qui nous soit resté en l’honneur de sainte Cécile, dans la basilique de Saint-Apollinaire de Ravenne, la fait figurer dans une procession de vierges; c’est aussi au milieu d’un groupe de vierges que Flandrin l’a peinte, dominant ses sœurs par l’élévation idéale de sa taille, et représentant l’harmonie des concerts célestes. Nous donnons dans ce volume, comme un ornement nécessaire, ce brillant épisode de la théorie sacrée qu’un si chrétien et si noble artiste a déroulée sur les murs d’une église moderne.
Depuis le renouvellement du culte de Cécile, la poésie s’est levée aussi pour célébrer ses grandeurs. L’estime publique et une sincère admiration ont accueilli l'œuvre dramatique si remarquable que M. le comte Anatole de Ségur lui a consacrée. Son poème tragique intitulé : Sainte Cécile, publié en 1868, est entre les mains de tout le monde. La beauté des vers et la conduite du dialogue y sentent la grande école, et cette œuvre fera honneur au siècle qui l’a produite. Nous eussions aimé que le poète, dans l'entretien de Cécile avec Valérien au soir des noces, eût évité de faire dire à l'héroïne qu’elle ne peut accepter les conditions conjugales, parce qu’elle est chrétienne; c’est sur les engagements spéciaux qui l'enchaînaient au Christ comme à son époux qu’elle devait insister. Le remplacement de quelques vers enlèverait la trace d’un moment d’oubli, durant lequel le poète a été entraîné par son sujet. Nous ne pouvions louer sans cette restriction une œuvre si parfaite d’ailleurs, mais dans laquelle il importe d’autant plus que la vraie doctrine du christianisme soit exprimée. Les heureux développements que depuis ont obtenus les annales céciliennes, fourniront peut-être au poète l’occasion d’enrichir encore son œuvre, et nous oserions presque l’y convier.
Quelques années auparavant, en 1 863, avait paru à Münster l’œuvre poé-
a*INTK CÉCILI. — 7*
tique de J. Weissbrodt, prêtre catholique, sous ce titre : Ceecilia, tragédie historique. Ce nouveau produit de l'enthousiasme qu'inspire le caractère de Cécile annonce une étude sérieuse du sujet, et découvre chez son auteur une riche source de poésie. En 1 870, l'Angleterre a vu paraître la quatrième édition du drame composé par le P. Albany James Christie, jésuite, inspiré par ce même mouvement qui attire aujourd’hui tant d’âmes vers Cécile et par le sublime rôle qu’elle remplit dans l’histoire. Cette union de la France, de l’Allemagne et de l’Angleterre, produisant chacune leur oeuvre poétique en quelques années, n'est-clle pas un des indices du renouvellement de cette grande mémoire, et n'annonce-t-elle pas que les nuages amoncelés par la fausse critique du dix-septième et du dix-huitième siècle n'ont pu tenir en présence de la lumière qui s’est faite?
Nous craindrions d’être incomplet sur les œuvres de ces dernières années en l’honneur de la hile des Metelli, si nous omettions de parler du noble et gracieux édifice que la France a vu s’élever naguère sur les bords de la Sarthe, à quelque distance de Solesmes, au diocèse du Mans. Un monastère et une église desservis par des filles de saint Benoît, et construits dans le caractère du treizième siècle, ont surgi au milieu des tempêtes de l’heure présente \ Déjà les armées prussiennes envahissaient la France, comme le fléau de Dieu, et la croix n’avait pas été montée encore au sommet de la flèche aérienne qui proclame si haut la mémoire de Cécile. Le 1 2 octobre 1871, M** Charles Fillion, évêque du Mans, a dédié solennellement ce nouveau sanctuaire, à l’ombre duquel les émules de Cécile, totalement séparées du monde, se vouent au service du souverain Seigneur dont elle fut lepouse. L’église du nouveau monastère dont les voûtes ne répètent jamais que l’antique et suave mélodie grégorienne, attire puissamment le cœur et les regards du pèlerin. On sent que Cécile a véritablement choisi ce lieu pour une de ses demeures.
Des inscriptions qui font corps avec l’édifice et lui donnent comme une voix éloquente, retracent ce que fut Cécile et reportent la pensée vers la basilique romaine qui fut son séjour et qui devint si vite son trophée.
* La construction de ce monument est due ou talent de M. Duvêtre, architecte à Angers, et demeurera comme le sceau de »e brillante carrière. Notre amitié tient à lui rendre ce témoigoage si mérité, de même que notre estime nous porte & ne pas passer sou» silence le nom de M. Alain, entrepreneur à Solesmes, quia servi Pauvre avec tant de dévouement.