‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 82 sur 113 · XIX* SIÈCLE · texte numérisé non relu

XIX* SIÈCLE

Vie posthume de Minte Cécité au dix-neuvième siècle. — Les catacombes sont discernées et reconquises par la science archéologique. — Le P. Marchi.— Le Commandeur, Jean-Baptiste de Rossi. — Découverte du tombeau de saint Cornélius cl du cimetière de Luclne. — Pie IX crée ta commission d'archéologie sacrée. — Découverte de la crypte des papes au cimetière de Calliste. — Découverte du cuHculum de sainte Cécile et de son tombeau. — 1^ saint sacrifice célébré en t85ûdans la crypte de sainte Cécile. — F.n tftôs, station annuelle établie pour le sa novembre au tombeau de sainte Cécile. — Calice offert à la grande martyre. — Découverte du tombeau de saint Januarius au cimetière de Prétextât. — Fécondité des travaux de M. de Rossi. — Sainte Cécile peinte par Flandrin dans l’église de Saint- Vincent-de-Paul à Paris. — Poème tragique de sainte Cécile, par M. le comte Anatole de Ségur. — Église et monastère de Sainte-Cécile à Solesmes. — Epilogue.

’ln des plus nobles attributs de la sainteté est de communiquer même ici-bas aux personnages dans lesquels elle a brillé une sorte d’immortalité qui défie par sa splendeur tout ce que la renommée a pu jamais faire en l’honneur des simples héros de l'humanité. Dès le milieu du deuxième siècle, nous avons vu s’ouvrir la vie de Cécile, et, après dixsept siècles, nous ne l’avons pas épuisée encore. De génération en génération, Cécile est admirée, elle est aimée; disons plus, elle est agissante, elle est influente par l’entraînement du caractère que Dieu lui avait donné; dans tous les siècles, ses venus en ont enfanté d’autres chez les hommes , en même temps que son pouvoir céleste s’est fait sentir pour les protéger.

Par une rare exception, la providence de Dieu a voulu que la vierge

romaine, au lieu de demeurer ensevelie dans le mystère de la tombe où la plupart des élus attendent la résurrection glorieuse, prolongeât, pour ainsi dire, sa vie jusqu’à nos temps, par la double apparition de sa dépouille mortelle, dont l’attitude retrace avec tant d’éloquence le repos tranquille de la martyre après ses glorieux combats. On aurait pensé que la série des manifestations du tombeau était enfin terminée, et que désormais il n’y aurait plus pour elle de nouveau triomphe dans les régions de la mort, jusqu'à l’heure où la trompette de l’ange la convoquera avec nous au grand réveil. Il en a été autrement.

Il ne s’agissait plus de présenter de nouveau Cécile à la vénération des chrétiens; nul ne songeait à troubler désormais le sommeil de la martyre, entourée des hommages de la piété dans sa basilique, et rappelée aux regards d’une façon si saisissante dans l’immortelle statue de Mademo, près de laquelle elle attend cette résurrection dont elle aimait à chercher le symbole dans la vie renouvelée du phénix; mais elle avait cependant encore un témoignage à rendre. Elle devait, en ce siècle de rationalisme, nous conduire sur les lieux mêmes où se livrèrent les grands combats de la foi chrétienne contre le paganisme tout-puissant, nous faire assister à la lutte glorieuse de l’Évangile avec les mœurs et la politique de l’Empire romain. Nous devions apprendre d'elle comment l’ancienne aristocratie romaine, mise en réserve depuis l’ascension des Césars, avait été prédestinée à de plus nobles conquêtes, apportant avec elle, dans l’acceptation quelle fit du christianisme, les lumières de la plus haute civilisation, avec cette simplicité et cette grandeur qui avaient été son cachet dans les jours où le monde entier recevait d’elle la loi. Retrouver les traces de cette vie première de la religion nouvelle que Pierre avait apportée de Jérusalem à Rome, et déposée d’abord à Césarée dans l’âme d’un Cornélius; constater cette stratégie toute de patience et de dévouement, dans laquelle on vit la faiblesse triompher de la violence et de toutes les séductions du rang et de la fortune, pour établir le règne du Crucifié de Judée; reconnaître en un mot Rome chrétienne primitive, vivre de sa vie, et apprécier le principe divin qui lui donna par la croix la victoire sur Rome païenne, tel est le résultat auquel nous a conduits en ces années la découverte du tombeau vide de Cécile. Tant que l’oubli des hommes et les ténèbres pressèrent de

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leur poids cetombeau, on ne put apprécier qu’imparfaitement et à travers de nombreuses méprises le siège continu et glorieux que la Rome nouvelle fit subir à l’ancienne, en la cernant sur toutes ses voies durant trois siècles. La découverte de l’hypogée où reposa Cécile devait, en renouvelant à la fois la chronologie et la topographie de Rome souterraine, nous restituer tout un passé que, sans un tel secours, nous n’eussions jamais connu que d’une manière vague et imparfaite.

L’abandon des catacombes durant tant de siècles, la perte ou l’oubli des Itinéraires qui auraient pu éclairer les pas des quelques hommes doctes et courageux qui depuis Bosio avaient eu encore la hardiesse de descendre dans ces sombres galeries, la négligence à classer les inscriptions et les peintures qu’on rencontrait, reculaient toujours plus le moment où le point de départ du christianisme dans Rome se révélerait. A peine savait-on que le centre de cette ville souterraine, qui d’abord avait été au champ Vatican, s’était ensuite transporté sur la voie Appicnne. Les recherches de détail accomplies en grand nombre n’avaient rien révélé sur l'ensemble, et, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le cimetière si célèbre de Calliste était lui-même devenu un problème, à ce point qu’un homme de la force de Bosio était réduit ù l’aller chercher jusque sur la voie Ardéatine. Avec une telle situation, à quoi n’étaient pas exposés les monuments et les pierres tumulaires dans des fouilles partielles accomplies sans aucun plan ? Et qui eût songé à recueillir les témoignages qu’ils ne demandaient qu’à rendre sur les premiers pas et les premières allures du christianisme dans Rome ? Mais Dieu avait résolu de rendre de nos jours à son Église cet imposant témoignage de l’unité qu’elle a conservée dès le commencement dans ses doctrines et dans sa constitution. Il fallait Téduire au silence par les faits cette école audacieuse pour qui l’histoire n’est qu’un thème d’inventions, et la critique un simple jeu, un assaut de l’imagination contre le bon sens. Les catacombes romaines mieux connues suffisaient à cela; mais il leur fallait un révélateur qui leur rendit la place qu’elles ont occupée dans l’établissement du christianisme à Rome.

Le premier de nos contemporains qui sortit de la routine à l’endroit de ces monuments incompris, fut le P. Marchi, jésuite du Collège romain. Sans apercevoir peut-être toute la portée de scs études, dont le résultat ne devait se révéler que successivement, il entreprit sur le sujet des catacombes

qu'il visitait et étudiait plus assidûment que nul n’avait fait depuis Boldetti et Marangoni , un grand ouvrage qu’il intitula : Les Monuments de l'art chrétien primitif. Le premier volume qui a pour titre : Architecture de la Rome souterraine chrétienne, est le seul qui ait été publié. Le P. Marchi y assigna les différences qui distinguent les arénaires des catacombes, et fit voir que celles-ci sont l’œuvre exclusive du travail chrétien, préludant ainsi aux savantes démonstrations dont M. Michel de Rossi a enrichi le grand ouvrage de son frère. Le cimetière de Sainte-Agnès sur la voie Nomentane avait été le centre principal et presque unique des études du P. Marchi. Dans son premier volume, il avait eu pour but de classer les divers monuments de l’architecture cémétérialc, se proposant de traiter plus tard la peinture et la sculpture. Les tempêtes politiques que Rome eut à subir en 1848 et 1849 interrompirent cette publication, dont les résultats remplis d’intérêt n’abordaient pas encore le champ de l’histoire. Le P. Marchi entrevit cependant le parti que l’on pourrait tirer d’une étude des catacombes, entreprise au point de vue des annales chrétiennes; mais il sentait qu’à son disciple de prédilection, qu’il avait deviné et formé dès l'enfance, M. le Commandeur de Rossi, était réservé l’honneur de faire entrer les catacombes de Rome dans le mouvement général de la science historique. Quant à lui, moins empressé d'étudier jusqu'aux ruines informes, il avait cherché surtout des types pour son travail descriptif. II vit avec plaisir son disciple entrer dans une voie nouvelle et chercher dans les anciens monuments topographiques que lui-même avait su apprécier, mais qui ne l’auraient pas conduit à son but, la*chronologie de Rome souterraine. Le savant vieillard vécut assez encore pour jouir des premiers résultats de cette marche nouvelle.

Un instinct irrésistible entraînait M. de Rossi vers la voie Appicnne, à laquelle on peut bien appliquer, au point de vue de l'histoire chrétienne de Rome, le titre de regina viarum, que lui donnaient les anciens Romains, au point de vue stratégique. Un fragment d'inscription funéraire qu’il découvrit dans la vigne Amendola en 1849, et sur lequel on lisait encore ces lettres : nelivs martyr, lui suggéra la pensée que ce marbre pouvait avoir appartenu à l’inscription tumulaire du pape saint Cornélius, et que la crypte dont il était sorti ne devait pas être éloignée. Le retour de Pie IX dans la ville sainte amena la reprise des travaux sur Rome souterraine, et le

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sol de cette même vigne Amcndola ne tarda pas à révéler au puissant investigateur le cimetière même de Lucinc. Les voies étaient obstruées de terre et ne permettaient pas un facile parcours; cependant un tombeau important frappa bientôt les regards. Le lieu où il était établi comme objet principal était orné de peintures du huitième au neuvième siècle, qui retraçaient plusieurs saints évêques, entre autres le pape saint Cornélius, ayant près de lui son ami saint Cyprien. Il s’agissait de retrouver le commencement de l’inscription qui avait guidé des recherches si heureuses ; on finit par le découvrir en t852, près du tombeau lui-même, confondu avec d'autres fragments de marbre. Les premières lettres du nom étaient restituées, avec la qualité d’évêque, et l’inscription rejointe s’encadrait parfaitement avec le tombeau. Le lecteur peut se rendre compte de la fracture de ce précieux marbre, en jetant les yeux sur le dessin que nous ayons donné ci-dessus de l’inscription elle-même (fig. iqô). A l’aide des Itinéraires, il était possible dès lors de s’orienter d’une certaine manière dans les cryptes de la voie Appienne ; on était même en droit de conclure déjà qu’il n’était pas nécessaire de descendre jusqu’à Saint-Sébastien pour rencontrer le cimetière de Callistc, qui devait être moins avant sur la voie et contigu à celui de Lucinc. Le colombaire des affranchis de la gens Cæcilia, qu’on avait découvert dans cette même vigne au commencement du siècle, devait aussi contribuer à éclairer la marche.

Les déblayements opérés autour du tombeau de saint Cornélius et dans les voies adjacentes finirent par restituer une area assez considérable et divisée en plusieurs étages, où désormais les inscriptions qui sont la lumière de ces souterrains allaient être étudiées sur place, et non plus entraînées au loin, comme il était si tristement arrivé par le passé. Quelques chambres ornées de peintures d’un style antérieur à celles de la voie Nomentane apparaissaient avec le caractère du premier siècle. Il restait sans doute bien des problèmes à résoudre ; mais cette prise de possession du côté droit de la voie Appienne n’en assurait pas moins, pour un temps plus ou moins prochain, la reconnaissance du point central de Rome souterraine.

Pie IX fut ému lui-même de l’importance d’une si rare découverte, et, dès 1 85 1 , il créa la Commission d’archéologie sacrée, sous la présidence du cardinal-vicaire, et aida avec générosité au développement des rocher-

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ches qui devaient amener tant d’heureux résultats. Mais la marche devait être lente à travers ces voies et ces cubicula obstrués jusqu’à la hauteur de la voûte, et dans lesquels, pour tout autre que M. de Rossi, rien n'était que ténèbres et incertitude. Il était constant que l’on était en possession du tombeau de saint Cornélius et du cimetière de Lucine; mais qui pouvait dire où conduiraient les lentes excavations que l’on dirigeait vers le midi ?

En i852, nous arpentions la vigne Amendola avec M. de Rossi, qui dès lors nous honorait de son amitié, et telle était la puissance de scs conjectures basées sur les anciens monuments topographiques, qu'il nous indiquait sur le sol la distance à laquelle on ne pouvait manquer de rencontrer le tombeau de sainte Cécile et la sépulture des papes du troisième siècle. Nous avions publié en 1849 l’Histoire de la grande martyre, et, trompé comme tant d’autres par l’inscription de Guillaume de Bois-Raticr, nous avions placé son tombeau dans les galeries souterraines qui avoisinent Saint-Sébastien, et hors desquelles nous ne songions pas à chercher le cimetière de Calliste. L’étude des Itinéraires et des autres monuments topographiques à laquelle nous avait initié M. de Rossi ne suffit pas à redresser nos idées, et nous rentrâmes en France non convaincu encore. La deuxième édition de notre livre parut en 1 853 , contenant les mêmes erreurs que la précédente. Nous y tenions compte cependant de la découverte du tombeau de saint Cornélius, mais sans avoir rien osé conclure sur la proximité relative où il devait être à l'égard de celui de sainte Cécile.

Cependant le labeur des excavateurs vers le midi avançait toujours, et, en 1854, les fouilles donnèrent accès dans une salle dont le luccmairc fut débouché, et dans laquelle il était impossible de ne pas reconnaître la crypte papale primitivement ouverte par les Cæcilii chrétiens, donnée par eux à Zéphyrin, et disposée par Calliste pour sa nouvelle et honorable destination. Tout y était dans un état déplorable de ruine; mais il fallait bien reconnaître un monument de la plus haute importance dans cette salle jonchée de débris, où l’on trouvait encore les tronçons de colonnes en marbres précieux, où la place de l'autel était encore visible par quatre entailles dans son soubassement, où enfin les inscriptions fracturées des papes Urbain, Anteros, Lucius, Fabien et Eutychien se trouvaient réunies. Le petit poème sur marbre que saint Damase avait fait placer dans cette salle, et que les pèlerins

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