CUITS
Un des faits les plus remarquables dans la vie des Saints, c'est que tous, clercs ou laïcs, pontifes ou vierges, martyrs ou confesseurs, quelles que soient les diverses conditions d'âge, de sexe, de valeur intellectuelle, de santé corporelle, d'éclat ou d'humble obscurité, dans lesquelles ils apparaissent à la même époque, ont des qualités admirablement appropriées, quoique fort différentes, au milieu dans lequel la divine Providence les a placés.
Voyez l'ardeur des martyrs dans le Cotisée, voyez le zèle apostolique des missionnaires du moyen âge ou des époques postérieures : le courage égale le courage, la piété égale la piété; ils servent le même Maître, ils combattent le même ennemi; ils emploient les mêmes armes, ces armes qu'a décrites saint Paul, et cependant quelle diversité sépare saint Ignace d'Antioche de saint Boniface de
Mayence, et Tapôlre lyonnais saint Pothin de l'apôtre des Indes, saint François-Xavier.
Cette admirable disposition aux besoins de leur siècle ne fait pas que les Saints aient les défauts ou les vices du temps; même loin de là, car ils brilleront surtout par l'éclat des vertus opposées à ces vices ; la pénitence des ermites germe de la débauche romaine; la barbarie et les invasions sauvages du ix e siècle enfantent saint Bernard de Meuthon; le relâchement des mœurs au xiu e siècle inspire l'austère pauvreté du patriarche d'Assise, comme la corruption due à l'or d'Amérique enflammera de l'amour de la pénitence saint Pierre d'Alcantara et sainte Thérèse.
Ne voyez-vous pas plus près de nous saint Vincent de Paul surgir du milieu des ravages des farouches soldats qui, un demi siècle durant, dévastent l'Europe et « frappent les peuples pour le jeu des monarques » suivant l'énergique expression de Gilbert Cousin. Et, au milieu du deuil des âmes pieuses et des douleurs causées par l'athéisme triomphant, ne voyez-vous pas l'humble curé de campagne que l'Église élevait naguère sur les autels sous le doux visage du bienheureux curé d'Ars?
Mais cette pensée sera plus saisissante encore si Ton étudie la vie des fondateurs et des réformateurs d'ordres. C'est dans le livre divin de l'Évangile que tous vont chercher l'inspiration première ;
tous procèdent d'ailleurs Fun de l'autre. C'est auprès du Père saint Benoît, dans le site sauvage de Subiaco, que le Séraphin d'Assise ira chercher sa voie ; saint Augustin inspire saint Dominique ; auprès de celui-ci saint Ignace de Loyola va chercher la direction céleste. Et si vous prenez l'innombrable famille augustinienne, quelle diversité dans les applications de la même règle. Mais notez bien que ce n'est point là confusion.
Chacun de ces ordres reste fondé pour un but spécialement urgent de son temps, destiné à défendre l'Église contre un mal particulièrement violent alors, tout comme il garde le costume du temps de son fondateur.
Saint Antoine, que nous regardons comme le patriarche de la vie érémitique, poursuit comme saint Benoît la recherche de la perfection ; mais le premier, comme plus tard saint Bruno, ne s'adresse qu'à quelques âmes d'élites; le second appelle à lui de très nombreux chrétiens qui désirent trouver la liberté du travail et le calme d'une vie honnête hors du milieu corrompu de la société romaine.
Saint Bruno et saint Norbert viennent plus tard créer deux ordres qui offrent la même diversité dans leur genre, l'un pour établir la vie parfaite hors du monde, l'autre pour assurer le service des âmes.
Saint François et saint Dominique vivent dans le