U SAINTE COLETTE
même temps ; il se sont donné un fraternel baiser qui unit à jamais les fils de ces deux patriarches ; et cependant ils ne se ressemblent pas. Le premier veut donner un modèle de renoncement et des apôtres au clergé séculier et aux laïcs au milieu du relâchement général d'où allait renaître une sorte de paganisme. Le second fonde son ordre sous un autre ciel, devant l'assaut des Albigeois, comme un général assiégé prend les ultimes mesures de salut; aussi le constitue-t-il surtout pour Faction doctrinale. Saint Ignace de Loyola et saint Gaétan de Thienne répondent aux menaces de la réforme en donnant à l'Église leurs fils, l'un pour l'instruction de ceux qui seuls alors pouvaient apprendre, l'autre pour la sanctification du clergé séculier.
Au début du xvm e siècle, les esprits se sont aiguisés du désir de connaître ; le temps approche où les masses voudront prendre part au mouvement intellectuel ou gouvernemental; alors, pour les instruire la France enfantera les fils de saint Jean-Baptiste de la Salle, et, pour leur éducation doctrinale, l'Italie donnera à l'Église les Rédemptionistes et lesPassionistes.
Voulez-vous un exemple plus frappant : corn* parez entre elles toutes les congrégations issues des deux familles augustiniennes, les chanoines réguliers, et les ermites, dont les Assomptionistes sont la forme la plus récente, et vous trouverez la
même règle admirablement adaptée et par des variations infinies, le texte restant toujours le même, aux besoins du temps de la fondation.
L'Histoire cependant est un perpétuel renouveau; vous verrez alors reparaître dans leur ferveur primitive les ordres que le temps a nécessairement assombris en laissant obscurcir les rayons de leur première splendeur. Aujourd'hui même, devant le flot montant du matérialisme et de l'incrédulité, comme autempsde saint Augustin, le besoin d'avoir un clergé paroissial fort et savant apparaît au premier plan. Aussi, voilà que germant dans les persécutions, comme le sapin à l'ombre duquel elle nait pousse entre les roches nues, revit dans nos montagnes du Jura pour s'étendre de là au Canada et sur la Côte d'Azur, l'antique observance des chanoines réguliers dans tout l'éclat d'un soleil levant.
Cette loi n'est point différente si, cessant d'envisager l'ensemble des familles religieuses, nous bornons notre vue à l'étude d'une seule d'entre elles. L'histoire de l'ordre Séraphique en est un admirable exemple. A peine fondé, il brille d'un éclat incomparable, et jette à la face du paganisme renaissant, comme un « Mane, Thécel, Phares », les noms de François d'Assise, Antoine de Padoue, Bonaventure. Puis bientôt son soleil s'obscurcit, en même temps que la stricte observance faiblit ; mais la moisson de saints est encore magnifique, et de
cet arbre souffrant vont sortir des familles nouvelles, inspirées de Dieu pour s'opposer aux maux qui vont surgir.
Au xv e siècle l'état de la France est vraiment calamiteux ; le désordre des guerres civiles, de la lutte étrangère, du schisme religieux a mis le Royaume des Lys dans une désolation dont l'histoire contemporaine peut nous donner à peine l'idée. La Renaissance franchissait les Alpes, avec son cortège d'amour du bien-être, de débauche, de paganisme et d'irréligion ; la mort spirituelle apparaît partout. Ce ne sont plus ces poèmes de pierre, destinés à élever l'âme vers le Très-Haut ; bientôt vont venir les temples païens et les salons élégants qui remplaceront les cathédrales gothiques; aux fortes et pieuses compositions liturgiques succéderont la musique mondaine, ou des poèmes dans lesquels la Vierge et les saints pour oser paraître devront se masquer en dieux de l'Olympe 1 . Chansons de Gestes, honnêtes lais d'amour, disparaissez, voici la débauche et la lascivité qui vont vous reléguer dans la bibliothèque bleue pour l'usage des rustres ignorants. Mystères, c'en est fait de vos harmonieuses périodes et de vos saints exemples ; soties, dont le rire sain et honnête distrayait l'âme, voici venir sur vos tréteaux le théâtre démoralisateur !
i. Voyez le foit et saisissant tableau qu'en a tracé le P. Baunier dans son Histoire du bréviaire romain.
Mœurs patriarcales du moyen âge, vous allez disparaître, arrachées lambeau par lambeau par la licence et le libertinage !
Et cette puissante auxiliaire de l'âme pieuse qu'est la sainte liturgie, violée par des goûts soidisant artistiques, déchirée par une musique d'opéra, évoluant dans des temples qui ne lui seront plus appropriés, insultée dans sa langue, par des lettrés aussi gonflés d'eux-mêmes qu'incomplets dans leur savoir, qui admirent Cicéron et Pline sans connaître Jérôme et Bernard, sera bientôt elle aussi bannie de ce monde léger et frivole.
Précurseur de cette désolation, tel jadis le Séraphin d'Assise avait surgi de l'Ombrie pour être le soutien de l'Église universelle, et surtout de celle d'Italie, telle apparut, sauvegarde de l'Église en France et surtout dans les immenses États flamands et bourguignons la « Petite Ancelle du Seigneur », Colette de Corbie.
Ce n'est point certes une figure banale, que celle de cette jeune fille qui, sur l'appel de Dieu, sort de sa vie de recluse pour réformer les trois ordres franciscains, jouit d'une renommée et d'une influence considérables dans les États du duc de Bourgogne, appuie sa parole par d'éclatants miracles, et laisse des filles qui, après cinq siècles, conservent leur ferveur et leur rigidité première.
Bien des hagiographes ont été tentés par cette
o SAINTE COLETTE.
suave image de la fille de prédilection du Pauvre d'Assise ; cependant il reste encore dans sa vie des obscurités et des erreurs trop accréditées. D'ailleurs la place de Colette n'était-elle point de droit marquée dans une collection destinée à montrer l'admirable action des saints sur la société de leur temps ? On m'a grandement honoré en me confiant cette tâche ardue de faire après tant de devanciers une œuvre originale. Je l'ai entreprise avec mon cœur de Tertiaire et de Comtois. J'ai revu les manuscrits déjà étudiés; j'en ai trouvé quelques autres ; je me suis efforcé de pénétrer des aperçus qui auraient échappé aux hagiographes précédents ou de rectifier leurs erreurs. Daigne la Mère sainte Colette me disposer les cœurs et les esprits et procurer à mes efforts le résultat désiré de faire connaître et aimer davantage la vierge de Corbie et la famille Séraphique.
Je ne terminerai pas cette introduction sans remercier les Révérendes Mères ClaristesdePoligny de l'obligeance avec laquelle elles m'ont communiqué leurs précieuses archives, et sans protester, conformément aux décisions pontificales, que je n'ai en rien dans les pages qui vont suivre l'intention de devancer ou de modifier le jugement de la Sainte Église Romaine dont j'entends toujours rester le fils respectueux et soumis.