CHAPITRE IX
Douze heures après sa mort, le corps de la sainte abbesse devint blanc comme un lys ; ses membres restèrent toujours souples et la maison était embaumée d'un indicible parfum. On voulut garder précieusement sa robe ; on en prit une autre pour l'ensevelir, et cette autre se trouva précisément celle qu'on lui avait présentée le jour de la Toussaint ; l'abbesse ayant pris par hasard ce vêtement, sœur Elisabeth de Bavière rappela sa prophétie.
Une foule immense désirant vénérer les restes de celle que l'on proclamait déjà bien haut une sainte, le corps fut exposé dans la chapelle sur une estrade ; l'assistance devint si considérable qu'il fallut organiser un service d'ordre et percer une porte supplémentaire.
Trois messes furent chantées chaque jour, durant ces trois jours, une votive du Saint-Esprit, une votive de la Sainte Vierge, et une des morts. Le troisième jour, on l'ensevelit dans le cimetière commun
des Sœurs, sans suaire, ni cercueil, comme elle l'avait ordonné. Or, il convient de remarquer que le terrain, très humide , décomposait rapidement les cadavres qui y étaient inhumés.
A l'heure où la sainte était morte, plusieurs de ses monastères, et notamment celui d'Orbe, avaient entendu une délicieuse musique, ce une délicieuse mélodie, non jamais oye pareille, entre lesquelles une voix angélique fut oye », disant en langue latine « que la vénérable religieuse Sœur Colette s'estoit allée à Dieu ». Sœur Périne et Pierre de Vaux rapportent ce prodige, comme aussi l'apparition de la Sainte Mère, environnée d'une éblouissante lumière, aune sœur tourière du monastère de Castres et à plusieurs autres.
La réforme s'étendit rapidement après la mort de la sainte. A la fin du xv e siècle, elle avait des monastères à travers toute la France, en Flandre, en Brabant, en Savoye, en Espagne, en Portugal, en Roussillon.
Les Coletins se répandaient durant ce même temps en Auvergne, en Savoye, à Paris, en Flandre, «n Ecosse. A cette époque, ils étaient plus de trentecinq mille.
Le pouvoir miraculeux de sainte Colette n'avait point cessé à sa mort ; quelques années après, on comptait vingt-six miracles signalés, attestés par des procès- verbaux authentiques.
On s'explique dès lors facilement la vénération qui entourait son lieu de sépulture, marqué d'abord par un petit abri, puis par un oratoire.
La peste qui désola Gand en 1469 amena un développement plus grand encore de cette salutaire dévotion et la reconnaissance fit ouvrir, dès Tannée suivante, par l'évêque de Tournay, une information canonique sur la vertu et les miracles de la servante de Dieu.
C'est au cours de cette information que furent recueillis les précieux témoignages de Philippe Courault, et des vieillards de Corbie, dont nous avons déjà fait mention.
Les Coletins n'avaient pas même attendu aussi longtemps pour commencer leur information. Dès i453, les PP. Christian Baudouin et Anselme Le Roy faisaient une information régulière dans tous les lieux où avait résidé la vierge Colette.
Le 27 mai i453, ils enquêtaient à Besançon, avec la permission de l'Ordinaire, Charles de Neufchàtel, archevêque de Besançon, prince du Saint-Empire, représenté par son vicaire général, l'archidiacre Mathelie.
Dès 1472, la cause était en état d'être portée en cour de Rome. Suivant l'usage qui confie aux princes temporels l'appui de telles démarches, elle fut sollicitée par Charles le Téméraire, qui continuait en cela les traditions de bienveillance que son
grand-père et son père, les ducs Jean et Philippe, avaient manifestées à la famille coletine.
La cause arrivait à la Curie en même temps que celle de saint Bonaventure; cette circonstance la retarda, quoique Sixte IV Tait aussitôt fait inscrire au registre consistorial .
Dans le but de hâter la poursuite, on continuait de relever les miracles de la sainte abbesse, et les PP. Jean Escorie et Adrian partaient pour Rome le 6 décembre i4{)5.
Trois ans avant, on avait relevé le corps de la Petite Àncelle ; nous étudierons plus tard l'histoire de ses reliques.
A ce moment on adressait à Rome deux nouvelles suppliques princières : celle de Farchiduc Maximilien d'Autriche, roi des Romains, gendre de Charles le Téméraire et tuteur de Bourgogne, et celle du duc et de la duchesse de Lorraine. On y joignit une demande du roi de France Charles VIII intéressé a la cause par sa cousine, Louise de Savoye, qui venait d'entrer dans le couvent d'Orbe, et qu'on vénère maintenant comme bienheureuse. Les évêques d'Amiens, de Cambrai et de Genève, la duchesse douairière de Bourgogne, l'abbé de Corbie, les bourgeois de Gand et d'Hesdin ajoutèrent leurs postulations.
Les PP. Jean et Adrian présentèrent leur requête au Consistoire, qui leur parut favorable, mais la
guerre ayant éclaté dans toute l'Italie par suite du soulèvement des Napolitains contre les Français, la poursuite de la cause fut ajournée par le Pape,
En i5o8, le P. Rollet renouvelle les démarches avec une postulation de l'archiduchesse Marguerite d'Autriche, douairière de Savoye et usufruitière de Bourgogne, et une pétition des bourgeois de Gand.
Cinq ans après, l'archiduc Maximilien, devenu Empereur, reprend la sollicitation et fait plaider la cause par son ambassadeur, Albert Pighius, comte de Carpi.
Le roy d'Angleterre, Henry VIII, encore uni à la Sainte Église, joignait à ces démarches une longue lettre latine. Les guerres incessantes, les désordres de la prétendue réforme, les soucis du concile de Trente empêchèrent Jules II et ses successeurs de donner à ces postulations la suite qu'elles comportaient.
A peine le calme semblait-il un peu rendu à l'Église que les frères mineurs de l'Observance, qui depuis i5iy avaient absorbé les Coletins, reprenaient la cause et que le P. Geric la présentait avec instances au saint pape Pie V ; un retard dans l'envoi des pièces empêcha la cause d'aboutir du vivant de ce pape qui lui avait témoigné un vif intérêt.
Entre temps, en i536, avait eu lieu une seconde reconnaissance des reliques de sainte Colette, et
l'évêque de Tournay 1 avait permis leur exposition sur un autel. Cette sorte de béatification anticipée était encore usitée a cette époque, avant les décrets du pape Benoît XIV.
Mais il fallut toutefois encore soixante-huit ans avant qu'il fût permis d'honorer la bienheureuse Colette d'un culte liturgique. Ce ne fut en effet que le 27 novembre 1604 que Clément VIII autorisa les Coletines de Gand à célébrer l'office de leur glorieuse Mère, au jour anniversaire de sa mort. En 1610, Paul V étend cette permission a tous les franciscains de Belgique et, un peu plus tard, te nonce de Grégoire XV en Flandre et comté de Bourgogne l'accorde aux Coletines de Besançon et à celles de Poligny, par actes des 5 juillet et 17 septembre
Le pieux et vaillant archevêque de Besançon, Ferdinand de Rye, s'empressa de remercier Grégoire XV; il profita de cette circonstance pour solliciter à son tour la canonisation de la bienheureuse Colette.
La cause semblait alors en très bonne voie. Le 1 3 juin 1625, la reine Henriette d'Angleterre avait promis son appui aux claristes d'Amiens, et le 23 du même mois, sa mère, Marie de Médicis, avait promis d'en parler au cardinal légat Barberini,
i.Le siège épiscopal de Gand n'avait pas encore été créé.
neveu du pape Urbain VIII. Et elle avait quitté les claristes en disant que la canonisation « était chose faite » et en emportant une parcelle d'os de la sainte dans un reliquaire d'ébène.
En 1628, les claristes d'Amiens obtiennent aussi la . faveur de célébrer l'office de Sainte Colette comme aussi la chapelle du reclusage de la bienheureuse, à Corbie ; les instances de la reine Marie de Médicis et de sa fille Henriette d'Angleterre font accorder dès 1629 cette permission à toutes les claristes de France, puis, en i635, à tout Tordre de Saint-François.
Le succès de la Vie de la bienheureuse Colette publiée en 1625 par le P. Sylvère, capucin d'Abbeville, aurait accéléré la cause, mais les guerres entre la France et la Franche-Comté, qui durèrent, sauf de courts intervalles, de i635 à 1674? empêchèrent encore la réussite de ces démarches.
Les miracles cependant continuaient si nombreux que Ferdinand de Rye, archevêque de Besançon, ordonnait une information canonique sur ces nouveaux faits surnaturels, le 29 juillet 1629.
Citons en 1623 la guérison de Sœur Agnès de Sainte Colette, sœur de l'évêque d'Aire, guérie de possession. Cette guérison est attestée par le certificat de deux médecins. Le frère de la miraculée, M. Bouthilier, secrétaire de la reine Marie de Médicis, s'empresse dès lors pour la canonisation et
réunit des suppliques que le P. Paschal et le P. Sylvestre porteront à Rome lors du chapitre général; citons encore parmi ces nombreuses guérisons : Sœur Anne Bidelot, clariste de Poligny, mordue au bras par un rat, malade depuis huit mois, subitement guérie, alors que la gangrène commençait à se manifester ; Sœur Claire Vandelin, paralysée depuis six ans et aussi souffrant de très graves maux de tête, qui depuis dix-huit mois l'avaient obligée a accepter tous les adoucissements compatibles avec la règle ; Sœur Claude Merle, guérie d'une inflammation au genou droit, qui l'obligeait à marcher « avec les potences » ; Nicole Rousseau, de Poligny, dont les maux de tête qui la tourmentaient depuis un an cessèrent soudain ; la veuve Étiennette Sourdet, de Poligny, dont la fille fut guérie à l'âge de 6 ans d'une maladie d'estomac qui rendait son alimentation impossible; Claude Miery, guéri d'une « fluxion sur les deux genoux » qui le faisait marcher « aux potences » ; le petit Pierre Larquand, fils d'un procureur au parlement de Dole, guéri à l'âge de 4 ans d'une fièvre quarte ; la veuve du procureur général Ma thon, guérie d'une maladie de langueur; Monique Philiberte Doroz, femme d'Ànathoile Thoullier, etc.
L'impératrice, l'empereur lui-même, le cardinal Cassini, le procureur général des Récollets, intéressés à la cause par les claristes de Besançon et les
capucins de Franche-Comté, et l'Université de Besançon, de son côté, supplièrent Clément XI de reprendre l'étude de cette poursuite. On avait un allié dans la place, Pierre-Claude du Tronchet, de Mièges, qui était camérier du pape, et dont le frère, lui aussi religieux franciscain, est devenu le vénérable Père Jean-Baptiste de Bourgogne. Mais le pape mourut sans avoir pris de décision. Et ce n'est qu'en 1^38 que le P. Gravois, récollet, ayant lait de nouvelles instances, Clément XII ordonna de reprendre la poursuite dans l'état où elle se trouvait.
En 1740, le a3 janvier, fut promulgué le décret de la S. C. des Rites, reconnaissant le culte immémorial qui avait honoré la bienheureuse Colette. Benoît XIV, en 1744» se fit envoyer tous les livres et manuscrits relatifs à la bienheureuse. Ce fut sans doute alors que se perdit l'inestimable manuscrit du P. Henry de la Baume.
La cause avançait, quoique lentement, et en 1747 la S. C. des Rites ordonna la reconnaissance canonique des reliques de la bienheureuse.
Le P. Anselme ayant remplacé le P. Gravois comme postulateur, la cause fut négligée quelque temps. Cependant, grâce à l'appui du cardinal de Bernis, ambassadeur de France à Rome, et du cardinal de Choiseul-Beaupré, archevêque de Besancon, le décret de l'héroïcité des vertus fut enfin
promulgué par un pape de la famille Séraphique, Clément XIV, le 24 août 1771.
Il restait alors à prouver que la bienheureuse avait opéré des miracles depuis sa mort. La S. C. de Rites en exigeant la preuve de quatre, on proposa :
La guérison de Sœur Marie -Colette de la Cœure, ayant subitement recouvré, après en avoir longtemps été privée, Tu sage de la parole ;
Celle de Sœur Rosecrœs, paralysée à la suite d'une fracture de la rotule gauche ;
Celle de Sœur Marie-Thérèse, du Tiers-Ordre régulier, subitement guérie d'une tumeur de l'épigastre gauche;
Celle enfin de Frère Romain de la Motte, Frère lai récollet, subitement guéri, avec entier recouvrement de ses forces, d'une phthisie du poumon gauche.
Ces miracles ayant été sévèrement examinés selon l'usage, la S. C. des Rites en admit trois et en rejeta un, sans doute le premier, dont la constatation médicale semble plus difficile que les trois derniers; la S. C. a pour toujours l'habitude d'exiger des miracles qu'elle accepte la condition d'être absolument indéniables et constatables par les yeux et sans le secours de considérations intellectuelles.
Le 12 août 1781, Pie VI proclamait l'authenticité des trois miracles, et, afin de hâter la conclu-
sion du procès, le 21 avril 1790, il dispensait de la production d'un quatrième miracle, à raison des nombreux miracles que, d'après des témoignages très respectables, la sainte avait accomplis durant sa vie et depuis sa glorieuse mort.
Le i5 août 1790, enfin, Pie VI proclamait le décret que Ton nomme « de tuto », c'est-à-dire affirmant que l'on peut procéder sûrement à la canonisation.
Mais l'orage grondait, le saint pape, arraché de son palais, devenait, suivant la prophétie de saint Malachie, « l'apostolus peregrinans », et mourait captif du gouvernement français à Valence.
Et au moment où le Directoire se vantait d'enterrer le dernier des papes, le nom de Pie VII sortait du conclave tenu à Venise, et ce glorieux fils de saint Benoît profitait d'un des courts moments de paix de son long règne pour procéder, le 24 mai 1 807, à la canonisation solennelle de sainte Colette, en même temps que des saints François Caracciolo, Benoît de Philadelphe, Angèle de Merici et d'une autre fille de sainte Claire, sainte Hyacinthe de Mariscottis.
Mais, comme si le diable poursuivait encore de sa rage la Petite Ancelle, il s'élevait de nouveaux obstacles : le gouvernement français, en vertu de cet acte unilatéral et oppressif qu'il avait joint au Concordat sous le nom d'articles organiques,
empêchait la publication des bulles en France ; et comme la France avait alors envahi la moitié de F Europe, aucun des pays sanctifiés par la présence de la nouvelle sainte, ne put avoir la joie d'entendre la proclamation de sa gloire. Mais la dévotion ne s'occupa pas des mesquineries gouvernementales, et à Poligny, surtout, où nous verrons que les révolutions ont conduit le corps de sainte Colette, de 'grandes fêtes furent l'écho pieux et magnifique de la proclamation dans la basilique de Saint-Pierre par la voix du vicaire du Christ de cette phrase qui, dans sa simplicité, émeut les cœurs les plus rebelles, et qu'il avaient aussitôt saluée le son de toutes les cloches de Rome, du canon du château Saint- Ange, et les accents du Te Deum :
« En conséquence, à l'honneur de la sainte et invisible Trinité, pour l'exaltation de la foi catholique et l'accroissement de la religion chrétienne, par l'autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des saints apôtres Pierre et Paul, après mûre délibération, ayant maintes fois imploré le secours de Dieu, et de l'avis de nos vénérables frères les cardinaux de la Sainte Église Romaine, les patriarches, archevêques et évêques réunis à Rome, nous déclarons et définissons que la bienheureuse Colette est sainte, et l'inscrivons au catalogue des saints, ordonnant que l'Église Universelle rappelle pour sa pieuse dévotion sa mémoire chaque année le jour de sa
mort, savoir le 6 du mois de mars. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. »
Il reste cependant encore un fleuron a ajouter aux hommages rendus a sainte Colette. C'est son inscription au missel et au bréviaire romains.
Beaucoup de saints, en effet, ne sont honorés d'un office et d'une messe que dans les pays où ils ont vécu ou dans leur famille religieuse; dans l'office romain, on fait seulement mention d'eux dans la lecture du martyrologe qui se fait à Prime ; c'est le cas de sainte Colette.
D'autres, les plus illustres, ont leur messe et leur office dans le missel et le bréviaire romains. Deux des quatre saints canonisés avec sainte Colette, saint François Caracciolo, fondateur des clercs réguliers mineurs, et sainte Angèle de Merici, fondatrice des ursulines cloîtrées, ont déjà reçu cet accroissement de culte. Plaise à Dieu que la S. C. des Rites daigne bientôt admettre au même titre de fondatrice d'une grande famille religieuse la « Petite Ancelle de Notre-Seigneur » et que tout l'univers puisse s'unir le 6 mars aux diocèses de Besançon, d'Amiens, de Gand, de Saint-Claude et à la famille franciscaine pour saluer la vierge de Corbie de cette oraison :
a Seigneur Jésus, qui avez décoré votre épouse, la bienheureuse Colette, d'innombrables grâces, accordez-nous, nous vous en supplions, que dans
le même esprit où elle a ramené la règle séraphi* que à sa pureté première, nous méritions de réformer notre cœur. »
La première translation du corps de la Petite Àncelle eut lieu quatre-vingt-neuf ans après sa mort, le 20 mai i53ô. L'évêque de Sarepta, suffragant de l'évêque de Tournay, célébra une messe pontificale, puis il procéda à l'élévation des ossements, en faisant observer que la canonisation est un privilège réservé au Siège Apostolique, mais qu'il agissait sans prétendre y préjudicier et seulement pour rappeler les mémoires et les exemples de « cette pieuse vierge ».
On avait préparé un coffre de bois peint en gris et garni de lames de fer, long de 3 pieds et un demi-pouce, large de un pied et un demi-pouce ; dans l'intérieur peint en bleu était un autre coffre de chêne. Après avoir fait procéder à une reconnaissance médicale, l'évêque plaçâtes os de la bienheureuse Colette dans le coffre et le fit élever au-dessus de l'autel dans la muraille. On ferma la niche où fut placé le coffre par une plaque de tuf bleu sur laquelle on grava cette épitaphe :