Wegele, Die heilige Elisabeth von Thiiringen, p
2. Raumer, Geschichtc der Hohenstaitfen und ihrer Zcit, vol. IV, p. 101.
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i-ftllp unp viv«> résjsfaiioc h ceux qui cherchaient à la circonvenir.
La vie à la Wartbourg lui était devenue fort pénible; sa liberté, celle de faire le bien, c'était, du reste, la seule qu'elle ambitionnât, lui était enlevée, car ses revenus mômes avaient été réduits au strict nécessaire et Elisabeth devait être fort embarrassée pour observer fidèlement la prescription de niagister Conrad au sujet des mets dont l'origine ne lui était pas connue. Elle se voyait raillée, bafouée, traitée de folle, non seulement par sa famille, mais par cette foule de courtisans qui quelques jours auparavant osaient h peine lever Icurà regards jusqu'à leur souveraine.
Seule sur la terre étrangère, accablée par une cruelle douleur, au milieu d'une cour hostile, où, pendant les premiers moments de son veuvage, on ne voit aucun ami lui tendre une main secourable ni lui dire une parole réconfortante, la jeune veuve devait offrir à des adversaires puissants et avides une proie facile. On la savait trop douce pour lutter contre ceux qui la faisaient souffrir, trop chrétienne pour se plaindre d'eux, et l'on crut que par humilité, par amour de la paix, elle acquiescerait à tout ce qu'on exigerait d'elle, et ne résisterait pas aux tentatives de ceux qui voulaient la dépouiller et vraisemblablement l'amener à renoncer elle-même à ses droits et à ceux de ses enfants. Mais on avait compté sans l'amour mater-
nel qui donne aux plus faibles une force invincible ; Elisabeth, pour sauvegarder les droits de son fils et le bien de ses filles, prit une grave décision.
Que se passa-t-il alors? Ce point d'histoire a donné lieu à des interprétations différentes, tandis que certains historiens disent qu'Elisabeth fut chassée du château par ses beaux-frères et font un dramatique récit de cet événement, d'autres écrivains déclarent que la duchesse quitta, de son plein gré, le château oii elle avait régné*.
Mais un fait reste incontestable, c'est qu'un jour d'hiver, la duchesse de Thuringe se trouva seule, au crépuscule, errant à travers les rues d'Eisenach, à la recherche d'un abri. Elle avait quitté la Wartbourg pensant que loin de ses persécuteurs, elle aurait plus de moyens de leur résister, et ce fut dans ces conditions qu'un jour d'octobre, elle partit de la sombre demeure où personne n'essaya de la retenir. Ce toit devenu
4. Bœrner {Zur Kritik der Qiiellen fur die Geschichte der heiligen Elisabeth von Thûringen, 1888) et Mielke {Zur Biographie der heiligen Elisabeth), par des voies différentes, sont arrivés à la même conclusion, notamment que la duchesse de Thuringe n'aurait pas été « chassée » du château de la "Wartbourg, mais « dépossédée » de tous ses biens. Ils attribuent cotte erreur, aune interprétation erronée par Thierry d'Apolda d'un passage du texte du Libelliis. Les Annales de Reinhanlsbrimn, puisant dans le travail de Thierry d'Apolda, auraient admis la même interprétation que lui de ce passage du Libellus et, depuis lors, elle a prévalu chez presque tous les auteurs. Gh. Wenck, Die heilige Elisabeth (Mar-
si inhospitalier, avait abrité, bien peu de temps, il est vrai, le bonheur conjugal le plus parfait et si, pendant le séjour de Theureux couple, la Wartbourg retentit moins fréquemment qu'autrefois de la voix des Minnesanger, elle avait été un asile béni où toutes les douleurs trouvaient une consolation, tous les besoins, leur satisfaction.
Innombrables avaient été les pauvres gravissant les rudes chemins du Wartberg, mais aucun, si misérable fùt-il, ne les descendit aussi tristement que la duchesse deThuringe par ce sombre soir d'hiver, portant en son cœur une inconsolable douleur, en son esprit une profonde inquiétude. Lamentable odyssée que celle de cette fille d'un des plus puissants rois de l'époque, allant chercher un asile pour la nuit dans une ville que l'impitoyable dureté des habitants, plus que le froid et l'obscurité, rendaient déserte.
La duchesse de Thuringe frappe à une porte, puisa une autre et encore à une autre, mais, partout, on lui refuse l'hospitalité que l'on accorde h. n'importe quel voyageur. Henri Raspon, disent quelques historiens, avait formellement interdit aux habitants d'Eisenach de recevoir Elisabeth. Cette intei diction aurait été d'une si grande cruauté
burg, 1907), écrit que sainte Elisabeth quitta la Wartbourg pour obéir aux prescriptions d<^ Conrad, et aussi pour réaliser son idéal de la pauvreté volontaire des Franciscains.
que l'on se refuse presque à y croire, malgré ce que l'on connaît du caractère de Henri Raspon ; ce qui paraît admissible, c'est que les habitants d'Eisenach, au courant de ce qui se passait à la Wartbourg, virent en la duchesse, cherchant un asile, une disgraciée et, pour faire leur cour aux puissants du jour, se montrèrent lâches et cruels envers celle qui jusqu'alors n'avait cessé de les combler de ses bienfaits.
Pleurant et se lamentant, Elisabeth marchait en murmurant : « On m'a tout pris, il ne me reste plus qu'à prier Dieu. » Elle finit par découvrir une pauvre auberge, elle y entra et dit qu'elle y resterait, l'auberge étant un endroit apparte^^.nt h tous; l'aubergiste, qui ne pouvait refuser de recevoir des voyageurs, n'osa pas la repousser, mais il offrit à la veuve de son landgrave une étable mal close où il déposait ses ustensiles et gardait quelquefois ses porcs.
La profondeur de la misère, à laquelle elle se voyait condamnée, rendit à la duchesse une énergie toute nouvelle, elle comprit que les hommes seuls auraient été incapables de la réduire à cet état lamentable si Dieu ne l'avait permis; elle songea à l'étable de Bethléem, compara son sort à celui de la Mère du Sauveur et sa méditation lui rendit toute sa confiance en Dieu, aussi lorsque, quelques heures plus tard, elle entendit sonner la cloche du couvent des Franciscains qui
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^tait proche, ello se rendit h la chapelle. Elle pria longtemps dans celte demeure qu'elle avait fondée, et après cette élévation de son àme vers Dieu, non seulement elle se soumit à la volonté du Tout- Puissant, mais encore elle le remercia desépreuves qu'il lui avait envoyées.
« Mon Dieu, disait-elle, que votre volonté soit faite! Hier, j'étais encore duchesse, j'avais de grands hiens, de riches châteaux, aujourd'hui je suis une mendiante et personne ne veut me donner un asile. 0 monDieu,si je vous avais mieux servi quand j'étais duchesse, si, pour l'amour du Sauveur, j'avais fait plus d'aumônes, je m'en réjouirais maintenant, mais il n'en a pas été ainsi et je le regrette. » Elle voyait, dans son dénûmcnt, la possibilité de pratiquer la pauvreté volontaire qui lui semblait l'état le plus proche de la perfection, et elle demanda aux religieux de chanter le Te Deimi pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait de lui faire.
Autrefois, alors qu'elle était une heureuse jeune femme, elle pensait déjà à la pauvreté, ou plutôt au bonheur de la vie modeste, mais cependant pas dans la mesure où elle s'y trouvait maintenant réduite; c'était un soir, causant avec son époux, elle lUi dit : « Maître, j'ai souvent pensé à la vie que nous pourrions mener tous deux et qui serait la plus agréable à Dieu. » — « Et quelle serait cette vie»? demanda Louis, — « Je voudrais, répondit
Elisabeth, que nous ayons deux cents brebis et un petit bien que l'on pourrait labourer avec une charrue; tu pourrais labourer le champ pendant que je soignerais nos brebis. » — « Mais, chère sœur, dit le landgrave en souriant, si nous avions un champ et deux cents brebis, nous ne serions pas pauvres, mais plus riches que bien des gens. »
Après cette première nuit passée presque toute en prière, Elisabeth vit, le lendemain matin, arriver ses quatre enfants qu'elle n'avait pu emmener la veille et que portaient des gens du château accompagnés de ses dames d'honneur. A la vue des pauvres petits orphelins et à la pensée des privations qui les attendaient, la force surnaturelle que la prière avait donnée à Elisabeth chancela, et le cœur navré elle dit : « J'ai mérité de voir souffrir mes enfants et je m'en repens. Mes enfants sont nés prince et princesses et, maintenant, ils souffrent de la faim, ils n'ont que de la paille pour se coucher. Mon cœur est rempli d'angoisse! »
Pour parer à leurs premiers besoins, Elisabeth fit engager ou vendre les bijoux qu'elle avait pensé à emporter et avec ce que cette opération produisit, elle put calmer les pleurs et les plaintes de ces mignonnes créatures qui lui déchiraient le cœur.
Elle se remit à la recherche d'un abri plus convenable, mais partout encore elle éprouva le même refus catégorique et souvent grossier. Seul, un pauvre vieux prêtre montra du courage et offrit à
la mallieureuse proscrite rhumble abri qu était sa demeure; le déniimenty était grand, Eli^iabcth ne s'en serait pas plainte, car elle avait trouvé là un cœur compatissant, mais la halte fut de courte durée; un ordre, venu du château, enjoignit ù la duchesse de quitter ce refuge et d'aller jiabiter chez un seigneur d'Eisenach ; malgré la répugnance qu'elle éprouvait à obéir à cet ordre, car elle connaissait ce seigneur pour l'hostilité qu'il lui avait toujours témoignée, elle se rendit dans sa demeure, espérant assurer à ses enfants le bienôtre dont ils étaient privés. Elle ne trouva là que méchanceté et dureté, le seigneur lui assigna la plus mauvaise chambre de sa somptueuse habitation et refusa d'y laisser faire du feu, malgré la rigueur du froid qui sévissait, il en fut de même pour les autres choses dont Elisabeth et ses enfants avaient besoin et elle se vit contrainte de quitter cette inhospitalière maison. Elle le fit sans regret et sans mauvaise humeur. « 0 murailles, je vous remercie de m'avoir protégée contre le froid pendant la nuit. Je voudrais remercier votre maître, mais, en vérité, je ne saurais pas de quoi. » Elle ne pouvait retourner chez le pauvre prêtre à qui les régents avaient formellement interdit de la recevoir et elle dut se réfugier dans la misérable établed'où l'on n'avait pas le droit de la renvoyer. Elle passait alors une partie de la journée dans les églises, « parce que, disait-elle, l'église c'est la maison de
Dieu, lui seul y est mon hôte et personne ne peut m'en chasser ».
Le bruit des persécutions dont Elisabeth était l'objet, se répandit au dehors et des personnes généreuses lui offrirent de se charger de ses enfants. Un cruel combat se livra dans l'àme de la pauvre mère : se séparer de ses enfants lui semblait bien dur, mais les voir souffrir n'était-ce pas plus cruel encore? L'intérêt de ses chers petits l'emporta sur la douleur que la séparation devait lui causer et elle se résigna à les confier momentanément à ceux qui les lui avaient demandés.
Ses faibles ressources étant épuisées, Elisabeth dut se mettre au travail et fila pour gagner de quoi vivre; sur ses modestes gains, elle trouvait encore le moyen de faire quelques petites aumônes et, certes, le denier de la pauvre duchesse dut avoir, aux yeux de Dieu, la môme valeur que le denier de la veuve de rÉvaugile.
La résignation d'Elisabeth, sa dignité à supporter des malheurs immérités, ne suffirent pas à < désarmer l'animositc des habitants d'Eisenach; on raconte, h ce sujet, un trait qui en témoigne : Une vieille mendiante que la duchesse de Thuringe avait souvent assistée et même soignée de ses propres mains, la vit un jour s'engager sur les pierres étroites qui servaient de gué à un ruisseau, le Lobersbach, plus rempli de boue que d'eau claire; au lieu de laisser passer la duchesse,
la mendiante s'avança et, lorsqu'elle la rejoignit, la poussa brutalement et la lit lomberdans le ruisseau, en lui disant : « Tu n'as pas voulu vivre en duchesse quand tu Tétais, maintenant te voilà pauvre et dans la bouc, ce n'est pas moi qui te ramasserai. » Les vêtements tout souillés, Elisabeth se releva, mais calme, elle dit: « Voilà pour les parures et les pierreries que je portais autrefois » ; puis elle se dirigea vers un ruisseau d'eau claire et y lava ses vêtements.
Les biographes de sainte Elisabeth admirent ce trait, et, certes, il est à remarquer parce qu'il montre à quel degré leur héroïne savait maîtriser les plus justes ressentiments; en présence de la méchanceté de la mendiante dont les paroles augmentaient la perversité, toute autre personne que la généreuse duchesse se fût indignée et n'eût pas manqué de donner une leçon bien méritée à l'impertinente pauvresse, mais Elisabeth ne s'était pas sentie atteinte dans sa dignité par la perfidie de la vieille femme.
Si toute consolation humaine, tout adoucissement à ses peines, tout allégement à ses tribulations firent défaut à Elisabeth, il n'en fut pas de môme des consolations divines, car Dieu l'en combla; nous empruntons à l'important ouvrage de Ch. de Montalembert' le récit de quelques-uns
1. Ch. Je Montalembert, Histoire de sainte Elisabeth de Hntir/rie, duchesse de Thuringe, liv. XIX.
de ces sublimes entretiens de la pieuse veuve avec son Sauveur et avec la Vierge Marie.
« Pendant qu'elle priait nuit et jour aux pieds desautcls, des visions bienheureuses, de fréquentes révélations de la gloire et de la miséricorde céleste vinrent récréer et rafraîchir son âme, Ysentrude, la plus chérie de ses hlles d'honneur, qui ne la quittait jamais, et qui avait voulu partager sa misère après avoir partagé sa splendeur, a raconté aux juges ecclésiastiques tous les souvenirs qu'elle avait conservés de ces merveilleuses consolations. Souvent elle remarquait que sa maîtresse entrait dans une sorte d'extase dont elle ne savait pas d'abord se rendre compte. Un jour surtout, pendant je carême, la duchesse, étant allée assister à la messe et s'étant agenouillée dans l'église, se renversa tout à coup contre le mur, et resta longtemps comme absorbée et élevée au-dessus de la vie temporelle, dans une contemplation profonde, les yeux immobiles et fixés sur l'autel jusqu'après la communion. Lorsqu'elle revint à elle, sa figure portait l'empreinte d'un bonheur extrême. Ysentrude, qui avait suivi de l'œil tous ses mouvements, profita de la première occasion pour la supplier de lui révéler la vision que, sans doute, elle avait eue. Elisabeth, toute joyeuse, lui répondit : « Je n'ai pas le droit de raconter aux hommes ce que Dieu a daigné me révéler; mais je ne veux pas te cacher que mon esprit a été abreuvé de la
jilus douce joie, et que le Seigneur m'a permis de voir par les yeux de l'àme d'admirables secrets... »
... « Ce ne fut pas, du reste, la seule fois que ce divin époux lui manifesta d'une manière sensible sa tendre et vigilante sollicitude. Un jour qu'elle avait été en butte de la part de ses persécuteurs à un affront dont la nature nous est restée inconnue, mais tellement cruel que son àme, ordinairement si patiente, en fut bouleversée, elle chercha un refuge dans l'oraison : elle se mit à prier avec instance, et en pleurant beaucoup pour ceux qui l'avaient insultée, en suppliant le Seigneur de leur conférer un bienfait pour chacune des injures qu'elle en avait reçues. Comme elle se fatiguait à force de prier ainsi, elle entendit une voix qui lui disait : « Jamais tu n'as fait de prières qui me fussent aussi agréables que celles-ci ; elles ont pénétré jusqu'au fond de mon cœur. C'est pourquoi je pardonne à tous les péchés que tu as jamais commis de ta vie. » Et la voix lui fit alors l'énumération de tous ses péchés, en lui disant : « Je te pardonne tel et tel péché. » Elisabeth, étonnée, s'écria : « Qui êtes-vous qui me parlez ainsi? » A quoi la môme voix répondit : « Je suis celui auprès de qui Marie-Madeleine est venue s'agenouiller dans la maison de Simon le Lépreux. » Plus tard, comme elle se désolait de ce qu'elle n'avait pas auprès d'elle son confesseur habituel, le Seigneur
lui désigna pour confesseur le saint qu'elle avait spécialement préféré dans son enfance et qu'elle avait si vivement chéri, saint Jean l'Évangéliste. L'apôtre de l'amour apparut : elle se confessa à lui avec une mémoire plus fidèle, disait-elle, et une confusion plus grande de ses fautes, qu'elle n'en avait jamais éprouvée aux pieds d'un prêtre ; il lui imposa une pénitence, et lui adressa des exhortations si tendres et si efficaces, que ses maux physiques lui en parurent soulagés, aussi bien que les plaies de son âme... »
Dès son enfance, Elisabeth avait témoigné une grande confiance en la sainte Vierge, la Patrona Hungariae ; au moment des épreuves, cette confiance s'accrut encore et elle fut bientôt récompensée par la sollicitude que témoigna la Reine du Ciel à sa fervente et fidèle servante.
« Rien ne saurait surpasser la douce condescendance qui présida à l'origine de ces céiestes communications. Un jour que la veuve affligée cherchait intérieurement son bien-aimé avec ferveur et anxiété, sa pensée sans pouvoir le trouver vint s'arrêter sur lafuite de Jésus en Egypte, etelle conçut un vif désir d'en être instruite par quelque saint moine. Tout à coup la très sainte Vierge lui apparut, et lui dit : « Si tu veux être mon élève, moi je serai ta maîtresse ; si tu veux être ma servante, moi je serai ta dame. » Elisabeth, n'osant se croire digne de tant d'honneur, dit : « Mais qui ètes-vous,
qui me demandez pour élève et pour servante? » Marie répondit aussitôt : « Je suis la mère du FJieu vivant, et je te dis qu'il n'y a point de moine qui puisse t'instruire mieux là-dessus que moi. » A ces mots, Elisabeth joignit les mains et les étendit vers la Mère des miséricordes, qui les prit entre les siennes et lui dit : « Si tu veux cire ma fille, moi je veux être ta mère; et, quand tu seras bien instruite et obéissante comme une bonne élève, une servante fidèle et une fille dévouée, je te remettrai entre les mains de mon fils. Évite toutes les discussions, et ferme les oreilles à toutes les injures qu'on dit de toi'... »
Elisabeth gardait au fond de son cœur les douces consolations que Dieu lui accordait et seules ses confidentes, après avoir longtemps insisté, finirent par apprendre où elle puisait la force de porter sa croix comme l'oiseau porte ses ailes.
Mais sa situation extérieure restait la même, et l'existence que menait la jeune veuve ne pouvait se prolonger ainsi, malgré son amour de la pauvreté et de l'humilité, la fille d'un roi ne devait pas demeurer à la merci du maigre salaire de son
1. Staedtler croit que ces communications dont le récit a <^té emprunté aux travaux des Bollandisles où elles se liouveut mentionnées sous la rubrique Rcvclaiiones beatae Marine factae Elisabeth filiae régis llungariae ont été rédigées par Marianus Florenlinus, chioniqueur franciscain, mort en 1523. — A. Stolz {Die Iteilifie Elisnhcih mentionne également ces apparitions et ces entretiens.
travail manuel. Du reste, quelles qu'aient pu être les discussions sur la façon dont Elisabeth quitta le château de la Warlbourg, chassée par les gens des ducs Henri et Conrad, s'abritant derrière leurs conseillers, ou bien volontairement, obéissant àla contrainte morale que les circonstances rendaient plus implacable que la violence la plus rigoureuse, il n'en restait pas moins un fait établi, c'est que, contrairement au droit le plus élémentaire, la veuve du landgrave avait été dépouillée des biens de son mari et des siens propres et que son fils était dépossédé de la succession qui lui revenait légitimement ^
Ces iniquités finirent par émouvoir quelques personnes qui essayèrent d'y mettre fin. Quelques auteurs disent que la duchesse Sophie, blessée dans son orgueil par la misère dans laquelle vivait sa belle-fille, aurait longtemps et vainement supplié ses fils de se montrer moins impitoyables envers la veuve de leur frère et, voyant l'inutilité de ses efforts, elle se serait décidée à faire prévenir Mathilde, abbesse du couvent de Bénédictines de Kitzingen, qui était la tante maternelle d'Elisabeth, la sœur delà reine Gertrude.
1. Un fait qui établit incontestablement l'usurpation de Henri Raspon et de Conrad, c'est que, jusqu'en 1234, époque à laquelle Conrad entra dans l'Ordre Teutonique, il n'est fait, dans aucun acte, mention du jeune Hermann, le fils du landgrave Louis, son légitime héritier et successeur (Mielke).
Mise au courant par la duchesse Sophie, ou par quelque autre personne, de ce qui se passait, l'abbesse s'empressa, dès qu'elle connut la triste situation de sa nièce, d'y mettre fin. Elle fit partir deux personnes de confiance, chargées de ramener la duchesse et ses enfants au couvent, dans deux carrosses envoyés à cet effet. Heureuse à la pensée de revoir ses chers enfants et de pouvoir les garder auprès d'elle, Elisabeth accepta sans hésitation la proposition de sa tante ; traversant avec eux et ses deux fidèles compagnes, Ysentrude et Guta, les montagnes qui séparent la Thuringe de laFranconie, elle parvint à Kitzingen-surle-Mein, où elle reçut un cordial accueil. L'entrevue de l'abbesse et de la duchesse fut touchante ; Elisabeth retrouvait en sa tante cette affection maternelle dont elle avait été privée si jeune ; aussi, pénétrée de gratitude pour ces témoignages de tendresse, pensait-elle avoir retrouvé un foyer familial. L'abbesse l'installa dans un appartement où elle put reprendre une vie, sinon conforme à son rang, tout au moins en rapport avec son état d'âme et sa situation actuelle. Tranquille sur le sort de ses petits enfants, Elisabeth prit part à presque tous les exercices religieux que pratiquaient les moniales, elle le fit avec une ardeur et une ferveur qui édifièrent ses compagnes momentanées.
Averti par sa sœur, l'abbesse Mathilde, l'évêque
de Bamberg, Egbert de Méranie, qui avait tant de raisons de s'intéresser au sort de la fille de sa malheureuse sœur Gertrude, intervint à son tour et voulut, avant tout, assurer h sa nièce une installation plus convenable que rappartement qu'elle occupait dans un couvent. Pour amener la duchesse de Thuringe à quitter sa paisible retraite, il déclara qu'une famille ne pouvait, sans inconvénient, habiter au milieu des religieuses dont elle risquait, pour le moins, de troubler le recueillement; mais il voulait aussi que sa nièce reprît sa place dans le monde, et, àceteffet, il lui assigna comme résidence le château de Pottenstein*. La veuve du landgrave s'inclina devant cette décision et alla se fixer dans ce château avec ses enfants.
En quittant, après un séjour de deux mois, le couvent où elle avait trouvé com passion et afTection , Elisabeth y laissa sa deuxième fille, Sophie la Jeune dont elle confia l'éducation à sa tante Mathilde^. L'enfant, elle avait à peine plus de deux ans,
d. Ce château dépeDdrait de l'évêché de Bamberg. Pottenstein est situé sur la Piittlach, à quelque distance de Bayreuth, dans l'un des sites les plus pittoresques de la Franconie.
2. L'abbesse Mathilde survécut vingt ans à sa nièce et eut le bonheur de la voir inscrite par l'Eglise dans les fastes des saints. Elle fit construire, près du grand portail du couvent, une chapelle que le prince-évêque de Wurzbourg consacra à sainte Elisabeth ; un prêtre y fut spécialement attaché. Cette chapelle et une partie du couvent furent détruites, trois siècles plus tard, pendant la guerre des Paysans.
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s'hfibitua si bien h la douce vie qu'on lui faisait au nionaslcre qu'elle y demeura et y prit le voile.
L'évéque de Bamberg désirait que sa nièce se plût au château de Pottenstein dont il lui assurait la propriété, aussi lui organisa-t-il une petite cour qu'Elisabeth ne voulut pas très nombreuse : elle comprenait seulement un aumônier, deux gentilshommes, les deux suivantes, Ysentrude et Guta, et quelques serviteurs. Remise des épreuves qu'elle venait de traverser, Elisabeth avait repris, avec le calme de l'esprit, la santé physique ; elle était jeune encore, et sa beauté, dans tout son éclat, était pleine d'un charme irrésistible.
Son oncle lui proposa de la faire conduire à la cour de Hongrie où certainement son père et ses frères lui feraient bon accueil, mais Elisabeth repoussa cette proposition dont la réalisation, môme temporaire, eût pu être interprétée comme un abandon ou une renonciation aux droits de son fils sur le duché de Thuringe.
Devant ce refus silégitimementjustifié, l'évêque Egbert pensa qu'il ne pouvait rien faire de mieux alors que d'engager Elisabeth à convolerensecondes noces. Il chargea ses compagnes de la pressentir surce sujet. Mais cette pensée révolta Elisabeth, en même temps qu'elle lui causa une peine profonde. L'amour qu'elle avait éprouvé pour son époux avait été trop vif pour qu'elle pût ainsi l'arracher de son cœur; et elle aurait considéré comme
une impardonnable offense à la fidélité conjugale de prêter la moindre attention à de pareils projets, aussi ce fut avec modestie, mais avec dignité et fermeté qu'elle repoussa toutes les propositions qui lui furent faites.
Avec toute son autorité d'évêque et son affection de parent, Egbert fit remarquer à sa nièce qu'elle était encore bien jeune pour prendre une décision aussi irrévocable et pour rester seule dans le monde où elle pourrait se retrouver exposée à bien des persécutions, quand il ne serait plus là pour la défendre. Elisabeth lui répondit : « Monseigneur, mon défunt mari m'a tendrement aimée et a toujours été mon fidèle ami et protecteur; j'ai partagé ses honneurs et sa puissance; j'ai possédé des richesses et des pierreries, j'ai goûté toutes les joies du monde. J'ai toujours pensé, ce que vous savez vous-même, que tous les plaisirs du siècle ne sont que vanité, c'est pourquoi je veux y renoncer et payer à Dieu les dettes de mon âme. Vous savez que toutes les jouissances terrestres ne procurent que douleur et déception et conduisent à la mort de l'âme. Je ne désire qu'être réunie à mon Sauveur; je ne lui demande plus qu'une grâce en ce monde; des enfants de mon défunt mari, deux ont leur avenir assuré dans la paix du cloître ; les deux autres seront riches et puissants, je serais heureuse et j'en serais reconnaissante envers Dieu, s'il m'accordait la
faveur de les voir n.archer dans ses voies. » Le premier amour d'Elisabeth lui avait procuré un bonheur trop parfait pour qu'elle ne restât pas inébranlablement fidèle h la mémoire de celui qui le lui avait donné. De plus, elle avait fait vœu, entre les mains de magistcr Conrad, de garder, en cas de veuvage, la continence absolue. Elle eut soin, cependant, de ne pas faire part de ce vœu à son oncle, car elle craignait qu'il n'employât son pouvoir épiscopal pour l'en délier et elle voulait rester fidèle à son serment. Elle s'en expliqua un jour à ses fidèles suivantes Ysentrude et Guta qui avaient fait aussi vœu de chasteté.
« J'ai promis à Dieu, leur dit-elle, et à mon maître, quand il vivait encore, que je n'appartiendrais jamais à aucun autre homme. Dieu qui lit dans les cœurs et connaît leurs plus secrètes pensées, sait que j'ai fait ce vœu avec un cœur pur et simple, avec l'intention d'une fidélité absolue. J'ai confiance en sa miséricorde, il me protégera contre les entreprises des hommes et même contre leur violence. Je n'ai pas fait un vœu sous condition, s'il plaisait à mes parents et à mes amis; j'ai fait un vœu libre, décisif et sans aucune restriction, de garder, après la mort de mon époux, la chasteté en l'honneur de Dieu. Si mon oncle veut m'obliger, contre ma volonté, à prendre un mari, je le refuserai de tout mon cœur et de toute ma force, et si l'on veut passer outre à mon oppo-
sition, je mutilerai mon visage pour devenir un objet de répulsion pour tous les hommes, »
L'évêque Egbert ne voulait croire à tant de fermeté, aussi offrit-il à sa nièce la couronne impériale de Frédéric II que la mort de sa seconde femme, Yolande, rendait libre. L'empereur, à qui ce projet d'union souriait, fit de vaines tentatives auprès de la veuve du landgrave, mais la brillante perspective du pouvoir suprême ne parvint pas à ébranler la décision d'Elisabeth.
Cependant, pour lutter contre ces projets qui, au point de vue de la sagesse humaine, étaient si raisonnables, Elisabeth avait dû faire appel à toute son énergie, elle avait instamment demandé à Dieu, en versant des larmes, de conserver la chasteté qu'elle lui avait consacrée, elle avait imploré aussi la Vierge et avait puisé dans ses prières la confiance et le courage.
La tranquillité qu'elle avait enfin reconquise lui permit d'entreprendre quelques pieuses excursions dont le projet avait, plus d'une fois, hanté son esprit.
Ce fut ainsi qu'elle se rendit deux fois à Erfurt, ville fort riche alors en monuments religieux; en visitant les belles églises de la ville, en contemplant les chefs-d'œuvre érigés par la foi, il lui semblait que son âme se dilatait et montait plus libre vers Dieu, maintenant qu'elle était éloignée des préoccupations qui l'avaient accablée. Pen-
dant ses s(^joiirs à Erfui t, Elisabeth avait choisi comme habitation un couvent^ elle y vivait loin du monde, bornant ses promenades aux églises et aux chapelles.
Une autre fois, elle se rendit à Andechs, berceau de sa famille maternelle; le château ancestral, bâti sur les sommets des Alpes qui forment la frontière du Tyrol et de la Bavière, venait d'être transformé en un couvent de Bénédictins par l'oncle d'Elisabeth, Henri, margrave d'Istrie. Du sommet de ces belles montagnes, Elisabeth pouvait s'imaginer voir de l'autre côté les plaines infinies de son pays où elle aurait éprouvé une si douce joie à se retrouver, mais son devoir lui faisait une loi de rester à son poste de combat et d'y défendre les intérêts de ses enfants.
Elle ne franchit donc pas la frontière, mais,
i. Il portait alors le nom de couvent des Dames blanches, ou des Madeleines. Aujourd'hui il est occupé par les Ursulines qui y ont organisé le seul établissement d'éducation catholique, pour les jeunes filles, à Erfurt. Elles montrent la cellule qu'habitait sainte Elisabeth et dont une fenêtre donne sur la chapelle qui a été récemment restaurée et est ornée de vitraux représentant quelques scènes de la vie de sainte Elisabeth. Les religieuses montrent aussi une chasuble, en velours rouge, bien conservée et à laquelle Elisabeth aurait travaillé pendant ses séjours au monastère. Cette chasuble, ornée de personnages brodés, rappelle assez les ornements brodés par Isabelle de France. Quant au verre dont se servait la duchesse et qui avait été pieusement conservé pendant des siècles, il aurait disparu au moment des troubles du Eulturkampf.
pour laisser un souvenir de son passage et, peutêtre aussi de la satisfaction d'avoir vu le berceau de sa famille transformé en un asile de paix et de prière, elle offrit, pour la chapelle, sa robe de noces, et de plus une croix en argent renfermant quelques parcelles de la vraie Croix que Grégoire IX lui avait envoyées. Le séjour' parmi les tombeaux de ses aïeux, les prières qu'elle adressa de là avec tant de ferveur furent certainement exaucées, car Elisabeth se sentit pleine de force et de confiance en Dieu quand elle retourna à Pottenstein, où, du reste, un douloureux etconsolant devoir allait bientôt l'attendre.
A peine arrivée au château de Pottenstein, Elisabeth y reçut la nouvelle que les chevaliers, ramenant le cercueil du landgrave, approchaient de l'Allemagne.
La Croisade n'avait pas donné les résultats que l'on en attendait; cependant bon nombre de chevaliers étaient allés à Jérusalem et, sur le tombeau du Christ, avaient prié pour leur défunt maître, le landgrave, comme il le leur avait recommandé.
1 . La tradition attribue à la présence d'Elisabeth à Andechs et à ses prières, le jaillissement, au pied de la montagne, d'une source qui ne tarit jamais, même pendant les plus grandes chaleurs et dont l'eau jouirait de propriétés que la voix du peuple qualifie de miraculeuses. La fontaine porte encore aujourd'hui le oom de Sainte-Élisaheth.
Revenus à Otrante, où le corps du landgrave reposait provisoirement, ils le firent exhumer et, après avoir prdparé les ossements, les déposèrent dans un riclie cercueil, recouvert d'une draperie de velours rouge; le cortège se mit en route pour l'Allemagne ; lent et pe'nible fut ce funèbre voyage à travers les montagnes couvertes de neige, les haltes étaient fréquentes et, pendant ces temps d'arrêt, le cercueil, devant lequel on portait toujours une grande croix en argent, était déposé soit dans une chapelle, soit dans une église ; les chevaliers qui l'accompagnaient ne se livraient au repos qu'après s'être assurés que des prêtres, des religieux ou, à leur défaut, des gens pieux, prieraient et veilleraient auprès du cercueil de leur maître. Le lendemain matin, avant de se remettre en route, ils assistaient à une messe dite pour le repos de l'âme du landgrave et faisaient toujours une généreuse offrande. Quand ils approchèrent de la Franconie, ils envoyèrent des messagers à l'évêque de Bamberg pour l'avertir de leur arrivée. Egbert décida de faire célébrer des obsèques solennelles et prit toutes ses dispositions à cet effet; il fit tout d'abord prévenir Elisabeth, qui était au château de Pottenstein, et l'invita avenir à Bamberg; elle s'y rendit immédiatement avec ses deux dames d'honneur dont le dévoûment avait fait de fidèles amies.
Elles allèrent toutes trois à la cathédrale où
avait été déposé le cercueil; vraisemblablement sur la demande d'Elisabeth, on l'ouvrit et la pauvre veuve se jeta en pleurant sur ces ossements blanchis, tout ce qui lui restait de son noble époux. Leur vue raviva toute son affliction, elle l'exprima avec une telle violence que l'cvêque et son entourage jugèrent bon de mettre fin à cette scène pénible oii s'épanchait tout ce que le cœur de la jeune veuve renfermait d'amour et de douleur. Quelques paroles suffirent sans doute pour ramener un peu de calme en son âme éplorée, car, a écrit le chapelain Berthold, qui avait accompagné les restes de son maître et assistait à cette scène, « toute tremblante encore, Elisabeth pensa à Dieu et le regard vers le ciel, les mains jointes, elle dit : « Mon Dieu, je vous remercie de la grâce et de la miséricorde que vous m'avez faite en me permettant, à moi, votre servante, de revoir les restes de mon frère et ami bien-aimé. Je l'aimais de toutes les forces de mon cœur et plus que toutes les choses de la terre, cependant je ne regrette pas que, pour obéir à votre volonté et pour défendre votre Terre sacrée, il ait sacrifié sa vie ! Vous savez, ô mon Dieu, que sa chère présence me serait plus précieuse que toutes les joies de la terre et que, pour le posséder auprès de moi, je serais prête à passer toute ma vie dans la pauvreté et même à aller à, travers le monde entier, mendier mon pain avec lui, mais je ne veux pas
nie révolter contre votre divine volonté, je m'y soumets; s'il suffisait d'un cheveu de ma tète pour qu'il ressuscitât, je ne le voudrais pas, si cela était contre votre sainte volonté ! »
Dans l'excès même de sa douleur, la pieuse Elisabeth avait puisé la résignation à la volonté de Dieu, mais elle y avait aussi puisé du courage, car, la cérémonie terminée, elle se retira dans un petit cloître attenant à l'église et fit prier les seigneurs et les chevaliers de venir la rejoindre.
Ils s'y rendirent, et, quand tous ceux qui avaient accompagné le landgrave et ceux qui étaient restés en Thuringe furent réunis, elle leur parla avec une grande douceur qui n'excluait pas la fermeté et leur narra ce qui s'était passé à la Wartbourg depuis que la nouvelle de la mort du landgrave y était parvenue. Avec une mesure parfaite, sans vaines récriminations, elle leur dit les tentatives faites par ses beaux-frères pour l'amener à renoncer à ses droits et à ceux de ses enfants, la confiscation de ses biens, la suppression de ses revenus, enfin leur conduite infâme devant sa résistance, la misère qu'avaient endurée les enfants de leur prince, jusqu'au moment où ils avaient trouvé un abri chez des étrangers.
Ce récit qui tirait toute son éloquence du cœur d'une mère, fit une profonde impression sur ces rudes chevaliers qui ne pouvaient croire, d'une part, à tant de soullrances si vaiiiammeuL sup-
portées, d'autre part, à tant de félonie si lâchement accomplie.
L'évêque Egbert confirma le récit de sa nièce et s'entretint avec les seigneurs des moyens de rétablir la veuve et les orphelins dans leurs droits. Avant toute chose, il l'allait terminer les obsèques du landgrave et procéder à son inhumation dans l'abbaye des Bénédictins de Reinhardsbrunn, où il avait demandé à reposer. La pompe religieuse avait déployé tous ses fastes pour rendre la cérémonie de la cathédrale de Bamberg aussi solennelle qu'il était possible; le peuple était accouru en foule pour donner un dernier témoignage de reconnaissance à un prince qui l'avait si paternellement administré. Aussi le cortège qui se dirigea de Bamberg vers Reinhardsbrunn fut-il imposant. La jeune veuve en faisait partie, entourée des seigneurs à qui l'évêque Egbert avait recommandé de veiller sur elle.
Moins imposante qu'à Bamberg, la funèbre cérémonie n'en fut que plus touchante à Reinhardsbrunn; si les moines se souvenaient des adieux du jeune prince, ils n'avaient pas oublié non plus que, vaillant guerrier, il les avait rétablis dans leurs droits et leur avait fait rendre justice.
La duchesse Sophie, ses fils, Henri et Conrad, toute la cour ducale, assistaient à la cérémonie, et à leurs regrets, peut-être sincères en ce moment même, devaient se mêler d'étranges pensées sur
la façon dont ils avaient tenu les promesses faites à c«»lui qui reposait dans ce cercueil que les moines entouraient.
Quand la tombe de pierre, où les ossements du landgrave avaient été déposés, fut scellée, quand tout fut terminé, quelques seigneurs de la Thuringe, entre autres Ludolplie de Barstaedt, Harwig de Herba, Gautier de Varilla, se rendirent auprès de la famille ducale. Ils avaient chargé Rodolphe de Varilla, le fils de Gautier de Varilla, comme le plus éloquent d'entre eux, de porter la parole pour revendiquer les droits de la veuve et ceux du successeur du landgrave Louis. Entouré de ses compagnons, encouragé par leur présence, inspiré par la cause qu'il défendait, Rodolphe de Varilla parla ainsi : « Seigneurs, vos vassaux ici présents, mes amis, m'ont chargé de porter la parole en leur nom. Nous avons entendu parler en Franconie et en Thuringe des choses inhumaines que vous avez faites, nous en avons été étonnés et la rougeur de la honte est montée à notre visage. 0, jeunes princes, qu'avez-vous fait? qui vous a conseillé de bannir, comme une femme perdue, l'épouse de votre frère, une veuve affligée, la fille d'un noble roi, que vous deviez consoler, que vous deviez respecter. Elle jouit partout d'une excellente réputation et vous l'avez ignominieusement chassée, vous lui avez défendu de rester à Eisenach et vous l'avez contrainte à mendier. Vous deviez
veiller avec un tendre soin sur les orphelins de votre frère ; comme tuteurs, vous aviez le devoir de leur témoigner toute votre sollicitude ; ils avaient droit à votre bonté, a votre tendresse et vous los avez repoussés, les exposant à mourir de faim ! Qu'a e'té votre fidélité fraternelle? Ce n'est pas là ce que vous ont appris les exemples de votre défunt frère, ce prince vertueux! 11 n'eût pas agi ainsi envers le dernier de ses sujets ! Pendant que votre frère est allé mourir pour l'amour de Dieu, vous le trahissez. Comment nous, chevaliers, pourronsnous avoir confiance en votre fidélité et en votre honneur? Vous êtes chevaliers, vous devez protéger et défendre les veuves et les orphelins et vous persécutez la veuve et les orphelins de votre frère. Votre conduite crie vengeance vers Dieu ! «Rodolphe de Varilla s'arrêta un instant, mais Henri accablé par l'énergique discours qui ressemblait à un réquisitoire, ne répondit pas; la tête baissée, il semblait attendre sa condamnation. Rodolphe continua donc : « Seigneurs, qu'aviez-vous à craindre d'une pauvre femme malade, accablée par le chagrin, seule sur cette terre étrangère, sans amis, sans parents? Que vous fût-il arrivé si cette pieuse et vertueuse personne eût conservé la possession de tous ses châteaux. Que de pareils sentiments doivent vous faire peu d'honneur dans les autres pays! Quelle honte n'aurons-nous pas à subir, ici devant notre peuple et au loin devant l'étranger ! Que votre con-
iliiite a él(5 peu sage I Vous avez, sans aucun doule, provoqué la colère de Dieu! Vous avez deshonoré votre nom et la Tlinringi», vous avez affaibli votre renommée de princes ! Oui , je crains que vous n'ayez déchaîne la colère de Dieu sur notre pays! A moins que vous ne demandiez pardon à Dieu, que vous ne vous réconciliez avec la pieuse princesse que vous avez si indignement traitée et que vous répariez le dommage que vous lui avez causé ainsi qu'aux enfants de votre frère < ! »
La fermeté et la conviction avec lesquelles ces paroles avaient été prononcées ne manquèrent pas d'impressionner les assistants. La duchesse Sophie comprenant enfin ce que la conduite de ses fils avait d'odieux, se mit à verser des larmes, tandis que Henri et Conrad, honteux et repentants, déclaraient à Rodolphe de Varilla qu'ils étaient prêts à réparer tous leurs torts, en restituant à la veuve de leur frère sa situation et ses biens. Henri, cependant, ne put s'empêcher d'ajouter : « Si Elisabeth possédait toute la terre d'Allemagne, il ne lui en resterait bientôt rien, elle don-
i. Ce discours, intéressant comme témoignage de la liberté avec laquelle, en cette époque médiévale, des chevaliers savaient s'acquitter de leur mission, se trouve en termes presque identiques dans la Vita Rythmica, dans la chronique de Tliuringe, dans le récit de Théodore de Thuringe, dans l'histoire de Itothe, et F. de Raumer, dans sa Gesvhichteder Hohcnstaufen und ihrer Zeit (t. III. liv. VI), dit qu'il ne voit pas de motifs de douter de ce récit.
nerait tout aux pauvres, pour l'amour de Dieu! » Le sire de Varilla s'empressa d'aller apprendre à la duchesse Elisabeth le succès de son intervention ; en entendant ce que ses beaux-frères se proposaient de faire, elle répondit : « Je ne tiens ni à leurs châteaux, ni à leurs villes, ni à leurs terres, ni à leurs gens, ni à rien de ce dont la garde cause des soucis et des préoccupations, mais ce que je demande, c'est ma dot avec mes revenus*. » Les chevaliers conduisirent la duchesse Sophie et ses fils auprès d'Elisabeth et une scène touchante eut lieu; Henri et Conrad demandèrent pardon à la duchesse promettant de réparer tout le mal qu'ils lui avaient fait et de lui rendre tous ses biens. Comme sa tante, sainte Hedwige, elle eût pu demander : « Et les larmes versées qui les rendra? » mais elle savait que Dieu les avait recueillies. La souffrance, cette infaillible pierre de touche de toute grandeur morale, l'avait rendue plus indulgente encore, et ce fut du plus profond de son cœur qu'elle pardonna à ses persécuteurs; les épreuves que leur perversité lui avait imposées furent pour elle les étapes vers le détachement des biens de ce monde et vers la perfection. Elle en approchait, car pardonner ainsi c'est le couronnement des vertus chrétiennes, c'est la victoire suprême, c'est le triomphe définitif.
Comme l'évêque de Bamberg en avait exprimé 4. Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, t. III, liv. VI.
le désir, les questions d'intérêt furent ^'.scutées et réglées, les chevaliers s'éloignèrent alors, leur mission étant remplie : la veuve de leur prince était réintégrée dans sa situation, ses biens lui étaient rendus, les droits de son fils aux duchés de Thuringe et de Hesse étaient reconnus et le frère aîné du défunt landgrave, Henri Raspon, était nommé régent et tuteur jusqu'à la majorité du jeune Hermann.
Il était juste que la duchesse, réintégrée dans ses droits, retournât au château de la Wartbourg; là, au milieu des souvenirs du passé, elle essaya d'organiser sa vie en conformité avec ses goûts, elle partagea son temps entre ses enfants, ses exercices de piété et ses visites au tombeau de son époux, à Roinhardsbrunn ; les pauvres non plus ne furent pas oubliés. Entièrement soumise à la volonté de Dieu, la conscience tranquille, le cœur apaisé par l'intime satisfaction du bien qu'elle faisait autour d'elle, Elisabeth portait sur son visage les traces de cette sérénité que ne donnent pas les satisfactions du monde et « que ne connaissent pas les méchants», dit un chroniqueur contemporain; cette paisible allégresse, toute spirituelle, déplut à son entourage et bientôt sa belle-mère ellemême, ses beaux-frères lui firent le reproche d'être trop joyeuse et « d'oublier trop vile son époux dont la mort lui permettait de gaspiller sans entrave tous les biens».
150 SAINTE ELISABETH DE HONftRIB
Injus' ' reproche s'il en fut jamais, Elisabeth le supporta comme toujours sans se plaindre. Du reste, si, de ce côté, l'ancienne animosité se réveillait, Elisabeth avait d'autres consolations qui lui permettaient de l'endurer d'un cœur ferme.
L'évêque de Bamberg, pendant que sa nièce était encore au château de Pottenslein avait écrit au cardinal d'Ostie, devenu pape, en 1227, sous le nom de Grégoire IX et lui avait exposé la situation de la veuve du landgrave. Le pape, qui connaissait les sentiments si tendrement pieux d'Elisabeth, lui écrivit plusieurs fois de longues lettres, l'encourageant, en termes paternels, à persévérer dans sa fidélité à la mémoire de son époux, l'exhortant à supporter patiemment les persécutions de ce monde et à avoir toujours, devant les yeux, l'exemple des saints. De plus, il l'assurait qu'il ne l'abandonnerait pas et, pour donner une sanction à ses déclarations, il mit sa personne et ses biens sous la protection du Suint-Siège et chargea magister Conrad de s'occuper, non seulement de la direction spirituelle d'Elisabeth qu'il lui avait déjà confiée, mais aussi de ses intérêts matériels.
C'est à ce moment que l'on voit réapparaître le confesseur de la duchesse, dont l'absence pendant les épreuves qu'elle venait de traverser semble étrange, car le chapelain Berthold ayant accompagné les croisés en Terre-Sainte, la présence de magister Conrad eût été d'autant plus nécessaire
à la Wartbourg. Au moment où la duchesse apprit qu'elle était veuve, Conrad n'était pas au château, et l'on ne voit aucun prêtre offrir à l'épouse aflligée les consolations de la religion.
De môme, quand seule et abandonnée, elle erre à travers les rues d'Eisenach, le guide de sa conscience^ n'est pas là pour la soutenir et l'encourager à supporter les cruelles épreuves qui font de cette période de sa vie un véritable calvaire, maïs Elisabeth était chrétienne et, en véritable chrétienne qui croit au ciel et qui l'attend, elle souffrit sans se plaindre, car elle ne demandait pas que la vie fût sans croix. Elle parcourut seule les douloureuses stations de son calvaire et trouva encore le courage de remercier Dieu qui lui donnait la force et les moyens de se sanctifier.
L'absence du confesseur d'Elisabeth à Eisenach précisément au moment oii sa présence eût été aussi nécessaire qu'opportune semblerait inexplicable, si l'on ne savait que, le 12juin 1227-, douze jours avant le départ du landgrave Louis pour la Croisade, magister Conrad avait été nommé inquisiteur; en môme temps, le pape confirmait la décision prise par le landgrave Louis et ses frères au sujet de l'attribution des bénéfices ecclésiastiques.
1. Heusinger, Geschichte des Hospitals sanct Elisabeth, Marburg u. Leipzig, 18Û8, p. 6; — Wegele, Die heilige Elii^abeth von Thiiringen.