Wenck, Die heilige Elisabeth, -p
esp<^rait mener à la victoire, il comprit la responsabilité qui lui incombait. Il dirigea les croisés à travers les sombres forêts de la Franconie et de la Souabe, il leur fit franchir les pittoresques défilés du Tyrol, pour les amener dans les plaines fertiles de la Lombardie, d'où ils atteignirent bientôt l'Apulie; vers la fin du mois d'août, ils rejoignirent l'empereur Frédéric II, qui les attendait à Troja, avec une armée de 60.000 hommes.
Quoique le landgrave de Thuringe fut l'un des plus jeunes parmi les princes réunis autour de l'empereur, il fut immédiatement consulté sur le plan de campagne, et Frédéric l'emmena dans l'île de Saint-André pour l'entretenir plus librement. Une chaleur intense régnait alors dans la contrée et les habitants du Nord en souffraient; Louis ressentit bientôt les effets désastreux de cette température et pendant le court séjour qu'il fit dans l'Ile de Saint-André, il éprouva les premiers symptômes du mal qui devait l'emporter. Du reste, l'épidémie qui régnait alors dans le Sud de l'Italie fut l'un des fléaux de la croisade, elle fit de nombreuses victimes et retarda considérabli^ment l'embarquement pour la Terre Sainte.
Ce fut de Brindes que la flotte partit; le landgrave se trouvait sur le même navire que l'empereur, mais à peine eût-il quitté la terre ferme qu'il sentit son mal augmenter; Frédéric, fort mukde lui-même, consentit au débarquement.
espérant que l'air du continent le rétablirait; ce fut à Otrante,où se trouvait l'impératrice Yolande, qu'il descendit à terre avec ses compagnons ; le landgrave Louis alla présenter ses hommages à l'impératrice et ayant, pour étancher la soif dont il souffrait, accepté une boisson glacée, il vit son état, disent quelques chroniqueurs, subitement s'aggraver. Et, tandis que l'empereur se rétablissait avec une rapidité qui fit croire au pape quo, sa maladie était feinte^, le landgrave, lui, sentait que sa maladie était sérieuse et qu'il ne recouvrerait pas la santé.
Dès qu'il se fut rendu compte de son état, il accepta avec une entière soumission l'arrêt de la Providence. Il prit des dispositions qu'il fit consigner dans son testament, un médecin italien et son fidèle chapelain Berthold ne le quittèrent plus. 11 demanda l'Extrême-Onction que lui apporta le patriarche de Jérusalem. Il reçut ensuite, comme c'était alors l'usage, la sainte' Communion et ne s'entretint plus que du bonheur prochain qui l'attendait; il remit sa bague gravée à ses chevaliers en leur recommandant de la porter à sa chère Elisabeth, et il rendit son âme h. Dieu le H septembre 1227.
L'amour si vif qu'il avait sans cesse témoigné
4. Le pape Grégoire IX vit, dans le retour de l'empereur à Otrante, une intention de ne pas continuer la Croisade et prononça l'excommunication contre Frédéric IL
pour sa chère Elisabeth s'était, en quelque sorte, ertacé devant la pensée d'ôtre bientôt réuni à Celui qu'il avait toujours aimé plus que tout au monde. Ayant vécu en chevalier sans peur, il mourut en chrétien sans reproche, ferme dans sa foi, inébranlable dans sa conviction que les séparations d'ici-bas ne sont que temporaires et que là-haut, les réunions sont éternelles. Peut-être le vaillant combattant eût-il préféré mourir les armes à la main, sur le champ de bataille, mais ce qui pouvait atténuer ce regret, si toutefois ce vrai chrétien éprouva pareil sentiment, c'est qu'il mourait à l'ombre de la bannière du Christ et portant sur sa poitrine le signe des soldats prêts à combattre pour leur Dieu.
11 n'avait que vingt-sept ans, mais il avait fait à Dieu le sacrifice de sa vie et, si courte qu'eût été sa carrière, il la considérait comme accomplie, puisque Dieu y avait mis un terme. Il avait passé en faisant le bien autour de lui; juste et bon, il avait été pour ses peuples un souverain idéal ; ami dévoué et fidèle, il avait été en même temps le modèle des époux, aussi toutes ses qualités lui valurent-elles, outre les regrets sincères de ses sujets, la qualification de Saint; l'Eglise ne crut pas devoir, celte fois, ratifier la décision proclamée par la voix du peuple.
Avant de mourir, Louis avait recommandé à ses compagnons de ne pas laisser son corps sur la
no SAINTE ELISABETH DE HONGRIE
terre étrangère, mais, lorsqu'ils reviendraient de la Croisade, de reprendre ses ossements et de les transporter à l'abbaye de Reinhardsbrunn qu'il avait choisie comme le lieu de sa sépulture ; ils le lui promirent et tinrent fidèlement leur promesse.
La mort du landgrave, de l'évoque d'Augsbourg, de l'évêque d'Anjou, la maladie de l'empereur, l'épidémie jetèrent le trouble parmi les croisés et bien peu continuèrent leur route vers la Palestine ; du reste, le résultat de la Croisade fut presque nul.
L'automne, toujours précoce dans les monts de la Thuringe, avait depuis longtemps donné au Wartberg son aspect sombre et mélancolique, mais le deuil de la nature n'eût peut-être pas suffi à faire peser sur le bourg féodal l'accablante tristesse qui y régnait, si la nouvelle d'un irrémédiable malheur n'y était parvenue.
Presque au mènie moment où une jeune âme s'ouvrait à la vie au château de laWartbourg, on y apprenait que l'âme du landgrave Louis avait été rappelée dans la céleste patrie, le père et la fille ne devaient pas se connaître sur la terre.
Ignorante encore de l'épreuve que lui envoyait la Providence, la jeune mère entourée de ses enfants, reposait dans la chambre où. elle avait donné le jour à sa dernière-née ; elle n'avait pas encore eu la force de faire quelques pas au dehors et sa faiblesse exigeait des ménagements; la duchesse Sophie les lui accorda. Accablée elle-même par vine douleur profonde et sincère, elle avait
compris ce que sa belle-fille devrait souffrir, et elle avait consenti à reculer pour elle l'heure de
l'inévitable déchirement, en ordonnant que nul ne laissât soupçonner à la duchesse de Thuringe qu'elle était veuve.
Mais, quelques jours plus tard, il lui sembla qu'Elisabeth devait être assez forte pour apprendre la fatale nouvelle que des chevaliers, de retour d'Otranle, avaient apportée en Allemagne. Accompagnée de quelques dames de la cour, elle se rendit auprès d'Elisabeth, qu'elle trouva étendue sur un lit de repos, avec sa fille auprès d'elle.
Elle fit asseoir sa belle-mère et les dames qui l'accompagnaient; la duchesse Sophie, refoulant ses larmes, dit alors à Elisabeth, d'une voix calme : « Ma chère fille, ayez du courage et ne vous désolez pas du malheur qui, avec la permission de Dieu, vient d'arriver à votre époux, mon cher fils; vous savez, du reste, qu'il était entièrement soumis à la volonté de Dieu. » Inquiète, et sans attendre d'autres explications, Elisabeth s'écria : « Si mon cher mari est prisonnier, avec le secours de Dieu et de ses amis nous le sauverons ; le roi, mon père, j'en suis certaine, nous aidera, et je serai consolée. »
Lui tendant alors la bague du landgrave, la duchesse dit : « Soyez patiente, ma chère fille, et « prenez cette bague que mon fils a envoyée pour
« VOUS, car, pour notre malheur, il est mort ! »
« Que dilcs-vous, chère Dame? » s'écria Elisabeth.
« Il est mort! » répéta la mère affligée.
Elisabeth pâlit, joignit les mains et dit : « Ah, mon Dieu, mon Dieu, tout est fini pour moi, le monde ne m'est plus rien! » puis poussée comme par une force intérieure, elle se redressa et se mit à parcourir les salles du château, en criant, au milieu de ses sanglots : « Il est mort, il est mort! » Sa belle-mère et les dames d'honneur la suivirent et la rejoignirent au moment oîi elle venait, après avoir parcouru le réfectoire, de s'appuyer contre la muraille; elles l'en écartèrent, la contraignirent à s'asseoir et essayèrent de lui dire quelques douces paroles, mais Elisabeth ne voulait rien entendre et ne cessait de pleurer et de se lamenter.
« J'ai tout perdu, disait-elle à travers ses larmes "i ses sanglots, ô mon cher frère, ô mon doux laari! tu es mort et tu me laisses seule dans a misère ! Je n'ai plus rien au monde ; comment )ourrai-je vivre sans toi, moi, pauvre femme, noi, misérable veuve! Que le Dieu qui n'abanlonne pas les veuves et les orphelins me console! > mon Dieu, consolez-moi, ô mon Sauveur, forifiez-moi dans ma faiblesse ! »
Pour mettre fin à ces douloureuses lamentations, es dames d'honneur entraînèrent Elisabeth dans
sa chambre; mais à peine la duchesse en eût-elle franchi le seuil qu'elle tomba le visage contre terre; quand elle fut revenue à elle, ses pleurs et ses plaintes continuèrent; une douleur si vive, si profonde était communicative, et la duchesse Sophie mêla ses larmes à celles de sa belle-fille. Ses dames d'honneur l'imitèrent, et, pendant plus de huit jours, disent les chroniqueurs, la Wartbourg offrit le spectacle d'une douleur violente; la population du pays s'y associa et témoigna à la famille ducale, par de touchantes manifestations, combien elle regrettait un prince qui s'était toujours montré bon et généreux.
La violence de la douleur d'Elisabeth, la compréhension si rapide de ce que serait désormais sa vie dans le monde semblent indiquer que la duchesse n'avait pas été sans envisager les conséquences de l'épreuve que Dieu lui envoyait. Du reste, le landgrave Louis paraissait avoir eu le pressentiment qu'il ne reverrait plus sa chère Thuringe, et quand les époux s'étaient préparés à la séparation, ils avaient prononcé de ces paroles suprêmes qui deviennent des ordres sacrés pour le survivant. Néanmoins, Elisabeth laissa éclater sa douleur avec autant de force que son amour conjugal avait été profond ; cette explosion de douleur dans une âme presque sainte déjà paraîtrait anormale si l'on ne savait que la sainteté ne détruit | pas la nature, mais lennoblit, elle ne rend pT=!
insensible à la douleur, mais elle donne la force de se soumettre îi la volonté de Dieu et «d'accepter cotte loi de la mort qui est adorablomoiit grande et belle, vue du côté du ciel, mais qui, du côté de la terre, n'est que larmes, deuil, déchirements, séparation de ceux qui n'étaient qu'un. »
Ce fut dans cette soumission aux inexorables décrets de la Providence que la jeune veuve, elle avait vingt ans h, peine, trouva la force de se relever; elle puisa dans sa foi les consolations que Dieu seul pouvait lui offrir et, en présence de la tâche qui lui incombait, elle reprit courage. Les caresses de ses quatre petits enfants séchèrent ses larmes, et en lui rappelant son devoir, lui donnèrent l'énergie de l'accomplir.
La soudaineté du malheur qui venait de s'abattre sur la maison' de Thuringe resserra, pour un moment, les liens familiaux; mais la douleur de presque tous les membres de la famille avait été superficielle, elle n'avait pas atteint ces replis profonds du cœur qui gardent l'empreinte des sentiments éprouvés ; les passions humaines reprirent bientôt le dessus, les ressentiments d'autrefois, les colères, les jalousies n'étaient qu'assoupis, la mort du landgrave les réveillait et leur donnait tine occasion propice de se manifester.
Ne se laissant pas importuner par la vaine compassion du monde, ni par ses déchirantes consolations qui parlent de temps, de distraction,
d'oubli, Elisabeth ne remarqua pas tout d'abord les modifications qui se produisaient dans l'altitude et dans les sentiments de ceux qui l'entouraient, elle ne vit pas l'animosité qui se développait autour d'elle et menaçait la fragile quiétude qu'elle avait eu tant de peine à conquérir. La plus cruelle des épreuves l'attendait encore dans ce château où autrefois elle avait été accueillie avec de si grandes démonstrations de joie et de reconnaissance.
Sa manière de vivre offrait un trop grand contraste avec celle de son entourage pour que la cour, que la crainte du landgrave ne retenait plus, n'y trouvât pas à redire ; sa piété continuait à provoquer les mêmes railleries qu'autrefois et son inépuisable bienfaisance n'était pas seulement un blâme pour la cupidité de Henri et de Conrad, mais encore une source d'inquiétude. Ils craignaient, déclaraient-ils, de voir la fortune ducale s'en aller en aumônes, et ils trouvaient alors plus simple de traiter leur belle-sœur de folle que de la laisser accomplir les grandes choses que lui inspirait la plus belle des vertus humaines, la charité.
Le landgrave Louis avait confié la régence du duché et la tutelle de son fils à son frère Henri ' ; tant que son retour resta probable,
1. Miclke, Zit)' Diofirophic dcr hciliffcn Elisabeth, p. 63; — Wegele, Die heilige Elisabeth von Thiiringen, p. 93.
Henri gouverna dans le sens qu'il lui avait indiqué et laissa Elisabeth agir comme elle l'entendait dans le domaine qu'elle s'était réservé; mais quand parvint, à la Wartbourg, la nouvelle de la mort de Louis, ses frères, rejetant toute contrainte, se laissèrent aller à leurs mauvais instincts. Des conseillers, ou des courtisans, se trouvèrent là pour leur insinuer d'abord, leur exposer ensuite et leur démontrer, surtout à Henri Raspon, que, d'après la loi traditionnelle du duché de Thuringe,le pays tout entier devait appartenir à l'aîné de la famille, par conséquent, dans le cas présent, à Henri qui, en se mariant, assurerait la possession du duchéà sa famille. Ces perfides conseillers n'allèrent peut-être pas jusqu'à leur suggérer de faire périr le fils de leur frère, le petit jHermann, mais ils les engagèrent à l'éloigner avec sa mère, en leur faisant quitter la Wartbourg et Eisenach. Ce qu'il pouvait encore y avoir de bon dans l'âme des deux frères se révolta sans doute à l'idée de ce forfait, et ils n'osèrent l'accomplir immédiatement; mais leurs conseillers n'étaient pas gens à se lasser, ils revinrent à la charge et finirent par vaincre les scrupules des régents, par les amener, eux, chevaliers chrétiens, à persécuter la veuve et les orphelins qu'ils avaient juré de défendre; doublement félons, ils s'attaquèrent à la veuve et aux orphelins de leur frère, confiés à leur honneur de gentilhomme.
Bientôt, ils prirent le titre de landgrave ^ et agirent, non plus en régents, tuteurs d'un prince mineur, mais en souverains ; rien dans les affaires de l'État que le landgrave Louis avait laissées en pleine prospérité ne justifiait cette usurpation. Elle leur fut d'autant plus facile que tous les partisans de leur frère et de son épouse étaient à la Croisade. Un scrupule leur restait encore, ils l'écartèrent bientôt et se mirent à persécuter leur bellesœur^, de façon à lui rendre la vie impossible au château dont ils n'osaient cependant encore la chasser. Ils commencèrent par lui enlever la libre disposition des domaines dont les revenus lui étaient assignés et dont son époux lui avait assuré la jouissance, puis, ils la dépossédèrent de ses biens, sous prétexte que sa prodigalité envers les pauvres dilapidait la fortune ducale.
Il est possible et même fort probable qu'Elisabeth n'avait rien du caractère d'un habile administrateur, mais on ne demandait guère à une châtelaine du moyen âge de connaître la comptabilité, cependant son inexpérience en cette matière n'eût pas été une raison suffisante pour la dépouiller de ses biens, aussi la jeune veuve, forte de ses droits, ferme dans l'accomplissement de son devoir, consciente de la loyauté de ses intentions, opposa-