Kaltner, TLowraà Mon Marburg, p. iH
toujours la vie qui lui était faite par la famille ducale ; si les persécutions étaient moins violentes qu'autrefois, l'animosité n'en subsistait pas moins et tout bas, quelquefois même tout haut, on traitait la duchesse de « folle » ; le landgrave Henri ne s'opposait pas aux exercices religieux de sa belle-sœur, mais lui et sa famille regardaient la piété de la jeune femme avec ce dédain souriant, cette pitié railleuse qui devaient être pour la pieuse princesse une cruelle blessure, la faisant souffrir dans ce qui lui était le plus cher et le plus respectable au monde, dans sa foi.
Alors que sa famille, dans un but que sa conduite antérieure expliquait, cherchait, en la calomniant, à faire douter de son bon sens, Elisabeth songeait à ce qu'elle devait faire pour atteindre le but de toute existence vraiment chrétienne, la perfection. Plusieurs routes s'ouvraient devant elle ; elle pouvait se retirer dans un couvent, ou encore s'éloigner du monde et vivre seule en recluse, ou renoncer à ses biens et se comporter en disciple de François d'Assise, allant à travers le monde, à la recherche de son pain quotidien. Pénétrée comme elle l'avait été par son confesseur Rodeger des belles maximes franciscaines, comprenant le bien réel que François avait opéré en faveur des déshérités, Elisabeth s'était éprise du grandiose idéal du « pauvre d'Assise » et elle eût voulu y conformer sa vie.
ibi SAINTE ELISABETH DE HONGRIE
Après avoir longtemps réfléchi, elle fit part de son désir à son confesseur, et le supplia en versant des larmes d'y consentir, mais Conrad repoussa avec indignation et fort rudement son projet. Ce refus catégorique ne découragea pas Elisabeth, elle répondit à magister Conrad qu'elle saurait bien faire quelque chose qu'il ne pourrait empêcher, ce qui permettrait de conclure qu'elle avait prévu ce refus et avait cherché la façon de passer outre. Elle pensait que nul ne pouvait lui défendre de suivre les préceptes de Jésus-Christ et de renoncer à ses biens pour suivre les exemples que Luimême avait donnés et que l'Evangile enseignait; donc le vendredi saint de l'année 1228, le 23 mars, dans la modeste chapelle des Frères Mineurs à Eisenach, devant l'autel dépouillé, elle prêta serment, entre les mains d'un Franciscain, et en présence de magister Conrad, de renoncer, pour l'amour du Christ, h, sa propre volonté, à ses enfants, à ses amis et à toutes les vanités du monde. Elle allait renoncer à sa fortune, mais son confesseur l'arrêta et lui fit comprendre qu'elle devait conserver la libre disposition de ses biens, d'abord pour payer les dettes que son mari pouvait avoir laissées, pour faire dire des messes pour son repos éternel et aussi pour donner aux pauvres.
Souvent, c'est seulement lorsqu'un engagement est pris et que l'on veut en tenir scrupuleusement toutes les clauses que l'on remarque la grandeur
VEUVAGE DE SAINTE Él.ISAItElli 155
des conditions souscrites, les difficultés h surmonter, les sacri lices à faire pour les bien remplir ; il en fut ainsi pour Elisabeth, car, malgré sa renonciation à l'amour de ses enfants, à sa volonté, elle sentait qu'elle ne pouvait éloigner d'elle ces petites créatures dont les caresses lui étaient si douces; elle se rendait compte aussi que son détachement des choses de la terre n'était pas complet et qu'elle ne restait pas indifférente aux injures et à la calomnie.
Elle pria longtemps et avec une grande ferveur, enfin Dieu lui accorda la grâce qu'elle demandait et, un jour, le visage tout illuminé de joie, elle put dire à ses deux confiden.tesque le Tout-Puissant avait entendu sa prière, car elle était parvenue à ce détachement absolu qui lui permettrait de ne plus aimer que Dieu seul et de tout supporter par amour pour son Sauveur.
Elle était pénétrée alors de rinfinie bonté de Dieu et s'appliquait à en recueillir en son àme tous les témoignages ; elle pensait être un humble instrument des intentions divines et considérait que, pour conquérir son propre bonheur dans l'autre monde, elle devait contribuer de toutes ses forces à procurer ce même bonheur à son prochain. Celte inclination devint bientôt un saint enthousiasme et occupa toute son activité. Avec une douce fermeté, elle renonça à toutes les prérogatives de son rang, la fille d'un grand roi, la veuve
d'un prince, la jeune mère qui eût mérité par sa bonté et par sa beauté de briller sur un trône, se fit la servante des pauvres, la consolatrice des affligés.
Malgré l'attrait qu'avaient pour la duchesse le calme et la retraite, elle fit tous les efforts possibles pour rester au milieu de la famille de son mari, pour ne pas quitter ces lieux où s'étaient écoulées les trop fugitives années de son bonheur conjugal, où elle avait espéré élever ses enfants et mourir, une fois sa tâche accomplie, car l'on s'attache aux lieux où l'on a aimé et travaillé, prié et souffert, ils conservent une sorte de vertu mystérieuse dont on ne s'arrache qu'avec peine. Son beau-frère Henri lui témoignait dans les cérémonies de la cour la déférence à laquelle elle avait droit, mais là se bornaient les démonstrations d'affection familiale, et la duchesse comprit qu'elle ne pouvait rester exposée plus longtemps à ces dédains et à ces mépris qui eussent pu la déconsidérer aux yeux de ses enfants.
Telle fut sans doute aussi l'opinion de magister Conrad, car, ayant été chargé par Grégoire IX de prendre en main la défense des intérêts matériels de la veuve du landgrave de Thuringe, il s'entretint avec les régents et obtint d'eux un arrangement qui permettait à la veuve de leur frère de vivre convenablement loin de la cour. Marbourg sur la Lahn fut désigné à la duchesse comme résidence ;
on peut admettre que ce fut magister Conrad, désireux de revoir son pays natal et d'y vivre, qui indiqua la lointaine province frontière de la Hesse '. Les revenus de Marbourg et des Laillages qui en dépendaient furent attribués à Elisabeth, ce qui lui donnait une somme d'environ 2.000 marks d'argent par an; de plus, le régent promit 500 marks pour les frais de première installation. Elisabeth remercia sa belle-mère et ses beaux-frères des dispositions qu'ils venaient de prendre et se déclara satisfaite.
Pour se livrer à la nouvelle vie qu'elle méditait et à laquelle elle pensait que Dieu l'appelait, il restait à Elisabeth un nouveau sacrifice à accomplir, elle ne pouvait emmener ses enfants dans sa retraite et elle ne voulait pas davantage les laisser entre les mains de ses parents qui ne leur avaient jamais témoigné nulle affection.
La question était grave et sa solution délicate; Elisabeth ne pouvait la résoudre que dans le sens le plus favorable à ses enfants, celui qui assurerait le mieux leur avenir, mais au moment de s'en séparer, elle sentit qu'elle tenait par toutes les fibres de son cœur à ces chers petits êtres. Gomme sainte Paule, comme sainte Chantai, Elisabeth eut à subir cette douloureuse lutte entre les deux plus grands amours qui agitent le cœur humain :