Par une bulle du 3 mai 1203, le pape Innocent III avait
D'un naturel gai et enjoué, la royale enfant avait l'esprit vif et le cœur compatissant, sous la surveillance à la fois ferme et tendre de sa mère, elle apprit à balbutier tout d'abord le doux nom de Marie, la Patronne de la Hongrie. Ce fut certainement à cette éducation chrétienne, commencée dès le berceau, qu'elle dut l'inaltérable fermeté de sa foi qui lui permit plus tard de se montrer ferme et assurée au milieu des écueils et des périls^ sans jamais chanceler ni douter.
VAve fut sa première prière, elle y avait pris goût et le répétait souvent, demandant qu'on lui enseignât d'autres prières; elle aimait à entendre parler de Dieu et les cérémonies religieuses faisaient sur sa petite âme une impression profonde. Elle était de ces enfants dont un écrivain français a dit : « Ils aiment Dieu sans avoir conscience de leur coeur et volent à lui sans avoir conscience de leurs ailes. »
Avant même d'avoir pu comprendre ce qu'était la souffrance, la petite Elisabeth éprouva de la compassion pour les malheureux; les pauvres, les mendiants avaient pour son cœur un attrait particulier, et, pratiquant la charité dans la limite de ses moyens, elle leur donnait les aliments qu'elle détournait de ses petits repas. Bientôt cela ne lui suffit plus et elle alla errer du côté des offices
confirmé les privilèges de l'archevêque d'Esztergom (Szildgyi, S. A magyar nemiet torténete, Budapest 1896, t. II, p. 366).
pour y demander quelques provisions qu'elle portait aux pauvres qui s'arrêtaient aux portes du cliàtnau. Un jour, qu'ainsi chargée, elle courait à travers les jardins, le roi, son père, l'aperçut; inquiet do voir l'enfant seule et paraissant fuir, il l'appela et lui demanda, peut-être avec quelque vivacité, où elle allait ainsi et ce qu'elle portait. Surprise, l'enfant s'arrêta et, serrant de ses mains sa robe relevée, balbutia : « Mon cher père, je porte des roses. » Le roi savait que la saison des roses était passée depuis longtemps, aussi voulut-il voir ce que portait vraiment la petite Elisabeth, il écarta ses mains et vit, dans le pan de sa robe, des roses magnifiques. Il baisa l'enfant et, selon les pieuses chroniques de l'époque, s'écria : « 0 pureté, ô innocence de ma fille! le Roi des cieux n'a pas voulu qu'elle ait à rougir d'un mensonge' ! »
Ainsi grandissait au milieu de ses frères et sœur, Marie, Bêla, Kâlmân, André 2, la douce
1. Quelques écrivains placent ce miracle à une autre époque de la vie de sainte Elisabeth, notamment pendant son mariage. Mais ce que l'on sait du caractère de son époux, s'cssociant à toutes ses bonnes œuvres, ne permet pas de conclure qu'il ait pu se montrer tyrannique au point d'inspirer à sa douce épouse une frayeur la poussant à proférer un mensonge. A. Laban, dans son ouvrage : Az ârpddhâzi Szent Erzsébet Legend'ikirodalmunhban, (Bu'lnpest, 1907), s'appuyant sur les textes originaux des clironiqueurs hongrois, Polbartus, Osvdt, etc., établit que le miracle des roses se produisit en Hongrie.
2. Pauler, A magyarnemzet tôrténete, t. II, p. 53; Majlâth. Geschichte der Magyaren, t. I, p. 161.
enfant, leur donnant déjà l'exemple de la bonté et de l'abnégation, et réjouissant le cœur de ses parents par sa piété dont les manifestations, d'une grâce naïve et touchante, leur semblaient pleines de promesses pour l'avenir. Tandis que bien des enfants,s'ennuyant du léger travail qu'onleur impose, cherchent une distraction furtive, la petite Elisabeth essayait au contraire, au milieu de ses jeux, d'accomplir un acte de piété ou d'humilité.
Jouait-elle avec ses compagnes, elle tâchait de diriger leurs pas vers lachapelle et, si la porte en était fermée, elle baisait la serrure. En d'autres occasions, sous prétexte de savoir quelle était la plus grande d'entre ses petites amies, elle s'étendait à terre et baisait le sol par esprit d'humilité; quand ses çopipagnes perdaient au jeu, elle leur imposait, comme gage, la récitation d'une prière ou l'offrande de quelque objet qu'elle donnait ensuite à un pauvre.
Avant même de savoir lire, elle aimait à contempler les manuscrits religieux, elle se faisait donner un psautier, l'ouvrait et en regardait les pages avec une ferveur et une attention qui eussent permis de croire que son esprit saisissait le texte sacré.
Sousles-chauds rayons de l'amour maternel l'enfant grandissait, son intelligence se développait; quand, en 1211, une ambassade venant de l'Allemagne se présenta èi la cour du roi André pour
ENPANCB ET FIANÇAILLES 9
le prier d'accorder la main de la petite duchesse au fils aîné du landj^rave de Thuringe.
Parmi les membres de cette ambassade, importante par le nombre et la qualité des personnages qui la composaient, on voyait le comte Meinhard de Miihlberg, avec son épouse, Gautier de Varilla, deux conseillers, la veuve du chevalier Eglof de Bendeleben, destinée à devenir la maîtresse de la cour de la jeune fiancée si l'ambassade réussissait dans sa mission, de nombreux chevaliers, des dames nobles, etc.
Une certaine obscurité enveloppe les motifs de cette demande en mariage un peu prématurée, scmble-t-il, quoique, dans une certaine mesure, conforme aux usages de l'époque ^. Il se peut que
i. Quelques auteurs ont attribué un grand rôJc dans ce projet de mariage à un poète nommé Klingsohr, originaire de la Transylvanie, qui se serait trouvé à la Warlbourg au moment de la naissance de la fille du roi de Hongrie et aurait, en contemplant les étoiles, annoncé sa naissance ainsi que son mariage avec le successeur du landgrave.
Klingsohr aurait été appelé à la Warlbourg pour y régler le différend qui divisait les Minnesiinger. Le landgrave de Thuringe avait fait de sa cour un centre intellectuel où il aimait à réunir les poètes; en 1206, raconte une tradition éclose vers la fin du xni" siècle, plusieurs poètes se trouvaient à la Wartbourg : Wallher de la Vogelweide, Wolfram d'Eschenbach, Reinmar de Zweter, Henri Schreiber, Biterolf et Henri d'Ofterdingen. Ce dernier, qui avait chanté les louanges du duc Léopold d'Autriche, fut déclaré vaincu, tandis que Walther qui, dans ses vers, avait glorifié le landgrave de Hesse fut déclaré vainqueur. Henri d'Ofterdingen ne voulut pas reconnaître sa défaite qui allait lui coûter la vie, car le bourreau attendait, la corde en main,
ce projet d'union ait été conçu par le frère même de la reine Gcrtrude, Egbert, évoque de Bamberg, qui était de retour d'un séjour en Hongrie.
Ce qui paraît ne pas laisser de doute, c'est Fétat peu brillant dans lequel se trouvaient les finances du landgrave Hermann' ; les nombreuses guerres qu'il avait dû soutenir avaient épuisé son trésor tout autant que la fastueuse hospitalité qu'il offrait aux Minnesanger. Cet état de choses lui avait sans doute suggéré le projet de rechercher pour son fils aîné la main d'une princesse qui lui apporterait en mariage une dot importante, et ce fut peut-être une vulgaire question d'intérêt- qui décida de l'avenir d'Elisabeth, la princesse la plus généreuse de son époque et pour qui l'argent n'eut de valeur que pour le bien qu'il permettait de faire.
Les envoyés allemands présentèrent au roi de Hongrie la situation de leur prince sous ses plus
pour pendre le vaincu, séance tenante. 11 proposa de soumettre le différend à Klingsohr et s'engagea à le ramener de Hongrie dans un délai déterminé. Sa proposition fut acceptée par le landgrave et c'est ainsi que Klingsohr se serait trouvé à laWartbourg, en 1207, et aurait pu prédire la naissance de la fille du roi de Hongrie. Quand plus tard le landgrave Hermann fit demander à André II la main de sa fille, Klingsohr, accompagnant l'ambassade, aurait plaidé la cause du landgrave pour amener ainsi la réalisation de sa prédiction. Le poème de la Wartburgkrieg a été utilisé par R. Wagner dans Tannhduser.