L'ATTENTE D'UN « PLUS HAUT FAIT
Au pied des chaires, au pied des autels, le peuple chrétien s'imprégnait de cette idée, exprimée par Jeanne elle-même au duc de Bourgogne : « Ceux qui iont la guerre au saint royaume de France tont la guerre au roi Jésus. » On comprenait la précision juridique que Jeanne mettait dans ces paroles ; on sentait que le droit qu'avait Jésus d'investir Charles de ce royaume était insulté par l'Anglais. Mais Jeanne, d'autre part, se retournant vers les Anglais, leur écrivait : « Si vous faites raison au roi de France, encore pourrez venir en sa compagnie, là où les Français feront le plus beau fait qui jamais fut fait pour la chrétienté. » Elle rêvait d'un
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Charles VII menant les Français à la croisade, et puis, en même temps qu'eux, les Anglais. Ht ce que Jeanne rêvait, déjà certaines imaginations chrétiennes l'entrevoyaient comme prochain. C'est le moindre de son effort, écrivait Christine de Pisan, de détruire Panglaiserie :
Car elle a d'ailleurs plus haut fait.
C'est que la foi ne soit pêrie.
On dirait même que Christine l'acheminait d'ores et déjà vers deux croisades.
Celle de Palestine, naturellement. Les marchands vénitiens écrivaient à leurs correspondants que Jeanne avait promis à Charles la conquête de la Terre Sainte, et que pendant un ou deux ans, les Français et les Anglais, avec leurs seigneurs, devraient se vêtir d'étoffe grise avec la petite croix cousue dessus1. Et d'avance Christine chantait :
Des Sarrasins fera essart
En conquérant la Sainte Terre.
Là mènera Charles, que Dieu garde !
Mais une autre croisade, peut-être, précéderait celle de Palestine ; et Christine encore versifiait :
Les mécréants dont on devise Et les hérites de vie horde Détruira...
I. Chronique d'Antonio Morosini, éd. Lefèvre-Pontalis et Dorez, III, p. 65. Voir les commentaires de M. Lefèvre-Pontalis, III, p. 64, n. 2 et p. 82, n. 2.
Ces hérétiques (hérites) c'étaient les Hussites ; et quelle que soit l'authenticité de la lettre de menaces adressée par Jeanne aux Hussites sous la signature de l'aumônier Paquerel, il est un tait certain, c'est qu'en 1434, dans une pièce qui se jouera à Ratisbonne et dont le sujet sera la guerre de Bohème, Jeanne d'Arc aura un rôle \
Au delà d'Orléans, au delà de Reims, on ouvrait à Jeanne la route de Prague, la route de Jérusalem. Elle est « la gloire, non pas seulement de la France, mais de la chrétienté tout entière, » disait Alain Chartier. Les Français du quinzième siècle savaient, avec une fierté angoissée, la place qu'avait tenue leur pays dans le passé de la chrétienté, il leur apparaissait que l'héroïne qui sauvait la France allait en même temps renouer la chaîne de ses destinées historiques. Entre Jeanne et eux, il y avait accord, pour concerter à l'avance d'autres chevauchées, dans lesquelles la chrétienté, menée par la France, et par Jeanne au nom de la France, recommencerait de servir Dieu.
En ce temps-là, dans beaucoup d'âmes, s'entre-heurtaient deux idées que l'allure même de l'histoire semblait à certaines heures mettre en conflit : l'idée de nationalité et l'idée de chrétienté. Lorsque des rois et des papes étaient en désaccord, c'étaient elles, au fond, qui bataillaient, et l'heure était proche où, dans la ville de Baie, elles allaient prendre comme champ clos une salle de concile. Mais Jeanne d'Arc — cette Jeanne qu'au témoignage
1. Voir notre livre \ Jeanne d'Arc devant V opinion allemande^. 19 (Paris, 1907).
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d'une chronique bourguignonne les «< simples et toiles gens, parmi France, » appelaient l'Angélique ' — conciliait sous les
regards du monde, en les incarnant elle-même toutes deux, en les corrigeant, en les enrichissant Tune par l'autre, ces deux idées dont lune revendiquait son droit à naître, et l'autre son droit à ne pas mourir.
1. Livre des trahisons de France envers la maison de Bourgogne, public par Kervyn de Lettenhovc (Ayroles. Op. ni., 111, p. 543-544).